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13 juillet.—Trois visiteurs de marque pour l’observatoire, trois Américains importants, dont l’un, qui rit tout le temps, mais n’entend pas un mot de français, est un gros banquier,habillé d’ailleurs pour la circonstance en colonel, le «président de la commission des achats» nous confie l’officier de l’armée qui l’accompagne. Quels achats? Il a une Rolls-Royce impressionnante et des cigares étonnants. A minuit nous arrive un message de l’armée transmis par la division: d’après un prisonnier qui «paraît digne de foi», les Boches déclencheraient cette nuit leur grande offensive. Nous nous sommes couchés tout de même, et il n’y a rien eu du tout.
15 juillet.—Eh bien! ils l’ont déclenchée en effet, leur fameuse offensive, mais seulement la nuit dernière, entre la Main de Massiges et Château-Thierry. Ils ont passé la Marne à Jaulgonne, comme il était annoncé. Mais, dès maintenant, il ne semble pas que ce soit la réussite foudroyante. Un officier boche prisonnier a déclaré: «Nous venons d’avoir notre 16 avril!...»—C’est cela.
16 juillet.—Le berger va répondre à la bergère; à notre tour d’attaquer! J’accompagne le colonel à la division, à Vendrest, et, pendant qu’il doit assister là au Soviet préparatoire, je vais jusqu’à Lizy-sur-Ourcq, à la cantine américaine, renouveler notre provision de chocolats,—ces chocolats qui ont un goût sauvage!—de cigarettes et de cigares. Ces cantines américaines sont vraiment bien approvisionnées; mais que nous sommes donc bien approvisionnés, nous aussi, en Américains!.. Il y en a partout, et qui se livrent, dans tous les coins, à tous les jeux de la guerre, exercices de tir, relevés topographiques... D’aucuns aussi se baignent tranquillement dans le canal, et, tout nus, sur la berge, font leur toilette,—comme chez eux!..
17 juillet.—On nous a adjoint l’état-major d’une brigade américaine, qui partira avec nous à l’attaque. Il y a notamment un jeune lieutenant de vingt ans, tout à fait le Bertie,—le colonel!—desTransatlantiques, qui ne dit rien, semble s’amuser prodigieusement, et siffle tout le temps, même à table... Nous avons quitté Coulomb, après dîner, pour nous rendre à pied jusqu’à Vaux. Le ciel est terriblement orageux. Le jeune Bertie marche à mes côtés, toujours sifflant; il ne m’a pas encore adressé la parole; et tout à coup, il me saisit par le bras, il me montre la forme capricieuse d’un nuage qui file au-dessus de nous: «N’est-ce pas que l’on dirait une femme qui respire une rose?..» Et comme quelques gouttes d’eau se sont mises lourdement à tomber, voilà ce surprenant jeune homme qui enchaîne:
Il pleure dans mon cœurComme il pleut sur la ville...
Il pleure dans mon cœurComme il pleut sur la ville...
Il pleure dans mon cœurComme il pleut sur la ville...
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«Vous connaissez Verlaine, lui demandé-je, vous l’aimez?
—Oh! oui, Verlaine,—et aussi Béranger...» Mais ce qu’il aimesurtout, ce sont nos dramaturges. A l’Université—qu’il quitte à peine—ils avaient, paraît-il, un professeur très intéressant, qui leur a fait un cours très complet sur le théâtre français, depuis leJeu de Robin et Marionjusqu’aux dernières comédies de MM. de Flers et Caillavet. Et puis il a eu cette chance extraordinaire, pendant que la division américaine était avec nous, à l’instruction, à la Ferté-sous-Jouarre, il a eu la chance d’être cantonné dans une maison où il y avait la collection très complète des pièces de l’Illustration. Alors vous pensez s’il s’est régalé! Il y a gagné une admiration toute particulière pour M. Maurice Donnay. Aussi, quand je lui dis que j’ai cette bonne fortune de compter M. Maurice Donnay parmi mes amis, quand je l’assure même que, si nous nous rencontrons à Paris, en permission, ou mieux, quand la guerre sera finie, rien n’empêchera que je le présente à M. Maurice Donnay, la joie de mon jeune camarade transatlantique se double aussitôt de la gratitude la plus touchante; le voilà tout à fait en confiance avec moi. J’apprends ainsi qu’ils se sont engagés ensemble, trois camarades d’Université, ils ont débarqué ensemble en France, et ils se sont donné les noms des Trois Mousquetaires. Lui, c’est Porthos. Et Porthos me montre un petit carnet où il écrit ses impressions en français, des impressions très rapides, une ou deux lignes seulement. Il note par exemple: «Baptême du feu. Porthos se dém...»,—et le mot, si militaire, est en français aussi; Porthos me demande même, confiant dans la science d’un ami de M. Maurice Donnay, s’il faut y mettre une ou deuxm...Ainsi nous devisions et passions le temps en attendant l’heure H.
