LE JUIF ERRANT[83]ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟC’est à Chicago, dans leMemorial Art Palace, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre deColumbus Hall, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et, tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade, l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour. Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute, le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui, de la gare voisine, partent pour laWorld’s Fair.Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée, une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de soie ou de lin couronnent des faces basanées,glabres ou à longue barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis, archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une femme voilée est mêlée au groupe.Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix blanche et nasillarde:L’ARCHEVÊQUEThe chair is taken.L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques, européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis le mandarin qui ne peut prononcer lesr, jusqu’au rabbin allemand qui en cuirasse tous les mots.Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne sont pas prononcés ...C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les dialogues cessent brusquement.L’ARCHEVÊQUEse tournant à demi sur son fauteuil:Qui est là? Entrez!La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre. Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: lechaloukde lin à manches étroites sous l’ample manteau rayé; dusudarenroulé autour du front bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de voyage, et destéfillind’argent scintillent à son bras gauche. Il semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.L’ARCHEVÊQUEQui êtes-vous? Que faites-vous ici?LE VIEILLARDfait trois pas en avant: on voit ses pieds nus sous sa tunique; il parle avec le plus pur accent anglais.Je suis Ahasvérus.Des chuchotements de surprise s’échappent de toutes les lèvres et se joignent en une rumeur étouffée.L’ASSEMBLÉELe Juif errant!LE RABBINbondissant de son siège, se dresse devant Ahasvérus.Tu en as menti, imposteur.Maranâtha!Et, comme l’autre se tait, ils se sont tous levés, irrités et menaçants: alors le vieillard, sans bouger, laisse tomber ces mots:AHASVÉRUSRabbi Hakkadosch, je t’ai vu naître dans la Judengasse de Francfort, où ton grand-père, le tailleur Johannan, loua la boutique du brocanteur Mayer, le premier des Rothschild ...Il s’adresse successivement au boudhiste japonais Kinza Hiraï, à Dionysios, évêque de Zante, au mandarin Pung Quang Yu, aux hindous, à tous les autres: il les connaît tous et parle à chacun dans sa langue, avec l’accent où tous retrouvent l’écho de la douceur natale. Ils se sont rassis, un à un, et baissent la tête, confus, sous le flot des paroles du vieillard. Il s’est avancé vers la table et s’exprime maintenant en anglais, pour être compris de tous.AHASVÉRUSÊtes-vous convaincus, mes maîtres, ou faut-il que je remonte dans vos généalogies, plus haut que vous-mêmes ne sauriez le faire? Je suis Ahasvérus, le juif maudit, toujours errant depuis dix-huit siècles, celui qui meurt tous les cent ans mais pour renaître le lendemain ...LE RABBINtimidement:Comment as-tu passé la mer, éternel marcheur qui ne peux prendre de repos?AHASVÉRUSJe suis venu par le Nord: la banquise de Behring est, en hiver, un chemin trop facile à qui ne peut mourir; et l’âpre contact des glaces polaires ne mord pas plus sur ma chair que le soleil africain. Hélas! j’envie ceux qui tombent pour ne plus se lever! Je sais trop bien que, pareil à Caïn, je suis respecté des forces naturelles, et que ce n’est point au choc d’une mort violente que ma sentence prendra fin!...L’ARCHEVÊQUEIl est donc vrai?—Mais, alors, que viens-tu chercher ici?AHASVÉRUSd’une voix plus basse:Je cherche partout le repos. Il ne viendra, avec la douce euthanasie, qu’aux jours prédits par l’Autre: quand son règne sera passé sur la terre et que son culte n’y sera plus qu’un vague souvenir. C’est alors qu’il reparaîtra, sous un autre nom peut-être, afin que les nations se bercent d’un rêve nouveau. Le vain espoir de finir m’a vingt fois souri, depuis la chute de Jérusalem et la dispersion. Avec les Barbares qui rasaient les cités, les Huns d’Attila, qui laissaient derrière eux les fleuves rougis de sang, les famines et les terreurs de l’an Mille,—j’ai longtemps épié dans le ciel le signe de l’Apocalypse ... Puis, vinrent les massacres des Croisades, les pestes et lesdestructions du moyen âge, les crimes abominables de la barbarie féodale; et je traversai les foules hurlantes comme des bandes de loups, m’attendant chaque jour à voir le culte chrétien balayé de la face du monde en délire. Mais les flèches des cathédrales montaient plus nombreuses et plus hautes que les piques des barons assassins; les pillages des villes se rachetaient par des pèlerinages, et, dans la nuit du crime séculaire, la croyance idéale, quoique affaiblie et mourante, brillait toujours comme une lampe dans un tombeau ...L’ARCHEVÊQUELa foi du Christ est immortelle!AHASVÉRUSélevant la voix peu à peu:... Alors des corruptions plus subtiles fleurirent sur l’ancien fumier de la barbarie. J’entrai dans Rome renouvelée; je souris au paganisme papal, plus dissolvant que l’autre, et je trouvai l’Eglise des Borgia plus scandaleuse que le palais des empereurs byzantins: c’était la décomposition finale, sans doute. L’arbre sacré, cette fois, était rongé à la racine. Mais la Réforme vint qui sauva tout ... Un autre espoir surgit, avec ce Nouveau Monde, qui répandait sur l’Ancien la lèpre de l’or, et l’égoïsme, et l’avarice, mère du crime; mais les nationalités émergèrent des guerres incessantes et le patriotisme refit au genre humain une vertu ... Enfin, il y a un siècle, quand leur creuse philosophie aboutit à la haine des classes et au meurtre des rois, j’étais dans ce Paris immense, cuve où bouillonnetoujours la mixture ignorée qui sera l’histoire du lendemain: j’assistai au triomphe de l’athéisme et aux saturnales de la Raison ... Hélas! la Liberté, l’Héroïsme, la Gloire, firent flamboyer leurs trois couleurs sur les ruines du passé, et tout ressuscita,—jusqu’à la religion elle-même ... Ainsi les siècles ont coulé sous mes pas, et me voici encore, toujours en quête de la chimère qui me rendra au néant bienheureux ...L’ARCHEVÊQUEd’un accent de triomphe:Et tu arrives pour être témoin d’une victoire éclatante!...AHASVÉRUSsourit amèrement.J’ai vu les foules athées, les sectes anarchiques semer les engins de mort, en se raillant du droit, du devoir, de la famille, de la patrie, de tous les principes sociaux qu’on croyait éternels: je ne me suis jamais senti si près de la fin convoitée qu’en écoutant vos colloques de Pharisiens,—ô vous (comme Il disait de vos pères) «sépulcres blanchis!»