II
Si l'on s'en rapportait à la pièce de vers qui ouvre son volume de poésies, Delphine serait devenue poète en voyant pleurer sa mère, et c'est pour la consoler qu'elle se serait mise à chanter.—Je ne dirai pas que c'est trop joli pour être vrai, mais alors Sophie Gay aurait eu d'autres chagrins avant la perte de sa belle-sœur et de son mari, puisque Delphine composala Noce d'Elvireau mois de septembre 1820 et que Mary et Sigismond Gay moururent, la première au mois de février 1821, le second au mois de décembre 1822.
Quoi qu'il en soit, dès que Delphine se fut révélée sous ce jour, sa mère, après avoir essayé vainement de l'arrêter, ne lui ménagea pas les conseils. Sachant par expérience qu'on est trop disposé à traiter légèrement la littérature des femmes, elle lui dit:
«Si tu veux qu'on te prenne au sérieux, donnes-en l'exemple, étudie la langue à fond; pas d'à peu près, montres-en à ceux qui ont appris le latin et le grec, et puis n'aie dans ta mise aucune des excentricités des bas-bleus; ressemble aux autres par ta toilette et ne te distingue que par ton esprit. En un mot sois femme par la robe et homme par la grammaire[38]!»
Ces conseils étaient trop sages pour n'être pas suivis,—d'autant que Delphine ne voyait que par les yeux de sa mère.—Ses premiers vers, très purs de forme, avaient quelque chose de mâle, comme sa beauté. On sentait qu'elle avait profité des leçons: aussi Alexandre Soumet était-il fier de son élève.
Quant à sa toilette, elle était aussi simple que possible. Elle se composait, le plus souvent, d'une robe de mousseline blanche unie et d'une écharpe de gaze bleue. Quand Delphine allait dans le monde avec sa mère, et qu'on lui demandait des vers, elle s'exécutait sans se faire prier, et elle disait bien, sans aucune emphase.
«Son organe était plein et vivant, son attitude décente, son air noble et sévère. Grande et un peu forte, la tête fièrement attachée sur un cou d'une beauté antique, le profil aquilin, l'œil clair et lumineux, elle avait, dans toute sa personne, un air de sibylle accoutrée et quelque peu façonnée à la mode du temps[39].»
Mais, dès qu'elle avait fini de réciter, elle redevenait une jeune fille comme une autre. Un soir, qu'elle était complimentée par une jolie femme à la mode, elle lui répondit:
«Ce serait plutôt à moi, Madame, à vous complimenter;pour nous autres femmes, il vaut mieux inspirer des vers que d'en faire[40].»
La réponse était d'une femme d'esprit, mais de ce côté-là encore elle avait de qui tenir: sa mère était réputée pour ses bons mots, la vivacité de ses réparties. D'aucuns trouvaient même qu'elle en abusait quelquefois[41], et c'est un fait que sa mauvaise langue coûta à son mari le poste de trésorier-payeur général que Napoléon Ierlui avait confié à Aix-la-Chapelle. Mais Delphine avait reçu de la nature un don plus précieux que celui de l'esprit: elle était bonne autant que belle; c'est pour cela sans doute qu'elle n'eut jamais d'ennemis, même sous le masque transparent du vicomte de Launay.
J'ai dit que son maître en l'art poétique avait été Soumet[42]. Il n'était pas encore «notre grand Alexandre». On n'avait pas encore applaudi ses tragédies deSaület deClytemnestre, mais on s'enoccupait beaucoup dans le monde, et son élégie dela Pauvre Fille[43]lui avait ouvert tous les salons.
La première fois que Delphine parut à l'Abbaye-aux-Bois, elle voulut payer sa bienvenue en récitant le petit chef-d'œuvre de Soumet. Elle y obtint un si grand succès que, sur les instances de MmeRécamier, à qui sa mère avait donné le mot, elle consentit à dire son propre poèmele Dévouement des sœurs de Sainte-Camille dans la peste de Barcelone. On lui fit une ovation. C'était en 1822. Il y avait là, parmi les auditeurs, la reine de Suède, la femme du général Moreau, le peintre Gérard et les courtisans habituels de la belle Juliette, dont Ballanche et Mathieu de Montmorency. Il ne manquait que le dieu du temple, autrement dit Chateaubriand, alors ambassadeur à Londres. Mais ayant reçu, quelque temps après, un exemplaire du poème, il en complimenta l'auteur par la lettre suivante:
«5 février 1823.«MmeRécamier m'a appris, à mon grand étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Londres.Le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camillem'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi vous dites si bien les vers: vous parlez votre langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne soyez réduite un jour à demander à Dieu pardonde votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous, je vous remercie de m'avoir associé à votre futur repentir, en répandant sur une ligne de ma prose le charme et l'éclat de votre poésie[44]. J'ai à peine le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je vous prie, à MmeGay tous mes hommages[45].»