18 juillet.—H = 4 heures. Au soir, nous avons atteint nos objectifs, pris 30 canons, fait 400 prisonniers et progressé de 4 kilomètres.
19 juillet.—Sur les routes libérées, les routes où l’on se promène maintenant sans être «vu de l’ennemi», vu de Hautevesnes,qui est à nous... Je ne présenterai pas à Maurice Donnay son jeune admirateur américain; il a été tué en reconnaissance... Pauvre Porthos!..
20 juillet.—La «poussée». Près de l’église démolie de Saint-Gengoulph, dans une carrière où nous passons la nuit, protégés par nos toiles de tente... Saint-Gengoulph, presque Saint-Gingolph, la petite station frontière du lac de Genève, qui évoque pour moi de si jolis souvenirs de vacances... Saint-Gengoulph,—il ne faut pas confondre!.. B. et H. tués...
21 juillet.—A travers champs, dans les trous d’obus. P. tué, J. blessé au ventre. Batteries boches restées sur les positions; à celle-ci, on venait d’amener les avant-trains pour détaler en vitesse. Les trois chevaux ont été tués, les jambes en l’air, et le cadavre du conducteur est coupé en deux... Des tanks passent, en se dandinant, pareils à de vieilles dames précautionneuses...
22 juillet.—La ferme des Vallées. L’officier boche qui a couché ici avant moi a laissé un exemplaire tout crayonné de l’Enfantde Vallés, où il semble qu’il apprenait, à ses heures de loisir, la littérature française...
24 juillet.—La Maison du Bois a été enfin enlevée à la baïonnette. Nous gagnons le bois du Châtelet. Cadavres de quatre ou cinq Boches, les plus audacieux, ceux qui se sont avancés le plus loin, jusqu’à la route. Et des nôtres aussi, trop des nôtres... Comme les morts du champ de bataille ont tout de suite un aspect, des poses, de Musée Grévin; c’est ce qui les rend moins émouvants, peut-être, moins effrayants... A la corne Est du bois du Châtelet, emplacement de la nouvelle Bertha qui devait tirer sur Paris. Un beau travail,vraiment, un gigantesque travail!... Et si rapidement exécuté!... Car enfin nous y sommes passés au bois du Châtelet, il y a deux mois à peine, les Boches n’y étaient pas, et il a fallu amener, dresser cette énorme plate-forme... Nous allons coucher dessous, d’ailleurs, elle nous sera un abri précieux, sinon confortable. Le formidable et laborieux effort des Boches, que sa mise en place représente, aura toujours, du moins, servi à ça...
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25 juillet.—Nous sommes relevés et quittons dans la nuit notre P. C. Bertha. Arrivée à Monthiers dans une villa aux volets verts qui a bien encore des volets, mais plus de toit; un amoncellement de plâtras, d’ordures, et cette odeur de cadavre... Au jour, nous constatons que le propriétaire de la villa aux volets verts avait bien choisi son endroit pour faire construire. Quelle vue sur le village, au-dessus des toits du village dont les tuiles ont été comme «écaillées» par l’artillerie, celle des Boches, tour à tour, et la nôtre! On s’installe. Meubles hétéroclites retrouvés dans les abris boches. L’église elle-même est au pillage, missels, ornements sacerdotaux... Elle était charmante, cette église, qui porte cette inscription: «Le Peuple français reconnaît l’Être Suprême et l’Immortalité de l’Ame.» J’ai trouvé une rose «parmi les ruines»...
