Je n'ai pas besoin de parler de l'influence d'une telle frénésie sur le bonheur; le danger de tomber d'un tel état est le malheur même qui menace l'homme abandonné à ses passions; et ce danger seul suffit pour épouvanter de tout ce qui pourrait y conduire. Il n'y a que des nuances à côté de cette couleur; et les poëtes anciens ont si bien senti ce que cette situation avait d'épouvantable, que, s'aidant, pour la peindre, de tous les contes allégoriques de la mythologie, ce n'est pas la souffrance seule du remords, mais la douleur même de la passion qu'ils ont exprimée dans leurs tableaux des enfers.
La plus grande partie des idées métaphysiques que je viens d'essayer de développer, sont indiquées par les fables reçues sur le destin des grands criminels: le tonneau des Danaïdes, Sisyphe, roulant sans cesse une pierre, et la remontant au haut de la même montagne pour la voir rouler en bas de nouveau, sont l'image de ce besoin d'agir, même sans objet, qui force un criminel à l'action la plus pénible, dès qu'elle le soustrait à ce qu'il ne peut supporter, le repos. Tantale, approchant sans cesse d'un but qui s'éloigne toujours devant lui, peint le supplice habituel des hommes qui se sont livrés au crime; ils ne peuvent atteindre à aucun bien, ni cesser de le désirer. Enfin, les anciens poètes philosophes ont senti que ce n'était pas assez de peindre les peines du repentir; qu'il fallait plus pour l'enfer, qu'il fallait montrer ce qu'on éprouvait au plus fort de l'enivrement, ce que faisait souffrir la passion du crime avant que, par le remords même, elle eût cessé d'exister.
On se demande pourquoi, dans un état si pénible, les suicides ne sont pas plus fréquents; car la mort est le remède à l'irréparable. Mais de ce que les criminels ne se tuent presque jamais, on ne doit point en conclure qu'ils sont moins malheureux que les hommes qui se résolvent au suicide. Sans parler même du vague effroi que doit inspirer aux coupables ce qui peut suivre cette vie, il y a quelque chose de sensible ou de philosophique dans l'action de se tuer, qui est tout à fait étranger à l'être dépravé.
Si l'on quitte la vie pour échapper aux peines du coeur, on désire laisser quelques regrets après soi; si l'on est conduit au suicide par un profond dégoût de l'existence, qui sert à juger la destinée humaine, il faut que des réflexions profondes, de longs retours sur soi, aient précédé cette résolution; et la haine qu'éprouve l'homme criminel contre ses ennemis, le besoin qu'il a de leur nuire, lui feraient craindre de les laisser en repos par sa mort: la fureur dont il est agité, loin de le dégoûter de la vie, fait qu'il s'acharne davantage à tout ce qui lui a coûté si cher. Un certain degré de peine décourage et fatigue; l'irritation du crime attache à l'existence par un mélange de crainte et de fureur; elle devient une sorte de proie qu'on conserve pour la déchirer.
D'ailleurs, un caractère particulier aux grands coupables, c'est de ne point s'avouer à eux-mêmes le malheur qu'ils éprouvent, l'orgueil le leur défend; mais cette illusion, ou plutôt cette gêne intérieure, ne diminue rien de leurs souffrances, car la pire des douleurs est celle qui ne peut se reposer sur elle-même. Le scélérat est inquiet et défiant au fond de sa propre pensée; il traite avec lui-même comme avec une sorte d'ennemi; il garde avec sa réflexion quelques-uns des ménagements qu'il observe pour se montrer au public; et, dans un tel état, il n'existe jamais l'espèce de calme méditatif, d'abandon à la réflexion, qu'il faut pour contempler toute la vérité et prendre d'après elle une résolution irrévocable.
Le courage qui fait braver la mort n'a point de rapport avec la disposition qui décide à se la donner: les grands criminels peuvent être intrépides dans le danger; c'est une suite de l'enivrement, c'est une émotion, c'est un moyen, c'est un espoir, c'est une action; mais ces mêmes hommes, quoique les plus malheureux des êtres, ne se tuent presque jamais, soit que la Providence n'ait pas voulu leur laisser cette sublime ressource, soit qu'il y ait dans le crime une ardente personnalité qui, sans donner aucune jouissance, exclut les sentiments élevés avec lesquels on renonce à la vie.
Hélas! il serait si difficile, de ne pas s'intéresser à l'homme plus grand que la nature, alors qu'il rejette ce qu'il tient d'elle, alors qu'il se sert de la vie pour détruire la vie, alors qu'il sait dompter par la puissance de l'âme le plus fort mouvement de l'homme, l'instinct de sa conservation; il serait si difficile de ne pas croire à quelques mouvements de générosité dans l'homme qui, par repentir, se donnerait la mort, qu'il est bon que les véritables scélérats soient incapables d'une telle action: ce serait une souffrance pour une âme honnête, que de ne pas pouvoir mépriser complètement l'être qui lui inspire de l'horreur.
Explication du titre de la seconde section.
L'amitié, la tendresse paternelle, filiale et conjugale, la religion dans quelques caractères, ont beaucoup des inconvénients des passions; et dans d'autres, ces mêmes affections donnent la plupart des avantages des ressources qu'on trouve en soi. L'exigence, c'est-à-dire, le besoin d'un retour quelconque de la part des autres, est le point de ressemblance par lequel l'amitié et les sentiments de la nature se rapprochent des peines de l'amour; et quand la religion est du fanatisme, tout ce que j'ai dit de l'esprit de parti s'applique entièrement à elle.
Mais quand l'amitié et les sentiments de la nature seraient sans exigence, quand la religion serait sans fanatisme, on ne pourrait pas encore ranger de telles affections dans la classe des ressources qu'on trouve en soi; car ces sentiments modifiés rendent néanmoins encore dépendant du hasard. Si vous êtes séparé de l'ami qui vous est cher; si les parents, les enfants, l'époux que le sort vous a donnés, ne sont pas dignes de votre amour, le bonheur que ces liens peuvent promettre n'est plus en votre puissance. Et quant à la religion, ce qui fait la base de ses jouissances, l'intensité de la foi, est un don absolument indépendant de nous: sans cette ferme croyance, on doit encore reconnaître l'utilité des idées religieuses; mais il n'est au pouvoir de qui que ce soit de s'en donner le bonheur.
C'est donc sous ces différents rapports que j'ai classé le sujet des trois chapitres que l'on va lire, entre les passions asservissantes, et les ressources qui dépendent de soi seul.
De l'amitié.
Je ne puis m'empêcher de m'arrêter au milieu de cet ouvrage, m'étonnant moi-même de la constance avec laquelle j'analyse les affections du coeur, et repousse loin d'elles toute espérance de bonheur durable. Est-ce ma vie que je démens? père, enfants, amis, amies, est-ce ma tendresse pour vous que je vais désavouer? Ah! non; depuis que j'existe je n'ai cherché, je n'ai voulu de bonheur que dans le sentiment, et c'est par mes blessures que j'ai trop appris à compter ses douleurs. Un jour heureux, un être distingué rattachent à ces illusions, et vingt fois on revient à cette espérance après l'avoir vingt fois perdue. Peut-être à l'instant où je parle, je crois, je veux encore être aimée; je laisse encore ma destinée dépendre tout entière des affections de mon coeur; mais celui qui n'a pu vaincre sa sensibilité n'est pas celui qu'il faut le moins croire sur les raisons d'y résister. Une sorte de philosophie dans l'esprit indépendante de la nature même du caractère, permet de se juger comme un étranger, sans que les lumières influent sur les résolutions; de se regarder souffrir, sans que sa douleur soit allégée par le don de l'observer en soi-même; et la justesse des méditations n'est point altérée par la faiblesse de coeur, qui ne permet pas de se dérober à la peine. D'ailleurs les idées générales cesseraient d'avoir une application universelle, si l'on y mêlait l'impression détaillée des situations particulières. Pour remonter à la source des affections de l'homme, il faut agrandir ses réflexions en les séparant de ses circonstances personnelles: elles ont fait naître la pensée, mais la pensée est plus forte qu'elles; et le vrai moraliste est celui qui, ne parlant, ni par invention, ni par réminiscence, peint toujours l'homme et jamais lui.
L'amitié n'est point une passion, car elle ne vous ôte pas l'empire de vous-même; elle n'est pas une ressource qu'on trouve en soi, puisqu'elle vous soumet au hasard de la destinée et du caractère des objets de votre choix; enfin elle inspire le besoin du retour, et, sous ce rapport d'exigence, elle fait ressentir plusieurs des peines de l'amour, sans promettre des plaisirs aussi vifs. L'homme est placé, par toutes ses affections, dans cette triste alternative: s'il a besoin d'être aimé pour être heureux, tout système de bonheur certain et durable est fini pour lui; et s'il sait y renoncer, c'est une grande partie de ses jouissances sacrifiée pour assurer celles qui lui resteront, c'est une réduction courageuse qui n'enrichit que dans l'avenir.