«5 février 1823.
«MmeRécamier m'a appris, à mon grand étonnement, Mademoiselle, que vous n'avez pas reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire de Londres.Le Dévouement des Sœurs de Sainte-Camillem'a enchanté. Je sais maintenant pourquoi vous dites si bien les vers: vous parlez votre langue. Mais je crains, Mademoiselle, que vous ne soyez réduite un jour à demander à Dieu pardonde votre gloire. Moi qui suis plus faible que vous, je vous remercie de m'avoir associé à votre futur repentir, en répandant sur une ligne de ma prose le charme et l'éclat de votre poésie[44]. J'ai à peine le temps d'écrire, Mademoiselle, pardonnez à ce griffonnage. Agréez mes obéissances et offrez, je vous prie, à MmeGay tous mes hommages[45].»
MmeGay était une vieille connaissance de Chateaubriand. Quand il était rentré en France, en 1800, elle s'était employée auprès de MmeRegnaud de Saint-Jean d'Angély, qui avait invité le duc de Rovigo à le laisser à l'écart. Et il lui en avait exprimé sa gratitude par la lettre que voici:
«Vous êtes, Madame, si bonne et si douce pour moi, que je ne sais comment vous remercier. J'irais à l'instant même mettre ma reconnaissance à vos pieds, si des affaires de toutes sortes ne s'opposaient à l'extrême plaisir que j'aurais à vous voir. Je ne pourrai même aller vous présenter tous mes hommages que jeudi prochain, entre midi et une heure, si vous étiez assez bonne pour me recevoir. Je suis obligé d'aller à la campagne. Pardonnez, Madame, à cetteécriture arabe. Songez que c'est une espèce de sauvage qui vous écrit, mais un sauvage qui n'oublie jamais les services qu'on lui a rendus et la bienveillance qu'on lui témoigne.»
Et c'était vrai: chaque fois que, de près ou de loin, il put être utile ou agréable à Delphine, Chateaubriand s'empressa d'en saisir l'occasion. Il n'oublia jamais ce que sa mère avait fait pour lui dans cette circonstance mémorable.
Le succès de Delphine à l'Abbaye-aux-Bois, consacré peu de temps après par la distinction dont elle fut l'objet à l'Académie, lui ouvrit tous les salons du faubourg Saint-Germain, à commencer par ceux de Mmede Custine, de la duchesse de Maillé, de la duchesse de Duras et de sa fille, la duchesse de Rauzan.
Elle fut d'autant plus sensible à ces gracieux témoignages qu'ils lui arrivèrent au moment où elle en avait le plus besoin. Elle venait, en effet, de perdre son père, et cette mort inattendue avait obligé sa mère à restreindre singulièrement son train de maison.
Elle avait quitté son appartement de la rue Neuve-Saint-Augustin pour aller habiter dans un petit entresol humide et bas de la rue Gaillon. Lamartine, plus tard, en a fait ce pittoresque inventaire:
«Deux chambres basses, où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au fond del'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie[46].»
Si ce n'était pas la misère, c'était la gêne, noblement supportée du reste par la mère et la fille, mais les courtisans et les admirateurs n'en étaient que plus nombreux, et tout ce qui avait un nom dans la politique et les lettres connaissait le petit entresol de la rue Gaillon.
Voilà donc Delphine engagée sur le chemin de la gloire à l'âge de dix-huit ans. De 1822 à 1827, date de son apothéose au Capitole de Rome, on peut dire qu'elle cueillit par brassées les lauriers et les roses. Elle ne s'était pas encore donné le surnom de «Muse de la Patrie», qu'elle en remplissait le rôle aux applaudissements de la France entière[47].
