III

III

Un an après, Rachel abandonnait la Comédie-Française, à la suite de ses démêlés avec le ministre de l'Intérieur, dont relevait ce théâtre, et elle expliquait sa détermination dans la lettre suivante, qu'elle adressait à son amie:

«Paris, le 14 octobre 1849.«Madame,«Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais voulu passer en revue tous les rôles de mon répertoire. J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma dette de reconnaissance envers les auteurs à qui j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais demandé, entre autres reprises, celle deCléopâtre. L'indisposition de M. Beauvallet ne m'a pas permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame, dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez, afin que nulle interprétation fâcheuse ne vienne tenter de m'enlever une part de cette bienveillance que vous m'avez toujours témoignée et dont je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement prévenir toutes les suppositions malveillantes auxquelles le bruit de ma démission donne lieu!Que ne m'est-il permis surtout de parler au public comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite! Je me sentirais forte alors, car ce public, qui m'a prise par la main à mon début, qui m'a faite ce que je suis, ce public à qui je dois tout, se convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses encouragements, son estime, et il me couvrirait encore de sa toute-puissante protection dès que devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont je suis l'objet.«On a dit d'abord que l'envoi de ma démission était le résultat d'un caprice, puisque cette démission n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française des concessions d'argent. En d'autres termes, on m'a accusée de demander à mes camarades la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement brillantes, qui m'ont été faites par certains aspirants à la direction du Théâtre-Français, que, loin de demander une augmentation de traitement, j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette nouvelle organisation, les rênes de l'administration étaient confiées à des mains intelligentes et habiles. Est-ce là exploiter ma position? Je le demande. Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité de mes paroles en cette occasion, lorsque, après la révolution de Février, le lendemain même de l'installation d'un directeur[246]que l'unanimitéde nos suffrages avait désigné au choix du ministre, j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement et d'abandonner, s'il en était besoin, pour assurer le service des pensions, dix mille francs sur mes appointements et mon congé tout entier de 1849? C'est que mes intérêts sont intimement liés à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe autant que mes propres succès.«Voilà pourquoi, dès que le choix du ministre se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre toutes nos sympathies, je me fis un devoir, un bonheur, de contribuer autant qu'il était en moi au succès de la nouvelle administration. Les circonstances étaient difficiles, les salles de spectacle désertes; il fallait des efforts surhumains pour arracher le public aux préoccupations politiques; je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous en souvenez? Après Camille, après Hermione, après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de mes efforts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent la force qui m'eût manqué sans eux. Je partis pour mon congé, heureuse des résultats obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance que me donnèrent mes camarades.«J'étais loin de prévoir alors, au mois de juin, que le zèle dont je venais de faire preuve serait trouvé étrange, excessif, trois mois plus tard, etqu'on s'en ferait une arme contre moi. C'est cependant ce qui arriva. Dès la fin de ce mois, le ministre de l'Intérieur[247]crut devoir adresser au commissaire du gouvernement des observations d'une nature telle que celui-ci le pria d'accepter sa démission. De ces observations, il ressortait que les intérêts de la Comédie étaient sacrifiés aux miens, et que j'exerçais au Théâtre-Français une influence funeste.«Je défie qui que ce soit de citer une preuve, un fait, quelque minime qu'il soit, à l'appui de la première allégation. Quant à la seconde, je n'y réponds pas, autant par considération pour l'homme que nous avions l'honneur d'avoir à notre tête que par respect pour moi-même.«Ainsi mon dévouement aux intérêts de la Comédie était devenu une cause de disgrâce pour celui qui la dirigeait. J'aurais pu me contenter de le déplorer en silence, si sa révocation subite[248]n'était venue me révéler toute l'étendue du mal que lui avait fait mon zèle. En présence d'un fait aussi grave et dont j'étais involontairement cause, je ne crus pas pouvoir rester plus longtemps au Théâtre-Français.«Voilà le motif de ma démission.«Est-ce le résultat d'un caprice? Prononcez. Cependant un nouveau ministre[249]arrivait aupouvoir. Je m'empressai de lui soumettre la cause de ma détermination, m'en reposant avec confiance sur ses lumières et son intégrité bien connue du soin de rendre justice à qui de droit et de donner à la Comédie-Française une institution définitive.«Les circonstances n'ont pas permis encore sans doute de faire cesser le provisoire qui nous régit. La Comédie reste placée sous le régime social, et aucune solution n'a eu lieu.«On a souvent calomnié les sociétaires du Théâtre-Français en leur supposant le désir de se gouverner eux-mêmes. Non, depuis longtemps les inconvénients et les vices d'un pareil mode d'administration leur sont connus. Chacun sait qu'il n'est plus possible. Comme mes camarades, je n'ai pas cessé de souhaiter ardemment une organisation qui, en concentrant le pouvoir dans les mains d'un directeur, donnât à l'administration l'unité de vue qui lui manque et garantît à chaque comédien la liberté d'esprit, le repos dont il a si grand besoin dans l'exercice de son art.«Cette nouvelle organisation, si impatiemment désirée, m'eût peut-être affranchie de toute crainte pour le présent et donné confiance dans l'avenir: je l'ai attendue un an. Me voici arrivée au terme fixé par ma démission même. Je me retire. Ce n'est pas sans une profonde douleur, Madame, que je quitte cette scène qui me rappelle tant d'heureux souvenirs. On a dit que je m'empresserais d'aller chercher des succès loin de France. On s'esttrompé, Madame. Où donc trouverais-je un public comme celui que je quitte? Non, je ne suis pas ingrate envers lui, croyez-le bien. Non, le souvenir de son indulgence pour moi, de sa bienveillance, de sa bonté ne s'effacera pas si facilement et si vite de ma mémoire. Non, je lui prouverai, en restant à Paris, en attendant encore, tout le prix que j'attache à son suffrage, toute la peine que j'aurais à me séparer de lui.«Permettez-moi, Madame, de résumer en deux mots cette lettre beaucoup trop longue. Ma démission a été le résultat d'un sentiment honorable. Je n'ai voulu ni ne veux d'augmentation de traitement. Je n'ai souhaité et ne souhaite encore qu'une seule chose, la prospérité de la Comédie-Française. Je ne la crois possible que sous le régime d'une direction omnipotente.«Maintenant, je n'ajouterai plus qu'un mot: j'ai besoin d'applaudissements pour vivre, j'ai donné hier ma dernière représentation de la rue Richelieu. Je compte certainement faire quelques bonnes créations sur le charmant petit théâtre que vous vous proposez de faire bâtir dans votre jardin[250]. Vous m'avez fait entrevoir ce dédommagement à ma retraite de la Comédie-Française. Je saisirai chaque occasion pour vous rappeler le désir bien vif que j'aurais de jouer chez vous. Millepardons, Madame, et mille reconnaissances de m'avoir lue jusqu'au bout.»