27 juillet.—En haut du château de Monthiers, panorama du champ de bataille. Toutes ces côtes, tous ces bois qui ont été si disputés, dont nous avons tant parlé, la Ferme Pétré, la Grenouillère... Ce n’était que ça!... Arbres fracassés, trous d’obus. Et des débris d’équipements, des bandes de mitrailleuses, des tombes hâtives, comme improvisées... Une petite maison, la dernière du village, écroulée comme les autres, mais où tient encore l’enseigne: «Sage-femme de 1ᵉʳ classe...» Hélas! ce sont les hommes qui auraient besoin de sagesse!...
28 juillet.—Nous faisons,en sens inverse, notre trajet d’il y a deux mois. Sommelans, Neuilly-Saint-Front, c’est tout notre ancien champ de bataille et de retraite, jalonné de trous d’obus et de tombes. Ah! la bataille n’a pas «arrangé» le paysage!... Et au fond, nos hommes avaient bien raison d’emporter au moins les poulets!
Il y a du moins une impression très belle que ressentent profondément les «terriens» qui sont avec nous: dans les champs les moissons prochaines, que les Boches avaient respectées parce qu’ils comptaient bien en profiter,—et c’est, par nous, pour nous, la libération des moissons...
On nous a assigné Dammard comme lieu de repos. Du village,rien ne subsiste, que quelques pans de muraille. Le clocher de l’église a été coupé en deux, du haut en bas, comme une armoire dont on aurait arraché la porte...
Tandis que je contemple ces ruines, trois limousines passent, vers la Ferté-Milon; dans la seconde, un vieillard en chapeau mou, qui se rencoigne à côté d’un général: Clemenceau.
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ON peut regretter, certes, de n’avoir pas fini la guerre en Lorraine ou en Alsace, de n’avoir pas connu les heures magnifiques où se matérialisa la revanche victorieuse, où ce qui avait été l’enjeu, le but de cette guerre, nous l’avons enfin touché de notre main, nous l’avons serré dans nos bras, pour une étreinte passionnée; on peut regretter de n’avoir pas été de ceux qui, dans Metz ou dans Strasbourg reconquises, connurent l’allégresse et la fierté du premier retour, la douceur émouvante du premier accueil. Du moins, nous aura-t-il été donné de laver la Belgique de la souillure allemande, d’entendre, nous aussi, monter vers nous des cris de joie et de reconnaissance, toute l’exaltation de ce noble et vaillant petit peuple enfin libéré, et, à défaut de nos frères d’Alsace et de Lorraine, nous nous réjouissons et nous nous enorgueillissons d’avoir participé aux derniers combats qui délivrèrent nos frères de Belgique, de nous être, à l’instant suprême de la victoire, trouvéauprès d’eux, cœur à cœur.
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L’offensive d’octobre 1918 en forêt d’Houthulst, la prise de Roulers, l’ennemi se repliant précipitamment, en déroute, abandonnant Ostende, puis Bruges et puis Gand, Audenarde dépassée, et le salut de Bruxelles à son Roi et à sa Reine derrière lesquels nous marchions nous, la France, fraternellement mêlés à l’armée, au peuple belges, acclamés par eux et comme eux—oui, ce sont là, aussi, des souvenirs qui comptent, et qui paient bien des minutes cruelles.
C’est qu’ils avaient été particulièrement pénibles, ces derniers combats, pénibles surtout par le terrain abominable qui ne se compare qu’à celui de Verdun—avec l’eau en plus! Un village comme Langemarck, qui était mieux qu’un village, un gros bourg florissant, avec un très beau château, où certains de nos camarades de la cavalerie se rappelaient avoir trouvé, en 1914, un cantonnement spacieux et confortable, Langemarck, son château—quelques briques écrasées dans la boue et qui, à cet endroit où fut Langemarck, lui donnaient seulement une couleur un peu rougeâtre—comme à Fleury! Pourtant quelque chose subsistait de ce qui avait été Langemarck, quelque chose de plus que sur l’emplacement de Fleury: un réverbère!
