III

III

De 1848 nous passons à l'année 1852. Victor Hugo est maintenant en exil. Après avoir habité quelque temps Bruxelles, il s'est vu chasser de Belgique pour son pamphlet deNapoléon-le-Petitet il a élu domicile à Jersey.

Désormais il n'aura pas d'autre but que de clouer au pilori de l'histoire «le bandit» qui a violé la Constitution pour régenter la France. Mais les jours sont longs dans une île. Pour couper le temps il entretient avec ceux qui lui sont restés fidèles une correspondance qui se ressent de ses loisirs. Quand il était à Paris, il n'écrivait guère que des billets. A présent qu'il est à Jersey, ce sont de vraies lettres où il n'est guère question que des choses de France. Lisons celles qu'il adressa à Delphine, de Marine-Terrace: il y a mis tout son esprit et tout son cœur.

«Jersey, 5 septembre 1852.«Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée de me l'avoir envoyée ce jour-là[171]! Il y a dans cette idée tout le cœur d'une femme de génie. Je vous remercie, je baise vos mains qui ont écrit ces belles et tendres pages, je baise vos pieds qui vous amèneront peut-être à Jersey. Mais quel reproche dans la dernière ligne! Comment avez-vous pu rappeler que je ne vous avais pas écrit! Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de votre deuil[172], un Français, M. Liodet, vint me voir; il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu'il se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis comprendre comment elle ne vous est pas arrivée. Croyez tout de moi excepté que je vous oublie. Ce serait un crime de tromper l'attente d'un cœur comme le vôtre.«Lady Tartuffepar MmeMolière. Ceci est déjà du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais venez donc à Jersey me lire cette œuvre où vous mettrez tant de choses qui ne sont qu'à vous. Le voyage est ce qu'il y a de plus simple au monde: deux cents francs pour l'aller et le retouren tout, trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures par Granville. Vous à Jersey! j'en rêve déjà. Que votre mari vous y rejoigne et il me semble qu'il ne restera plus rien en France.«Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir. Mais venez, et comme nous vous dédommagerons! que de choses! quelles avalanches de conversations! Arrivez bien vite. Nous vous logerons fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais vous n'aurez qu'à sortir pour que l'Océan baise vos pieds, et je lui ferai concurrence.«L'île est charmante et superbe; on voit à l'horizon la France comme un nuage, et l'avenir comme un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l'étoile qui sort du nuage. Venez!«Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement et tous nous nous mettons à vos pieds.«Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais serrer ici.«La Pressenous vient. Elle nous apportera votre roman[173]. Nous vous remercions en admirant.«VICTOR H.[174].»

«Jersey, 5 septembre 1852.

«Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée de me l'avoir envoyée ce jour-là[171]! Il y a dans cette idée tout le cœur d'une femme de génie. Je vous remercie, je baise vos mains qui ont écrit ces belles et tendres pages, je baise vos pieds qui vous amèneront peut-être à Jersey. Mais quel reproche dans la dernière ligne! Comment avez-vous pu rappeler que je ne vous avais pas écrit! Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de votre deuil[172], un Français, M. Liodet, vint me voir; il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu'il se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis comprendre comment elle ne vous est pas arrivée. Croyez tout de moi excepté que je vous oublie. Ce serait un crime de tromper l'attente d'un cœur comme le vôtre.

«Lady Tartuffepar MmeMolière. Ceci est déjà du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais venez donc à Jersey me lire cette œuvre où vous mettrez tant de choses qui ne sont qu'à vous. Le voyage est ce qu'il y a de plus simple au monde: deux cents francs pour l'aller et le retouren tout, trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures par Granville. Vous à Jersey! j'en rêve déjà. Que votre mari vous y rejoigne et il me semble qu'il ne restera plus rien en France.

«Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir. Mais venez, et comme nous vous dédommagerons! que de choses! quelles avalanches de conversations! Arrivez bien vite. Nous vous logerons fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais vous n'aurez qu'à sortir pour que l'Océan baise vos pieds, et je lui ferai concurrence.

«L'île est charmante et superbe; on voit à l'horizon la France comme un nuage, et l'avenir comme un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l'étoile qui sort du nuage. Venez!

«Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement et tous nous nous mettons à vos pieds.

«Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais serrer ici.

«La Pressenous vient. Elle nous apportera votre roman[173]. Nous vous remercions en admirant.

«VICTOR H.[174].»

Cette lettre établirait, s'il en était besoin, qu'Emile de Girardin avait embrassé la cause des proscrits. Hélas! il avait été, comme tant d'autres, un chaud partisan de Louis-Napoléon. Il avait même commis la faute, moitié par ambition, moitié par rancune, de lâcher le général de Cavaignac, voire son noble ami Alphonse de Lamartine, pour soutenir la candidaturedu prince à la Présidence. Et quand celui-ci fut installé à l'Elysée, le bruit courut à plusieurs reprises qu'il allait recevoir un portefeuille dans la prochaine combinaison ministérielle. Mais on ne le trouva probablement pas assez sûr, et tout ce qu'il obtint du cabinet du 2 décembre ce fut la permission de rester en France en mettant, bien entendu, une sourdine au grelot antigouvernemental dela Presse. Cependant il ne craignit pas d'afficher après le coup d'Etat son opinion et ses sympathies, et les exilés le trouvèrent à Bruxelles pour leur donner du courage, s'ils en avaient manqué.

—Terminez vite votre livre surNapoléon-le-Petit, disait-il à Victor Hugo, si vous voulez qu'il paraisse avant la fin de ceci[175].

Il ne croyait pas, lui non plus, à la durée du régime de Décembre.

Pendant ce temps-là, Delphine montait la garde au journalla Presse. Quoiqu'elle eût cessé, depuis 1848, leCourrierqui l'avait rendue si populaire, et qu'elle s'occupât presque exclusivement de théâtre, la politique générale ne la laissait pas indifférente, tant s'en faut, elle en faisait dans la coulisse, en attendant que la force des choses ramenât la liberté avec les proscrits[176].