«Paris, le 14 octobre 1849.

«Madame,

«Avant de quitter la Comédie-Française, j'aurais voulu passer en revue tous les rôles de mon répertoire. J'aurais été heureuse d'acquitter ainsi ma dette de reconnaissance envers les auteurs à qui j'ai dû mes succès. Le temps m'a manqué pour exécuter mon projet. Forcée de faire un choix, j'avais demandé, entre autres reprises, celle deCléopâtre. L'indisposition de M. Beauvallet ne m'a pas permis de jouer la pièce. Vous le voyez, Madame, dans cette circonstance encore j'ai été malheureuse et non pas ingrate. Je tiens à ce que vous le sachiez, afin que nulle interprétation fâcheuse ne vienne tenter de m'enlever une part de cette bienveillance que vous m'avez toujours témoignée et dont je suis fière. Que ne puis-je aussi facilement prévenir toutes les suppositions malveillantes auxquelles le bruit de ma démission donne lieu!Que ne m'est-il permis surtout de parler au public comme je vous parle et de le faire juge de ma conduite! Je me sentirais forte alors, car ce public, qui m'a prise par la main à mon début, qui m'a faite ce que je suis, ce public à qui je dois tout, se convaincrait que je n'ai pas cessé de mériter ses encouragements, son estime, et il me couvrirait encore de sa toute-puissante protection dès que devant lui j'aurais fait justice des calomnies dont je suis l'objet.

«On a dit d'abord que l'envoi de ma démission était le résultat d'un caprice, puisque cette démission n'avait pour objet que d'arracher à la Comédie-Française des concessions d'argent. En d'autres termes, on m'a accusée de demander à mes camarades la bourse ou la vie. Un mot tout de suite sur cette honteuse supposition, afin qu'il n'en reste rien. J'ai répondu à des propositions extrêmement brillantes, qui m'ont été faites par certains aspirants à la direction du Théâtre-Français, que, loin de demander une augmentation de traitement, j'irais jusqu'à faire des sacrifices, si, dans cette nouvelle organisation, les rênes de l'administration étaient confiées à des mains intelligentes et habiles. Est-ce là exploiter ma position? Je le demande. Et qui pourrait révoquer en doute la sincérité de mes paroles en cette occasion, lorsque, après la révolution de Février, le lendemain même de l'installation d'un directeur[246]que l'unanimitéde nos suffrages avait désigné au choix du ministre, j'ai offert de donner l'exemple du désintéressement et d'abandonner, s'il en était besoin, pour assurer le service des pensions, dix mille francs sur mes appointements et mon congé tout entier de 1849? C'est que mes intérêts sont intimement liés à ceux de la Comédie et que sa prospérité m'importe autant que mes propres succès.