—Vous êtes la vermine qui pullule sur le cadavre de la religion. Le feu de l’Idéal ne brûle plus sur vos autels dorés, et c’est une lampe éteinte que vous promenez dans les ténèbres. La foi du Christ aura bientôt vécu: je sens mon cœur millénaire débordant d’espérance. C’est la fin de Celui qui m’a frappé et maudit!Tous les prêtres se sont levés avec colère; un tumulte est près d’éclater. Mais la femme voilée a saisi Ahasvérus par le pan de son manteau, et, dans un cri aigu qui impose silence, elle répète cette supplication:LA FEMME VOILÉETu l’as connu! Tu l’as connu! Oh! parle-nous de Lui!...Le calme s’est rétabli sous une poussée de curiosité violente; tous regagnent leurs sièges et restent la bouche ouverte, buvant les paroles d’Ahasvérus.AHASVÉRUSd’une voix sourde que l’émotion brise de plus en plus:Si j’ai connu le Fils de l’homme! J’étais de son âge et né comme lui à Nazareth. Le douloureux village est seul resté presque intact en Palestine, et j’y revois, deux ou trois fois par siècle, la fontaine où Marie, la cruche sur l’épaule, venait puiser l’eau, matin et soir; je retrouve la colline qui domine le pays, toutes les ruelles, tous les sentiers où nous jouions, enfants. Il faisait déjà des prodiges contraires à la Loi. Il façonna un jour des oiseaux avec de la boue, malgré les plaintes de sa mère; et quand Joseph voulut reprendre l’enfant, Jeschoua frappa des mains et les oiseaux prirent leur vol. Marie pleurait souvent sur cette enfance pleine de trouble et de mystère; et puis, il semblait n’aimer personne autour de lui ... Souvent, il quittait l’établi de son père et disparaissait: on le retrouvait dans les synagogues, écoutant les lectures du Scribe et l’effrayant de ses contradictions. Plus tard, ses absences furent plus longues; et il reparaissait un soir dans la maison de Nazareth, comme un hôte étrange et qu’on n’osait plus interroger. Puis, il vécut avec les Esséniens, sur la mer Morte, dans l’oasis d’Engaddi, et il nous revint vêtu de blanc,suivant leur coutume ... Enfin, il alla en Judée, vers Jean le Baptiste, et je ne le revis plus jusqu’aux derniers mois de sa mission, à Jérusalem ...Ahasvérus pousse un profond soupir; dans le silence qui s’est fait, on entend la respiration haletante de ceux qui écoutent et attendent la suite sans oser la demander.AHASVÉRUSreprend son récit, la tête basse et comme se parlant à lui-même:Bien des années s’étaient écoulées; j’habitais Jérusalem et j’avais pris une table de vendeur au Temple, dans la cour des Gentils: j’échangeais la monnaie romaine pour la monnaie sacrée des sacrifices, je vendais aux femmes des tourterelles de Hanan et des passereaux aux lépreux. Un homme bondit un jour dans le parvis, entouré de quelques artisans et pêcheurs qui étaient ses disciples, renversa ma table sur le pavé et me frappa. Je le reconnus, l’appelai par son nom, lui parlai de sa mère et de ses frères: «Voilà, me dit-il, en me montrant ses fidèles, ma famille et ma mère!» Ce fut alors que je commençai à le haïr ...Je le revis dans la ville sainte, pour la fête des Pourim, le quinzième jour d’Adar; on parlait beaucoup de lui, de ses attaques aux Pharisiens, et même au Temple dont il annonçait la destruction à mots couverts; on racontait ses miracles: des démons chassés; des paralytiques, des aveugles, des lépreux guéris ... Il apparut dans le parvis extérieur du Hiéron, appelé la cour des Femmes, le seul où elles pussent pénétrer: il était cette fois entouré, non seulement de ses nombreux disciples, mais encore de quelques jeunes filles, et même d’une Samaritaine; on remarquait parmi elles deuxsœurs de Béthanie, Marie et Marthe—et surtout une pécheresse très belle, Marie de Magdala, qui le suivit toujours, jusqu’à la fin ...LA FEMME VOILÉEMais Lui, comment était-il? Ne parle que de Lui!...AHASVÉRUSIl était grand et souple, beau comme un de ces jeunes dieux grecs dont j’ai vu les statues dans mes voyages. Ses cheveux roux s’écoulaient de son turban de lin; et son visage pâle, à la courte barbe blonde, s’illuminait de ses yeux bleus, limpides comme le lac de Génézareth; il allait vêtu de blanc, comme les Esséniens; et sa voix était si douce, sa démarche si noble, que les jeunes filles, debout sur le seuil des portes, le regardaient passer en souhaitant de le suivre ... Et ce pur amour des femmes fouettait peut-être la haine des hommes ...LA FEMME VOILÉEavance la tête pour boire les paroles du Juif; un coin de son voile s’est écarté et elle apparaît de profil, pâle et toute jeune. Elle balbutie très bas:Mais Lui, les aimait-il?AHASVÉRUSIl ignorait les affections particulières: pas plus que la famille, la femme, vierge ou pécheresse, n’existait pour lui. Ilétait le Messie, le sauveur du monde; et, pour se poser sur un être, sa poitrine s’était trop élargie à contenir l’humanité. Son âme était semblable à ces grands fleuves encaissés, qui fécondent un empire et laissent dépérir l’arbuste de leurs bords. Comme une statue de marbre est insensible aux offrandes votives que la foule dépose à ses pieds, il ignora toujours le sentiment réel de celles qui le suivirent sur le Golgotha et l’adorèrent par delà le supplice et la mort ... Ce fut alors que je le revis ...On craint qu’il ne puisse achever, tant sa voix s’est brisée; il continue, pourtant, en coupant ses phrases, car il est pressé de finir:AHASVÉRUSJ’appris sa condamnation par le Sanhédrin, son arrestation au mont des Oliviers, près du torrent de Cédron; et l’acte de Judas que j’approuvai, non seulement parce que je haïssais le Rabbi, mais