Je considérerai d'abord dans l'amitié, non ces liaisons fondées sur divers genres de convenances qu'il faut attribuer à l'ambition et à la vanité, mais ces attachements purs et vrais, nés du simple choix du coeur, dont l'unique cause est le besoin de communiquer ses sentiments et ses pensées, l'espoir d'intéresser, la douce assurance que ses plaisirs et ses peines répondent à un autre coeur. Si deux amis peuvent réussir à confondre leurs existences, à transporter l'un dans l'autre ce qu'il y a d'ardent dans la personnalité; si chacun d'eux n'éprouve le bonheur ou la peine que par la destinée de son ami; si, se confiant mutuellement dans leurs sentiments réciproques, ils goûtent le repos que donne la certitude, et le charme des affections abandonnées, ils sont heureux: mais que de douleurs peuvent naître de la poursuite de tels biens!
Deux hommes, distingués par leurs talents et appelés à une carrière illustre, veulent se communiquer leurs desseins; ils souhaitent de s'éclairer ensemble: s'ils trouvent du charme dans ces conversations où l'esprit goûte aussi les plaisirs de l'intimité, où la pensée se montre à l'instant même de sa naissance, quel abandon d'amour-propre il faut supposer pour croire qu'en se confiant on ne se mesure jamais! qu'on exclue du tête-à-tête tout jugement comparable sur le mérite de son ami et sur le sien, et qu'on se soit connu sans se classer! Je ne parle pas des rivalités perfides qui pourraient naître d'une concurrence quelconque; je me suis attachée dans cet ouvrage à considérer les hommes selon leur caractère sous le point de vue le plus favorable. Les passions causent tant de malheur par elles-mêmes, qu'il n'est pas nécessaire, pour en détourner, de peindre leurs effets dans les âmes naturellement vicieuses. Nul homme, à l'avance, ne se croyant capable de commettre une mauvaise action, ce genre de danger n'effraye personne, et lorsqu'on le suppose, on se donne seulement pour adversaire l'orgueil de son lecteur. Imaginons donc qu'une ambition pareille, ou contraire, ne brouillera point deux amis. Comme il est impossible de séparer l'amitié des actions qu'elle inspire, les services réciproques sont un des liens qui doivent nécessairement en résulter; et qui peut se répondre que le succès des efforts de son ami n'influera pas sur vos sentiments pour lui! Si l'on n'est pas content de l'activité de son ami, si l'on croit avoir à s'en plaindre, à la perte de l'objet de ses désirs viendra bientôt se joindre le chagrin plus amer de douter du degré d'intérêt que votre ami mettait à vous seconder. Enfin, en mêlant ensemble le sentiment et les affaires, les intérêts du monde et ceux du coeur, on éprouve une sorte de peine qu'on ne veut pas approfondir, parce qu'il est plus honorable de l'attribuer au sentiment seul, mais qui se compose aussi d'une autre sorte de regrets, rendus plus douloureux par leur mélange avec les affections de l'âme. Il semble alors qu'il vaudrait mieux séparer entièrement l'amitié de tout ce qui n'est pas elle; mais son plus grand charme serait perdu si elle ne s'unissait pas à votre existence entière: ne sachant pas, comme l'amour, vivre d'elle-même, il faut qu'elle partage tout ce qui compose vos intérêts et vos sentiments; et c'est à la découverte, à la conservation de cet autre soi, que tant d'obstacles s'opposent.
Les anciens avaient une idée exaltée de l'amitié, qu'ils peignaient sous les traits de Thésée et de Pirithoüs, d'Oreste et de Pylade, de Castor et Pollux; mais sans s'arrêter à ce qu'il y a de mythologique dans ces histoires, c'est à des compagnons d'armes que l'on supposait de tels sentiments; et les dangers que l'on affronte ensemble, en apprenant à braver la mort, rendent plus facile le dévouement de soi-même à un autre. L'enthousiasme de la guerre excite toutes les passions de l'âme, remplit les vides de la vie, et par la présence continuelle de la mort fait taire la plupart des rivalités, pour leur substituer le besoin de s'appuyer l'un sur l'autre, de lutter, de triompher, ou de périr ensemble. Mais tous ces mouvements généreux que produit le plus beau des sentiments des hommes, la valeur, sont plutôt les qualités propres au courage qu'à l'amitié: lorsque la guerre est finie, rien n'est moins probable que la réalité, la durée des rapports qu'on se croyait avec celui qui partageait nos périls.
Pour juger de l'amitié même, il faut l'observer dans les hommes qui ne parcourent ni la carrière militaire, ni celle de l'ambition; et peut-être verra-t-on alors que ce sentiment est le plus exigeant de tous dans les âmes ardentes. On veut qu'il suffise à la vie, on s'agite du vide qu'il laisse, on en accuse le peu de sensibilité de son ami; et quand on éprouverait l'un pour l'autre un sentiment semblable, on serait fatigué mutuellement de l'exigence réciproque. Je sais bien qu'au tableau de toutes ces inquiétudes on peut opposer les êtres froids qui, aimant comme ils font toutes les autres actions de leur vie, consacrent à l'amitié tel jour de la semaine, règlent par avance quel pouvoir sur leur bonheur ils donneront à ce sentiment, et s'acquittent d'un penchant comme d'un devoir; mais j'ai déjà dit, dans l'introduction de cet ouvrage, que je ne voulais m'occuper que du destin des âmes passionnées: le bonheur des autres est assuré par toutes les qualités qui leur manquent.
Les femmes font habituellement de la confidence le premier besoin de l'amitié, et ce n'est plus alors qu'une conséquence de l'amour; il faut que réciproquement une passion semblable les occupe, et leur conversation n'est souvent alors que le sacrifice alternatif fait, par celle qui écoute, à l'espérance de parler à son tour. La confidence même que l'on s'adresse l'une à l'autre de sentiments moins exclusifs, porte avec elle le même caractère; et l'occupation qu'on a de soi est un tiers importun successivement à toutes deux. Que devient cependant le plaisir de se confier, si l'on aperçoit de l'indifférence, si l'on surprend un effort? Tout est dit pour les âmes sensibles, et la personnalité seule peut continuer des entretiens dont l'oeil pénétrant de la délicatesse a vu l'amitié fatiguée.
Les femmes, ayant toutes la même destinée, tendent toutes au même but; et cette espèce de jalousie qui se compose du sentiment et de l'amour-propre est la plus difficile à dompter. Il y a, dans la plupart d'entre elles, un art qui n'est pas de la fausseté, mais un certain arrangement de la vérité dont elles ont toutes le secret, et dont cependant elles détestent la découverte. Jamais le commun des femmes ne pourra supporter de chercher à plaire à un homme devant une autre femme; il y a aussi une espèce de fortune commune à tout ce sexe en agréments, en esprit, en beauté, et chaque femme se persuade qu'elle hérite de la ruine de l'autre. Il faudrait donc ou une absence totale de sentiments vifs qui, en détruisant la rivalité, amortirait aussi toute espèce d'intérêt, ou une vraie supériorité, pour effacer la trace des obstacles généraux qui séparent les femmes entre elles. Il faut trouver autant d'agréments qu'on peut s'en croire, et plus de qualités positives, pour qu'il y ait du repos dans elle, et du dévouement en soi; alors le premier bien, sans doute, est l'amitié d'une femme. Quel homme éprouva jamais tout ce que le coeur d'une femme peut souffrir? l'être qui fut ou serait aussi malheureux que vous, peut seul porter du secours au plus intime, au plus amer de la douleur. Mais quand cet objet unique serait rencontré, la destinée, l'absence ne pourraient-elles pas troubler le bonheur d'un tel lien? Et d'ailleurs celle qui croirait posséder l'ami le plus parfait et le plus sensible, l'amie la plus distinguée, sachant mieux que personne tout ce qu'il faut pour obtenir du bonheur dans de telles relations, serait d'autant plus, éloignée de conseiller comme la destinée de tous, la plus rare des chances morales.