«Je ne sais plus que faire, lui écrivait VictorHugo, le 8 mars 1853. Mes lettres vous arrivent-elles? Avez-vous reçu la dernière? Je prends le parti de vous écrire directement et tout bêtement par la poste, à la grâce de Dieu et à la garde du diable! Que la police de M. Bonaparte soit clémente à ces quelques lignes: je ne parlerai ni d'elle ni de lui. Quelle bonne chose que l'exil quand on joue en France toutes les comédies qui ne sont pas de vous, mais quelle triste chose quand on joueLady Tartuffe! Je vous avais écrit dans la joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mes applaudissements, et penser qu'ils ont probablement intercepté cela! faut-il qu'ils soient bêtes! Qu'y a-t-il de commun entre mes applaudissements et eux, entre l'enthousiasme et eux, entre la gloire et eux! Mais pardon, j'avais promis de n'en point parler.«Donc, face à face avec ce régime, vous continuez l'esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes les grandes traditions de la pensée et de la France. Je vous en remercie au nom de toutes deux. On medit le succès deLady Tartuffeimmense. L'autre jour, jouant avec l'avenir, c'est le jeu favori des proscrits, je disais: «Oui sait? Nous serons peut-être à Paris avant que les représentations deLady Tartuffesoient finies.»—Victor m'a dit: «Cela ne prouverait pas que l'Empire durera peu.»—Je vous envoie le mot[177].«D'ici je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce talent et tout ce courage qui se dépense à côté de vous. Quand je pense à la France, et c'est toujours, je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid comme vous voyez[178]!...»

«Je ne sais plus que faire, lui écrivait VictorHugo, le 8 mars 1853. Mes lettres vous arrivent-elles? Avez-vous reçu la dernière? Je prends le parti de vous écrire directement et tout bêtement par la poste, à la grâce de Dieu et à la garde du diable! Que la police de M. Bonaparte soit clémente à ces quelques lignes: je ne parlerai ni d'elle ni de lui. Quelle bonne chose que l'exil quand on joue en France toutes les comédies qui ne sont pas de vous, mais quelle triste chose quand on joueLady Tartuffe! Je vous avais écrit dans la joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mes applaudissements, et penser qu'ils ont probablement intercepté cela! faut-il qu'ils soient bêtes! Qu'y a-t-il de commun entre mes applaudissements et eux, entre l'enthousiasme et eux, entre la gloire et eux! Mais pardon, j'avais promis de n'en point parler.

«Donc, face à face avec ce régime, vous continuez l'esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes les grandes traditions de la pensée et de la France. Je vous en remercie au nom de toutes deux. On medit le succès deLady Tartuffeimmense. L'autre jour, jouant avec l'avenir, c'est le jeu favori des proscrits, je disais: «Oui sait? Nous serons peut-être à Paris avant que les représentations deLady Tartuffesoient finies.»—Victor m'a dit: «Cela ne prouverait pas que l'Empire durera peu.»—Je vous envoie le mot[177].

«D'ici je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce talent et tout ce courage qui se dépense à côté de vous. Quand je pense à la France, et c'est toujours, je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid comme vous voyez[178]!...»

Oh! non, Victor Hugo n'était pas de ces proscrits qui faisaient payer à la France le coup de force qui les en avait chassés. Il savait qu'elle avait péché par ignorance. Et pendant qu'Eugène Sue, pour citer un exemple, déblatérait contre elle dans le style duJuif-Errant, Victor Hugo chantait:

Là-haut, qui sourit?Est-ce un esprit?Est-ce une femme?Quel front sombre et doux!Peuple, à genoux!Est-ce notre âmeQui vient à nous?C'est l'ange du jour;L'espoir, l'amourDu cœur qui pense;Du monde enchantéC'est la clarté,Son nom est FranceOu Vérité.C'est l'ange de Dieu;Dans le ciel bleuSon aile immenseCouvre avec fiertéL'Humanité.Son nom est FranceOu Liberté[179].

Là-haut, qui sourit?Est-ce un esprit?Est-ce une femme?Quel front sombre et doux!Peuple, à genoux!Est-ce notre âmeQui vient à nous?C'est l'ange du jour;L'espoir, l'amourDu cœur qui pense;Du monde enchantéC'est la clarté,Son nom est FranceOu Vérité.C'est l'ange de Dieu;Dans le ciel bleuSon aile immenseCouvre avec fiertéL'Humanité.Son nom est FranceOu Liberté[179].

Là-haut, qui sourit?

Est-ce un esprit?

Est-ce une femme?

Quel front sombre et doux!

Peuple, à genoux!

Est-ce notre âme

Qui vient à nous?

C'est l'ange du jour;

L'espoir, l'amour

Du cœur qui pense;

Du monde enchanté

C'est la clarté,

Son nom est France

Ou Vérité.

C'est l'ange de Dieu;

Dans le ciel bleu

Son aile immense

Couvre avec fierté

L'Humanité.

Son nom est France

Ou Liberté[179].

Et il écrivait à Mmede Girardin:

«Marine-Terrace, 8 juillet 1853.«Voici le printemps qui arrive. On me dit que dans un mois Jersey sera un bouquet. Je vous l'offre. Oui, venez. Vous l'avez promis. Vous verrez ma petite cabane sur laquelle viennent écumer sans lui faire peur ni trouble la mer et la haine. Ce sera charmant de vous voir; nous mettrons en commun chacun ce que nous avons, vous vos triomphes et votre splendeur, moi ma solitude et mes rêves. Vous échangerez votre Paris contre mon Océan. Et puis vous me permettrez de vous aimer sous les deux espèces, comme une charmante femme et comme un grand esprit[180].»

«Marine-Terrace, 8 juillet 1853.

«Voici le printemps qui arrive. On me dit que dans un mois Jersey sera un bouquet. Je vous l'offre. Oui, venez. Vous l'avez promis. Vous verrez ma petite cabane sur laquelle viennent écumer sans lui faire peur ni trouble la mer et la haine. Ce sera charmant de vous voir; nous mettrons en commun chacun ce que nous avons, vous vos triomphes et votre splendeur, moi ma solitude et mes rêves. Vous échangerez votre Paris contre mon Océan. Et puis vous me permettrez de vous aimer sous les deux espèces, comme une charmante femme et comme un grand esprit[180].»

Et comme Mmede Girardin ne venait pas, le grand poète reprenait sa romance d'amour:

«O grand esprit, et charmante femme, que de choses à vous dire et par où commencer? D'abord je gronde, je bougonne, je me plains, je hurle comme Isaïe qui hurlait comme un loup, je suis très malheureux, je n'ai pasLady Tartuffe[181]! Je la vois dans tous les journaux faire un tour d'Europe triomphal, je l'appelle, je l'entends, je crie:«La méchante qu'elle est se bouche les oreillesEt me laisse crier.«Et elle ne vient pas, malgré vos promesses qui ressemblent à celles de l'été 1853, malgré vos serments qui ressemblent à ceux de l'hiver 1848.«C'est deLady Tartuffelivre que je parle, bien entendu, car Lady Tartuffe en chair et en os, autrement dit Rachel, quoi que m'en dise votre lettre, je ne l'attends pas du tout et je ne l'ai jamais attendue. A Bruxelles, elle n'avait que la place à traverser pour trouver ma porte, et s'en est bien gardée; il est peu probable qu'elle traverse maintenant la mer pour trouver mon île. Du reste, je suis de son avis; une visite ici serait peu saine: exilé, pestiféré.«Votre somnambule nous a charmés. C'est toujours bon de se voir prédire un peu d'avenirbleu. Charles a été particulièrement ému. Quant à moi, je soupçonne cette lucide d'être quelque peu bonapartiste. Ah! elle n'aime pas les livres faits de haine; ah! elle repousseces haines vigoureusesQue doit donner le CRIME aux âmes vertueuses!«J'en suis bien fâché, mais je reste avec Molière. Je reste avec André Chénier, avec Chateaubriand qui a le croc dur, le vieux républicainquinquiste qu'il est, avec Jean-Jacques, avec Milton, avec Dante, avec Juvénal, avec Tacite, avec Cicéron, avec Démosthène, avec Eschyle, avec Jean de Pathmos, avec Diogène dans son tonneau, avec Job sur son fumier, avec le loup Isaïe déjà nommé, avec tous ces hommes qui ont prouvé par la haine du mal tout leur amour du genre humain.«Voilà la mauvaise compagnie avec laquelle je me mets à vos pieds, si vous voulez bien me le permettre, Madame.«J'avais vu chez vous ce pauvre jeune homme qui vient de mourir et j'en avais conservé un souvenir gracieux; mes fils, qui étaient plus près de lui, le trouvaient charmant. Hélas! pour nous un bon cœur et un noble esprit de moins. Quant à lui, il n'a pas droit de se plaindre puisque vous l'avez pleuré.«Que faites-vous en ce moment? Quelle belle œuvre allez-vous dater du Paris de 1853? Quelle gloire allez-vous faire éclater au milieu de cette honte?Murmurez donc le soir, sous vos colonnes et parmi vos fleurs, quelques vers au vent; il me les apportera peut-être. Du temps de Virgile le vent avait cet esprit-là.«Ce qui se passait sous Octave peut bien se passer sous Louis Bonaparte.«Comprenez-vous la bêtise de cet homme? Vous savez, mes œuvres à 4 sous, sur lesquellesla Pressea fait ces jours-ci un si beau et si excellent article, eh bien, M. Bonaparte refuse le timbre nécessaire au colportage. Ces œuvres du dernier quart de siècle sont pleines du nom de l'oncle, mais qu'importe au neveu? Il s'imagine de cette façon, en empêchant la vente de mes ouvrages, me couper les vivres. Il fait ce qu'il peut pour que je ne puisse pas vivre de littérature, afin, sans doute, de me forcer à ne plus faire que de la politique. Voilà qui est intelligent.«Au reste, je fais ce qui me plaît, et je fais ce que je dois (les deux choses sont identiques); les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid. Je vais publier, cette année, de la politique, après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature et je continuerai de mêler les deux encres dans le bec de ma plume. Je m'aperçois en finissant qu'il y a dans cette lettre tout ce qu'il faut pour que l'honnête poste de France l'arrête. Je vais lui faire faire un vaste détour. Laissez-moi vous rabâcher tout bêtement que je vous admire et que je vous aime.«P.-S.—Quand vous verrez mon excellent et cher docteur Cabarrus, parlez-lui donc un peu de moi. J'enverrai bientôt le dessin promis au grand publiciste[182].»

«O grand esprit, et charmante femme, que de choses à vous dire et par où commencer? D'abord je gronde, je bougonne, je me plains, je hurle comme Isaïe qui hurlait comme un loup, je suis très malheureux, je n'ai pasLady Tartuffe[181]! Je la vois dans tous les journaux faire un tour d'Europe triomphal, je l'appelle, je l'entends, je crie:

«La méchante qu'elle est se bouche les oreillesEt me laisse crier.

«Et elle ne vient pas, malgré vos promesses qui ressemblent à celles de l'été 1853, malgré vos serments qui ressemblent à ceux de l'hiver 1848.

«C'est deLady Tartuffelivre que je parle, bien entendu, car Lady Tartuffe en chair et en os, autrement dit Rachel, quoi que m'en dise votre lettre, je ne l'attends pas du tout et je ne l'ai jamais attendue. A Bruxelles, elle n'avait que la place à traverser pour trouver ma porte, et s'en est bien gardée; il est peu probable qu'elle traverse maintenant la mer pour trouver mon île. Du reste, je suis de son avis; une visite ici serait peu saine: exilé, pestiféré.

«Votre somnambule nous a charmés. C'est toujours bon de se voir prédire un peu d'avenirbleu. Charles a été particulièrement ému. Quant à moi, je soupçonne cette lucide d'être quelque peu bonapartiste. Ah! elle n'aime pas les livres faits de haine; ah! elle repousse

ces haines vigoureusesQue doit donner le CRIME aux âmes vertueuses!

«J'en suis bien fâché, mais je reste avec Molière. Je reste avec André Chénier, avec Chateaubriand qui a le croc dur, le vieux républicainquinquiste qu'il est, avec Jean-Jacques, avec Milton, avec Dante, avec Juvénal, avec Tacite, avec Cicéron, avec Démosthène, avec Eschyle, avec Jean de Pathmos, avec Diogène dans son tonneau, avec Job sur son fumier, avec le loup Isaïe déjà nommé, avec tous ces hommes qui ont prouvé par la haine du mal tout leur amour du genre humain.

«Voilà la mauvaise compagnie avec laquelle je me mets à vos pieds, si vous voulez bien me le permettre, Madame.

«J'avais vu chez vous ce pauvre jeune homme qui vient de mourir et j'en avais conservé un souvenir gracieux; mes fils, qui étaient plus près de lui, le trouvaient charmant. Hélas! pour nous un bon cœur et un noble esprit de moins. Quant à lui, il n'a pas droit de se plaindre puisque vous l'avez pleuré.

«Que faites-vous en ce moment? Quelle belle œuvre allez-vous dater du Paris de 1853? Quelle gloire allez-vous faire éclater au milieu de cette honte?Murmurez donc le soir, sous vos colonnes et parmi vos fleurs, quelques vers au vent; il me les apportera peut-être. Du temps de Virgile le vent avait cet esprit-là.

«Ce qui se passait sous Octave peut bien se passer sous Louis Bonaparte.

«Comprenez-vous la bêtise de cet homme? Vous savez, mes œuvres à 4 sous, sur lesquellesla Pressea fait ces jours-ci un si beau et si excellent article, eh bien, M. Bonaparte refuse le timbre nécessaire au colportage. Ces œuvres du dernier quart de siècle sont pleines du nom de l'oncle, mais qu'importe au neveu? Il s'imagine de cette façon, en empêchant la vente de mes ouvrages, me couper les vivres. Il fait ce qu'il peut pour que je ne puisse pas vivre de littérature, afin, sans doute, de me forcer à ne plus faire que de la politique. Voilà qui est intelligent.