Oui, dans ce paysage de désolation et de mort, sur ce sol chaotique et désertique, il n’y avait que cela qui subsistait, qu’un miracle extravagant avait maintenu debout et fait respecter,—un réverbère tout tordu, que le bombardement infernal qui, tout autour, avait tout nivelé, n’était point parvenu à abattre, ou qu’il avait dédaigné,—un réverbère s’élevait encore, saugrenu et dérisoire... Et c’est qu’on le voyait de loin, car la plaine était sans ondulations, monotone, impitoyable; et l’on ne pouvait cependant, à cause de la nappe d’eau à moins de 30 centimètres, ni ouvrir une tranchée, ni creuser un abri. Les seuls abris étaient nécessairement en superstructure, casemates bétonnées, ou simples tôles métro: métro, c’était leur nom officiel dû à leur forme pareille, en effet, à la voûte du métro,—ce qui, avec son petit air bien parisien, nous emmenait joliment loin du champ de bataille, et de Langemarck.
A défaut de tôles «métro» j’ai vu utiliser comme abris de vieux tanks, épaves de la furieuse bataille anglaise de 1917. A Langemarck, précisément, non loin de la tôle métro qui servait de P. C. à un général de division, des territoriaux avaient pris possession d’un de ces tanks qui n’avait pu aller plus loin et pour cause: la cause était marquée par trois petites croix voisines, surmontant les tombes des trois Anglais de l’équipage qui, lorsque le tank avait été démoli, avaient été en partie brûlés sur place, puis enterrés là. En dépit de ce voisinage peu encourageant, nos territoriaux avaient aménagé la carcasse du tank pour leurs commodités personnelles, et, pour se chauffer et cuire leur soupe, ils y avaient même installé un petit poêle de campagne dont le tuyau sortait comiquement de l’ancien capot...
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Et cette région avait été, paraît-il, une des régions les plus riches des Flandres, des plus fertiles, des plus riantes. Lorsque Bruges fut délivrée, le général français, qui commandait le détachement de l’armée des Flandres, et remplissait avec bonheur auprès du roi Albert les fonctions de chef d’État-Major ou mieux de conseiller militaire, le général Degoutte songea que les habitants de Bruges, pendant ces quatre années d’occupation, avaient bien entendu quelquefois tonner le canon, mais qu’ils ne pouvaient savoir ce qu’avait été cette bataille qui se livrait à quelques dizaines de kilomètres de chez eux, qu’ils ignoraient totalement dans quel état les Boches avaient mis toute la contrée environnante. Et le général fit prier trente notables de Bruges, et les invita à visiter ce qui avait été le front de l’Yser, de Roulers, d’Ypres et de Dixmude.
J’eus l’honneur d’être désigné pour guider ce pieux et poignant pèlerinage. Malgré la fatigue et les difficultés certaines d’une telle randonnée par les pistes en rondins, que l’on avait dû établir au milieu de la campagne inondée, et les routes sur pilotis que les lourds convois avaient dangereusement endommagées, coupées même par endroits, et par ailleurs encombrées encore de fourgons renversés, de débris de toute nature, les invités du général Degoutte se montrèrent fort empressés, et parmi eux l’ancien bourgmestre avait bien voulu souhaiter, tout le premier, de se joindre à notre caravane, ce noble et charmant comte Visart, que les Allemands avaient révoqué, et qui, malmené par ces rustres, sans égards pour ses quatre-vingts ans, leur avait un jour répondu:
—Fusillez-moi si vous voulez, mais soyez polis!
J’ai dit que mes compagnons, de la formidable bataille qui s’était livrée si près d’eux, ne savaient rien que les nouvelles plus ou moins vagues, plus ou moins erronées, que laissait «filtrer» jusqu’à eux la Kommandantur. Et surtout ils n’avaient pas la moindre idée, aucun document photographique n’avait encore pu le leur révéler, ils ne se faisaient aucune idée de cette ruine totale, de cette complète
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dévastation. Alors, imaginez l’impression de ces gens qui avaient encore dans les yeux l’image de ces plaines flamandes, telles qu’ils les avaient laissées en 1914, si peuplées et si prospères,—et brusquement plus rien que ce chaos et ce désert où ils cherchent, sans même parvenir à en démêler les traces, pas même l’emplacement exact, où ils cherchent vainement ce qui fut leur ferme, leur maison des champs, la demeure calme et joyeuse de parents, de voisins, d’amis.
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Pour nous, ce sentiment de stupeur consternée, d’indignation et de rage, nous l’éprouvions devant Ypres en ruines, oui, un sentiment de tous points analogue, aussi âprement douloureux et fort que pouvait l’être celui de nos amis Belges devant leur patrimoine ruiné: des richesses incomparables, de purs et uniques chefs-d’œuvre comme les Halles ou la Cathédrale d’Ypres ne faisaient-ils point partie du patrimoine de l’humanité tout entière, de son patrimoine artistique, et n’est-ce pas l’humanité tout entière, tout le monde civilisé qui en aura été ainsi frustré, dépossédé, par la barbarie allemande?