«Voilà pourquoi, dès que le choix du ministre se fut arrêté sur l'homme qui avait à juste titre toutes nos sympathies, je me fis un devoir, un bonheur, de contribuer autant qu'il était en moi au succès de la nouvelle administration. Les circonstances étaient difficiles, les salles de spectacle désertes; il fallait des efforts surhumains pour arracher le public aux préoccupations politiques; je jouai trois fois, quatre fois par semaine... Je chantai pour la Comédie. Oui, Madame, vous vous en souvenez? Après Camille, après Hermione, après Phèdre, je chantai, et le public, témoin de mes efforts, ne se méprit pas sur mes intentions. Il m'en tint compte. Les applaudissements me donnèrent la force qui m'eût manqué sans eux. Je partis pour mon congé, heureuse des résultats obtenus, puisque la Comédie avait pu faire face à toutes ses dépenses, fière des témoignages de reconnaissance que me donnèrent mes camarades.

«J'étais loin de prévoir alors, au mois de juin, que le zèle dont je venais de faire preuve serait trouvé étrange, excessif, trois mois plus tard, etqu'on s'en ferait une arme contre moi. C'est cependant ce qui arriva. Dès la fin de ce mois, le ministre de l'Intérieur[247]crut devoir adresser au commissaire du gouvernement des observations d'une nature telle que celui-ci le pria d'accepter sa démission. De ces observations, il ressortait que les intérêts de la Comédie étaient sacrifiés aux miens, et que j'exerçais au Théâtre-Français une influence funeste.

«Je défie qui que ce soit de citer une preuve, un fait, quelque minime qu'il soit, à l'appui de la première allégation. Quant à la seconde, je n'y réponds pas, autant par considération pour l'homme que nous avions l'honneur d'avoir à notre tête que par respect pour moi-même.

«Ainsi mon dévouement aux intérêts de la Comédie était devenu une cause de disgrâce pour celui qui la dirigeait. J'aurais pu me contenter de le déplorer en silence, si sa révocation subite[248]n'était venue me révéler toute l'étendue du mal que lui avait fait mon zèle. En présence d'un fait aussi grave et dont j'étais involontairement cause, je ne crus pas pouvoir rester plus longtemps au Théâtre-Français.

«Voilà le motif de ma démission.

«Est-ce le résultat d'un caprice? Prononcez. Cependant un nouveau ministre[249]arrivait aupouvoir. Je m'empressai de lui soumettre la cause de ma détermination, m'en reposant avec confiance sur ses lumières et son intégrité bien connue du soin de rendre justice à qui de droit et de donner à la Comédie-Française une institution définitive.

«Les circonstances n'ont pas permis encore sans doute de faire cesser le provisoire qui nous régit. La Comédie reste placée sous le régime social, et aucune solution n'a eu lieu.

«On a souvent calomnié les sociétaires du Théâtre-Français en leur supposant le désir de se gouverner eux-mêmes. Non, depuis longtemps les inconvénients et les vices d'un pareil mode d'administration leur sont connus. Chacun sait qu'il n'est plus possible. Comme mes camarades, je n'ai pas cessé de souhaiter ardemment une organisation qui, en concentrant le pouvoir dans les mains d'un directeur, donnât à l'administration l'unité de vue qui lui manque et garantît à chaque comédien la liberté d'esprit, le repos dont il a si grand besoin dans l'exercice de son art.

«Cette nouvelle organisation, si impatiemment désirée, m'eût peut-être affranchie de toute crainte pour le présent et donné confiance dans l'avenir: je l'ai attendue un an. Me voici arrivée au terme fixé par ma démission même. Je me retire. Ce n'est pas sans une profonde douleur, Madame, que je quitte cette scène qui me rappelle tant d'heureux souvenirs. On a dit que je m'empresserais d'aller chercher des succès loin de France. On s'esttrompé, Madame. Où donc trouverais-je un public comme celui que je quitte? Non, je ne suis pas ingrate envers lui, croyez-le bien. Non, le souvenir de son indulgence pour moi, de sa bienveillance, de sa bonté ne s'effacera pas si facilement et si vite de ma mémoire. Non, je lui prouverai, en restant à Paris, en attendant encore, tout le prix que j'attache à son suffrage, toute la peine que j'aurais à me séparer de lui.

«Permettez-moi, Madame, de résumer en deux mots cette lettre beaucoup trop longue. Ma démission a été le résultat d'un sentiment honorable. Je n'ai voulu ni ne veux d'augmentation de traitement. Je n'ai souhaité et ne souhaite encore qu'une seule chose, la prospérité de la Comédie-Française. Je ne la crois possible que sous le régime d'une direction omnipotente.

«Maintenant, je n'ajouterai plus qu'un mot: j'ai besoin d'applaudissements pour vivre, j'ai donné hier ma dernière représentation de la rue Richelieu. Je compte certainement faire quelques bonnes créations sur le charmant petit théâtre que vous vous proposez de faire bâtir dans votre jardin[250]. Vous m'avez fait entrevoir ce dédommagement à ma retraite de la Comédie-Française. Je saisirai chaque occasion pour vous rappeler le désir bien vif que j'aurais de jouer chez vous. Millepardons, Madame, et mille reconnaissances de m'avoir lue jusqu'au bout.»