«Au reste, je fais ce qui me plaît, et je fais ce que je dois (les deux choses sont identiques); les petitesses de M. Napoléon ne me font ni chaud ni froid. Je vais publier, cette année, de la politique, après quoi, Dieu aidant, je publierai de la littérature et je continuerai de mêler les deux encres dans le bec de ma plume. Je m'aperçois en finissant qu'il y a dans cette lettre tout ce qu'il faut pour que l'honnête poste de France l'arrête. Je vais lui faire faire un vaste détour. Laissez-moi vous rabâcher tout bêtement que je vous admire et que je vous aime.

«P.-S.—Quand vous verrez mon excellent et cher docteur Cabarrus, parlez-lui donc un peu de moi. J'enverrai bientôt le dessin promis au grand publiciste[182].»

Cabarrus était le frère de lait d'Emile de Girardin et son ami le plus intime. Fils naturel et légitime—c'est ici le cas de le dire—de MmeTallien, à qui il ressemblait par beaucoup de côtés, au lieu de faire de la finance comme son grand-père maternel, il avait étudié la médecine homœopathe et s'était fait une clientèle magnifique dans le monde des arts et des lettres, en soignant tout particulièrement la voix. J'ai sous les yeux une lettre de Victor Hugo, du 27 novembre 1851, où il dit en propres termes qu'il a usé du nitrate d'argent pour sa gorge, «mais sans grand effet» et que «c'est l'homœopathie qui lui a réussi». «Je conseillerais à tout malade du pharynx le docteur Cabarrus», ajoutait-il. Et Victor Hugo n'était pas seul à se louer de sa science, les ténors et les sopranos de notre Académie de musique lui avaient tant d'obligations qu'ils l'avaient surnommé leDocteur-Miracle.

Il était également très lié avec Lamartine, qui lui a dédié une pièce de vers intituléeles Saisons. Le 8 mars 1848, il lui adressait une lettre quela Pressepublia six jours après, dans laquelle il préconisait l'emprunt, pour sortir de la situation embarrassée que la monarchie de Juillet avait léguée à la République:«N'oublions pas, disait-il, quel'impôt tueet quela dettevivifie: empruntons donc courageusement et ne regrettons pas d'enrichir nos prêteurs. Il n'y a pas de violences possibles en finances, et la jeune République ne doit s'en permettre aucune.»

«Que de fois, dit Théophile Gautier, m'est-il arrivé de revenir à deux ou trois heures du matin, avec Victor Hugo, Cabarrus et ce pauvre Chassériau, au clair de lune ou à la pluie, de ce temple grec (lisez le pavillon Marbœuf) qu'habitaient cette Apolline non moins belle que l'Apollon antique—qui avait nom Delphine!»

Quand le docteur Cabarrus mourut, le 18 mai 1870, Emile de Girardin, qui pourtant n'avait pas la larme facile, lui consacra les lignes suivantes:

«Celui qui fut l'ami de toute ma vie depuis le jour de ma naissance, sans avoir jamais cessé de l'être, Edouard de Cabarrus, s'est éteint ce matin, comme il avait toujours vécu, le sourire sur les lèvres... C'est donc un frère que je perds aujourd'hui. Il m'avait précédé de quatre ou cinq ans[183]dans la vie; il était mon aîné; sa mort me montre le chemin où je n'aurai plus qu'à le suivre, le deuil dans le cœur.»

Revenons à la correspondance de Victor Hugo avec Mmede Girardin.

Il lui écrivait de Marine-Terrace, le 13 octobre 1853:

«Je date du 13. C'est un vilain jour, Madame. Je suis tout triste. Mon fils Victor part demain, ma pauvre famille se déchire encore. Je me sens plein d'anxiété et de deuil, et je me tourne vers vous, comme on se tourne vers l'aube quand on est dans la nuit.«Vous avez fait un sombre et charmant poème[184]; cette situation étrange, et pourtant moins dure qu'on ne croirait, d'un cœur tiré en sens contraire par deux amours, vous l'avez admirablement peinte. Il y a dans votre livre des mystères de charme, de tristesse et de grâce qui n'appartiennent qu'à vous parmi les femmes. Mmede Meuilles est une ravissante figure, Mmed'Arzac est un daguerréotype. Quant à l'enfant, c'est une création exquise. J'ai été un peu mère autrefois, et j'ai reconnu là des mots que la nature seule dit, mais que le génie seul recueille. Vous me demandez une critique, peut-être voudrais-je une autre façon d'amener lebaiser final. Le dénouement est profond et saisissant. Somme toute, c'est un chef-d'œuvre où il semble que vous ayez mêlé, comme Virgile raconte que cela se faisait par la foudre, trois rayons: votre style, votre beauté et votre cœur. Je vous écris tout cela à la hâte, mais si je vous croyais, ce serait bien pis, je raisonnerais et je déraisonnerais avec vous de ce charmant livre, des jours entiers.«Quelque chose me dit que vous viendrez peut-être.Vous souhaiter l'exil, c'est peut-être affreux, mais que voulez-vous? cette horreur me sourit. J'espère. Ce qui est arrivé à Corinne peut bien arriver à Delphine.«Mon fils vous dira quel beau pays c'est que Jersey. Cependant le voici qui s'assombrit, l'automne vient et l'ouragan, et l'équinoxe. Demain, grande marée. On nous dit que nous allons avoir pendant six mois la même pluie et le même brouillard. Pendant ce temps-là, vous aurez le même Bonaparte. C'est vous qu'il faut plaindre.«VICTOR H.«Je serre la main du grand publiciste.«P.-S.—Je m'aperçois que je ne vous ai pas même parlé, tant l'absence nous affaiblit l'intelligence, des deux beaux et élégants coureurs de cette course à l'amour, Gustave et Robert. C'est l'amour blond et l'amour brun. Vous n'avez rien peint d'une touche à la fois plus virile et plus féminine. Quand vous les rencontrerez,—car ils vivent, et celui que vous avez tué, vous ne pouvez l'empêcher de vivre—faites-leur compliment de ma part. Tous deux méritent le prix. C'est pour cela qu'ils ne l'ont pas. Refuser le prix à qui le mérite, c'est assez l'usage là-haut; je soupçonne parfois le bon Dieu d'être un vieil académicien.«Chaque numéro dela Pressequi nous arrivait faisait émeute. Bataille à qui lirait le premier. Vous mettiez le trouble dans notre solitude. Mafemme réclamait son droit et prenait le journal, mais ellerelisait, ce qui faisait massacre. Elle vous envoie toutes ses admirations, ma fille tous ses souvenirs, Charles tous ses respects[185].»