Enfin deux amis d'un sexe différent, qui n'ont aucun intérêt commun, aucun sentiment absolument pareil, semblent devoir se rapprocher par cette opposition même; mais si l'amour les captive, je ne sais quel sentiment, mêlé d'amour-propre et d'égoïsme, fait trouver à un homme ou à une femme, liés par l'amitié, peu de plaisir à s'entendre parler de la passion qui les occupe. Ces sortes de liens, ou ne se maintiennent pas, ou cessent alors qu'on n'aime plus l'objet dont on s'entretenait; on s'aperçoit tout à coup que lui seul vous réunissait. Si ces deux amis, au contraire, n'ont point de premier objet, ils voudront obtenir l'un de l'autre cette préférence suprême. Dès qu'un homme et une femme ne sont point attachés ailleurs par l'amour, ils cherchent dans leur amitié tout le dévouement de ce sentiment, et il y a une sorte d'exigence naturelle, entre deux personnes d'un sexe différent, qui fait demander par degrés, et sans s'en apercevoir, ce que la passion seule peut donner, quelque éloigné que l'un ou l'autre soit de la ressentir. On se soumet d'avance et sans peine à la préférence que son ami accorde à sa maîtresse; mais on ne s'accorde pas à voir les bornes que la nature même de son sentiment met aux preuves de son amitié; on croit donner plus qu'on ne reçoit, par cela même qu'on est plus frappé de l'un que de l'autre, et l'égalité est aussi difficile à établir sous ce rapport que sous tous les autres; cependant elle est le but où tendent ceux qui se livrent à ce lien. L'amour se passerait bien plutôt de réciprocité que l'amitié; là où il existe de l'ivresse, on peut suppléer à tout par de l'erreur; mais l'amitié ne peut se tromper, et lorsqu'elle compare, elle n'obtient presque jamais le résultat qu'elle désire; ce qu'on mesure paraît si rarement égal; il y a quelquefois plus de parité dans les extrêmes, et les sentiments sans bornes se croient plus aisément semblables.
Quelles tristes pensées ces analyses ne font-elles pas naître sur la destinée de l'homme! Quoi! plus le caractère est susceptible d'attachements passionnés, plus il faut craindre de faire dépendre son bonheur du besoin d'être aimé! Est-ce une réflexion qui doive livrer à la froide personnalité? Ce serait, au contraire, cette réflexion même qui devrait conduire à penser qu'il faut éloigner de toutes les affections de l'âme jusqu'à l'égoïsme du sentiment. Contentez-vous d'aimer, vous qui êtes nés sensibles; c'est là l'espoir qui ne trompe jamais. Sans doute, l'homme qui s'est vu l'objet de la passion la plus profonde, qui recevait à chaque instant une nouvelle preuve de la tendresse qu'il inspirait, éprouvait des émotions plus enivrantes. Ces plaisirs, non créés par soi, ressemblent aux dons du ciel, ils exaltent la destinée: mais ce bonheur d'un jour gâte toute la vie; le seul trésor intarissable, c'est son propre coeur. Celui qui consacre sa vie au bonheur de ses amis et de sa famille, celui qui, prévenant tous les sacrifices, ignore à jamais où se serait arrêtée l'amitié qu'il inspire; celui qui, n'existant que dans les autres, ne peut plus mesurer ce qu'ils feraient pour lui; celui qui trouve dans les jouissances qu'il donne le prix des sentiments qu'il éprouve; celui dont l'âme est si agissante pour la félicité des objets de sa tendresse, qu'il ne lui reste aucun de ces moments de vague où la rêverie enfante l'inquiétude et le reproche, celui-là peut sans crainte s'exposer à l'amitié.
Mais un tel dévouement n'a presque point d'exemple entre des égaux; il peut exister, causé par l'enthousiasme ou par un devoir quelconque; mais il n'est presque jamais possible dans l'amitié, dont la nature est d'inspirer le funeste besoin d'un parfait retour; et c'est parce que le coeur est fait ainsi, que je me suis réservé de peindre la bonté comme une ressource plus assurée que l'amitié, et meilleure pour le repos des âmes passionnément sensibles.
De la tendresse filiale, paternelle et conjugale.
Ce qu'il y a de plus sacré dans la morale, ce sont les liens des parents et des enfants: la nature et la société reposent également sur ce devoir, et le dernier degré de la dépravation est de braver l'instinct involontaire qui, dans ces relations, nous inspire tout ce que la vertu peut commander. Il y a donc toujours un bonheur certain attaché à de tels liens, l'accomplissement de ses devoirs. Mais j'ai dit dans l'Introduction de cet ouvrage, qu'en considérant toujours la vertu comme la base de l'existence de l'homme, je n'examinerais les devoirs et les affections que dans leur rapport avec le bonheur: il s'agit donc de savoir maintenant quelles jouissances de sentiment les pères et les enfants peuvent attendre les uns des autres.
Le même principe, fécond en conséquences, s'applique à ces affections comme à tous les attachements du coeur; si l'on y livre son âme assez vivement pour éprouver le besoin impérieux de la réciprocité, le repos cesse et le malheur commence. Il y a dans ces liens une inégalité naturelle qui ne permet jamais une affection de même genre, ni au même degré; l'une des deux est plus forte, et par cela même trouve des torts à l'autre, soit que les enfants chérissent leurs parents plus qu'ils n'en sont aimés, soit que les parents éprouvent pour leurs enfants plus de sentiments qu'ils ne leur en inspirent.
Commençons par la première supposition. Les parents ont, pour se faire aimer de leurs enfants dans leur jeunesse, beaucoup des avantages et des inconvénients des rois; on attend d'eux beaucoup moins qu'on ne leur donne; on est flatté du moindre effort; on juge tout ce qu'ils font pour vous d'une manière relative, et cette sorte de mesure comparative est bien plus aisément satisfaite: ce n'est jamais d'après ce qu'on désire, mais d'après ce qu'on a coutume d'attendre, qu'on apprécie leur conduite avec vous; il est bien plus facile de causer une agréable surprise à l'habitude qu'à l'imagination. Les parents adoptent donc presque toujours, par calcul autant que par inclination, cette sorte de dignité qui se voile; ils veulent être jugés par ce qu'ils cachent, ils veulent qu'on se rappelle leurs droits à l'instant même où ils consentent à les oublier: mais ce prestige, comme tous, ne peut faire effet que pendant un temps. Le sentiment usurpateur veut chaque jour de nouvelles conquêtes: alors même qu'il a tout obtenu, il s'afflige souvent de ce qui manque à la nature de l'homme pour aimer; comment supporterait-il d'être tenu volontairement à une certaine distance? Le coeur tend à l'égalité, et quand la reconnaissance se change en véritable tendresse, elle perd son caractère de soumission et de déférence. Celui qui aime ne croit plus rien devoir; il place au-dessus des bienfaits leur inépuisable source, le sentiment; et si l'on veut toujours maintenir les différences, les supériorités, le coeur se blesse et se retire. Les parents cependant ne savent ou ne veulent presque jamais adopter ce nouveau système; et la différence d'âge est peut-être cause qu'ils ne se rapprochent jamais de vous que par des sacrifices: or il n'y a que l'égoïsme qui sache s'arranger du bonheur avec ce mot-là.
Quel que soit le dévouement des enfants sensibles et respectueux, les nouveaux penchants, les nouveaux devoirs qui les attirent, donnent à leurs parents une humeur secrète qu'ils éprouveront toujours, parce qu'ils ne se l'avoueront jamais. Quand les parents aiment assez profondément leurs enfants pour vivre en eux, pour faire de leur avenir leur unique espérance, pour regarder leur propre vie comme finie, et prendre pour les intérêts de leurs enfants des affections personnelles, ce que je vais dire n'existe point; mais lorsque les parents restent dans eux-mêmes, les enfants sont à leurs yeux des successeurs, presque des rivaux, des sujets devenus indépendants, des amis dont on ne compte que ce qu'ils ne font pas, des obligés à qui on néglige de plaire, en se fiant sur leur reconnaissance, des associés d'eux à soi, plutôt que de soi à eux: c'est une sorte d'union dans laquelle les parents, donnant une latitude infinie à l'idée de leurs droits, veulent que vous leur teniez compte de ce vague de puissance dont ils n'usent pas après se l'être supposé. Enfin la plupart ont le tort habituel de se fonder toujours sur le seul obstacle qui puisse exister à l'excès de tendresse qu'on aurait pour eux, leur autorité, et de ne pas sentir, au contraire, que dans cette relation, comme dans toutes celles où il existe d'un côté une supériorité quelconque, c'est pour celui à qui l'avantage appartient, que la dépendance du sentiment est la plus nécessaire et la plus aimable. Une très-grande simplicité dans le caractère de vos parents, ou une supériorité si marquée, que leurs enfants soient heureux d'entretenir avec eux plutôt un culte qu'une liaison, peuvent détruire ces observations; mais c'est aux situations les plus communes qu'elles s'appliquent.