Les événements, d'ailleurs, semblaient se multiplier pour faire son jeu. Quand elle ne vendait pas les élégies de Guiraud au profit des «Petits Savoyards»[48]; quand elle ne quêtait pas pour les Grecs,—et sa pièce intituléela Quête[49]leur rapporta quatre mille francs,—elle déplorait la mort du général Foy en des vers qu'on gravait ensuite sur son tombeau, ou bien elle donnait la réplique à Victor Hugo, à Lamartine, à MmeTastu, dans les chants du sacre de Charles X. SaVisionest un excellent morceau de poésie. Sainte-Beuve peut dire que c'est du Racine vu à travers Soumet; pareille critique est encore un éloge: ne fait pas du Racine qui veut, même édulcoré par Soumet[50]. CetteVisionvalut à la jeune fille l'honneurd'être reçue en audience privée par le roi[51]: Mmede Duras avait intercédé pour elle.
J'ai sous les yeux le billet que l'auteur d'Ourikaadressait quelque temps avant à M. de Lourdoueix chargé de la direction des sciences, beaux-arts et belles-lettres au ministère de l'Intérieur, afin de lui demander une pension pour Delphine:
«Il me semble que des paroles de bonté de la bouche du roi devraient être suivies de cette marque de munificence pour une jeune personne d'un talent unique. On peut craindre que cette grâcefasse planche, comme on dit. Il n'y a pas deux MlleGay[52].»
Ce billet est du 2 décembre 1824. Mmede Duras, savait-elle, quand elle l'écrivit, que Delphine avait été en passe de devenir la favorite ou la femme morganatique du comte d'Artois? J'endoute, et cependant le bruit en avait couru sous quelques manteaux. Certains courtisans, informés de la situation où végétait Sophie Gay depuis son veuvage, s'étaient mis en tête de faire un sort à Delphine en la chargeant de distraire les ennuis de Monsieur, frère du roi.
Malheureusement, il avait fait vœu de continence au lit de mort de Mmede Polastron, et leur ingénieux dessein n'avait pu être rempli. Je ne crois pas, d'ailleurs, que Delphine eût consenti à jouer le rôle qu'on lui ménageait. Elle avait alors un autre amour en tête, elle était éprise d'un beau militaire, d'un ancien officier des gardes du corps, dont sa mère elle-même raffolait[53]. Et Alfred de Vigny, car c'est de lui qu'il est question, n'aurait pas demandé mieux que de se marier avec elle. Mais la mère du jeune poète—de «l'ange de l'adultère», comme l'appelait Sophie Gay, par allusion à l'un de sesPoèmes antiques—Mmede Vigny, qui savait le prix de l'argent, ayant beaucoup souffert de la médiocrité de sa fortune, n'avait pas voulu que son fils unique épousât une fille sans dot,habituée au train du monde. Et Delphine en avait été pour son rêve et Sophie pour ses larmes[54].
Cependant le comte d'Artois, une fois monté sur le trône, saisit la première occasion de témoigner sa bienveillance à la jeune Muse. Après l'avoir reçue en audience privée, et lui avoir annoncé qu'il lui accordait une pension de cinq cents écus, il l'engagea paternellement à voyager, en lui donnant pour raison qu'elle éviterait ainsi bien des périls.
Quelques jours après, le 6 juin 1835, elle se présentait au Panthéon, avec ce laisser-passer du baron Gros:
«Le gardien laissera monter à la coupole Sainte-Geneviève, MlleDelphine Gay et sa société. Ce billet restera à la personne[55].»
Qu'allait-elle faire sous la coupole? Elle n'allait pas seulement faire admirer les peintures dont le baron Gros venait de la décorer; elle allait surtout montrer la place d'où, au mois d'avril, elle avait déclamé publiquement son hymne à Sainte-Geneviève[56].
Ce jour-là, son auditoire d'élite lui avait fait une ovation dont l'écho se répercuta jusqu'à Rome.
Le lendemain, l'auteur d'Ourikalui écrivait:
«M. Villemain m'a dit, Mademoiselle, votre aimable souvenir. Vous me gâtez, mais en vérité vous me devez bien un peu de cette bonne grâce en retour de ma sincère admiration. Vous voulez donc bien réjouir par votre présence et le son de votre voix la plus aimable des vieilles et des aveugles? Puisque vous me laissez le choix du jour, je vous propose mercredi prochain, à une heure. Je me réjouis d'avance des moments que je vais passer avec une personne qui réunit tant de bonté à tant d'esprit, c'est-à-dire les deux meilleures choses qu'il y ait en ce monde. Si vous ne me faites rien dire, je serai à votre porte mercredi à une heure.«Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de madame votre mère. Je suis charmée que votre sœur soit mieux.«DUCHESSE DE DURAS[57].»