On ne m'ôtera pas de l'idée que ce long mémoire, j'allais dire ce mémorandum, était destiné, dans la pensée de Rachel, à passer par-dessus la tête de Mmede Girardin, et qu'un homme de loi,—Crémieux, par exemple,—y avait collaboré[251].En d'autres termes, je suis convaincu que cette lettre digne d'un diplomate était faite pour la publicité—et ma surprise a été grande de ne pas la trouver dans les colonnes dela Presse. Après cela, qui sait? peut-être que Rachel, une fois sa lettre partie, en eut quelque regret; peut-être que Mmede Girardin fut d'avis de la passer sous silence afin de donner à Rachel le temps de réfléchir et de se reprendre. Ce qu'il y a de sûr, c'est que «Cléopâtre» retira, quelques jours après, sa démission, dans les circonstances que je vais dire.

Le 29 octobre 1849, elle écrivait à Mmede Girardin:

«Madame, vous qui m'avez vue verser un torrent de larmes au récit des petites misères de nos coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale, si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis quatre jours, la fièvre me gagnait, et Paris allait me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller abriter mon imagination déjà quelque peu en délire à la campagne verte encore et dorée parfois d'un soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin d'éloigner de mon cœur et de ma tête ces colonnes plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois que romains si salement reproduits sur la triste toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillanteet riche des amours d'Antoine et de Xipharès.«Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage la vieille, trop vieille Comédie-Française. Le directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il pas bien de le nommer? M. Merle est digne en tous points de cet insigne honneur. Avec lui, je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers que je me débats en vain comme un pauvre exilé, et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré, je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers ma vie, si, en l'abandonnant, il m'applaudissait une fois de plus.«Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante pour moi, plus encore dans ces derniers jours, que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il soit notre directeur. Je travaille en ce moment pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je repasse mon répertoire et j'apprendsMarion Delorme,Desdemona(de Vigny) etMademoiselle de Belle-Isle. Ma sœur, qui a l'honneur de vous porter cette lettre, attendra un petit mot de réponse, si vous en aviez une à faire à ma demande.«Agréez, Madame, l'assurance de ma gratitude et de mon entier dévouement[252].»

«Madame, vous qui m'avez vue verser un torrent de larmes au récit des petites misères de nos coulisses, vous comprendrez ma fuite de la capitale, si vous n'en approuvez pas la résolution. Depuis quatre jours, la fièvre me gagnait, et Paris allait me rendre folle, lorsque je me déterminai à aller abriter mon imagination déjà quelque peu en délire à la campagne verte encore et dorée parfois d'un soleil tiède. Me voilà donc partie et installée dans une modeste petite chambre d'auberge. Mais, loin d'éloigner de mon cœur et de ma tête ces colonnes plus ou moins antiques, ces portiques plus chinois que romains si salement reproduits sur la triste toile de nos coulisses, j'y pense sans cesse et je demande en vain à mes chanteurs d'Ionie de calmer l'impatience que j'ai de rentrer brillanteet riche des amours d'Antoine et de Xipharès.

«Mais, ô bonheur! une étoile me parle. Elle m'annonce un directeur dirigeant seul et sans partage la vieille, trop vieille Comédie-Française. Le directeur serait M. Merle, connu pour ses vertus et son esprit. Dans un temps de fraternité, ne serait-il pas bien de le nommer? M. Merle est digne en tous points de cet insigne honneur. Avec lui, je rentrerais au théâtre d'autant plus volontiers que je me débats en vain comme un pauvre exilé, et que, tout bien vu, tout parfaitement considéré, je ne puis vivre plus longtemps sans ce public qui m'enivrait et pour lequel je donnerais volontiers ma vie, si, en l'abandonnant, il m'applaudissait une fois de plus.

«Madame, vous avez été si bonne, si bienveillante pour moi, plus encore dans ces derniers jours, que j'ose vous demander votre bonne grâce, votre crédit d'une heure. Parlez pour M. Merle, faites qu'il soit notre directeur. Je travaille en ce moment pour lui fournir un hiver brillant et fructueux. Je repasse mon répertoire et j'apprendsMarion Delorme,Desdemona(de Vigny) etMademoiselle de Belle-Isle. Ma sœur, qui a l'honneur de vous porter cette lettre, attendra un petit mot de réponse, si vous en aviez une à faire à ma demande.

«Agréez, Madame, l'assurance de ma gratitude et de mon entier dévouement[252].»

Nous n'avons pas la réponse de Mmede Girardin, mais c'est tout comme. Elle ne put qu'applaudir à la résolution prise par Rachel,—sans la subordonner au choix de Merle, qui ne fut pas nommé directeur de la Comédie. Quels que fussent «ses vertus et son esprit», Merle avait le tort d'être associé à cette pauvre et grande Dorval. Le ministre trouva probablement qu'il avait assez de diriger les affaires embrouillées de sa femmein partibus; en tout cas, il lui préféra un homme qui était pour le moins aussi compétent que lui en matière de théâtre: Arsène Houssaye. Et, loin d'avoir à s'en plaindre, Rachel n'eut qu'à se louer de cette nomination[253], Arsène Houssaye ayant toujours été pour elle plein d'une déférence amoureuse.