Dans la seconde supposition, peut-être la plus naturelle, le sentiment maternel, accoutumé par les soins qu'il donne à la première enfance, à se passer de toute espèce de retour, fait éprouver des jouissances très-vives et très-pures, qui portent souvent tous les caractères de la passion, sans exposer à d'autres orages que ceux du sort, et non des mouvements intérieurs de l'âme; mais il est si tristement prouvé que, dès que le besoin de la réciprocité commence, le bonheur des sentiments s'altère, que l'enfance est l'époque de la vie qui inspire à la plupart des parents l'attachement le plus vif, soit que l'empire absolu qu'on exerce alors sur les enfants les identifie avec vous-mêmes, soit que leur dépendance inspire une sorte d'intérêt qui attache plus que les succès mêmes qu'ils ne doivent qu'à eux; soit que tout ce qu'on attend des enfants alors étant en espérance, on possède à la fois ce qu'il y a de plus doux dans la vérité et dans l'illusion, le sentiment qu'on éprouve, et celui qu'on se flatte d'obtenir. Bientôt les événements dans leur réalité nous présentent nos enfants élevés par nous, pour d'autres que pour nous-mêmes, s'élançant vers la vie, tandis que le temps nous place en arrière d'elle, pensant à nous par le souvenir, aux autres par l'espérance. Quels parents sont alors assez sages pour considérer les passions de la jeunesse comme les jeux de l'enfance, et pour ne pas vouloir occuper plus de place parmi les unes que parmi les autres?
L'éducation, sans doute, influe beaucoup sur l'esprit et le caractère, mais il est plus aisé d'inspirer à son élève ses opinions que ses volontés: lemoide votre enfant se compose de vos leçons, des livres que vous lui avez donnés, des personnes dont vous l'avez entouré: mais quoique vous puissiez reconnaître partout vos traces, vos ordres n'ont plus le même empire; vous avez formé un homme, ce qu'il a pris de vous est devenu lui, et sert autant que ses propres réflexions à composer son indépendance. Enfin, les générations successives étant souvent appelées par la durée de la vie de l'homme à exister simultanément, les pères et les enfants, dans la réciprocité de sentiment qu'ils veulent les uns des autres, oublient presque toujours de quel différent point de vue ils considèrent le monde; la glace qui renverse les objets qu'elle présente, les dénature moins que l'âge qui les place dans l'avenir ou dans le passé.
Il n'est rien qui exige plus de délicatesse de la part des parents que la méthode qu'il faut suivre pour diriger la vie de leurs enfants sans aliéner leur coeur; car il n'est pas même possible de sacrifier leur affection à l'espoir de leur être utile: toute influence durable sur la conduite finissant avec le pouvoir du sentiment, le point juste n'est presque jamais atteint dans cette relation. La tendresse des enfants pour leurs parents se compose, pour ainsi dire, de tous les événements de leur vie: il n'est point d'attachement dans lequel entrent plus de causes étrangères à l'attrait du coeur, il n'en est donc point dont la jouissance soit plus incertaine. La base principale d'un tel lien, l'ascendant du devoir et de la nature, ne peut être anéanti; mais dès qu'on aime ses enfants avec passion, on a besoin de toute autre chose que de ce qu'ils vous doivent; et l'on court, dans son sentiment pour eux, les mêmes chances qu'amènent toutes les affections de l'âme: enfin, ce besoin de réciprocité, cette exigence, germe destructeur du seul don céleste fait à l'homme, la faculté d'aimer, cette exigence est plus fatale dans la relation des parents avec les enfants, parce qu'une idée d'autorité s'y mêle; elle est donc par la même raison plus funeste et plus naturelle. Toute l'égalité qui existe dans le sentiment de l'amour suffit à peine pour éloigner de son exigence l'idée d'un droit quelconque; il semble que celui qui aime le plus, par ce titre seul, porte atteinte à l'indépendance de l'autre: et combien plus cet inconvénient n'existe-t-il pas dans les rapports des parents avec les enfants! Plus ils ont de droits, plus ils doivent éviter de s'en appuyer pour être aimés; et cependant dès qu'une affection devient passionnée, elle ne se repose plus en elle-même, il faut nécessairement qu'elle agisse sur les autres.
La tendresse conjugale, lorsqu'elle existe, donne ou les jouissances de l'amour ou celles de l'amitié, et je crois avoir déjà analysé les unes et les autres: il y a dans ce lien cependant quelque chose de particulier, en bien et en mal, qu'il faut examiner. Il est heureux, dans la route de la vie, d'avoir inventé des circonstances qui, sans le secours même du sentiment, confondent deux égoïsmes au lieu de les opposer; il est heureux d'avoir commencé l'association d'assez bonne heure pour que les souvenirs de la jeunesse aident à supporter, l'un avec l'autre, la mort qui commence à la moitié de la vie; mais indépendamment de ce qu'il est si aisé de concevoir sur la difficulté de se convenir, la multiplicité des rapports de tout genre qui dérivent des intérêts communs, offre mille occasions de se blesser, qui ne naissent pas du sentiment, mais finissent par l'altérer. Personne ne sait à l'avance combien peut être longue l'histoire de chaque journée; si l'on observe la vérité des impressions qu'elle produit, et dans ce qu'on appelle, avec raison, leménage, il se rencontre à chaque instant de certaines difficultés qui peuvent détruire pour jamais ce qu'il y avait d'exalté dans le sentiment: c'est donc de tous les liens celui où il est le moins probable d'obtenir le bonheur romanesque du coeur; il faut, pour maintenir la paix dans cette relation, une sorte d'empire sur soi-même, de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des plaisirs de la vertu que des jouissances de la passion.
Sans cesse la main de fer de la destinée repousse l'homme dans l'incomplet; il semble que le bonheur est possible par la nature même des choses, qu'avec telle réunion de ce qui est épars dans le monde, on aurait la perfection désirée; mais dans le travail de cet édifice, une pierre renverse l'autre, un avantage exclut celui qui doublait son prix; le sentiment dans sa plus grande force est exigeant par sa nature, et l'exigence détruit l'affection qu'elle veut obtenir. Souvent l'homme, inconséquent dans ses voeux, s'éloigne seulement parce qu'il est trop aimé, et se voyant l'objet de tous les dévouements et de toutes les qualités, confesse que l'excès même de l'attachement suffit pour effacer la trace de ses bienfaits. Quel conseil, quel résultat tirer de ces réflexions? La conclusion que j'ai annoncée; c'est que les âmes ardentes éprouvent par l'amitié, par les liens de la nature, plusieurs des peines attachées à la passion, et que par delà la ligne du devoir et des jouissances qu'on peut puiser dans ses propres affections, le sentiment, de quelque nature qu'il puisse être, n'est jamais une ressource qu'on trouve en soi; il met toujours le bonheur dans la dépendance de la destinée, du caractère et de l'attachement des autres.
De la religion.
Je ne peindrai point la religion dans les excès du fanatisme; les siècles et la philosophie ont épuisé ce sujet, et ce que j'ai dit sur l'esprit de parti est applicable à cette frénésie comme à toutes celles causées par l'empire d'une opinion. Ce n'est pas non plus de ces idées religieuses, seul espoir de la fin de l'existence, que je veux parler. Le théisme des hommes éclairés, des âmes sensibles, est de la véritable philosophie; et c'est en considérant toutes les ressources que l'homme peut tirer de sa raison, qu'il faut compter cette idée, trop grande en elle-même pour n'être pas d'un poids immense encore, malgré ses incertitudes.
Mais la religion, dans l'acception générale, suppose une inébranlable foi; et lorsqu'on a reçu du ciel cette profonde conviction, elle suffit à la vie et la remplit tout entière: c'est sous ce rapport que l'influence de la religion est véritablement puissante, et c'est sous ce même rapport qu'on doit la considérer comme un don aussi indépendant de soi, que la beauté, le génie, ou tout autre avantage qu'on tient de la nature, et qu'aucun effort ne peut obtenir.
Comment serait-il au pouvoir de la volonté de diriger nos dispositions à cet égard? Aucune action sur soi-même n'est possible en matière de foi; la pensée est indivisible, l'on ne peut en détacher une partie pour travailler sur l'autre: on espère ou l'on craint; on doute ou l'on croit, selon la nature de l'esprit et des combinaisons qu'il fait naître.
Après avoir bien établi que la foi est une faculté qu'il ne dépend point de nous d'acquérir, examinons avec impartialité ce qu'elle peut pour le bonheur, et présentons d'abord ses principaux avantages.