«M. Villemain m'a dit, Mademoiselle, votre aimable souvenir. Vous me gâtez, mais en vérité vous me devez bien un peu de cette bonne grâce en retour de ma sincère admiration. Vous voulez donc bien réjouir par votre présence et le son de votre voix la plus aimable des vieilles et des aveugles? Puisque vous me laissez le choix du jour, je vous propose mercredi prochain, à une heure. Je me réjouis d'avance des moments que je vais passer avec une personne qui réunit tant de bonté à tant d'esprit, c'est-à-dire les deux meilleures choses qu'il y ait en ce monde. Si vous ne me faites rien dire, je serai à votre porte mercredi à une heure.
«Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de madame votre mère. Je suis charmée que votre sœur soit mieux.
«DUCHESSE DE DURAS[57].»
Sans doute, la voix de Delphine fit son effet,car, peu de jours après, la duchesse lui écrivait de nouveau:
«J'ai un vrai plaisir à vous envoyer la lettre ci-jointe, Mademoiselle: ce n'est pas encore tout ce que j'aurais voulu, mais c'est quelque chose que d'être sur le chemin de la justice. Ce bon duc[58]vous dit la vérité et aurait désiré faire mieux. Accordez-lui sa demande. J'en ai une aussi à vous faire, c'est de vous mener encore une fois chez cette pauvre tante aveugle à laquelle vous avez fait passer une heure si délicieuse: elle s'en souvient et voudrait entendrela Coupole. Dites-moi votre jour et si, pour éviter les lenteurs, lundi à midi et demie vous conviendrait[59].»
C'est au milieu de ces témoignages flatteurs d'admiration et de sympathie que Delphine, en obéissant au conseil du roi, partit pour l'Italie avec sa mère.
Elles firent une halte à Lyon pour se reposer et voir MmeDesbordes-Valmore, et voici comment Marceline a raconté cet événement dans une lettre privée:
«Quand je l'ai vue pour la première fois, belle, imposante comme la Rachel de la Bible, elle était couverte de cheveux blonds retombant sur toutes ses roses, et semblait en être formée. Jamais riende si éclatant n'est apparu dans une ville. Sa mère la conduisait alors en Italie et s'arrêtait quelques jours à Lyon. Mon mari, qui l'avait entrevue au balcon de l'hôtel, vint me chercher vite, vite, pour me faire voir, disait-il, ce que je ne verrais plus de ma vie. Il y avait là une foule qui passait et repassait émerveillée. Comme il faisait affreusement chaud, la jeune fille fut obligée de s'étouffer en fermant ses fenêtres très basses, et les curieux la regardaient encore au travers des vitres. J'appris dans le jour que c'était MlleDelphine Gay, et je sus bientôt par moi-même qu'elle était bonne, vraie comme sa beauté. En l'examinant avec attention, on ne tombait que sur des perfections, dont l'une suffit à rendre aimable l'être qui la possède[60]...»