«Je date du 13. C'est un vilain jour, Madame. Je suis tout triste. Mon fils Victor part demain, ma pauvre famille se déchire encore. Je me sens plein d'anxiété et de deuil, et je me tourne vers vous, comme on se tourne vers l'aube quand on est dans la nuit.

«Vous avez fait un sombre et charmant poème[184]; cette situation étrange, et pourtant moins dure qu'on ne croirait, d'un cœur tiré en sens contraire par deux amours, vous l'avez admirablement peinte. Il y a dans votre livre des mystères de charme, de tristesse et de grâce qui n'appartiennent qu'à vous parmi les femmes. Mmede Meuilles est une ravissante figure, Mmed'Arzac est un daguerréotype. Quant à l'enfant, c'est une création exquise. J'ai été un peu mère autrefois, et j'ai reconnu là des mots que la nature seule dit, mais que le génie seul recueille. Vous me demandez une critique, peut-être voudrais-je une autre façon d'amener lebaiser final. Le dénouement est profond et saisissant. Somme toute, c'est un chef-d'œuvre où il semble que vous ayez mêlé, comme Virgile raconte que cela se faisait par la foudre, trois rayons: votre style, votre beauté et votre cœur. Je vous écris tout cela à la hâte, mais si je vous croyais, ce serait bien pis, je raisonnerais et je déraisonnerais avec vous de ce charmant livre, des jours entiers.

«Quelque chose me dit que vous viendrez peut-être.Vous souhaiter l'exil, c'est peut-être affreux, mais que voulez-vous? cette horreur me sourit. J'espère. Ce qui est arrivé à Corinne peut bien arriver à Delphine.

«Mon fils vous dira quel beau pays c'est que Jersey. Cependant le voici qui s'assombrit, l'automne vient et l'ouragan, et l'équinoxe. Demain, grande marée. On nous dit que nous allons avoir pendant six mois la même pluie et le même brouillard. Pendant ce temps-là, vous aurez le même Bonaparte. C'est vous qu'il faut plaindre.

«VICTOR H.

«Je serre la main du grand publiciste.

«P.-S.—Je m'aperçois que je ne vous ai pas même parlé, tant l'absence nous affaiblit l'intelligence, des deux beaux et élégants coureurs de cette course à l'amour, Gustave et Robert. C'est l'amour blond et l'amour brun. Vous n'avez rien peint d'une touche à la fois plus virile et plus féminine. Quand vous les rencontrerez,—car ils vivent, et celui que vous avez tué, vous ne pouvez l'empêcher de vivre—faites-leur compliment de ma part. Tous deux méritent le prix. C'est pour cela qu'ils ne l'ont pas. Refuser le prix à qui le mérite, c'est assez l'usage là-haut; je soupçonne parfois le bon Dieu d'être un vieil académicien.

«Chaque numéro dela Pressequi nous arrivait faisait émeute. Bataille à qui lirait le premier. Vous mettiez le trouble dans notre solitude. Mafemme réclamait son droit et prenait le journal, mais ellerelisait, ce qui faisait massacre. Elle vous envoie toutes ses admirations, ma fille tous ses souvenirs, Charles tous ses respects[185].»

Delphine, après cette lettre, ne pouvait pas dire que Victor Hugo ne l'avait pas lue. Elle avait même gagné cela à son exil, car, autrefois, quand il était à Paris, il se sauvait d'une lecture par un compliment banal.

«Voilà deux ans d'exil faits, lui écrivait-il encore le 29 décembre 1853. Savez-vous, Madame, que je remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où il me trempa. Je souffre, je pleure en dedans, j'ai dans l'âme des cris profonds vers la patrie, mais, tout pesé, j'accepte et je rends grâces, je suis heureux d'avoir été choisi pour faire le stage de l'avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun votre œuvre; vous, vous désenflez le ballon des vanités, des sottises et des ridicules; lui, il sape la vieille forteresse des préjugés, des oppressions et des abus; j'admire vos coups d'épingle et ses coups de pioche. Continuez tous les deux, je vous suis des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu'on appelle l'exil, le rayonnement des étoiles la perce.«Tout à l'heure Pierre Leroux[186]était à un coinde ma cheminée de bois peint, et moi à l'autre coin, et le vicomte de Launay est venu s'asseoir entre ces deux démagogues[187]. Vrai, nous nous sommes mis à causer avec vous. En général, les proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un moment, grâce à vous, malgré la neige qui glace la terre, malgré la proscription qui assombrit nos âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace—et vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous en étions les sujets! Quel charmant livre que ce beau livre! Je l'ai lu autrefois feuilleton à feuilleton! Je le relis aujourd'hui page à page. J'y retrouve les anciens diamants et de nouvelles perles. Vous avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a sur les femmes une page admirable.—Vous dites: «Tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs et contre les vaincus!»—Moi, je dis: «Tout est sauvé! une femme est avec nous, et quelle femme! la vraie, vous.»«Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous avez la beauté et le cœur attendri, parce que vous comprenez, parce que vous souriez, parce que vous aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur âme et aux femmes où elles doivent mettre leur cœur.«J'ai compté les jours sur mes doigts avant d'écrire cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le jour de l'an, je serai bien attrapé. Savez-vous que vous avez ébloui Marine-Terrace! Vous nous avez expédié la cassette d'Aboul-Kasan, des trésors sous formes de livres, des bijoux sous forme de notes, des miracles sous forme de tables[188].«En ce moment nous laissons un peu reposer ce que j'appelle lascience nouvelle; nous avons chacun un travail vers lequel nous faisons force de voiles; nos plumes crient à qui mieux mieux sur le papier; nous sommes en classe, mais à la sortie quelle récréation, et comme nous allons nous en donner du A-B-C! Moi je n'ai nul fluide, vous savez? et je n'aboutis qu'à A B A X (table) et A B R A C A D A B R A (abracadabra), je mets cette magie blanche à vos pieds, blanche magicienne[189].»

«Voilà deux ans d'exil faits, lui écrivait-il encore le 29 décembre 1853. Savez-vous, Madame, que je remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où il me trempa. Je souffre, je pleure en dedans, j'ai dans l'âme des cris profonds vers la patrie, mais, tout pesé, j'accepte et je rends grâces, je suis heureux d'avoir été choisi pour faire le stage de l'avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun votre œuvre; vous, vous désenflez le ballon des vanités, des sottises et des ridicules; lui, il sape la vieille forteresse des préjugés, des oppressions et des abus; j'admire vos coups d'épingle et ses coups de pioche. Continuez tous les deux, je vous suis des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu'on appelle l'exil, le rayonnement des étoiles la perce.