L'imagination est la plus indomptable des puissances morales de l'homme; ses désirs et ses incertitudes le tourmentent tour à tour. La religion ouvre une longue carrière à l'espérance, et trace une route précise à la volonté: sous ces deux rapports elle soulage la pensée. Son avenir est le prix du présent; tout se rapportant au même but, a le même degré d'intérêt. La vie se passe au dedans de soi, les circonstances extérieures ne sont qu'une manière d'exercer un sentiment habituel; l'événement n'est rien, le parti qu'on a pris est tout; et ce parti, toujours commandé par une loi divine, n'a jamais pu coûter un instant d'incertitude. Dès qu'on est à l'abri du remords, on ignore ces repentirs du coeur ou de l'esprit qui s'accusent du hasard même, et jugent de la résolution par ses effets. Les succès ou les revers ne donnent à la conscience des dévots ni contentement ni regret; la morale religieuse ne laissant aucun vague sur aucune des actions de la vie, leur décision est toujours simple. Quand le vrai chrétien s'est acquitté de ses devoirs, son bonheur ne le regarde plus; il ne s'informe pas quel sort lui est échu, il ne sait pas ce qu'il faut désirer ou craindre, il n'est certain que de ses devoirs. Les meilleures qualités de l'âme, la générosité, la sensibilité, loin de faire cesser tous les combats intérieurs, peuvent, dans la lutte des passions, opposer l'une à l'autre des affections d'une égale force; mais la religion donne pour guide un code où, dans toutes les circonstances, ce qu'on doit faire est résolu par une loi. Tout est fixe dans le présent, tout est indéfini dans l'avenir; enfin, l'âme éprouve une sorte de bien-être jamais plus vif, mais toujours calme; elle est environnée d'une auréole qui l'éclaire au moins dans les ténèbres, si elle n'est pas aussi éclatante que le jour, et cet état la dérobant au malheur, sauve après tout plus des deux tiers de la vie.
S'il en est ainsi pour les destinées communes, si la religion compense les jouissances qu'elle ôte, elle est d'une utilité souveraine dans les situations désespérées. Lorsqu'un homme, après avoir commis de grands crimes, en éprouve un vrai remords, cette situation de l'âme est si violente qu'on ne peut la supporter qu'à l'aide d'idées surnaturelles. Sans doute le plus efficace des repentirs serait des actions vertueuses; mais à la fin de la vie, même dans la jeunesse, quel coupable peut espérer de faire autant de bien qu'il a causé de mal? quelle somme de bonheur équivaut à l'intensité de la peine? qui est assez puissant pour expier du sang ou des pleurs? Une dévotion ardente suffit à l'imagination exaltée des criminels repentants; et dans ces solitudes profondes où les chartreux et les trappistes adoptaient une vie si contraire à la raison, les coupables convertis trouvaient la seule existence qui convînt à l'agitation de leur âme; peut-être même des hommes dont la nature véhémente les eût appelés dans le monde à commettre de grands crimes, livrés, dès leur enfance, au fanatisme religieux, ont enseveli dans les cloîtres l'imagination qui bouleverse les empires. Ces réflexions ne suffisent pas pour encourager de semblables institutions; mais on voit que, sous toutes les formes, l'ennemi de l'homme c'est la passion, et qu'elle seule fait la grande difficulté de la destinée humaine.
Dans la classe de la société qui est livrée aux travaux matériels, l'imagination est encore la faculté dont il faut le plus craindre les effets. Je ne sais si l'on a détruit la foi religieuse du peuple en France; mais on aura bien de la peine à remplacer pour lui toutes les jouissances réelles dont cette idée lui tenait lieu: la révolution y a suppléé pendant quelque temps; un de ses grands attraits pour le peuple a été d'abord l'intérêt, l'agitation même qu'elle répandait sur sa vie. La rapide succession des événements, les émotions qu'elle faisait naître, causaient une sorte d'ivresse qui hâtait le temps, et ne laissait plus sentir le vide, ni l'inquiétude de l'existence. On s'est trop accoutumé à penser que les hommes du peuple bornaient leur ambition à la possession des biens physiques: on les a vus ardemment attachés à la révolution, parce qu'elle leur donnait le plaisir de connaître les affaires, d'influer sur elles, de s'occuper de leurs succès. Toutes ces passions des hommes oisifs ont été découvertes par ceux qui n'avaient connu que le besoin du travail et le prix de son salaire; mais lorsque l'établissement d'un gouvernement quelconque fait rentrer nécessairement les trois quarts de la société dans les occupations qui chaque jour assurent la subsistance du lendemain, lorsque le bouleversement d'une révolution n'offrira plus à chaque homme la chance d'obtenir tous les biens que l'opinion et l'industrie ont entassés depuis des siècles dans un empire de vingt-cinq millions d'hommes, quel trésor pourra-t-on ouvrir à l'espérance, qui se proportionne, comme la foi religieuse, aux désirs de tous ceux qui veulent y puiser? Quelle idée, magique qui, tout à la fois, contienne, resserre les actions dans le cercle le plus circonscrit, et satisfasse la passion dans son besoin indéfini d'espoir, d'avenir et de but?
Si ce siècle est l'époque où les raisonnements ont le plus ébranlé la possibilité d'une croyance implicite, c'est dans ce temps aussi que les plus grands exemples de la puissance de la religion ont existé. On a sans cesse présentes à sa pensée ces victimes innocentes qui, sous un régime de sang, périssaient, entraînant après elles ce qu'elles avaient de plus cher: jeunesse, beauté, vertus, talents; une puissance plus arbitraire que le destin, et non moins irrévocable, précipitait tout dans le tombeau. Les anciens ont bravé la mort par le dégoût de l'existence; mais nous avons vu des femmes nées timides, des jeunes gens à peine sortis de l'enfance, des époux qui, s'aimant, avaient dans cette vie ce qui peut seul la faire regretter, s'avancer vers l'éternité, sans croire être séparés par elle, ne pas reculer devant cet abîme où l'imagination frémit de tout ce qu'elle invente, et, moins lassés que nous des tourments de la vie, supporter mieux l'approche de la mort.
Enfin un homme avait vu toutes les prospérités de la terre se réunir sur sa tête, la destinée humaine semblait s'être agrandie pour lui, et avoir emprunté quelque chose des rêves de l'imagination; roi de vingt-cinq millions d'hommes, tous leurs moyens de bonheur étaient réunis dans ses mains pour valoir à lui seul la jouissance de les dispenser de nouveau; né dans cette éclatante situation, son âme s'était formée pour la félicité; et le hasard qui, depuis tant de siècles, avait pris en faveur de sa race un caractère d'immutabilité, n'offrait à sa pensée aucune chance de revers, n'avait pas même exercé sa réflexion sur la possibilité de la douleur; étranger au sentiment du remords, puisque dans sa conscience il se croyait vertueux, il n'avait éprouvé que des impressions paisibles; sa destinée et son caractère ne le préparant point à s'exposer aux coups du sort, il semblait que son âme devait succomber au premier trait du malheur. Cet homme cependant, qui manqua de la force nécessaire pour préserver son pouvoir, et fit douter de son courage, tant qu'il en eut besoin pour repousser ses ennemis; cet homme, dont l'esprit naturellement incertain et timide, ne sut ni croire à ses propres idées, ni même adopter en entier celles d'un autre; cet homme s'est montré tout à coup capable de la plus étonnante des résolutions, celle de souffrir et de mourir. Louis XVI s'est trouvé roi pendant le premier orage d'une révolution sans exemple dans l'histoire. Les passions se disputaient son existence; il représentait à lui seul toutes les idées contre lesquelles on était armé. À travers tant de dangers, il persista à ne prendre pour guide que les maximes d'une piété superstitieuse; mais c'est à l'époque où la religion seule triomphe encore, c'est à l'instant où le malheur est sans espoir, que la puissance de la foi se développa tout entière dans la conduite de Louis. La force inébranlable de cette conviction ne permit plus d'apercevoir dans son âme l'ombre d'une faiblesse; l'héroïsme de la philosophie fut contraint à se prosterner devant sa simple résignation. Il reçut passivement tous les arrêts du malheur, et se montra cependant sensible pour ce qu'il aimait, comme si les facultés de sa vie avaient doublé à l'instant de sa mort. Il compta, sans frémir, tous les pas qui le menèrent du trône à l'échafaud; et dans l'instant terrible où il lui fut encore prononcé cette sublime expression:Fils de saint Louis, montez au ciel, telle était son exaltation religieuse, qu'il est permis de croire que ce dernier moment même n'appartint point dans son âme à l'épouvante de la mort.
On ne m'accusera point, je crois, d'avoir affaibli le tableau de l'influence de la religion; cependant je ne pense pas qu'indépendamment de l'inutilité des efforts qu'on pourrait faire à cet égard sur soi-même, on doive compter l'absorbation de la foi au rang des meilleurs moyens de bonheur pour les hommes. Il n'est pas de mon sujet, dans cette première partie, de considérer la religion dans ses relations politiques, c'est-à-dire, dans l'utilité dont elle doit être à la stabilité et au bonheur de l'état social; mais je l'examine sous le rapport de ses effets individuels.