Aussi quel soulagement d’apprendre et de constater que du moins Bruges avait été respectée, que nous pourrions encore emplir nos yeux de ses merveilles!...
Je ne pense pas qu’il se puisse imaginer de cadre plus magnifique, pour un cortège triomphal, que celui de cette Grande Place de Bruges, où le Roi Albert, la Reine et le Prince héritier, arrivèrent à cheval, escortés du général Degoutte et de son état-major, tandis que le carillon du beffroi jouait laBrabançonneetLa Marseillaise. Les notes grêles et charmantes de ce carillon résonnent encore dans notre cœur. Comme il claquait joliment au vent, le fanion du général Degoutte, fièrement dressé au milieu de la grande place, autour de laquelle évoluaient les vaillants régiments belges! Sur le perron du Palais Provincial, devant lequel les souverains belges avaient mis pied à terre, c’étaient tous les chapeaux haute-forme de la Province, enfin libérés eux aussi par la victoire, et les uniformes chamarrés des bourgmestres, du Gouverneur.
Et soudain le Roi Albert, qui nous dominait tous de sa haute taille, aperçut modestement mêlé à la foule, l’amiral Ronarc’h, avec sa redingote sombre, tel qu’il était à Dixmude au milieu de son héroïque brigade de fusiliers marins. Et le Roi et la Reine, lui faisant gentiment signe, voulurent, pendant la cérémonie, qu’il se tînt à leurs côtés.
Après tant deMarseillaiseset deBrabançonnes, d’acclamations, de carillons et de fanfares,—Bruges-la-Morte était vraiment, ce jour-là, Bruges la ressuscitée, et il n’y aura pas de trompettes plus éclatantes au jour du Jugement dernier!..—j’étais allé chercher au Béguinage un peu de repos et de silence. Le Béguinage, lui, je le retrouvai pareil à lui-même, aussi calme, aussi recueilli, comme si toutes les agitations du siècle, et même la guerre, n’avaient pu franchir son pont ni sa porte, étaient venues se briser à la mouvante barrière de ses canaux...
Seuls quelques enfants jouaient sur la petite place herbue devant la chapelle.
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Mais en me voyant, ils cessèrent leurs jeux, et, gravement, la main au bonnet, me firent un beau salut militaire. Je leur répondis en souriant, et comme je m’éloignais, continuant ma promenade, je m’entendis appeler:
«Monsieur l’officier!... Monsieur l’officier»!...
Je m’arrêtai et tournai la tête: les enfants, maintenant, me montraient l’un d’eux qui s’était mis à marcher sur les mains, et à exécuter de superbes cabrioles; et je compris que, renouvelant l’hommage spontané et naïf du Jongleur de Notre-Dame, ces cabrioles,c’était pour me faire honneur, pour faire honneur à un officier français, c’était l’offrande de leur admiration et de leur reconnaissance, à ces humbles et charmants gamins, pour la France...
C’est qu’ils témoignèrent de tant de crânerie et de malicieux héroïsme, la plupart de nos petits Belges, pendant les dures heures de l’occupation allemande! Et non pas seulement par les privations imposées, qu’ils supportaient si allègrement; mais comme ils donnèrent du fil à retordre aux lourds policiers boches, que de tours plaisants où, piteusement, se laissaient prendre la sottise, et la morgue des officiers de la Kommandantur!...
Cette malice, d’ailleurs, n’était pas l’apanage exclusif de leur jeune âge; toute la population belge rivalisa d’ingéniosité et d’esprit pour jouer, duper, ridiculiser ses oppresseurs, et la «Zwanze» fut bien souvent une arme de vengeance et de défense contre laquelle les Allemands dépensaient en vain leur rage impuissante. C’est à force de finesse inventive et subtile que les Belges parvinrent à ne point trop souffrir des mesures vexatoires dont on cherchait à les accabler, passant à travers les règlements, tournant l’obstacle, se moquant des perquisitions.