«Tout à l'heure Pierre Leroux[186]était à un coinde ma cheminée de bois peint, et moi à l'autre coin, et le vicomte de Launay est venu s'asseoir entre ces deux démagogues[187]. Vrai, nous nous sommes mis à causer avec vous. En général, les proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un moment, grâce à vous, malgré la neige qui glace la terre, malgré la proscription qui assombrit nos âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace—et vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous en étions les sujets! Quel charmant livre que ce beau livre! Je l'ai lu autrefois feuilleton à feuilleton! Je le relis aujourd'hui page à page. J'y retrouve les anciens diamants et de nouvelles perles. Vous avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a sur les femmes une page admirable.—Vous dites: «Tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs et contre les vaincus!»—Moi, je dis: «Tout est sauvé! une femme est avec nous, et quelle femme! la vraie, vous.»

«Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous avez la beauté et le cœur attendri, parce que vous comprenez, parce que vous souriez, parce que vous aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur âme et aux femmes où elles doivent mettre leur cœur.

«J'ai compté les jours sur mes doigts avant d'écrire cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le jour de l'an, je serai bien attrapé. Savez-vous que vous avez ébloui Marine-Terrace! Vous nous avez expédié la cassette d'Aboul-Kasan, des trésors sous formes de livres, des bijoux sous forme de notes, des miracles sous forme de tables[188].

«En ce moment nous laissons un peu reposer ce que j'appelle lascience nouvelle; nous avons chacun un travail vers lequel nous faisons force de voiles; nos plumes crient à qui mieux mieux sur le papier; nous sommes en classe, mais à la sortie quelle récréation, et comme nous allons nous en donner du A-B-C! Moi je n'ai nul fluide, vous savez? et je n'aboutis qu'à A B A X (table) et A B R A C A D A B R A (abracadabra), je mets cette magie blanche à vos pieds, blanche magicienne[189].»

Je ne m'étonne pas que Victor Hugo, lisant lesLettres parisiennesdu vicomte de Launay, ait été frappé de ce que dit Mmede Girardin des femmes. La page où se trouvent les lignes qu'il a relevées vise précisément celui de tous ses anciens amis qui était devenu, on sait comment, son pire ennemi. J'ai nommé Sainte-Beuve. Et c'est à propos de sa réception à l'Académie que cette page cinglantefut écrite. On me saura gré de la reproduire ici tout entière:

«24 février 1845.—On se dispute, on se bat pour aller jeudi à l'Académie. La réunion sera des plus complètes, il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo; il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes leslettréesdu parti classique. Qui nous expliquera ce mystère? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultra-monarchiques etclassiquissimes, et de toutes les spirituelles femmes qui règnent dans ces salons? On répond à cela: il a abjuré. Belle raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément; leur devoir, d'assister les héroïsmes en détresse; il ne leur est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène, mais qu'elles refusent même un applaudissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh! le présage est funeste! ceci n'a l'air de rien, eh bien, c'est très grave; tout est perdu, tout est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœurdes hommes, éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté.»

Quand on a lu ces lignes, on s'explique fort bien que Sainte-Beuve se soit peu occupé de Mmede Girardin, et que, dans le seul article qu'il lui a consacré[190], il ait fait précéder son éloge de ces précautions oratoires:

«Et d'abord je tracerai un cercle au tour de mon sujet, et je dirai à ma pensée et à ma plume:Tu n'iras pas plus loin. A l'intérieur de ce cercle, de ce cadre indispensable dont il faut entourer toute figure de femme belle et spirituelle, n'entreront point du tout, ou du moins n'entreront qu'à peine et à mon corps défendant, les éclats, les ricochets de la politique, de la satire, les réminiscences de la polémique, toutes choses du voisinage et auxquelles, si on se laissait faire, un riche sujet pourrait bien nous convier. Je ne prendrai en Mmede Girardin que la femme, le poète de société et de théâtre, le moraliste du monde et des salons, Delphine, Corinneet le vicomte Charles de Launay, rien que cela. Vous voyez que je suis modeste, que j'élude hardiment les difficultés, et que je ne suis pas homme à me mettre de grosses affaires sur les bras.»

On ne pouvait pas être plus malicieux, tout en restant galant homme, et je suis sûr que Victor Hugo aura su gré à Sainte-Beuve de sa réserve généreuse.

Le 2 mai 1854, le grand poète écrivait à Delphine:

«Puisqu'il pleut, je pense à vous, et je me fais du soleil comme cela, à travers les froides larmes de l'averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines, j'évoque votre beau sourire, Madame, votre grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre conversation pleine d'un rayonnement d'Olympe, vous m'apparaissez déesse, vous me parlez femme, vous m'enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise humeur du mois de mai.«Ah! ça, ne me dites donc pas que vous m'écrivez des lettres de huit pages pour ne pas me les envoyer. A l'instant même, d'affamé que j'étais, je deviens goulu, et les quatre petites pages que j'ai dans la main, si exquises et si ravissantes qu'elles soient, ne me suffisent plus. Tel est l'exilé depuis Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion: écrivez-moi douze pages la prochaine fois.«Comment! vous me faites cette question: «Faut-il vous envoyer?» Est-ce que je suis de ceux à qui «la joie fait peur»? Je veux, oui,Madame, je veux mon exemplaire. C'est déjà bien assez de n'avoir pas eu ma loge[191]. Meurice me le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà dela Joie fait peurdeux choses: l'idée qui m'a charmé et le succès qui m'a ravi—retournez cette bête de phrase, je vous prie, car l'idée m'a fait encore plus de plaisir que le succès.«Donc, on a dit que j'étais à Paris, à l'Opéra en domino, et que probablement je m'étais mis un faux nez pour ressembler à M. Bonaparte. Vous avez eu raison de répondre: «Il serait venu chez moi!» Ajoutez-leur ceci: que je ne me mettrai pas derrière un masque le jour où je me mettrai derrière une barricade.—En attendant, dans la Baltique et dans la Mer Noire, l'Anglo-France jette un triste fulmi-coton.«Ce que vous me dites du livre en question m'enchante. Ce genre de succès est le bon; c'est une lettre de change tirée sur l'avenir. Vous rappelez-vous le temps où ces gros dindons d'hommes dits d'Etat (ce dindondomdêta fait harmonie imitative), où ces dindons se moquaient du poète et disaient: «A quoi cela sert-il?»—Cela sert d'abord à être exilé. Ensuite cela sert à lui mettre l'écriteau au cou quand par hasard ces dindons s'avisent de devenir vautours. Voilà à quoi cela sert. Quand la littérature empoigne la politique, voilà ce qui se passe. Nous serrons bien et nous serrons ferme.«Oh! que je voudrais avoir ici une de ces merveilleuses glaces allemandes dont vous me parlez, comme je sais bien quelle figure j'y ferais paraître! Je me redonnerais à toute heure la splendide et douce vision du 6 septembre 1853, ce jour où, entrant dans ma serre, je dis: Tiens! et où vous me dites: Oui!—Je relis le livreSolution d'Orient[192]. Entrez, je vous prie, chez le grand penseur d'à côté, et dites-lui de ma part que c'est un beau et profond livre. Je voudrais qu'il y eût au bout de vos doigts une tache de votre encre pour la baiser.«Quand vous verrez Th. Gautier et Cabarrus, dites-leur que je les aime.»