Après avoir fait sa rentrée dansCléopâtre, Rachel parut au mois de mai 1850 dans le rôle de la Tisbé d'Angelo. Elle écrivait, à ce propos, à Mmede Girardin:

«Chère Madame,«Je vous offrelundi: mardi, j'espère me montrer, non sous les traits, mais bien sous les costumes de Cléopâtre; mercredi et jeudi, grandes répétition d'Angelo; il n'y a plus à choisir, car vendredisera la veille de mon grand début dansle très haut drame.«Vous m'avez qualifiée de page, donc je me jette à vos pieds[254]...»

«Chère Madame,

«Je vous offrelundi: mardi, j'espère me montrer, non sous les traits, mais bien sous les costumes de Cléopâtre; mercredi et jeudi, grandes répétition d'Angelo; il n'y a plus à choisir, car vendredisera la veille de mon grand début dansle très haut drame.

«Vous m'avez qualifiée de page, donc je me jette à vos pieds[254]...»

Cette lettre est marquée de son chiffre R, entouré de sa fièvre devise:Tout ou Rien.

Le succès de Rachel dans la pièce de Victor Hugo, où elle tenait le rôle créé par MlleMars, lui suggéra l'idée de jouer le plus souvent, désormais, dans «le haut drame» en prose, ces sortes d'ouvrages n'exigeant pas la même somme d'efforts continus que les tragédies de Corneille et de Racine. Elle était, à ce moment, très fatiguée et sentait le besoin de ménager ses forces. Mais elle voulait avant tout jouer des rôles écrits pour elle. C'est alors qu'elle incita Mmede Girardin à écrire la comédie qui a pour titreLady Tartuffe.

Représentée pour la première fois, au Théâtre-Français, le 10 février 1853, cette comédie alla aux nues, grâce à Rachel et aussi à ses camarades, qui tous se montrèrent dignes d'elle. Rachel jouait le rôle de Virginie de Blossac; MmeAllan, celui de la comtesse de Clairmont; Emilie Dubois, celui de Jeanne; Samson faisait le maréchal d'Estigny; Régnier, le baron de Tourbières; Maubant, le jardinier Léonard... A la vérité, quelques critiques, et non des moindres, reprochèrent à Mmede Girardin d'avoir fait un monstre de Lady Tartuffe.Comment, disaient-ils, une femme si prude, si fausse et si perfide est-elle capable d'aimer? A quoi Mmede Girardin répondait: «C'est un bouquet que j'ai fait des noirceurs de cinq ou six femmes de ma connaissance!» Et ce bouquet s'épanouissait à merveille dans le jeu de Rachel,—qui, pour plaire à son amie, ne signait plus que «Lady Rachel» ou «Lady Tartuffe». Elle fit plus; comme, en 1853, elle devait aller passer l'été en Angleterre, elle emporta la comédie de Mmede Girardin dans ses bagages et la joua à Londres avec le même succès qu'à Paris. Le 16 juin 1853, elle écrivait à l'auteur:

«Je veux vous annoncer avant tout le monde les grands succès deLady Tartuffeà Londres. Hier était la première représentation. Bien avant l'heure du spectacle, une queue formidable se formait autour du petit théâtre Saint-James, chose qui n'arrive jamais en Angleterre. Puis enfin le renvoi des musiciens pour augmenter le nombre des stalles, qui, malgré le prix de vingt-cinq francs, étaient demandées avec rage... La soirée a été des plus brillantes, des plus chaudes: je me croyais sur un théâtre à Paris, devant un publicpayant. Les Anglais ont saisi les plus petites nuances du caractère de Mmede Blossac, et Régnier les a fait rire aux éclats! Songez que ce sont des Anglais qui ont ri! Voilà dix ans que je viens à Londres, je n'ai jamais assisté à pareil phénomène. Je suis heureuse de vous apprendre cela, et deux fois heureuse277s'il vous a plu d'apprendre votre nouveau triomphe par votre bien dévouée.«RACHEL.«Mes tendresses à M. de Girardin[255].»

«Je veux vous annoncer avant tout le monde les grands succès deLady Tartuffeà Londres. Hier était la première représentation. Bien avant l'heure du spectacle, une queue formidable se formait autour du petit théâtre Saint-James, chose qui n'arrive jamais en Angleterre. Puis enfin le renvoi des musiciens pour augmenter le nombre des stalles, qui, malgré le prix de vingt-cinq francs, étaient demandées avec rage... La soirée a été des plus brillantes, des plus chaudes: je me croyais sur un théâtre à Paris, devant un publicpayant. Les Anglais ont saisi les plus petites nuances du caractère de Mmede Blossac, et Régnier les a fait rire aux éclats! Songez que ce sont des Anglais qui ont ri! Voilà dix ans que je viens à Londres, je n'ai jamais assisté à pareil phénomène. Je suis heureuse de vous apprendre cela, et deux fois heureuse277s'il vous a plu d'apprendre votre nouveau triomphe par votre bien dévouée.