D'abord la disposition qu'il faut donner à son esprit pour admettre les dogmes de certaines religions, est souvent, en secret, pénible à celui qui, né avec une raison éclairée, s'est fait un devoir de ne s'en servir qu'à de telles conditions; ramené, par intervalles, à douter de tout ce qui est contraire à la raison, il éprouve des scrupules de ses incertitudes, ou des regrets d'avoir tellement livré sa vie à ces incertitudes mêmes, qu'il faut ou reconnaître l'inutilité de son existence passée, ou dévouer encore ce qu'il en reste. Le coeur est aussi borné que l'esprit par la dévotion proprement dite: ce genre d'exaltation a divers caractères.
Alors qu'il naît du malheur, alors que l'excès des peines a jeté l'âme dans une sorte d'affaiblissement qui ne lui permet plus de se relever par elle-même, la sensibilité fait admettre ce qui conduit à la destruction de la sensibilité, ou du moins ce qui interdit d'aimer de tout l'abandon de son âme. On se fait défendre ce dont on ne pouvait se garantir. La raison combat, avec désavantage, contre les affections passionnées. Quelque chose d'enthousiaste comme elle, des pensées qui, comme elle aussi, dominent l'imagination, servent de recours aux esprits qui n'ont pas eu la force de soutenir ce qu'ils avaient de passionné dans le caractère. Cette dévotion se sent toujours de son origine; on voit, comme dit Fontenelle,que l'amour a passé par là; c'est encore aimer sous des formes différentes, et toutes les inventions de la faiblesse pour moins souffrir, ne peuvent ni mériter le blâme, ni servir de règle générale. Mais la dévotion exaltée qui fait partie du caractère au lieu d'en être seulement la ressource, cette dévotion, considérée comme le but auquel tous doivent tendre, et comme la base de la vie, a un tout autre effet sur les hommes.
Elle est presque toujours destructive des qualités naturelles; ce qu'elles ont de spontané, d'involontaire, est incompatible avec des règles fixes sur tous les objets. Dans la dévotion, l'on peut être vertueux sans le secours de l'inspiration de la bonté, et même il est plusieurs circonstances où la sévérité de certains principes vous défend de vous y livrer. Des caractères privés de qualités naturelles, à l'abri de ce qu'on appelle la dévotion, se sentent plus à l'aise pour exercer des défauts qui ne blessent aucune des lois dont ils ont adopté le code. Par delà ce qui est commandé, tout ce qu'on refuse est légitime; la justice dégage de la bienfaisance, la bienfaisance de la générosité, et contents de solder ce qu'ils croient leurs devoirs, s'il arrive une fois dans la vie où telle vertu clairement ordonnée exige un véritable sacrifice, il est des biens, des services, des condescendances de tous les instants qu'on n'obtient jamais de ceux qui, ayant tout réduit en devoir, n'ont pu dessiner que les masses, ne savent obéir qu'à ce qui s'exprime. Les qualités naturelles, développées par les principes, par les sentiments de la moralité, sont de beaucoup supérieures aux vertus de la dévotion. Celui qui n'a jamais besoin de consulter ses devoirs, parce qu'il peut se fier à tous ses mouvements; celui qu'on pourrait trouver, pour ainsi dire, une créature moins rationnelle, tant il paraît agir involontairement et comme forcé par sa nature; celui qui exerce toutes les vertus véritables, sans se les être nommées d'avance, et se prise d'autant moins, que, ne faisant jamais d'effort, il n'a pas l'idée du triomphe, celui-là est l'homme vraiment vertueux. Suivant une expression de Dryden, différemment appliquée, la dévotion élève un mortel jusqu'aux cieux, la moralité naturelle fait descendre un ange sur la terre:
He raised a mortal to the skies She drew an angel down.
On peut encore penser, en reconnaissant l'avantage des caractères inspirés par leurs propres penchants, que la dévotion, étant d'un effet général et positif, donne des résultats plus semblables et plus certains dans l'association universelle des hommes; mais d'abord la dévotion a de grands inconvénients pour les caractères passionnés, et n'en eût-elle point, ce serait, comme je l'ai dit, au nombre des événements heureux, et non des conseils efficaces, qu'il serait possible de la classer.
J'ai besoin de répéter que je ne comprends pas, dans cette discussion, ces idées religieuses d'un ordre plus relevé, qui, sans influer sur chaque détail de la vie, ennoblissent son but, donnent au sentiment et à la pensée quelques points de repos dans l'abîme de l'infini. Il s'agit uniquement de ces dogmes dominateurs qui assurent à la religion beaucoup plus d'action sur l'existence, en réalisant ce qui restait dans le vague, en asservissant l'imagination par l'incompréhensible.
Les esprits ardents n'ont que trop de penchant à croire que le jugement est inutile; et rien ne leur convient mieux que cette espèce de suicide de la raison abdiquant son pouvoir par son dernier acte, et se déclarant inhabile à penser, comme s'il existait en elle quelque chose de supérieur à elle, qui pût décider qu'une autre faculté de l'homme le servira mieux. Les esprits ardents sont nécessairement lassés de ce qui est; et lorsqu'une fois ils admettent quelque chose de surnaturel, il n'y a plus d'autres bornes à cette création que les besoins de l'imagination, et, s'exaltant elle-même, elle n'a de repos que dans l'extrême, et ne supporte plus de modifications.
Enfin, les affections du coeur, qui sont inséparables du vrai, sont nécessairement dénaturées par les erreurs, de quelque genre qu'elles soient; l'esprit ne fausse pas seul, et, quoiqu'il reste de bons mouvements qu'il ne peut pas détruire, ce qui, dans le sentiment, appartient à la réflexion est absolument égaré par toutes les exagérations, et plus particulièrement encore par celle de la dévotion; elle isole en soi-même, et soumet jusqu'à la bonté à de certains principes qui en restreignent beaucoup l'application.
Que serait-ce, si, quittant les idées nuancées, je parlais des exemples qu'il reste encore d'intolérance superstitieuse, de quiétisme, d'illuminisme, etc.; de tous ces malheureux effets du vide de l'existence, de la lutte de l'homme contre le temps, de l'insuffisance de la vie? Les moralistes doivent seulement signaler la route qui conduit au dernier terme de l'erreur: tout le monde est frappé des inconvénients de l'excès, et personne ne pouvant se persuader qu'on en deviendra capable, l'on se regarde toujours comme étranger aux tableaux qu'on pourrait lire.
J'ai donc dû, de toutes les manières, ne pas admettre la religion parmi les ressources qu'on trouve en soi, puisqu'elle est absolument indépendante de notre volonté, puisqu'elle nous soumet et à notre propre imagination, et à celle de tous ceux dont la sainte autorité est reconnue. En étant conséquente au système sur lequel cet ouvrage est fondé, au système qui considère la liberté absolue de l'être moral comme son premier bien, j'ai dû préférer et indiquer, comme le meilleur et le plus sûr des préservatifs contre le malheur, les divers moyens dont on va voir le développement.
Que personne à l'avance ne redoute assez le malheur.
L'égoïsme est ce qui ressemble le moins aux ressources qu'on trouve en soi, telles que je les conçois: l'égoïsme est un caractère qu'on ne peut ni conseiller, ni détruire; c'est une affection dont l'objet n'étant jamais ni absent, ni infidèle, peut, sous ce rapport, valoir quelques jouissances, mais cause de vives inquiétudes, absorbe, comme la passion pour un autre, sans faire éprouver l'espèce de jouissance toujours attachée au dévouement de soi: d'ailleurs, la personnalité, soit qu'on la considère comme un bien ou comme un mal, est une disposition de l'âme absolument indépendante de sa volonté; on n'y arrive point par effort; on y est, au contraire, entraîné. La sagesse s'acquiert, parce qu'elle est toute composée de sacrifices; mais se donner un goût, mais inspirer un penchant, sont des mots contradictoires. Enfin, les caractères passionnés ne sont jamais susceptibles de ce qu'on appelle l'égoïsme: c'est bien à leur propre bonheur qu'ils tendent avec impétuosité; mais ils le cherchent au dehors d'eux, mais ils s'exposent pour l'obtenir, mais ils n'ont jamais cette personnalité prudente et sensuelle qui tranquillise l'âme, au lieu de l'agiter. Et comme cet ouvrage n'est consacré qu'à l'étude des caractères passionnés, tout ce qui n'entre pas dans ce sujet en doit être écarté.
Il s'agit des ressources qu'on peut trouver en soi après les orages des grandes passions; des ressources qu'on doit se hâter d'adopter, si l'on s'est convaincu de bonne heure de tout ce que j'ai tâché de développer dans l'analyse des affections de l'âme. Sans doute, si le désespoir décidait toujours à se donner la mort, le cours de l'existence, ainsi fixé, pourrait se combiner avec plus de hardiesse; l'homme pourrait se risquer, sans crainte, à la poursuite de ce qu'il croit le bonheur parfait: mais qui peut braver le malheur, ne l'a jamais éprouvé.