parce que détestais ses prédications, contraires à la loi juive. C’était la veille de la Pâque, le quatorze de Nisan; il fut conduit la nuit même chez Hanan, qui avait sa maison au haut de la colline. Le lendemain, de grand matin, il fut emmené à la maison de Pilate, près de la tour Antonia, qui le renvoya devant Hérode Antipas ... Mais le monde entier connaît ces scènes déchirantes qui, alors, me laissaient presque indifférent ... J’habitais près du tertre dénudé où il devait mourir sur la croix, entre deux voleurs, en face de la tour Hippicus ... Vers neuf heurs du matin, je sortis au bruit de la foule, et restai sur le seuil de ma porte pour le voir passer. Des soldats l’entouraient, commandés par un centurion, puis des hommes du peuple qui l’insultaient; enfin, derrière lecortége, un groupe de femmes échevelées ... Mais je ne regardai que Lui. Maigre, le pâle visage ensanglanté, il traînait son lourd gibet d’infâmie, et son pauvre corps frêle pliait sous le fardeau ... Je tenais mon petit garçon par la main. Il demanda à faire halte devant ma demeure, car il succombait; et me reconnaissant, il dit: «Ahasvérus, tends-moi un vase d’eau.» Je restai immobile. Il reprit: «Au nom de notre enfance, frère, la soif me brûle!» Je répondis en ricanant: «Marche, Jeschoua, ton heure est venue.» Alors il se redressa et son visage sévère me fit frissonner; d’une voix terrible, il s’écria: «Au nom de mon Père, sois maudit:Chèrem!Tu marcheras à jamais, jusqu’au jour où je devrai revenir, après les temps accomplis!»Il s’éloigna, et je voulus rentrer, avec mon enfant ... Mais, soudain, une force inconnue me fit lâcher la main de mon fils et me poussa en avant: un tourbillon m’emportait, une tempête qui ne soufflait que pour moi, car les herbes du sol ne bougeaient pas et les arbustes étalaient leurs rameaux, immobiles ... J’étais déjà loin, et, une dernière fois, je retournai la tête pour voir mon enfant, qui pleurait en me tendant les bras ... Quand je passai dans le sentier du Golgotha, les trois croix sinistres se dressaient sur le ciel livide. Mais je ne pus m’arrêter, et, comme une feuille arrachée par l’ouragan, je commençai à travers le monde mon voyage séculaire et maudit ...Il s’est tu. Un silence d’angoisse pèse sur l’assistance; chacun, les yeux baissés, suit son rêve intérieur, dans l’ombre du Calvaire évoqué; une oraison mentale fait trembler quelques lèvres. La femme voilée tourne la tête pour une question suprême ... Le grand vieillard a disparu.FIN
LE JUIF ERRANT[83]ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟC’est à Chicago, dans leMemorial Art Palace, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre deColumbus Hall, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et, tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade, l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour. Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute, le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui, de la gare voisine, partent pour laWorld’s Fair.Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée, une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de soie ou de lin couronnent des faces basanées,glabres ou à longue barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis, archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une femme voilée est mêlée au groupe.Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix blanche et nasillarde:L’ARCHEVÊQUEThe chair is taken.L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques, européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis le mandarin qui ne peut prononcer lesr, jusqu’au rabbin allemand qui en cuirasse tous les mots.Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne sont pas prononcés ...C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les dialogues cessent brusquement.L’ARCHEVÊQUEse tournant à demi sur son fauteuil:Qui est là? Entrez!La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre. Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: lechaloukde lin à manches étroites sous l’ample manteau rayé; dusudarenroulé autour du front bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de voyage, et destéfillind’argent scintillent à son bras gauche. Il semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.L’ARCHEVÊQUEQui êtes-vous? Que faites-vous ici?LE VIEILLARDfait trois pas en avant: on voit ses pieds nus sous sa tunique; il parle avec le plus pur accent anglais.Je suis Ahasvérus.Des chuchotements de surprise s’échappent de toutes les lèvres et se joignent en une rumeur étouffée.L’ASSEMBLÉELe Juif errant!LE RABBINbondissant de son siège, se dresse devant Ahasvérus.Tu en as menti, imposteur.Maranâtha!Et, comme l’autre se tait, ils se sont tous levés, irrités et menaçants: alors le vieillard, sans bouger, laisse tomber ces mots:AHASVÉRUSRabbi Hakkadosch, je t’ai vu naître dans la Judengasse de Francfort, où ton grand-père, le tailleur Johannan, loua la boutique du brocanteur Mayer, le premier des Rothschild ...Il s’adresse successivement au boudhiste japonais Kinza Hiraï, à Dionysios, évêque de Zante, au mandarin Pung Quang Yu, aux hindous, à tous les autres: il les connaît tous et parle à chacun dans sa langue, avec l’accent où tous retrouvent l’écho de la douceur natale. Ils se sont rassis, un à un, et baissent la tête, confus, sous le flot des paroles du vieillard. Il s’est avancé vers la table et s’exprime maintenant en anglais, pour être compris de tous.AHASVÉRUSÊtes-vous convaincus, mes maîtres, ou faut-il que je remonte dans vos généalogies, plus haut que vous-mêmes ne sauriez le faire? Je suis Ahasvérus, le juif maudit, toujours errant depuis dix-huit siècles, celui qui meurt tous les cent ans mais pour renaître le lendemain ...LE RABBINtimidement:Comment as-tu passé la mer, éternel marcheur qui ne peux prendre de repos?AHASVÉRUSJe suis venu par le Nord: la banquise de Behring est, en hiver, un chemin trop facile à qui ne peut mourir; et l’âpre contact des glaces polaires ne mord pas plus sur ma chair que le soleil africain. Hélas! j’envie ceux qui tombent pour ne plus se lever! Je sais trop bien que, pareil à Caïn, je suis respecté des forces naturelles, et que ce n’est point au choc d’une mort violente que ma sentence prendra fin!...L’ARCHEVÊQUEIl est donc vrai?