«Puisqu'il pleut, je pense à vous, et je me fais du soleil comme cela, à travers les froides larmes de l'averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines, j'évoque votre beau sourire, Madame, votre grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre conversation pleine d'un rayonnement d'Olympe, vous m'apparaissez déesse, vous me parlez femme, vous m'enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise humeur du mois de mai.

«Ah! ça, ne me dites donc pas que vous m'écrivez des lettres de huit pages pour ne pas me les envoyer. A l'instant même, d'affamé que j'étais, je deviens goulu, et les quatre petites pages que j'ai dans la main, si exquises et si ravissantes qu'elles soient, ne me suffisent plus. Tel est l'exilé depuis Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion: écrivez-moi douze pages la prochaine fois.

«Comment! vous me faites cette question: «Faut-il vous envoyer?» Est-ce que je suis de ceux à qui «la joie fait peur»? Je veux, oui,Madame, je veux mon exemplaire. C'est déjà bien assez de n'avoir pas eu ma loge[191]. Meurice me le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà dela Joie fait peurdeux choses: l'idée qui m'a charmé et le succès qui m'a ravi—retournez cette bête de phrase, je vous prie, car l'idée m'a fait encore plus de plaisir que le succès.

«Donc, on a dit que j'étais à Paris, à l'Opéra en domino, et que probablement je m'étais mis un faux nez pour ressembler à M. Bonaparte. Vous avez eu raison de répondre: «Il serait venu chez moi!» Ajoutez-leur ceci: que je ne me mettrai pas derrière un masque le jour où je me mettrai derrière une barricade.—En attendant, dans la Baltique et dans la Mer Noire, l'Anglo-France jette un triste fulmi-coton.

«Ce que vous me dites du livre en question m'enchante. Ce genre de succès est le bon; c'est une lettre de change tirée sur l'avenir. Vous rappelez-vous le temps où ces gros dindons d'hommes dits d'Etat (ce dindondomdêta fait harmonie imitative), où ces dindons se moquaient du poète et disaient: «A quoi cela sert-il?»—Cela sert d'abord à être exilé. Ensuite cela sert à lui mettre l'écriteau au cou quand par hasard ces dindons s'avisent de devenir vautours. Voilà à quoi cela sert. Quand la littérature empoigne la politique, voilà ce qui se passe. Nous serrons bien et nous serrons ferme.

«Oh! que je voudrais avoir ici une de ces merveilleuses glaces allemandes dont vous me parlez, comme je sais bien quelle figure j'y ferais paraître! Je me redonnerais à toute heure la splendide et douce vision du 6 septembre 1853, ce jour où, entrant dans ma serre, je dis: Tiens! et où vous me dites: Oui!—Je relis le livreSolution d'Orient[192]. Entrez, je vous prie, chez le grand penseur d'à côté, et dites-lui de ma part que c'est un beau et profond livre. Je voudrais qu'il y eût au bout de vos doigts une tache de votre encre pour la baiser.

«Quand vous verrez Th. Gautier et Cabarrus, dites-leur que je les aime.»

Cette lettre prouve que Mmede Girardin était allée à Jersey au mois de septembre 1853[193]. C'est laseule visite qu'elle ait faite à l'illustre exilé. Elle avait promis de revenir à la fin de l'été de 1854. Nous verrons tout à l'heure qu'elle se fit représenter par des fleurs—et des tables tournantes.

Marine-Terrace, 4 janvier 1855.«Cette année 1855, lui écrivait Hugo, a eu pour nous un point du jour; c'est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons, comme l'aube, et, comme l'aube avec quelques larmes. En la lisant il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l'espérance. Tout Marine-Terrasse a été éclairé un moment comme par un éclair de joie...«Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l'aujourd'hui. Le lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C'est là l'idéal. Y atteindra-t-on? Ce que Dieu fait est bien fait; mais quand il travaille à travers l'homme, l'outil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l'ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement, dans l'exil, dans la proscription, dans l'épreuve. Il faut bien qu'il y ait un peu de soleil dans l'adversité, puisque c'est elle qui fait lever la moisson et qui fait croître l'épi dans la tête de l'homme.«Je ne suis donc pas pressé, je suis triste; je souffre d'attendre, mais j'attends et je trouve que l'attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c'est l'énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l'enlève avant l'heure. Du reste vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que 1812; Balaklava s'appelle Bérézina: le petit N tombera comme le grand dans la Russie. Seulement la Restauration se nommera Révolution. Vous, votre nom est Mmede Staël en même temps que Mmede Girardin, vous n'êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d'astre, vous couvrez de rayonnements le cloaque.«Vous avez tous les succès qui vous plaisent;hier chez Molière aujourd'hui chez M. Scribe[194]. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d'auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce Carpentras de l'Océan.—Car vous nous le promettez un peu; n'oubliez pas ce détail, je vous en prie.—En vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l'une portant l'autre, et ont fort ébloui les Anglais chez lesquels la Crimée n'a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur.«Du reste, la foi à une chute prochaine de M. B. est dans l'air; on me l'écrit de toutes parts. Charles disait tout à l'heure en fumant son cigare:1855 sera une année œuvrée.«J'ai causé hier de vous avec Leflô, qui vous admire et vous adore: contagion de Marine-Terrasse. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut à Paris l'ouverture de ses lettres, et dernièrement le préfet de police en aurait envoyé une au ministre de la guerre qui l'aurait montrée à NUMÉRO III, lequel aurait lu, puis dit:Allons, Victor Hugo a fait de ce Leflô un rouge.«Leflô m'a redit le mot; je l'ai félicité.«D'ici à deux mois, vous aurezles Contemplations. Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous trouverez sous cette enveloppe le speach dont vous me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m'a valu une menace en plein parlement à laquelle j'ai riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à la menace[195].«Les Tables vous disent, en effet, des choses surprenantes. Que je voudrais donc causer avec vous, et vous baiser les mains, les pieds ou les ailes! Paul Meurice vous a-t-il dit que tout un système quasi-cosmogonique, par moi couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par les tables avec des élargissements magnifiques? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l'exil,—et nous pensons à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte.«Les Tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc dansles Contemplationsrien qui vienne des Tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'aidemandé permission(je souligne) et que j'indiquerai par une note[196].»