«RACHEL.

«Mes tendresses à M. de Girardin[255].»

Lettre de Rachel

Lettre de Rachel

Le bruit fait autour des représentations de Rachel à Londres fut tel qu'il arriva jusqu'aux oreilles de Victor Hugo qui habitait alors à Marine-Terrace, dans l'île de Jersey. Nous avons vu ce qu'il écrivait à Mmede Girardin à propos des représentations à Londres deLady Tartuffe. Elle lui avait fait espérer la visite de Rachel. Il lui répondit qu'il ne l'attendait pas, pour cette excellente raison que, lorsqu'il était à Bruxelles, elle n'avait que la place à traverser pour trouver sa porte et qu'elle s'en était bien gardée. «Exilé, pestiféré!» disait-il[256].

En effet, Rachel n'alla pas voir l'auteur d'Angelo. Peut-être n'est-ce pas l'envie qui lui manqua. Elle admirait grandement le génie de Victor Hugo; mais, avant ce voyage de Londres, l'Empereur lui avait accordé un congé d'hiver pour lui permettre d'aller jouer six mois en Russie,—ce qui lui valait la jolie somme de 400.000 francs:—pouvait-elle décemment, après cela, faire visite à l'auteur deNapoléon le Petit[257]? Victor Hugo lui-même aurait été d'un avis contraire:—«Exilé, pestiféré!»

Quelques mois après, le 18 novembre 1853, elle écrivait à Ponsard:

«... Je ne veux pas me plaindre: la Russie me paye assez bien, si bien que je compte fort et sérieusement quitter le Théâtre-Français le 1erdécembre 1854. Tu sais que telles étaient depuis longtemps mes idées, j'ai donc envoyé ma démission à la Comédie! Le 1erjuin, je serai à Paris pour jouer pendant six mois. J'aurai fait exactement ce que le décret de Moscou exige avant qu'un sociétaire puisse quitter la scène française, et aussi pour ne pas laisser à mes camarades ma petite maison de la rue Trudon, qu'ils ont en ce moment comme garantie de mon retour; puis je quitterai la rue Richelieu. J'y regretterai mon public, mais vraiment pas la composition de la grande boutique dégénérée[258].»

Ce dernier mot n'était pas très flatteur pour les camarades, mais, comme tous les acteurs hors rang, Rachel ne voyait qu'elle:—«Moi seule, et c'est assez!...»

Elle partit donc pour la Russie au mois de décembre 1854, après avoir embrassé longuement Mmede Girardin qui lui dit: «Je ne sais pas si nous nous reverrons!»

Elles ne devaient pas se revoir, en effet. Depuis quelque temps Delphine se sentait touchée, mais s'efforçait de n'en rien laisser paraître. La dernière fois que Lamartine la vit,—c'était le 28 juin 1855,—illa trouva «étendue à demi sur un canapé placé en plein air, sur le seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau[259]l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa poitrine». Il la trouva «peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre plus naturel de sa voix le remplissaient de l'illusion d'une convalescence...».

Le lendemain elle n'était plus. La nouvelle de sa mort causa une véritable stupeur. Il parut à tout le monde qu'une grande et belle lumière venait de s'éteindre.

Delphine fut portée en terre au milieu des témoignages d'admiration et de regrets unanimes. Tout Paris suivit son convoi, il ne manquait que Rachel, absente. Mais dès qu'elle apprit la fatale nouvelle elle écrivit à Lamartine, sachant quel lien d'amitié les unissait l'un à l'autre: «Vous qui l'avez aimée, plaignez-moi[260]!»—Et son premier geste, en rentrant à Paris, fut d'aller déposer sur sa tombe, au pied de la petite croix que Delphine avait désirée pour tout monument, une couronne de roses et d'immortelles où tous les passants purent lire: «Rachel à Cléopâtre.»

C'était un hommage rendu tout à la fois au talent et à la beauté. Il y a mieux: comme si elle avait voulu montrer par là quelle place Delphine et cette pièce avaient tenue dans son cœur, deux ans après, lorsqu'elle ressentit à son tour le premier frisson de la mort, elle partit pour l'Egypte, elle alla demander au ciel de Cléopâtre, à la vallée du Nil, l'air doux et pur dont sa poitrine meurtrie avait si grand besoin. Mais elle s'aperçut bientôt que cet air la brûlait comme du feu; elle se rappela, sans doute, les beaux vers de son amie:

Oh! comme l'heure est lente!Et que cette chaleur sans air est accablante!Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!Le ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne,Rien ne vient altérer sa splendeur monotone,Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,Comme un grand œil sanglant sur nous toujours ouvert!...

Oh! comme l'heure est lente!Et que cette chaleur sans air est accablante!Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!Le ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne,

Oh! comme l'heure est lente!