—Mais, alors, que viens-tu chercher ici?AHASVÉRUSd’une voix plus basse:Je cherche partout le repos. Il ne viendra, avec la douce euthanasie, qu’aux jours prédits par l’Autre: quand son règne sera passé sur la terre et que son culte n’y sera plus qu’un vague souvenir. C’est alors qu’il reparaîtra, sous un autre nom peut-être, afin que les nations se bercent d’un rêve nouveau. Le vain espoir de finir m’a vingt fois souri, depuis la chute de Jérusalem et la dispersion. Avec les Barbares qui rasaient les cités, les Huns d’Attila, qui laissaient derrière eux les fleuves rougis de sang, les famines et les terreurs de l’an Mille,—j’ai longtemps épié dans le ciel le signe de l’Apocalypse ... Puis, vinrent les massacres des Croisades, les pestes et lesdestructions du moyen âge, les crimes abominables de la barbarie féodale; et je traversai les foules hurlantes comme des bandes de loups, m’attendant chaque jour à voir le culte chrétien balayé de la face du monde en délire. Mais les flèches des cathédrales montaient plus nombreuses et plus hautes que les piques des barons assassins; les pillages des villes se rachetaient par des pèlerinages, et, dans la nuit du crime séculaire, la croyance idéale, quoique affaiblie et mourante, brillait toujours comme une lampe dans un tombeau ...L’ARCHEVÊQUELa foi du Christ est immortelle!AHASVÉRUSélevant la voix peu à peu:... Alors des corruptions plus subtiles fleurirent sur l’ancien fumier de la barbarie. J’entrai dans Rome renouvelée; je souris au paganisme papal, plus dissolvant que l’autre, et je trouvai l’Eglise des Borgia plus scandaleuse que le palais des empereurs byzantins: c’était la décomposition finale, sans doute. L’arbre sacré, cette fois, était rongé à la racine. Mais la Réforme vint qui sauva tout ... Un autre espoir surgit, avec ce Nouveau Monde, qui répandait sur l’Ancien la lèpre de l’or, et l’égoïsme, et l’avarice, mère du crime; mais les nationalités émergèrent des guerres incessantes et le patriotisme refit au genre humain une vertu ... Enfin, il y a un siècle, quand leur creuse philosophie aboutit à la haine des classes et au meurtre des rois, j’étais dans ce Paris immense, cuve où bouillonnetoujours la mixture ignorée qui sera l’histoire du lendemain: j’assistai au triomphe de l’athéisme et aux saturnales de la Raison ... Hélas! la Liberté, l’Héroïsme, la Gloire, firent flamboyer leurs trois couleurs sur les ruines du passé, et tout ressuscita,—jusqu’à la religion elle-même ... Ainsi les siècles ont coulé sous mes pas, et me voici encore, toujours en quête de la chimère qui me rendra au néant bienheureux ...L’ARCHEVÊQUEd’un accent de triomphe:Et tu arrives pour être témoin d’une victoire éclatante!...AHASVÉRUSsourit amèrement.J’ai vu les foules athées, les sectes anarchiques semer les engins de mort, en se raillant du droit, du devoir, de la famille, de la patrie, de tous les principes sociaux qu’on croyait éternels: je ne me suis jamais senti si près de la fin convoitée qu’en écoutant vos colloques de Pharisiens,—ô vous (comme Il disait de vos pères) «sépulcres blanchis!»—Vous êtes la vermine qui pullule sur le cadavre de la religion. Le feu de l’Idéal ne brûle plus sur vos autels dorés, et c’est une lampe éteinte que vous promenez dans les ténèbres. La foi du Christ aura bientôt vécu: je sens mon cœur millénaire débordant d’espérance. C’est la fin de Celui qui m’a frappé et maudit!Tous les prêtres se sont levés avec colère; un tumulte est près d’éclater. Mais la femme voilée a saisi Ahasvérus par le pan de son manteau, et, dans un cri aigu qui impose silence, elle répète cette supplication:LA FEMME VOILÉETu l’as connu! Tu l’as connu! Oh! parle-nous de Lui!...Le calme s’est rétabli sous une poussée de curiosité violente; tous regagnent leurs sièges et restent la bouche ouverte, buvant les paroles d’Ahasvérus.AHASVÉRUSd’une voix sourde que l’émotion brise de plus en plus:Si j’ai connu le Fils de l’homme! J’étais de son âge et né comme lui à Nazareth. Le douloureux village est seul resté presque intact en Palestine, et j’y revois, deux ou trois fois par siècle, la fontaine où Marie, la cruche sur l’épaule, venait puiser l’eau, matin et soir; je retrouve la colline qui domine le pays, toutes les ruelles, tous les sentiers où nous jouions, enfants. Il faisait déjà des prodiges contraires à la Loi. Il façonna un jour des oiseaux avec de la boue, malgré les plaintes de sa mère; et quand Joseph voulut reprendre l’enfant, Jeschoua frappa des mains et les oiseaux prirent leur vol. Marie pleurait souvent sur cette enfance pleine de trouble et de mystère; et puis, il semblait n’aimer personne autour de lui ... Souvent, il quittait l’établi de son père et disparaissait: on le retrouvait dans les synagogues, écoutant les lectures du Scribe et l’effrayant de ses contradictions. Plus tard, ses absences furent plus longues; et il reparaissait un soir dans la maison de Nazareth, comme un hôte étrange et qu’on n’osait plus interroger. Puis, il vécut avec les Esséniens, sur la mer Morte, dans l’oasis d’Engaddi, et il nous revint vêtu de blanc,suivant leur coutume ... Enfin, il alla en Judée, vers Jean le Baptiste, et je ne le revis plus jusqu’aux derniers mois de sa mission, à Jérusalem ...Ahasvérus pousse un profond soupir; dans le silence qui s’est fait, on entend la respiration haletante de ceux qui écoutent et attendent la suite sans oser la demander.AHASVÉRUSreprend son récit, la tête basse et comme se parlant à lui-même:Bien des années s’étaient écoulées; j’habitais Jérusalem et j’avais pris une table de vendeur au Temple, dans la cour des Gentils: j’échangeais la monnaie romaine pour la monnaie sacrée des sacrifices, je vendais aux femmes des tourterelles de Hanan et des passereaux aux lépreux. Un homme bondit un jour dans le parvis, entouré de quelques artisans et pêcheurs qui étaient ses disciples, renversa ma table sur le pavé et me frappa. Je le reconnus, l’appelai par son nom, lui parlai de sa mère et de ses frères: «Voilà, me dit-il, en me montrant ses fidèles, ma famille et ma mère!» Ce fut alors que je commençai à le haïr ...Je le revis dans la