Nous en a-t-on conté de ces «zwanzes», de ces bonnes farces jouées aux autorités allemandes, et qui ne dénotaient pas moins de courage que de belle humeur... Car malheur à qui se serait laissé prendre!
Et tout naturellement ces récits éveillaient en nous l’écho d’autres récits, tout semblables, que nous avions entendus en Alsace, et cette analogie vraiment frappante entre l’attitude des Belges et des Alsaciens, que soulignait un tour d’esprit tout pareil, ajoutait encore à l’émotion que ces courageux amis nous inspiraient, et à notre affection pour eux, nous les rendait, si possible, encore plus chers et plus proches... Ah! en dépit de leurs exigences odieuses, de leur surveillance tyrannique, les Boches n’en virent pas beaucoup, en Belgique,de cette laine et de ces cuivres qu’ils prétendaient réquisitionner, c’est-à-dire voler... Et ils pouvaient bien interdire les couleurs nationales: un beau matin les étalages des magasins, les éventaires des boutiques rapprochaient, en toute innocence, des boîtes noires, côte à côte avec des boîtes jaunes et des boîtes rouges; ou bien, on peut avoir, n’est-ce pas, une ombrelle rouge, une ombrelle jaune n’est pas subversive, non plus qu’une ombrelle noire ne saurait être considérée comme une insulte au Kaiser: et trois jeunes femmes se rencontrant boulevard Anspach, et se promenant de compagnie, faisaient briller et tournoyer les chères couleurs de la patrie...
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Alors, en guise de punition ou de brimade, la kommandantur décidait que, pendant une semaine, pendant quinze jours, pendant un mois, suivant la gravité de la faute, les habitants de tel quartier devraient être rentrés chez eux et n’en pourraient plus sortir passé huit heures, sept heures, six heures et demie du soir!
Et voici que, dans le quartier ainsi consigné, les policiers boches, en faisant leurronde, surprenaient, dans une rue obscure, à près de dix heures, un passant qui se hâtait en longeant les murs!...
Celui-là, son compte était bon, il paierait pour les autres; justement voilà-t-il pas que, ne se doutant de rien, il s’était arrêté, quel cynisme! Non, il repart!... Dépêchons!...
Et les policiers, avec des précautions et des ruses d’apaches, se faufilaient, s’approchaient, et, brusquement, d’un bond suprême, s’élançaient pour mettre la main au collet du hardi noctambule...
—Phttt!...—le hardi noctambule s’envolait dans les airs: c’était un mannequin en baudruche que des amateurs de «zwanze» promenaient, du haut des toits, au bout d’une ficelle...
Cette robuste gaîté, qui avait persisté au milieu des pires tortures, on imagine sans peine sa formidable explosion, quand il n’y eut plus rien pour la contenir, quand l’heure de justice eut enfin sonné, l’heure de la victoire et de la délivrance.
Je ne pense pas que rien se puisse comparer à la joie délirante, une sorte de délire sacré, qui s’empara de Bruxelles et secoua son peuple tout entier, et toutes les classes de ce peuple, hommes et femmes de toutes les conditions et de tous les âges, lorsque la famille royale fit dans la capitale martyre et fidèle cette rentrée solennelle, à la tête de la division de Bruxelles, que précédaient des détachements des troupes alliées: quelle vénération, quel amour s’élevaient de cette foule vers ce Roi, symbole d’honneur, vers cette Reine, symbole de dévouement et de grâce, et vers leurs enfants, symboles de jeunesse triomphante et d’espoir confiant, vers cette exquise et espiègle petite princesse Marie-José, que nous avions vue, sur la plage de La Panne, prendre, au début d’octobre, ses premières leçons d’équitation:—«pour le jour de l’entrée à Bruxelles»; et tout de suite nous avions été émerveillés de sa crânerie à cheval, et de ses progrès rapides...
Mais, à ce moment, les Boches tenaient encore la forêt d’Houthulst; et, en attendant de rentrer à Bruxelles, il avait fallu reprendre le chemin du couvent italien où la jeune princesse était élevée. Avant son départ, elle avait, par exemple, fait promettre au Roi son père, que «pour le jour de l’entrée à Bruxelles», on la ferait revenir du couvent, et qu’elle serait là,—et elle était là, en effet, le Roi avait tenu parole.
Le roi Albert tient toujours sa parole...