Et que cette chaleur sans air est accablante!

Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur,

Pas une larme d'eau dans l'implacable azur!

Le ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne,

Rien ne vient altérer sa splendeur monotone,Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,Comme un grand œil sanglant sur nous toujours ouvert!...

Rien ne vient altérer sa splendeur monotone,

Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert,

Comme un grand œil sanglant sur nous toujours ouvert!...

Et elle s'enfuit d'Egypte pour venir mourir en France.

Une visite à Annecy.—La statue de Rodin duJuif errant. Comment Eugène Sue vint échouer en Savoie.—Une lettre de Lamartine surles Mystères de Paris.—Sue-le-fat.—Socialiste à la Proudhon.—Un mot de la princesse de Solms.—La Fronde en 1851.—Lettre d'Eugène Sue à la cousine de Louis-Napoléon.—Elle l'attire à Aix-Les-Bains.—Les Barattes à Annecy.—Eugène Sue s'y installe.—Sa popularité dans le pays.—Eugène Sue et Mmede Girardin.—Leurs relations dataient du journalla Mode.—Lettres inédites d'Eugène Sue à Delphine.—Le pays des Aigles.—L'apostasie de M. Dain.—Eugène Sue admirateur de Lamartine.—Ses travaux d'exil.—Un arrêté du ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France.—Lettre inédite à ce sujet.—Et s'il n'en reste qu'un!...—Mort d'Eugène Sue.—Ses funérailles.—Le chalet des Barattes.

Si, dans les choses humaines, le hasard, suivant le mot de Royer-Collard, joue souvent le rôle de ministre de la Providence, il faut reconnaître que parfois aussi il joue celui d'agent du diable.

C'est la réflexion que je me faisais naguère en parcourant les vieilles rues à arcades de la ville d'Annecy. J'y étais venu attiré par le souvenir politiqueet religieux de saint François de Sales et de sainte Françoise de Chantal; or, pendant que je les cherchais autour de la cathédrale et du couvent de la Visitation qui, malheureusement, ne sont pas de l'époque, voilà que tout à coup, au bout de la rue du Pâquier, je me heurte à la figure en pierre de Rodin! LeJuif errantstatufié au cœur de la cité où fut écritel'Introduction à la vie dévote! C'est sans doute l'anticléricalisme qui inventa cette œuvre de mauvais goût.

Eugène Sue n'était pas de la Savoie. C'était un Parisien de naissance et d'éducation, et si on lui avait dit, vers 1840, alors qu'il faisait la fête sur le boulevard avec les dandys de la jeunesse dorée, qu'il finirait ses jours au bord du lac d'Annecy, il aurait certainement trouvé la plaisanterie mauvaise. Il était alors très fier d'être le filleul du prince Eugène de Beauharnais et de l'impératrice Joséphine, et rien ne faisait prévoir que, dix ans plus tard, il serait l'adversaire acharné du fils de la reine Hortense. Qui donc lui avait fait faire cette volte-face? Cette chose essentiellement parisienne qu'on appelle le succès de presse et de librairie. Jamais romancier, pas même Zola, n'en obtint un comparable à celui desMystères de Paris. Zola était lu principalement dans le peuple et la petite bourgeoisie. Eugène Sue recrutait ses lecteurs dans toutes les classes de la société, voire les plus hautes[261]. J'ouvrela correspondance de Lamartine et j'y trouve cette lettre adressée au marquis de la Grange:

«... Je n'ai pas vu M. Sue... Son livre fait fureur ici tous les soirs. Mes belles nièces en lisent ce qu'on leur permet et ne rêvent que lui. Qu'est-ce qu'un philosophe, un politique, un poète auprès du Richardson populaire qui fait vivre et aimer tout cela en drame[262]?»

Le succès duJuif errantfut peut-être encore plus grand que celui desMystères de Paris, mais il eut aussi un autre caractère et d'autres conséquences. Un jour, en se regardant dans la glace, Eugène Sue se trouva la figure d'un socialiste à la Proudhon. A partir de ce moment, Sue-le-fat, comme l'appelait Nestor Roqueplan ou Roger de Beauvoir, ses camarades de noce du Café de Paris, Sue-le-fat changea son fusil d'épaule. Il devint un ardent démocrate et ne fut satisfait que lorsqu'il se fut assis, en 1848, sur le haut de la montagne révolutionnaire. N'est-ce pas lui qui, le 28 février de cette année, demandait au gouvernement provisoire, dans une lettre datée de sa propriété de Bordes (Loiret), de faire des crèches, des salles d'asile et des maisons de retraite pour les travailleurs invalides[263]?

Cela ne l'empêchait pas, remarquez bien, de mener la vie à grandes guides. Il était toujours le commensal du docteur Véron; on était sûr de le rencontrer partout où l'on s'amusait, mais enfin ilétait démocrate, et de ses opinions nouvelles il n'aurait pas fait bon se moquer devant lui: c'était sincère!