ville sainte, pour la fête des Pourim, le quinzième jour d’Adar; on parlait beaucoup de lui, de ses attaques aux Pharisiens, et même au Temple dont il annonçait la destruction à mots couverts; on racontait ses miracles: des démons chassés; des paralytiques, des aveugles, des lépreux guéris ... Il apparut dans le parvis extérieur du Hiéron, appelé la cour des Femmes, le seul où elles pussent pénétrer: il était cette fois entouré, non seulement de ses nombreux disciples, mais encore de quelques jeunes filles, et même d’une Samaritaine; on remarquait parmi elles deuxsœurs de Béthanie, Marie et Marthe—et surtout une pécheresse très belle, Marie de Magdala, qui le suivit toujours, jusqu’à la fin ...LA FEMME VOILÉEMais Lui, comment était-il? Ne parle que de Lui!...AHASVÉRUSIl était grand et souple, beau comme un de ces jeunes dieux grecs dont j’ai vu les statues dans mes voyages. Ses cheveux roux s’écoulaient de son turban de lin; et son visage pâle, à la courte barbe blonde, s’illuminait de ses yeux bleus, limpides comme le lac de Génézareth; il allait vêtu de blanc, comme les Esséniens; et sa voix était si douce, sa démarche si noble, que les jeunes filles, debout sur le seuil des portes, le regardaient passer en souhaitant de le suivre ... Et ce pur amour des femmes fouettait peut-être la haine des hommes ...LA FEMME VOILÉEavance la tête pour boire les paroles du Juif; un coin de son voile s’est écarté et elle apparaît de profil, pâle et toute jeune. Elle balbutie très bas:Mais Lui, les aimait-il?AHASVÉRUSIl ignorait les affections particulières: pas plus que la famille, la femme, vierge ou pécheresse, n’existait pour lui. Ilétait le Messie, le sauveur du monde; et, pour se poser sur un être, sa poitrine s’était trop élargie à contenir l’humanité. Son âme était semblable à ces grands fleuves encaissés, qui fécondent un empire et laissent dépérir l’arbuste de leurs bords. Comme une statue de marbre est insensible aux offrandes votives que la foule dépose à ses pieds, il ignora toujours le sentiment réel de celles qui le suivirent sur le Golgotha et l’adorèrent par delà le supplice et la mort ... Ce fut alors que je le revis ...On craint qu’il ne puisse achever, tant sa voix s’est brisée; il continue, pourtant, en coupant ses phrases, car il est pressé de finir:AHASVÉRUSJ’appris sa condamnation par le Sanhédrin, son arrestation au mont des Oliviers, près du torrent de Cédron; et l’acte de Judas que j’approuvai, non seulement parce que je haïssais le Rabbi, mais parce que détestais ses prédications, contraires à la loi juive. C’était la veille de la Pâque, le quatorze de Nisan; il fut conduit la nuit même chez Hanan, qui avait sa maison au haut de la colline. Le lendemain, de grand matin, il fut emmené à la maison de Pilate, près de la tour Antonia, qui le renvoya devant Hérode Antipas ... Mais le monde entier connaît ces scènes déchirantes qui, alors, me laissaient presque indifférent ... J’habitais près du tertre dénudé où il devait mourir sur la croix, entre deux voleurs, en face de la tour Hippicus ... Vers neuf heurs du matin, je sortis au bruit de la foule, et restai sur le seuil de ma porte pour le voir passer. Des soldats l’entouraient, commandés par un centurion, puis des hommes du peuple qui l’insultaient; enfin, derrière lecortége, un groupe de femmes échevelées ... Mais je ne regardai que Lui. Maigre, le pâle visage ensanglanté, il traînait son lourd gibet d’infâmie, et son pauvre corps frêle pliait sous le fardeau ... Je tenais mon petit garçon par la main. Il demanda à faire halte devant ma demeure, car il succombait; et me reconnaissant, il dit: «Ahasvérus, tends-moi un vase d’eau.» Je restai immobile. Il reprit: «Au nom de notre enfance, frère, la soif me brûle!» Je répondis en ricanant: «Marche, Jeschoua, ton heure est venue.» Alors il se redressa et son visage sévère me fit frissonner; d’une voix terrible, il s’écria: «Au nom de mon Père, sois maudit:Chèrem!Tu marcheras à jamais, jusqu’au jour où je devrai revenir, après les temps accomplis!»Il s’éloigna, et je voulus rentrer, avec mon enfant ... Mais, soudain, une force inconnue me fit lâcher la main de mon fils et me poussa en avant: un tourbillon m’emportait, une tempête qui ne soufflait que pour moi, car les herbes du sol ne bougeaient pas et les arbustes étalaient leurs rameaux, immobiles ... J’étais déjà loin, et, une dernière fois, je retournai la tête pour voir mon enfant, qui pleurait en me tendant les bras ... Quand je passai dans le sentier du Golgotha, les trois croix sinistres se dressaient sur le ciel livide. Mais je ne pus m’arrêter, et, comme une feuille arrachée par l’ouragan, je commençai à travers le monde mon voyage séculaire et maudit ...Il s’est tu. Un silence d’angoisse pèse sur l’assistance; chacun, les yeux baissés, suit son rêve intérieur, dans l’ombre du Calvaire évoqué; une oraison mentale fait trembler quelques lèvres. La femme voilée tourne la tête pour une question suprême ... Le grand vieillard a disparu.FIN
LE JUIF ERRANT[83]
ΑΓΝΩΣΤΩ ΘΕΟ
C’est à Chicago, dans leMemorial Art Palace, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre deColumbus Hall, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et, tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade, l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour. Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute, le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui, de la gare voisine, partent pour laWorld’s Fair.Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée, une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de soie ou de lin couronnent des faces basanées,glabres ou à longue barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis, archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une femme voilée est mêlée au groupe.Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix blanche et nasillarde:
C’est à Chicago, dans leMemorial Art Palace, au bord du lac Michigan, le lendemain du jour où le Parlement des Religions a clos sa longue session.
Il est dix heures du soir. Le vaste amphithéàtre deColumbus Hall, où le Congrès a tenu ses bruyantes séances devant une foule cosmopolite, est à présent vide et muet.