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On ne saurait défiler avec plus de perfection que ne fit la batterie d’artillerie anglaise, dont les caissons aux roues étincelantes, et les chevaux qui semblaient tous d’un équipage de maître, étaient un prodige d’astiquage et forçaient l’admiration; le détachement américain s’avançait dans le frémissement que causaient partout les réserves qu’on sentait en lui d’énergie jeune et tranquille.
Mais pour nous autres Français, les mots sont impuissants à dire l’enthousiasme qui s’attachait aux pas de nos soldats à fourragère rouge; ce n’étaient pas des fleurs que nous jetait le peuple de Bruxelles, c’était son cœur!... Et j’entends encore les voix grêles et fraîches de ces petites orphelines, sagement rangées au bord d’un trottoir de la rue de la Loi, sous la conduite et la surveillance de bonnes vieilles religieuses, et à qui les bonnes religieuses, en agitant de petits drapeaux français et belges, faisaient entonner, enl’entonnant elles-mêmes les premières, les paroles dela Marseillaise, chaque fois que passait un officier ou un soldat français!...
Ce cri de «Vive la France!» qui est le plus beau cri pour des oreilles françaises, des milliers de poitrines belges ne se lassaient pas de nous en saluer, de le répéter, et c’est encore lui qui, pour nous, dominait cette marée humaine de la place de l’Hôtel-de-Ville, quand, le soir venu, dans ce décor unique au monde, nous contemplions tous ces visages ardemment tendus vers le balcon où devait paraître le Roi, des visages qui, eux aussi, semblaient alors uniques au monde et les plus beaux du monde, les visages de ceux qui voient enfin triompher la noble cause pour laquelle ils ont tout sacrifié, tout souffert: «Vive le Roi! vive la Reine! vive la Belgique! vive la France!...»
Et puis, pourquoi voudrait-on le taire, il y eut laMadelon!
Eh, oui! cette Madelon partie d’Alsace, cette Madelon qui, des Vosges à la mer, avait fait si joyeusement toutes les étapes les plus dures, qui s’était installée et avait triomphé sur tous nos champs de bataille, Madelon n’était pas encore venue à Bruxelles, les Boches ne l’y avaient point laissée pénétrer, bref les habitants de Bruxelles en étaient encore aux héroïnes des refrains et chansons de 1914, ils ignoraient Madelon!
Oh! ils ne l’ignorèrent pas longtemps. Chaque soldat français s’improvisa professeur de chant; et les élèves avaient une si grande bonne volonté, tant de hâte empressée, un tel désir d’apprendre!...
Ainsi, pendant trois jours et trois nuits, Bruxelles chanta et dansa sans arrêt; car par une rencontre miraculeuse et comme si le ciel même avait voulu prendre sa part de la commune allégresse et témoigner, lui aussi, en faveur de la justice et du droit triomphants, nous eûmes alors, malgré l’hiver déjà proche, des nuits d’une clémence, d’une douceur incomparables.
Et la ville, toute la nuit comme tout le jour, ne cessa d’être
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entraînée par cette étrange et irrésistible danse des kermesses: dans une rue, quelques musiciens passent, jouant ou soufflant de n’importe quel instrument, violon, piston ou clarinette—et, il faut bien le dire, n’importe comment; mais, c’est du bruit, et c’est un rythme...
Et aussitôt, derrière eux, suivant ce rythme, deux, trois passants se prennent par le bras, et se mettent à se balancer en cadence—deux, trois, puis vingt, puis trente, puis cent, puis deux cents, la rue est pleine...
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Et c’est la rue elle-même qui semble agitée de ce balancement frénétique, par lequel se trouvent emportés d’un même élan tous les promeneurs, tous les passants, et tout ce monde s’agite ainsi et se balance inlassablement, bras-dessus, bras-dessous, soldats français, soldats alliés, femmes, vieillards, enfants, mêlés, pressés, serrés, haletants, joyeux, infatigables, et parmi lesquels nous reconnaissions un soir, place Brouckère, bras-dessus, bras-dessous, toujours, et que le hasard seul avait cependant réunis, bras-dessus, bras-dessous un académicien français, un colonel américain, et la femme d’un conseiller d’ambassade...