Quelques jours après, Delphine rencontrait Lamartine à Terni, près des cascades de Velino. Il a donc eu tort d'écrire qu'il l'avait vue pour la première fois en 1825. S'il avait seulement pris la peine de consulter sa correspondance, il eût vite reconnu son erreur. Cette rencontre eût lieu en 1826, peu de temps après le duel de Lamartine avec le colonel Pepe. Le grand poète était alors secrétaire d'ambassade à Florence, et MmeGay et sa fille se rendaient à Rome. Il fut si charmé de les connaître, Delphine fit tant d'impression sur lui, qu'il les invita à passer quelque temps à Florence, ajoutant que la jeune Muse ne serait vraiment inspirée quelà. Mais elles n'acceptèrent son invitation que pour plus tard, et sous la promesse, exigée en riant par Delphine, qu'il leur enverrait des vers à Rome. Nous allons voir qu'il tint parole. Le 16 septembre 1826, MmeGay lui écrivait de cette ville:
«L'admiration et la joie sont deux sentiments impossibles à cacher, et voilà, Monsieur, ce qui nous rend aujourd'hui si coupables envers vous. L'autre jour à dîner chez M. le duc de Laval, il m'a remis votre lettre à la condition absolue de lui lire les vers qu'elle pourrait contenir. Je n'osais me flatter d'une si précieuse confidence: nous brûlions de vous lire, j'ai tout promis. Mais à peine le cachet a-t-il été rompu que Delphine s'est écriée: «Il y a des vers!» et puis, m'enlevant la lettre sans aucun respect, elle les a dévorés dans un coin en laissant seulement échapper quelques mots, comme: «C'est ravissant, divin! et lui seul a le secret de cette poésie à la fois si brillante et si triste!»«Une admiration si bien sentie a redoublé l'impatience de connaître ces beaux vers. Delphine les a lus d'une voix très émue, et M. de la Rochefoucauld vous dira mieux que moi l'effet qu'ils ont produit. Ah! par grâce, ne nous punissez pas de ce succès, envoyez-nous bien vite ce que vous avez ajouté à cette noble élégie. Ce sera le plus sûr encouragement pour ma fille. Voici les vers impromptus que M. de Laval vous a trop vantés. Elle vous les livre uniquement pour vous prouversa soumission. Vous aviez mille fois raison de lui prédire qu'elle ne serait inspirée qu'à Florence. Aussi ne pensai-je qu'à l'y ramener. Visiter avec vous ces montagnes, ces vallées fleuries, qui vous ont fourni tant de pensées sublimes, doit rendre à l'inspiration la muse la plus endormie! Et puis trouver de l'amitié, toutes les grâces de l'esprit, réunies au plus beau talent du monde, voilà de quoi charmer les vieilles mères comme les jeunes poètes! On est bien loin ici d'apprécier ces plaisirs-là, personne ne se doute de celui que nous a causé votre lettre. Vous qui le savez n'en soyez pas avare.«Delphine, qui prétend que vous faites chérir les fléaux et les désastres, ne veut plus vous écrire en prose, elle attend ce que vous pensez d'elle pour vous répondre.«Adieu, nous n'avons jamais plus désiré le printemps[61].»
«L'admiration et la joie sont deux sentiments impossibles à cacher, et voilà, Monsieur, ce qui nous rend aujourd'hui si coupables envers vous. L'autre jour à dîner chez M. le duc de Laval, il m'a remis votre lettre à la condition absolue de lui lire les vers qu'elle pourrait contenir. Je n'osais me flatter d'une si précieuse confidence: nous brûlions de vous lire, j'ai tout promis. Mais à peine le cachet a-t-il été rompu que Delphine s'est écriée: «Il y a des vers!» et puis, m'enlevant la lettre sans aucun respect, elle les a dévorés dans un coin en laissant seulement échapper quelques mots, comme: «C'est ravissant, divin! et lui seul a le secret de cette poésie à la fois si brillante et si triste!»
«Une admiration si bien sentie a redoublé l'impatience de connaître ces beaux vers. Delphine les a lus d'une voix très émue, et M. de la Rochefoucauld vous dira mieux que moi l'effet qu'ils ont produit. Ah! par grâce, ne nous punissez pas de ce succès, envoyez-nous bien vite ce que vous avez ajouté à cette noble élégie. Ce sera le plus sûr encouragement pour ma fille. Voici les vers impromptus que M. de Laval vous a trop vantés. Elle vous les livre uniquement pour vous prouversa soumission. Vous aviez mille fois raison de lui prédire qu'elle ne serait inspirée qu'à Florence. Aussi ne pensai-je qu'à l'y ramener. Visiter avec vous ces montagnes, ces vallées fleuries, qui vous ont fourni tant de pensées sublimes, doit rendre à l'inspiration la muse la plus endormie! Et puis trouver de l'amitié, toutes les grâces de l'esprit, réunies au plus beau talent du monde, voilà de quoi charmer les vieilles mères comme les jeunes poètes! On est bien loin ici d'apprécier ces plaisirs-là, personne ne se doute de celui que nous a causé votre lettre. Vous qui le savez n'en soyez pas avare.
«Delphine, qui prétend que vous faites chérir les fléaux et les désastres, ne veut plus vous écrire en prose, elle attend ce que vous pensez d'elle pour vous répondre.
«Adieu, nous n'avons jamais plus désiré le printemps[61].»