La large estrade du fond, faisant face aux gradins, est seule éclairée d’une lampe électrique; devant la table recouverte d’un tapis de velours, les trois fauteuils du président et des assesseurs; et, tout autour, une trentaine de chaises. A quelques pas de l’estrade, l’ombre commence et va s’épaississant jusqu’aux dernières rangées de l’hémicycle qu’on ne distingue plus: on a la sensation d’un espace immense, illimité, ainsi que dans une cathédrale à la tombée du jour. Mais on ne peut rêver: un dur tic tac de pendule invisible fait comme un rappel impitoyable au prosaïsme du milieu, et, de minute en minute, le lourd silence est déchiré par le sifflet strident des trains qui, de la gare voisine, partent pour laWorld’s Fair.
Vulgaire et pressé, le timbre de cette pendule sonne dix heures. La tenture de l’estrade se soulève et, par la petite porte dissimulée, une procession bizarre fait son entrée, lentement, d’une allure volontiers liturgique. Les physionomies sont aussi diverses que les costumes: on trouve deux ou trois évêques grecs ou latins en soutane violette, des pasteurs rasés en lévite noire; des turbans de soie ou de lin couronnent des faces basanées,glabres ou à longue barbe grise; il y a encore un rabbin à calotte fourrée, un guèbre sous le haut bonnet persan, un derviche jaune dont le corps émacié flotte dans une souquenille sombre, un mandarin chinois à la mince tresse luisante; d’autres encore qu’on devine lamas, bonzes, parsis, archimandrites: le personnel exotique d’un temple ouvert à tous les dieux, l’état-major sacerdotal d’un nouveau Panthéon d’Agrippa. Une femme voilée est mêlée au groupe.
Ils prennent place, gravement; un archevêque américain préside, entre le rabbin et la femme voilée. Le président ouvre la séance d’une voix blanche et nasillarde:
L’ARCHEVÊQUE
The chair is taken.
L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques, européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis le mandarin qui ne peut prononcer lesr, jusqu’au rabbin allemand qui en cuirasse tous les mots.Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne sont pas prononcés ...C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les dialogues cessent brusquement.
L’un après l’autre, sans se presser, ils prennent la parole, la plupart en un anglais bizarre où tous les accents asiatiques, européens, africains, se succèdent sans provoquer un sourire, depuis le mandarin qui ne peut prononcer lesr, jusqu’au rabbin allemand qui en cuirasse tous les mots.
Ils dialoguent posément, se félicitent en formules choisies, chacun ayant l’air de préférer les dix religions de ses auditeurs à la sienne propre, et n’employant que des termes amorphes, qui flattent tout le monde sans blesser personne. Ils célèbrent avec componction le pacte universel qui reconnaît l’égale légitimité de tous ces cultes, qui pendant des siècles se sont entre-dévorés. Aujourd’hui, calmés, ils proclament la tolérance qui, écartant la passion, fait surtout servir les croyances populaires et les pratiques religieuses au bien-être professionnel des clergés. Et, dans ce covenant à huis clos, qui scelle l’alliance de tous les sacerdoces, contre la science qui est l’ennemi commun, le sens vrai du Congrès public se révèle: les noms du Bouddha, de Moïse, de Confucius, de Zoroastre, de Luther, de Jésus ne sont pas prononcés ...
C’est à ce moment que trois coups sont frappés à la porte du fond; les dialogues cessent brusquement.
L’ARCHEVÊQUE
se tournant à demi sur son fauteuil:
se tournant à demi sur son fauteuil:
Qui est là? Entrez!
La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre. Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: lechaloukde lin à manches étroites sous l’ample manteau rayé; dusudarenroulé autour du front bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de voyage, et destéfillind’argent scintillent à son bras gauche. Il semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.
La portière se soulève, puis retombe: un vieillard de stature gigantesque est resté là, debout, se détachant sur la draperie sombre. Il est vêtu à l’ancienne mode hébraïque: lechaloukde lin à manches étroites sous l’ample manteau rayé; dusudarenroulé autour du front bruni s’échappent de longues mèches grises, qui se mêlent à la barbe floconneuse; il appuie ses deux mains croisées sur un lourd bâton de voyage, et destéfillind’argent scintillent à son bras gauche. Il semble octogénaire; mais une vigueur surhumaine se dégage de tout son corps noueux, comme tordu par des tempêtes séculaires; et, sous leurs sourcils blancs, ses yeux luisent comme un feu de pâtre à travers la broussaille. L’assemblée le contemple, stupéfaite et immobile.
L’ARCHEVÊQUE
Qui êtes-vous? Que faites-vous ici?
LE VIEILLARD
fait trois pas en avant: on voit ses pieds nus sous sa tunique; il parle avec le plus pur accent anglais.
fait trois pas en avant: on voit ses pieds nus sous sa tunique; il parle avec le plus pur accent anglais.
Je suis Ahasvérus.
Des chuchotements de surprise s’échappent de toutes les lèvres et se joignent en une rumeur étouffée.
Des chuchotements de surprise s’échappent de toutes les lèvres et se joignent en une rumeur étouffée.
L’ASSEMBLÉE
Le Juif errant!
LE RABBIN
bondissant de son siège, se dresse devant Ahasvérus.
Tu en as menti, imposteur.Maranâtha!
Et, comme l’autre se tait, ils se sont tous levés, irrités et menaçants: alors le vieillard, sans bouger, laisse tomber ces mots:
AHASVÉRUS
Rabbi Hakkadosch, je t’ai vu naître dans la Judengasse de Francfort, où ton grand-père, le tailleur Johannan, loua la boutique du brocanteur Mayer, le premier des Rothschild ...
Il s’adresse successivement au boudhiste japonais Kinza Hiraï, à Dionysios, évêque de Zante, au mandarin Pung Quang Yu, aux hindous, à tous les autres: il les connaît tous et parle à chacun dans sa langue, avec l’accent où tous retrouvent l’écho de la douceur natale. Ils se sont rassis, un à un, et baissent la tête, confus, sous le flot des paroles du vieillard. Il s’est avancé vers la table et s’exprime maintenant en anglais, pour être compris de tous.
AHASVÉRUS
Êtes-vous convaincus, mes maîtres, ou faut-il que je remonte dans vos généalogies, plus haut que vous-mêmes ne sauriez le faire? Je suis Ahasvérus, le juif maudit, toujours errant depuis dix-huit siècles, celui qui meurt tous les cent ans mais pour renaître le lendemain ...
LE RABBIN
timidement:
Comment as-tu passé la mer, éternel marcheur qui ne peux prendre de repos?