Ce mot terrible, le malheur, s'entend dans les premiers jours de la jeunesse, sans que la pensée le comprenne. Les tragédies, les ouvrages d'imagination, vous représentent l'adversité comme un tableau où le courage et la beauté se déploient; la mort, ou un dénoûment heureux terminent, en peu d'instants, l'anxiété qu'on éprouve. Au sortir de l'enfance, l'image de la douleur est inséparable d'une sorte d'attendrissement qui mêle du charme à toutes les impressions qu'on reçoit; mais il suffit souvent d'avoir atteint vingt-cinq années pour être arrivé à l'époque d'infortune marquée dans la carrière de toutes les passions.
Alors le malheur est long comme la vie; il se compose de vos fautes et du sort; il vous humilie et vous déchire. Les indifférents, les connaissances intimes même, vous représentent, par leurs manières avec vous, le tableau raccourci de vos infortunes. À chaque instant, les mots, les expressions les plus simples, vous apprennent de nouveau ce que vous savez déjà, mais ce qui frappe à chaque fois comme inattendu. Si vous faites des projets, ils retombent toujours sur la peine dominante; elle est partout, il semble qu'elle rende impraticables les résolutions même qui doivent y avoir le moins de rapport: c'est contre cette peine alors qu'on dirige ses efforts, on adopte des plans insensés pour la surmonter, et l'impossibilité de chacun d'eux, démontrée par la réflexion, est un nouveau revers au dedans de soi. On se sent saisi par une seule idée, comme sous la griffe d'un monstre tout-puissant; on contraint sa pensée, sans pouvoir la distraire; il y a un travail dans l'action de vivre qui ne laisse pas un moment de repos; le soir est la seule attente de tout le jour, le réveil est un coup douloureux qui vous représente chaque matin votre malheur avec l'effet de la surprise. Les consolations de l'amitié agissent à la surface, mais la personne qui vous aime le plus, n'a pas, sur ce qui vous intéresse, la millième partie des pensées qui vous agitent; de ces pensées qui n'ont point assez de réalité pour être exprimées, et dont l'action est assez vive cependant pour vous dévorer. Excepté dans l'amour, où en parlant de vous, celui qui vous aime s'occupe de lui, je ne sais comment on peut se résoudre à entretenir un autre de sa peine autant qu'on y pense; et quel bien, d'ailleurs, en pourrait-on retirer? La douleur est fixe, et rien ne peut la déplacer, qu'un événement ou le courage. Alors que le malheur se prolonge, il a quelque chose d'aride, de décourageant, qui lasse de soi-même, autant qu'il importune les autres. On se sent poursuivi par le sentiment de l'existence, comme par un dard empoisonné; on voudrait respirer un jour, une heure, pour reprendre des forces, pour recommencer la lutte au dedans de soi, et c'est sous le poids qu'il faut se relever, c'est accablé qu'il faut combattre; on ne découvre pas un point sur lequel on puisse s'appuyer pour vaincre le reste. L'imagination a tout envahi, la douleur est au terme de toutes les réflexions, et il en arrive subitement de nouvelles qui découvrent de nouvelles douleurs. L'horizon recule devant soi à mesure que l'on avance; on essaie de penser pour vaincre les sensations, et les pensées les multiplient; enfin, l'on se persuade bientôt que ses facultés sont baissées; la dégradation de soi flétrit l'âme, sans rien ôter à l'énergie de la douleur; il n'est point de situation dans laquelle on puisse se reposer, on veut fuir ce qu'on éprouve, et cet effort agite encore plus. Celui qui peut être mélancolique, qui peut se résigner à la peine, qui peut s'intéresser encore à lui-même, n'est pas malheureux. Il faut être dégoûté de soi, et se sentir lié à son être, comme si l'on était deux, fatigués l'un de l'autre; il faut être devenu incapable de toutes les jouissances, de toutes les distractions, pour ne sentir qu'une douleur; il faut, enfin, que quelque chose de sombre, desséchant l'émotion, ne laisse dans l'âme qu'une seule impression inquiète et brûlante. La souffrance est alors le centre de toutes les pensées, elle devient le principe unique de la vie, on ne se reconnaît que par sa douleur.
Si les paroles pouvaient transmettre ces sensations tellement inhérentes à l'âme qu'en les exprimant on leur ôte toujours quelque chose de leur intensité; si l'on pouvait concevoir d'avance ce que c'est que le malheur, je ne crois pas que personne pût rejeter avec dédain le système qui a pour but seulement d'éviter de souffrir. Des hommes froids, qui veulent se donner l'apparence de la passion, parlent du charme de la douleur, des plaisirs qu'on peut trouver dans la peine; et le seul joli mot de cette langue, aussi fausse que recherchée, c'est celui de cette femme, qui, regrettant sa jeunesse, disait:C'était le bon temps, j'étais bien heureuse. Mais jamais cette expression même n'eût été prononcée par un coeur passionné. Ce sont les caractères sans véritable chaleur qui parlent sans cesse des avantages des passions, du besoin de les éprouver; les âmes ardentes les craignent; les âmes ardentes accueilleront tous les moyens de se préserver de la douleur: c'est à ceux qui savent la craindre que ces dernières réflexions sont dédiées; c'est surtout à ceux qui souffrent qu'elles peuvent apporter quelque consolation.
De la philosophie.
La philosophie, dont je crois utile et possible aux âmes passionnées d'adopter les secours, est de la nature la plus relevée. Il faut se placer au-dessus de soi pour se dominer, au-dessus des autres pour n'en rien attendre. Il faut que, lassé de vains efforts pour obtenir le bonheur, on se résolve à l'abandon de cette dernière illusion, qui, en s'évanouissant, entraîne toutes les autres après elle. Il faut qu'on ait appris à concevoir la vie passivement, à supporter que son cours soit uniforme, à suppléer à tout par la pensée, à voir en elle les seuls événements qui ne dépendent ni du sort, ni des hommes. Lorsqu'on s'est dit qu'il est impossible d'obtenir le bonheur, on est plus près d'atteindre à quelque chose qui lui ressemble, comme les hommes dérangés dans leur fortune ne se retrouvent à l'aise que lorsqu'ils se sont avoué qu'ils étaient ruinés. Quand on a fait le sacrifice de ses espérances, tout ce qui revient à compte d'elles est un bien imprévu, dont aucun genre de crainte n'a précédé la possession. Il est une multitude de jouissances partielles qui ne dérivent point d'une même source, mais offrent des plaisirs épars à l'homme dont l'âme paisible est disposée à les goûter; une grande passion, au contraire, les absorbe tous; elle ne permet pas seulement de savoir qu'ils existent.
Il n'y a plus de fleurs dans ce parterre qu'ellea parcouru; son amant n'y peut voir que la trace de ses pas. L'ambitieux, en apercevant ces hameaux entourés de tous les dons de la nature, demande si le gouverneur de ce canton a beaucoup de crédit, ou si les paysans qui l'habitent peuvent élire un député. Aux yeux de l'homme passionné, les objets extérieurs ne représentent qu'une idée, parce qu'ils ne sont jugés que par un seul sentiment. Le philosophe, par un grand acte de courage, ayant délivré ses pensées du joug de la passion, ne les dirige plus toutes vers un objet unique, et jouit des douces impressions que chacune de ses idées peut lui valoir tour à tour et séparément.
Ce qui conduirait surtout à penser que la vie est un voyage, c'est que rien n'y semble ordonné comme un séjour. Voulez-vous attacher votre existence à l'empire absolu d'une idée ou d'un sentiment: tout est obstacle, tout est malheur à chaque pas. Voulez-vous laisser aller la vie au gré du vent qui lui fait doucement parcourir des situations diverses; voulez-vous du plaisir pour chaque jour sans le faire concourir à l'ensemble du bonheur de toute la destinée: vous le pouvez facilement; et lorsque aucun des événements de la vie n'est précédé par de brûlants désirs, ni suivi d'amers regrets, l'on trouve une part suffisante de félicité dans ces jouissances isolées que le hasard dispense sans but.
S'il n'était dans l'existence de l'homme qu'une seule époque, la jeunesse, peut-être pourrait-on la vouer aux grandes chances des passions; mais à l'instant où la vieillesse commande une nouvelle manière d'exister, le philosophe seul sait supporter cette transition sans douleur. Si nos facultés, si nos désirs, qui naissent de nos facultés, étaient toujours d'accord avec notre destinée, à tous les âges on pourrait goûter quelque bonheur; mais un coup simultané ne porte pas également atteinte à nos facultés et à nos désirs. Le temps dégrade souvent notre destinée avant d'avoir affaibli nos facultés, affaiblit nos facultés avant d'avoir amorti nos désirs. L'activité de l'âme survit aux moyens de l'exercer; les désirs, à la perte des biens dont ils inspirent le besoin. La douleur de la destruction se fait sentir avec toute la force de l'existence; c'est assister soi-même à ses funérailles, et, violemment attaché à ce triste et long spectacle, renouveler le supplice de Mézence, lier ensemble la mort et la vie.