Ainsi la ronde macabre de ces quatre années de guerre aboutissait à cette autre ronde; c’est vers elle que nous avaient appelés et guidés les moulins à vent qui, des lignes ennemies, dès notre arrivée en Belgique, de leurs grands bras nous faisaient signe: «Vite, vite, amis, au secours, par ici!...» Et les moulins à vent nous avaient guidés jusqu’à Audenarde, dont la brute allemande avait, hélas! comme à Ypres, comme à Furnes, déchiré, déchiqueté en lambeaux les précieuses dentelles de pierre, et jusqu’au delà d’Audenarde, où je devais voir le dernier mort de la guerre et le dernier prisonnier.
Ce dernier prisonnier nous fut amené le 11 novembre, vers une heure de l’après-midi, alors que nous fêtions l’armistice par un déjeuner sans champagne, nous qui, pendant quatre ans, n’avions cessé de répéter:
«Quel fameux champagne on boira, quand ça sera fini et bien fini!...»
Et voilà qui prouve bien que les choses les plus attendues ne sont pas toujours celles qui arrivent, qu’on ne réalise pas tous ses rêves, et qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut; on a, certes, bu du champagne, et, souvent, et même beaucoup, dans nos popotes, pendant les quatre ans de guerre. Et voici que le jour de l’armistice, avec l’encombrement des routes, et les ponts que les Boches, en se retirant, avaient fait sauter, et que nous n’avions pas encore eu le temps de rétablir, impossible d’atteindre les ravitaillements, et notre festin de l’armistice se composa de boîtes de singe arrosées de thé!...
Mais nous étions rudement contents tout de même!...
Et ce fut donc, en guise de dessert, que l’on nous amena, pitoyable et larmoyant, le dernier Boche qui s’était fait prendre à dix heures et demie du matin.
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La cessation du feu et l’arrêt sur les positions avaient été fixés pour onze heures. Vers dix heures du matin, un de nos pelotons de cavalerie, qui avait passé la rivière, continuait sa progression, quand les cavaliers de pointe aperçoivent dans un champ une compagnie allemande. Et ils ouvrent le feu avec leurs mousquetons.
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On voit aussitôt une assez vive effervescence se manifester parmi les Boches, et l’un d’eux qui se détache et s’approche les bras levés:
«Mais vous ne savez pas!... Vous faites erreur... il ne faut plus tirer: Krieg fertig!... la guerre est finie!...»
L’officier auprès de qui il avait été conduit interrompit son baragouin, et, flegmatique, tira sa montre:
«Les hostilités seront suspendues, en effet, à onze heures; il est dix heures trente. Tu es prisonnier!... Krieg ist Krieg!...»
Et ce fut encore sur la route d’Audenarde qu’il me fut donné de voir le dernier mort de la guerre, après cette nuit bénie qui précéda l’armistice, cette nuit du 10 au 11 novembre où le ciel s’illumina de tout ce qui nous restait de fusées éclairantes, où, aussi bien dans les lignes allemandes que dans les lignes françaises, se mirent à sonner les cloches de tous les villages et leurs carillons... Déjà, aux endroits préparés pour l’avance, les dépôts de munitions, tous ces obus de tous calibres si soigneusement empilés et rangés, prenaient l’aspect ridicule des choses effrayantes qui ne réussissent plus à nous effrayer, dont la menace piteusement est tout à coup avortée: A-t-on écrit la «Ballade des projectiles qui ne seront jamais tirés?...»
Hélas! sur le bord de la route, un cadavre demeurait comme pour témoigner que la menace n’avait pas toujours été vaine, que les obus n’avaient point cessé depuis si longtemps leur effroyable besogne...
Je m’approchai du cadavre: c’était celui d’un jeune Américain.
Il avait été laissé là seul, étendu sur le dos, les yeux ouverts; il avait dû être mortellement atteint par l’une de ces rafales que l’artillerie ennemie, avant de fuir, lançait au hasard, pour vider ses caissons...
Et je songeais qu’il était émouvant et juste que ce dernier mort de la guerre fût, en effet, un Américain, un de ces ouvriers de la dernière heure qui vinrent, en suprême renfort, pour décider de la victoire aux côtés de ses artisans; je songeais qu’il était émouvant et juste de voir reposer sur la terre belge, saintement libérée, ce jeune héros d’Amérique, dont les yeux ouverts pour l’éternité regardaient maintenant vers le ciel apaisé, vers l’avenir...
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