AHASVÉRUS
Je suis venu par le Nord: la banquise de Behring est, en hiver, un chemin trop facile à qui ne peut mourir; et l’âpre contact des glaces polaires ne mord pas plus sur ma chair que le soleil africain. Hélas! j’envie ceux qui tombent pour ne plus se lever! Je sais trop bien que, pareil à Caïn, je suis respecté des forces naturelles, et que ce n’est point au choc d’une mort violente que ma sentence prendra fin!...
L’ARCHEVÊQUE
Il est donc vrai?—Mais, alors, que viens-tu chercher ici?
AHASVÉRUS
d’une voix plus basse:
Je cherche partout le repos. Il ne viendra, avec la douce euthanasie, qu’aux jours prédits par l’Autre: quand son règne sera passé sur la terre et que son culte n’y sera plus qu’un vague souvenir. C’est alors qu’il reparaîtra, sous un autre nom peut-être, afin que les nations se bercent d’un rêve nouveau. Le vain espoir de finir m’a vingt fois souri, depuis la chute de Jérusalem et la dispersion. Avec les Barbares qui rasaient les cités, les Huns d’Attila, qui laissaient derrière eux les fleuves rougis de sang, les famines et les terreurs de l’an Mille,—j’ai longtemps épié dans le ciel le signe de l’Apocalypse ... Puis, vinrent les massacres des Croisades, les pestes et lesdestructions du moyen âge, les crimes abominables de la barbarie féodale; et je traversai les foules hurlantes comme des bandes de loups, m’attendant chaque jour à voir le culte chrétien balayé de la face du monde en délire. Mais les flèches des cathédrales montaient plus nombreuses et plus hautes que les piques des barons assassins; les pillages des villes se rachetaient par des pèlerinages, et, dans la nuit du crime séculaire, la croyance idéale, quoique affaiblie et mourante, brillait toujours comme une lampe dans un tombeau ...
L’ARCHEVÊQUE
La foi du Christ est immortelle!
AHASVÉRUS
élevant la voix peu à peu:
... Alors des corruptions plus subtiles fleurirent sur l’ancien fumier de la barbarie. J’entrai dans Rome renouvelée; je souris au paganisme papal, plus dissolvant que l’autre, et je trouvai l’Eglise des Borgia plus scandaleuse que le palais des empereurs byzantins: c’était la décomposition finale, sans doute. L’arbre sacré, cette fois, était rongé à la racine. Mais la Réforme vint qui sauva tout ... Un autre espoir surgit, avec ce Nouveau Monde, qui répandait sur l’Ancien la lèpre de l’or, et l’égoïsme, et l’avarice, mère du crime; mais les nationalités émergèrent des guerres incessantes et le patriotisme refit au genre humain une vertu ... Enfin, il y a un siècle, quand leur creuse philosophie aboutit à la haine des classes et au meurtre des rois, j’étais dans ce Paris immense, cuve où bouillonnetoujours la mixture ignorée qui sera l’histoire du lendemain: j’assistai au triomphe de l’athéisme et aux saturnales de la Raison ... Hélas! la Liberté, l’Héroïsme, la Gloire, firent flamboyer leurs trois couleurs sur les ruines du passé, et tout ressuscita,—jusqu’à la religion elle-même ... Ainsi les siècles ont coulé sous mes pas, et me voici encore, toujours en quête de la chimère qui me rendra au néant bienheureux ...
L’ARCHEVÊQUE
d’un accent de triomphe:
Et tu arrives pour être témoin d’une victoire éclatante!...
AHASVÉRUS
sourit amèrement.
J’ai vu les foules athées, les sectes anarchiques semer les engins de mort, en se raillant du droit, du devoir, de la famille, de la patrie, de tous les principes sociaux qu’on croyait éternels: je ne me suis jamais senti si près de la fin convoitée qu’en écoutant vos colloques de Pharisiens,—ô vous (comme Il disait de vos pères) «sépulcres blanchis!»—Vous êtes la vermine qui pullule sur le cadavre de la religion. Le feu de l’Idéal ne brûle plus sur vos autels dorés, et c’est une lampe éteinte que vous promenez dans les ténèbres. La foi du Christ aura bientôt vécu: je sens mon cœur millénaire débordant d’espérance. C’est la fin de Celui qui m’a frappé et maudit!
Tous les prêtres se sont levés avec colère; un tumulte est près d’éclater. Mais la femme voilée a saisi Ahasvérus par le pan de son manteau, et, dans un cri aigu qui impose silence, elle répète cette supplication:
LA FEMME VOILÉE
Tu l’as connu! Tu l’as connu! Oh! parle-nous de Lui!...
Le calme s’est rétabli sous une poussée de curiosité violente; tous regagnent leurs sièges et restent la bouche ouverte, buvant les paroles d’Ahasvérus.
AHASVÉRUS
d’une voix sourde que l’émotion brise de plus en plus:
Si j’ai connu le Fils de l’homme! J’étais de son âge et né comme lui à Nazareth. Le douloureux village est seul resté presque intact en Palestine, et j’y revois, deux ou trois fois par siècle, la fontaine où Marie, la cruche sur l’épaule, venait puiser l’eau, matin et soir; je retrouve la colline qui domine le pays, toutes les ruelles, tous les sentiers où nous jouions, enfants. Il faisait déjà des prodiges contraires à la Loi. Il façonna un jour des oiseaux avec de la boue, malgré les plaintes de sa mère; et quand Joseph voulut reprendre l’enfant, Jeschoua frappa des mains et les oiseaux prirent leur vol. Marie pleurait souvent sur cette enfance pleine de trouble et de mystère; et puis, il semblait n’aimer personne autour de lui ... Souvent, il quittait l’établi de son père et disparaissait: on le retrouvait dans les synagogues, écoutant les lectures du Scribe et l’effrayant de ses contradictions. Plus tard, ses absences furent plus longues; et il reparaissait un soir dans la maison de Nazareth, comme un hôte étrange et qu’on n’osait plus interroger. Puis, il vécut avec les Esséniens, sur la mer Morte, dans l’oasis d’Engaddi, et il nous revint vêtu de blanc,suivant leur coutume ... Enfin, il alla en Judée, vers Jean le Baptiste, et je ne le revis plus jusqu’aux derniers mois de sa mission, à Jérusalem ...