Les vers de Lamartine auxquels Sophie Gay fait allusion dans cette lettre étaient son élégie, ou le commencement de son élégie[62], surla Perte de l'Anio. On se souvient qu'un éboulement de rochersdétruisit à cette époque les merveilleuses cascatelles de Tivoli. Je ne m'étonne pas que ces vers aient eu tant de succès à l'ambassade de France à Rome. C'est une des meilleures choses que Lamartine ait faites, et il en avait si bien conscience qu'il écrivait à Aymon de Virieu, le 13 février 1827:
«Je suis confondu que tu ne trouves pas mes vers sur Tivoli à ton plein gré. Je trouve que c'est le seul morceau par lequel je voudrais lutter avec lord Byron:Italie, Italie!etc.; mais on se trompe sur soi-même[63]...»
Quelques jours après, les dames Gay allaient passer une quinzaine à Florence avec Lamartine, et le 26 octobre 1826 elles repartaient pour Rome où elles arrivèrent en même temps que les marins français qui avaient ramené d'Alger les Romains captifs chez les Musulmans. L'ambassadeur de France, M. de Laval-Montmorency, les invita au dîner qu'il donnait à l'équipage de la corvette française, et, pour le remercier de cette attention délicate, Delphine récita, au dessert, la pièce de vers qui lui avait été inspirée par cette belle action. Ce dîner avait lieu le 12 décembre 1826. Trois semaines après,—le 2 janvier 1827,—M. Desmousseauxde Givré, secrétaire d'ambassade, écrivait à MmeCharles Lenormant:
«Je répondrai bien mal à vos questions sur Tivoli; j'entends beaucoup parler de ce désastre, il a inspiré de beaux vers à M. de Lamartine; mais je n'en ai rien vu moi-même, et tout ce que j'en sais, c'est qu'il ne faut plus espérer de retrouver les cascatelles. Je n'ai point entendu parler de querelle entre des Français et des Romains. J'ai vu, au contraire, des Romains délivrés d'esclavage par des Français, et que leurs libérateurs ont ramenés à Rome. Ce spectacle était fait pour inspirer la «Muse de la Patrie». Aussi a-t-elle chanté cet événement dans une espèce d'improvisation que je joindrai à ma lettre, si je puis. MlleDelphine ajoute à un fort beau talent et à de fort bonnes qualités le mérite de vous connaître et de parler de vous à mon gré. Cela fait que je lui pardonne sa façon d'être belle. Madame sa mère est fort amusante et très bon diable[64].»
Sur le compte de Sophie Gay, M. Desmousseaux de Givré ne faisait qu'exprimer là l'opinion générale; mais il fallait qu'il fût bien difficile pour ne pas trouver la beauté de Delphine à son goût, car elle avait conquis tous les cœurs en Italie, à commencer par la duchesse de Saint-Leu, autrement dit la reine Hortense.
Peut-être, pour M. Desmousseaux de Givré, savait-elle trop qu'elle était belle, mais comment aurait-elle pu l'ignorer quand tout le monde le lui disait? Le miracle, c'est que, le sachant, elle soit restée «simple et bonne fille».
Le 26 avril 1834, la reine Hortense lui écrivait d'Arenenberg:
«Je vous ai retrouvée tout entière dans votre aimable lettre, ma chère Delphine. Que votre mari ne m'en veuille pas d'aimer à vous appeler de ce nom: c'est celui que vous portiez à Rome, quand vous me répétiez vos jolis vers et que je me plaisais à entendre cet organe si français et si expressif! Vous ne m'avez donc pas oubliée? Je vous en remercie, car je pensais qu'à Paris l'on oubliait tout! Il m'est bien doux de voir que cette méfiance, trop motivée peut-être, n'est pas aussi générale que je le craignais. Certainement je suis charmée de recevoir souvent de vos ouvrages et vos lettres; vous ne pouvez douter du plaisir que me feront toutes les preuves de votre souvenir. J'ai demandé si souvent: «Est-elle mariée? Est-elle heureuse?» Vous me deviez bien de me répondre d'une manière qui me satisfasse autant. Je penserai à la proposition que vous me faites; le plus difficile est de trouver quelque article qui puisse être amené naturellement[65]. Mon fils fait un ouvragesur l'artillerie[66], ce ne serait guère intéressant à lire; il veut après faire quelque chose sur son oncle; nous verrons ce qu'il pourra vous envoyer. Il s'est bien formé depuis que vous ne l'avez vu, et il me rend bien heureuse par la bonté de son caractère, sa noble résignation qui tempère la vivacité et la fermeté de ses opinions: je n'ose lui souhaiter la patrie, car je fais trop de cas de la tranquillité, et là où l'on vous craint, on ne peut plus espérer d'être aimé. Aussi la résignation pour toutes les injustices comme pour les mécomptes est devenue la vertu qui nous convient le mieux. Croyez au plaisir que j'aurais à vous revoir, à faire connaissance avec votre mari et à vous renouveler l'assurance de mes sentiments.«HORTENSE[67].»