Marine-Terrace, 4 janvier 1855.

«Cette année 1855, lui écrivait Hugo, a eu pour nous un point du jour; c'est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons, comme l'aube, et, comme l'aube avec quelques larmes. En la lisant il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l'espérance. Tout Marine-Terrasse a été éclairé un moment comme par un éclair de joie...

«Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l'aujourd'hui. Le lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C'est là l'idéal. Y atteindra-t-on? Ce que Dieu fait est bien fait; mais quand il travaille à travers l'homme, l'outil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l'ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement, dans l'exil, dans la proscription, dans l'épreuve. Il faut bien qu'il y ait un peu de soleil dans l'adversité, puisque c'est elle qui fait lever la moisson et qui fait croître l'épi dans la tête de l'homme.

«Je ne suis donc pas pressé, je suis triste; je souffre d'attendre, mais j'attends et je trouve que l'attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c'est l'énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l'enlève avant l'heure. Du reste vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que 1812; Balaklava s'appelle Bérézina: le petit N tombera comme le grand dans la Russie. Seulement la Restauration se nommera Révolution. Vous, votre nom est Mmede Staël en même temps que Mmede Girardin, vous n'êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d'astre, vous couvrez de rayonnements le cloaque.

«Vous avez tous les succès qui vous plaisent;hier chez Molière aujourd'hui chez M. Scribe[194]. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d'auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce Carpentras de l'Océan.—Car vous nous le promettez un peu; n'oubliez pas ce détail, je vous en prie.—En vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l'une portant l'autre, et ont fort ébloui les Anglais chez lesquels la Crimée n'a pas encore tué le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur.

«Du reste, la foi à une chute prochaine de M. B. est dans l'air; on me l'écrit de toutes parts. Charles disait tout à l'heure en fumant son cigare:1855 sera une année œuvrée.

«J'ai causé hier de vous avec Leflô, qui vous admire et vous adore: contagion de Marine-Terrasse. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut à Paris l'ouverture de ses lettres, et dernièrement le préfet de police en aurait envoyé une au ministre de la guerre qui l'aurait montrée à NUMÉRO III, lequel aurait lu, puis dit:Allons, Victor Hugo a fait de ce Leflô un rouge.

«Leflô m'a redit le mot; je l'ai félicité.«D'ici à deux mois, vous aurezles Contemplations. Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous trouverez sous cette enveloppe le speach dont vous me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m'a valu une menace en plein parlement à laquelle j'ai riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à la menace[195].

«Les Tables vous disent, en effet, des choses surprenantes. Que je voudrais donc causer avec vous, et vous baiser les mains, les pieds ou les ailes! Paul Meurice vous a-t-il dit que tout un système quasi-cosmogonique, par moi couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par les tables avec des élargissements magnifiques? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l'exil,—et nous pensons à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte.

«Les Tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc dansles Contemplationsrien qui vienne des Tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'aidemandé permission(je souligne) et que j'indiquerai par une note[196].»

Hélas! l'homme propose et c'est trop souvent la mort qui dispose.Les Contemplations, qui devaient paraître au printemps de 1855, ne parurent qu'en 1856, quand Mmede Girardin n'était plus dece monde. C'est pour cela, sans doute, que Victor Hugo supprima la note et les détails relatifs aux tables tournantes de son illustre amie[197]. Mais il mit à la place quelque chose qui vaut infiniment mieux pour sa mémoire. Ouvrez le premier volume de cesContemplations, vous y trouverez les vers suivants sous les initiales D. G. D. G. (Delphine Gay de Girardin), qui la désignent au lecteur averti:

Jadis je vous disais: Vivez, régnez, Madame!Le salon vous attend, le succès vous réclame!Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!Soyez illustre et belle! Aimez! riez! chantez!Vous avez la splendeur des astres et des roses!Votre regard charmant, où je lis tant de choses,Commente vos discours légers et gracieux.Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,Qu'ils versent une perle et non pas une larme.Même quand vous rêvez, vous souriez encor.Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,Morte et transfigurée, et je vous dis:—Poète!Viens me chercher! Archange, être mystérieux,Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,La grande énigme humaine et le secret du monde!Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa!Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;Car ta lyre invisible a de sublimes chants!Car mon sombre Océan, où l'esquif s'aventure,T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,La nature éternelle, et les champs et les boisParlent à ta grande âme avec leur grande voix.

Jadis je vous disais: Vivez, régnez, Madame!Le salon vous attend, le succès vous réclame!Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!Soyez illustre et belle! Aimez! riez! chantez!Vous avez la splendeur des astres et des roses!Votre regard charmant, où je lis tant de choses,Commente vos discours légers et gracieux.Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.

Jadis je vous disais: Vivez, régnez, Madame!

Le salon vous attend, le succès vous réclame!

Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!

Soyez illustre et belle! Aimez! riez! chantez!

Vous avez la splendeur des astres et des roses!

Votre regard charmant, où je lis tant de choses,

Commente vos discours légers et gracieux.

Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.

Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,Qu'ils versent une perle et non pas une larme.Même quand vous rêvez, vous souriez encor.Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,Morte et transfigurée, et je vous dis:—Poète!Viens me chercher! Archange, être mystérieux,Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,La grande énigme humaine et le secret du monde!Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa!Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;Car ta lyre invisible a de sublimes chants!Car mon sombre Océan, où l'esquif s'aventure,T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,La nature éternelle, et les champs et les boisParlent à ta grande âme avec leur grande voix.

Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,

Qu'ils versent une perle et non pas une larme.

Même quand vous rêvez, vous souriez encor.

Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!

Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,

Morte et transfigurée, et je vous dis:—Poète!

Viens me chercher! Archange, être mystérieux,

Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!

Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,

La grande énigme humaine et le secret du monde!

Confirme en mon esprit Descarte ou Spinosa!

Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,

Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,

Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!

Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;

Car ta lyre invisible a de sublimes chants!

Car mon sombre Océan, où l'esquif s'aventure,

T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,

La nature éternelle, et les champs et les bois

Parlent à ta grande âme avec leur grande voix.

Heureux ceux dont la mort peut inspirer de tels accents! Ces vers auraient donné l'immortalité à Delphine, si elle ne l'avait déjà possédée de par quelques œuvres de son propre fonds, commeNapoline,la Joie fait peur, etle Chapeau d'un horloger.


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