Quand la philosophie s'empare de l'âme, elle commence, sans doute, par lui faire mettre beaucoup moins de prix à ce qu'elle possède et à ce qu'elle espère. Les passions rehaussent beaucoup plus toutes les valeurs; mais quand ce tarif de modération est fixé, il subsiste pour tous les âges; chaque moment se suffit à lui-même, une époque n'anticipe point sur l'autre, jamais les orages des passions ne les confondent ni ne les précipitent. Les années, et tout ce qu'elles amènent avec elles, se succèdent tranquillement suivant l'intention de la nature, et l'homme participe au calme de l'ordre universel.
Je l'ai dit, celui qui veut mettre le suicide au nombre de ses résolutions peut entrer dans la carrière des passions; il peut y abandonner sa vie, s'il se sent capable de la terminer, alors que la foudre aura renversé l'objet de tous ses efforts et de tous ses voeux: mais comme je ne sais quel instinct, qui appartient plus, je crois, à la nature physique qu'au sentiment moral, force souvent à conserver des jours dont tous les instants sont une nouvelle douleur, peut-on courir les hasards, presque certains, d'un malheur qui fera détester l'existence, et d'une disposition de l'âme qui inspirera la crainte de l'anéantir? Non que dans cette situation la vie ait encore quelques charmes, mais parce qu'il faut rassembler dans un même moment tous les motifs de sa douleur pour lutter contre l'indivisible pensée de la mort; parce que le malheur se répand sur l'étendue des jours, tandis que la terreur qu'inspire le suicide se concentre en entier dans un instant, et que pour se tuer il faudrait embrasser le tableau de ses infortunes comme le spectacle de sa fin, à l'aide de l'intensité d'un seul sentiment et d'une seule idée.
Rien cependant n'inspire autant d'horreur que la possibilité d'exister, uniquement parce qu'on ne sait pas mourir; et comme c'est le sort qui peut attendre toutes les grandes passions, un tel objet d'effroi suffit pour faire aimer cette puissance de philosophie qui soutient toujours l'homme au niveau de la vie, sans l'y trop attacher, mais sans la lui faire haïr.
La philosophie n'est pas de l'insensibilité; quoiqu'elle diminue l'atteinte des vives douleurs, il faut une grande force d'âme et d'esprit pour arriver à cette philosophie dont je vante ici les secours; et l'insensibilité est l'habitude du caractère, non le résultat d'un triomphe. La philosophie se sent de son origine. Comme elle naît toujours de la profondeur de la réflexion, et qu'elle est souvent inspirée par le besoin de résister à ses passions, elle suppose des qualités supérieures, et donne une jouissance de ses propres facultés tout à fait inconnue à l'homme insensible; le monde lui convient mieux qu'au philosophe; il ne craint pas que l'agitation de la société trouble la paix dont il goûte la douceur. Le philosophe, qui doit cette paix au travail de sa pensée, aime à jouir de lui-même dans la retraite.
La satisfaction que donne la possession de soi, acquise par la méditation, ne ressemble point aux plaisirs de l'homme personnel; il a besoin des autres, il est exigeant, il souffre impatiemment tout ce qui le blesse, il est dominé par son égoïsme; et si ce sentiment pouvait avoir de l'énergie, il aurait tous les caractères d'une grande passion: mais le bonheur que trouve un philosophe dans la possession de soi, est de tous les sentiments, au contraire, celui qui rend le plus indépendant.
Par une sorte d'abstraction, dont la jouissance est cependant réelle, on s'élève à quelque distance de soi-même pour se regarder penser et vivre; et comme on ne veut dominer aucun événement, on les considère tous comme des modifications de notre être qui exercent ses facultés et hâtent de diverses manières l'action de sa perfectibilité. Ce n'est plus vis-à-vis du sort, mais de sa conscience qu'on se place, et, renonçant à toute influence sur le destin et sur les hommes, on se complaît d'autant plus dans l'action du pouvoir qu'on s'est réservé, dans l'empire de soi-même, et l'on fait chaque jour avec bonheur quelque changement ou quelque découverte dans la seule propriété sur laquelle on se croie des droits et de l'influence.
Il faut de la solitude à ce genre d'occupation, et s'il est vrai que la solitude soit un moyen de jouissance pour le philosophe, c'est lui qui est l'homme heureux. Non-seulement vivre seul est le meilleur de tous les états, parce que c'est le plus indépendant, mais encore la satisfaction qu'on y trouve est la pierre de touche du bonheur; sa source est si intime, qu'alors qu'on le possède réellement, la réflexion rapproche toujours plus de la certitude de l'éprouver.
La solitude est, pour les âmes agitées par de grandes passions, une situation très-dangereuse. Ce repos auquel la nature nous appelle, qui semble la destination immédiate de l'homme; ce repos dont la jouissance paraît devoir précéder le besoin même de la société, et devenir plus nécessaire encore après qu'on a longtemps vécu au milieu d'elle; ce repos est un tourment pour l'homme dominé par une grande passion. En effet, le calme n'existant qu'autour de lui contraste avec son agitation intérieure, et en accroît la douleur. C'est par la distraction qu'il faut d'abord essayer d'affaiblir une grande passion; il ne faut pas commencer la lutte par un combat corps à corps, et avant de se hasarder à vivre seul, il faut avoir déjà agi sur soi-même. Les caractères passionnés, loin de redouter la solitude, la désirent; mais cela même est une preuve qu'elle nourrit leur passion, loin de la détruire. L'âme, troublée par les sentiments qui l'oppressent, se persuade qu'elle soulagera sa peine en s'en occupant davantage; les premiers instants où le coeur s'abandonne à la rêverie sont pleins de charmes, mais bientôt cette jouissance le consume. L'imagination qui est restée la même, quoiqu'on ait éloigné d'elle ce qui semblait l'enflammer, pousse à l'extrême toutes les chances de l'inquiétude; dans son isolement elle s'entoure de chimères; l'imagination dans le silence et la retraite, n'étant frappée par rien de réel, donne une même importance à tout ce qu'elle invente. Elle veut se sauver du présent, et elle se livre à l'avenir, bien plus propre à l'agiter, bien plus conforme à sa nature. L'idée qui la domine, laissée stationnaire par les événements, se diversifie de mille manières par le travail de la pensée; la tête s'enflamme, et la raison devient moins puissante que jamais. La solitude finit par effrayer l'homme malheureux; il croit à l'éternité de la douleur qu'il éprouve. La paix qui l'environne semble insulter au tumulte de son âme; l'uniformité des jours ne lui présente aucun changement même dans la peine. La violence d'un tel malheur au sein de la retraite est une nouvelle preuve de la funeste influence des passions; elles éloignent de tout ce qui est simple et facile, et quoiqu'elles prennent leur source dans la nature de l'homme, elles s'opposent sans cesse à sa véritable destination.
La solitude, au contraire, est le premier des biens pour le philosophe. C'est au milieu du monde que souvent ses réflexions, ses résolutions l'abandonnent, que les idées générales les plus arrêtées cèdent aux impressions particulières; c'est là que le gouvernement de soi exige une main plus assurée: mais dans la retraite, le philosophe n'a de rapports qu'avec le séjour champêtre qui l'environne, et son âme est parfaitement d'accord avec les douces sensations que ce séjour inspire; elle s'en aide pour penser et vivre. Comme il est rare d'arriver à la philosophie sans avoir fait quelques efforts pour obtenir des biens plus semblables aux chimères de la jeunesse, l'âme, qui pour jamais y renonce, compose son bonheur d'une sorte de mélancolie qui a plus de charme qu'on ne pense, et vers laquelle tout semble nous ramener. Les aspects, les incidents de la campagne, sont tellement analogues à cette disposition morale, qu'on serait tenté de croire que la Providence a voulu qu'elle devînt celle de tous les hommes, et que tout concourût à la leur inspirer, lorsqu'ils atteignent l'époque où l'âme se lasse de travailler à son propre sort, se fatigue même de l'espérance, et n'ambitionne plus que l'absence de la peine. Toute la nature semble se prêter aux sentiments qu'ils éprouvent alors. Le bruit du vent, l'éclat des orages, le soir de l'été, les frimas de l'hiver; ces mouvements, ces tableaux opposés, produisent des impressions pareilles, et font naître dans l'âme cette douce mélancolie, vrai sentiment de l'homme, résultat de sa destinée, seule situation du coeur qui laisse à la méditation toute son action et toute sa force.