Ahasvérus pousse un profond soupir; dans le silence qui s’est fait, on entend la respiration haletante de ceux qui écoutent et attendent la suite sans oser la demander.
AHASVÉRUS
reprend son récit, la tête basse et comme se parlant à lui-même:
Bien des années s’étaient écoulées; j’habitais Jérusalem et j’avais pris une table de vendeur au Temple, dans la cour des Gentils: j’échangeais la monnaie romaine pour la monnaie sacrée des sacrifices, je vendais aux femmes des tourterelles de Hanan et des passereaux aux lépreux. Un homme bondit un jour dans le parvis, entouré de quelques artisans et pêcheurs qui étaient ses disciples, renversa ma table sur le pavé et me frappa. Je le reconnus, l’appelai par son nom, lui parlai de sa mère et de ses frères: «Voilà, me dit-il, en me montrant ses fidèles, ma famille et ma mère!» Ce fut alors que je commençai à le haïr ...
Je le revis dans la ville sainte, pour la fête des Pourim, le quinzième jour d’Adar; on parlait beaucoup de lui, de ses attaques aux Pharisiens, et même au Temple dont il annonçait la destruction à mots couverts; on racontait ses miracles: des démons chassés; des paralytiques, des aveugles, des lépreux guéris ... Il apparut dans le parvis extérieur du Hiéron, appelé la cour des Femmes, le seul où elles pussent pénétrer: il était cette fois entouré, non seulement de ses nombreux disciples, mais encore de quelques jeunes filles, et même d’une Samaritaine; on remarquait parmi elles deuxsœurs de Béthanie, Marie et Marthe—et surtout une pécheresse très belle, Marie de Magdala, qui le suivit toujours, jusqu’à la fin ...
LA FEMME VOILÉE
Mais Lui, comment était-il? Ne parle que de Lui!...
AHASVÉRUS
Il était grand et souple, beau comme un de ces jeunes dieux grecs dont j’ai vu les statues dans mes voyages. Ses cheveux roux s’écoulaient de son turban de lin; et son visage pâle, à la courte barbe blonde, s’illuminait de ses yeux bleus, limpides comme le lac de Génézareth; il allait vêtu de blanc, comme les Esséniens; et sa voix était si douce, sa démarche si noble, que les jeunes filles, debout sur le seuil des portes, le regardaient passer en souhaitant de le suivre ... Et ce pur amour des femmes fouettait peut-être la haine des hommes ...
LA FEMME VOILÉE
avance la tête pour boire les paroles du Juif; un coin de son voile s’est écarté et elle apparaît de profil, pâle et toute jeune. Elle balbutie très bas:
Mais Lui, les aimait-il?
AHASVÉRUS
Il ignorait les affections particulières: pas plus que la famille, la femme, vierge ou pécheresse, n’existait pour lui. Ilétait le Messie, le sauveur du monde; et, pour se poser sur un être, sa poitrine s’était trop élargie à contenir l’humanité. Son âme était semblable à ces grands fleuves encaissés, qui fécondent un empire et laissent dépérir l’arbuste de leurs bords. Comme une statue de marbre est insensible aux offrandes votives que la foule dépose à ses pieds, il ignora toujours le sentiment réel de celles qui le suivirent sur le Golgotha et l’adorèrent par delà le supplice et la mort ... Ce fut alors que je le revis ...
On craint qu’il ne puisse achever, tant sa voix s’est brisée; il continue, pourtant, en coupant ses phrases, car il est pressé de finir:
AHASVÉRUS
J’appris sa condamnation par le Sanhédrin, son arrestation au mont des Oliviers, près du torrent de Cédron; et l’acte de Judas que j’approuvai, non seulement parce que je haïssais le Rabbi, mais parce que détestais ses prédications, contraires à la loi juive. C’était la veille de la Pâque, le quatorze de Nisan; il fut conduit la nuit même chez Hanan, qui avait sa maison au haut de la colline. Le lendemain, de grand matin, il fut emmené à la maison de Pilate, près de la tour Antonia, qui le renvoya devant Hérode Antipas ... Mais le monde entier connaît ces scènes déchirantes qui, alors, me laissaient presque indifférent ... J’habitais près du tertre dénudé où il devait mourir sur la croix, entre deux voleurs, en face de la tour Hippicus ... Vers neuf heurs du matin, je sortis au bruit de la foule, et restai sur le seuil de ma porte pour le voir passer. Des soldats l’entouraient, commandés par un centurion, puis des hommes du peuple qui l’insultaient; enfin, derrière lecortége, un groupe de femmes échevelées ... Mais je ne regardai que Lui. Maigre, le pâle visage ensanglanté, il traînait son lourd gibet d’infâmie, et son pauvre corps frêle pliait sous le fardeau ... Je tenais mon petit garçon par la main. Il demanda à faire halte devant ma demeure, car il succombait; et me reconnaissant, il dit: «Ahasvérus, tends-moi un vase d’eau.» Je restai immobile. Il reprit: «Au nom de notre enfance, frère, la soif me brûle!» Je répondis en ricanant: «Marche, Jeschoua, ton heure est venue.» Alors il se redressa et son visage sévère me fit frissonner; d’une voix terrible, il s’écria: «Au nom de mon Père, sois maudit:Chèrem!Tu marcheras à jamais, jusqu’au jour où je devrai revenir, après les temps accomplis!»
Il s’éloigna, et je voulus rentrer, avec mon enfant ... Mais, soudain, une force inconnue me fit lâcher la main de mon fils et me poussa en avant: un tourbillon m’emportait, une tempête qui ne soufflait que pour moi, car les herbes du sol ne bougeaient pas et les arbustes étalaient leurs rameaux, immobiles ... J’étais déjà loin, et, une dernière fois, je retournai la tête pour voir mon enfant, qui pleurait en me tendant les bras ... Quand je passai dans le sentier du Golgotha, les trois croix sinistres se dressaient sur le ciel livide. Mais je ne pus m’arrêter, et, comme une feuille arrachée par l’ouragan, je commençai à travers le monde mon voyage séculaire et maudit ...
Il s’est tu. Un silence d’angoisse pèse sur l’assistance; chacun, les yeux baissés, suit son rêve intérieur, dans l’ombre du Calvaire évoqué; une oraison mentale fait trembler quelques lèvres. La femme voilée tourne la tête pour une question suprême ... Le grand vieillard a disparu.
FIN