«Je vous ai retrouvée tout entière dans votre aimable lettre, ma chère Delphine. Que votre mari ne m'en veuille pas d'aimer à vous appeler de ce nom: c'est celui que vous portiez à Rome, quand vous me répétiez vos jolis vers et que je me plaisais à entendre cet organe si français et si expressif! Vous ne m'avez donc pas oubliée? Je vous en remercie, car je pensais qu'à Paris l'on oubliait tout! Il m'est bien doux de voir que cette méfiance, trop motivée peut-être, n'est pas aussi générale que je le craignais. Certainement je suis charmée de recevoir souvent de vos ouvrages et vos lettres; vous ne pouvez douter du plaisir que me feront toutes les preuves de votre souvenir. J'ai demandé si souvent: «Est-elle mariée? Est-elle heureuse?» Vous me deviez bien de me répondre d'une manière qui me satisfasse autant. Je penserai à la proposition que vous me faites; le plus difficile est de trouver quelque article qui puisse être amené naturellement[65]. Mon fils fait un ouvragesur l'artillerie[66], ce ne serait guère intéressant à lire; il veut après faire quelque chose sur son oncle; nous verrons ce qu'il pourra vous envoyer. Il s'est bien formé depuis que vous ne l'avez vu, et il me rend bien heureuse par la bonté de son caractère, sa noble résignation qui tempère la vivacité et la fermeté de ses opinions: je n'ose lui souhaiter la patrie, car je fais trop de cas de la tranquillité, et là où l'on vous craint, on ne peut plus espérer d'être aimé. Aussi la résignation pour toutes les injustices comme pour les mécomptes est devenue la vertu qui nous convient le mieux. Croyez au plaisir que j'aurais à vous revoir, à faire connaissance avec votre mari et à vous renouveler l'assurance de mes sentiments.
«HORTENSE[67].»
Le 2 novembre 1836, à la première nouvelle de la tentative malheureuse que le fils de la reine Hortense avait faite à Strasbourg, Delphine écrivait à Lamartine:
«Il ne pouvait parler de la France sans attendrissement. Nous étions ensemble à Rome, lorsqu'on nous apprit la mort de Talma. Chacun alors de déplorer cette perte, chacun de rappeler le rôle dans lequel il avait vu Talma pour la dernière fois. En écoutant tous ces regrets, le prince Louis, quin'avait pas encore dix-huit ans, frappa du pied avec impatience; puis il s'écria, les larmes aux yeux: «Quand je pense que je suis Français et que je n'ai jamais vu Talma[68]...»
Dix-sept ans après, le prince Louis, devenu Napoléon III, régnait sur la France, et Victor Hugo, exilé à son tour, écrivait à Delphine (8 mars 1853) que, lorsqu'il pensait à la patrie, elle lui apparaissait sous ses traits.
«Sa façon d'être belle», que M. Desmousseaux de Givré «pardonnait» à Delphine, n'était donc pas si mauvaise. Au surplus, s'il fallait une dernière preuve des succès de Delphine en Italie, je la trouverais dans ce fait qu'elle manqua de nous être ravie par un riche mariage romain. Mais elle ne put se résigner à perdre sa qualité de Française. C'est du moins ce qu'elle nous apprend dans la pièce de vers intituléele Retouret dédiée à sa sœur, la comtesse O'Donnell:
Je reviens dissiper le vain bruit qui t'alarme.De ces beaux lieux, ma sœur, j'ai senti tout le charme;Mais loin de mon pays, sous les plus doux climats,Un superbe lien ne m'enchaînera pas.Non! l'accent étranger le plus tendre lui-mêmeAttristerait pour moi jusqu'au mot: «Je vous aime.»Un sort brillant, par l'exil acheté,Comblerait mes désirs! ma sœur n'a pu le croire.D'un plus noble destin mon orgueil est tenté;Un cœur qu'a fait battre la gloireReste sourd à la vanité.Ce bonheur dont l'espoir berça ma rêverie,Nos rivages français pouvaient seuls me l'offrir.J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie;C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir!
Je reviens dissiper le vain bruit qui t'alarme.De ces beaux lieux, ma sœur, j'ai senti tout le charme;Mais loin de mon pays, sous les plus doux climats,Un superbe lien ne m'enchaînera pas.Non! l'accent étranger le plus tendre lui-mêmeAttristerait pour moi jusqu'au mot: «Je vous aime.»Un sort brillant, par l'exil acheté,Comblerait mes désirs! ma sœur n'a pu le croire.D'un plus noble destin mon orgueil est tenté;Un cœur qu'a fait battre la gloireReste sourd à la vanité.
Je reviens dissiper le vain bruit qui t'alarme.
De ces beaux lieux, ma sœur, j'ai senti tout le charme;
Mais loin de mon pays, sous les plus doux climats,
Un superbe lien ne m'enchaînera pas.
Non! l'accent étranger le plus tendre lui-même
Attristerait pour moi jusqu'au mot: «Je vous aime.»
Un sort brillant, par l'exil acheté,
Comblerait mes désirs! ma sœur n'a pu le croire.
D'un plus noble destin mon orgueil est tenté;
Un cœur qu'a fait battre la gloire
Reste sourd à la vanité.
Ce bonheur dont l'espoir berça ma rêverie,Nos rivages français pouvaient seuls me l'offrir.J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie;C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir!
Ce bonheur dont l'espoir berça ma rêverie,
Nos rivages français pouvaient seuls me l'offrir.
J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie;
C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir!
On ne dira plus, j'espère, qu'elle avait usurpé le titre de «Muse de la patrie».
Au mois de mai 1827, elle revint en France avec sa mère, après avoir été couronnée au Capitole[69]. Un an plus tard, elle aurait eu la joie d'y monter au bras de Chateaubriand lui-même, puisqu'il remplaça M. de Laval en 1828. Mais il ne fut pas le dernier à lui envoyer ses compliments, et c'est lui encore qui, en 1830, lorsqu'elle fut privée de la pension que lui faisait le roi Charles X, éleva le premier la voix pour la venger de cette injure.
Célébrant la prise d'Alger dans un beauTe Deumde gloire, elle avait eu l'audace d'écrire, à l'adresse du général de Bourmont:
O mystère du sort! ô volonté suprême!Un Français dans nos murs amena l'étranger;On l'appela transfuge,—et cet homme est le mêmeQue Dieu choisit pour nous venger.A l'amour de nos rois sa valeur asservieVoyait dans leur retour un gage de bonheur,Et pour eux il fit plus que de donner sa vie:Guerrier, il donna son honneur.Faisant d'un nom maudit un souvenir qu'on aime,La victoire lui jette un éclatant pardon,Et du pur sang d'un fils le glorieux baptêmeLave la tache de son nom.
O mystère du sort! ô volonté suprême!Un Français dans nos murs amena l'étranger;On l'appela transfuge,—et cet homme est le mêmeQue Dieu choisit pour nous venger.
O mystère du sort! ô volonté suprême!
Un Français dans nos murs amena l'étranger;
On l'appela transfuge,—et cet homme est le même
Que Dieu choisit pour nous venger.
A l'amour de nos rois sa valeur asservieVoyait dans leur retour un gage de bonheur,Et pour eux il fit plus que de donner sa vie:Guerrier, il donna son honneur.
A l'amour de nos rois sa valeur asservie
Voyait dans leur retour un gage de bonheur,
Et pour eux il fit plus que de donner sa vie:
Guerrier, il donna son honneur.
Faisant d'un nom maudit un souvenir qu'on aime,La victoire lui jette un éclatant pardon,Et du pur sang d'un fils le glorieux baptêmeLave la tache de son nom.
Faisant d'un nom maudit un souvenir qu'on aime,
La victoire lui jette un éclatant pardon,
Et du pur sang d'un fils le glorieux baptême
Lave la tache de son nom.
C'étaient là de nobles vers et des sentiments vraiment patriotiques. Mais le ministère Polignac ne l'entendit pas de la sorte. Il jugea que c'était offenser le roi que de rappeler la «ragusade» du général qui venait de recevoir le bâton de maréchal pour la prise d'Alger, et Delphine fut rayée de la liste des pensionnaires de Charles X[70].