—Cela ne vous mènera pas loin, lui dit un jour en riant la princesse de Solms.

—Plus loin que vous ne pensez, répondit Eugène Sue d'un air piqué.

Il ne savait pas dire si vrai. Deux ans après il prenait le chemin de l'exil, sur le conseil du comte d'Orsay, et c'est la princesse qui l'attirait en Savoie. La Fronde n'en fit jamais d'autres. Ce filleul de l'impératrice Joséphine ne pouvait mieux s'allier, dans sa haine des décembriseurs, qu'avec la cousine du prince Louis-Napoléon:

Il lui écrivait à cette époque:

«Je vous aime, en effet, Marie, non parce que, par la jeunesse, par la beauté, par l'entraînement passionné du cœur, enfin par votre rare esprit, vos invraisemblables talents, vous êtes la femme la plus complète que j'aie connue, mais parce que, dès le premier jour, nous avons pris l'habitude d'une telle franchise, d'un tel dédain du convenu, du faux, du simulé, que nous sommes entrés de prime abord dans une vie de confiance absolue que les meilleurs amis n'ont, je crois, jamais eue et n'auront jamais l'un pour l'autre. Est-ce un mal? Est-ce un bien? Je crois que c'est un bien, en cela que nous sommes un peu comme ces amants qui n'ont qu'à gagner à se déshabiller jusqu'à la chemise inclusivement aux regards l'un de l'autre.»

Le voilà donc parti pour Aix-les-Bains. La saison étant finie, cette ville d'eaux manquait de gaieté. Pour l'habituer à son nouveau régime, la princesse de Solms lui donna un bâton de perroquet. Je veux dire qu'elle l'hébergea chez elle. Elle lui donna une jolie petite chambre où il fit porter un fauteuil d'une forme particulière, appropriée à ses habitudes de travail, que lui avait offert sa sœur. Et quand il fut acclimaté, il chercha dans la région un endroit pittoresque où il fût à proximité des deux résidences de la princesse; car, si elle passait l'été à Aix, elle passait l'hiver à Genève. Justement Annecy était entre les deux. Il trouva au-dessus de la ville une petite habitation nommée les Barattes, qu'il loua pour la somme de 400 francs par an. La situation était admirable: d'un côté la vue s'étendait sur le lac et sur la ville; de l'autre sur les montagnes. Il n'y avait ni fleur ni bosquets; mais autour de la maison de bois, exposés au soleil, un peu de gazon inculte et quelques arbres poussant en liberté. L'intérieur était aussi simple que le dehors. On pénétrait de suite dans une salle assez grande, garnie d'étagères portant des livres: c'était le cabinet de travail. A côté, une salle à manger si petite qu'on n'y pouvait pas tenir plus de quatre à table. En haut, il y avait trois chambres plus que modestes, dont celle de Marie, quand elle s'attardait aux Barrattes; mais elle y venait le moins possible pour ne pas le déranger dans son travail. Car il travaillait comme un mercenaire, huit et dix heures par jour.Il se levait, hiver comme été, à six heures du matin, passait une robe de chambre, prenait une tasse de café pour achever de se réveiller et se mettait à écrire. Vers dix heures il déjeunait avec du thé et continuait sa besogne jusqu'au milieu de l'après-midi. Alors, armé d'un long bâton ferré, et muni d'une gourde pleine de kirsch, il allait dans la montagne presque toujours seul. Il n'aimait pas à marcher en plaine, il avait besoin de grimper. «N'avait-il pas été allaité par une chèvre?» disait Mmede Solms, à qui j'emprunte ces détails. De peur d'accident il avait une espèce de corne, qui rendait un son aïgu pouvant s'entendre de très loin; à ce signal qu'ils connaissaient, tous les pâtres seraient accourus, car tous l'adoraient comme un bienfaiteur. Il n'avait d'ailleurs que des amis dans la contrée. C'est au point que les ouvriers horlogers de Genève lui offrirent un jour un superbe chronomètre. Quand il rentrait de promenade, il mettait sa correspondance à jour et ce n'était pas une petite affaire. En dehors des proscrits de Décembre qui s'étaient dispersés un peu partout et qu'il soutenait généreusement de ses deniers, il avait laissé à Paris un cœur de femme qui lui avait toujours été dévoué et qui plus que tout autre regrettait son absence. C'était Mmede Girardin. Ils se connaissaient de vieille date. Il avait collaboré avec elle àla Mode(1830), quand elle n'était encore que Delphine Gay, et depuis son mariage il n'avait cessé de fréquenter son salon. Le coup d'Etat en les séparant les unit davantage encore.

Il écrivait d'Annecy à Mmede Girardin, le 3 juin 1852:

«Je ne ferai niminesni phrases pour excuser non pas monoublimais ma paresse, je vous avouerai donc naïvement, humblement que, partageant tout mon temps entre des promenades merveilleuses dans ce pays véritablement enchanté et un travail acharné, j'ai beaucoup songé à vous écrire; certain d'ailleurs que, si méchante opinion que vous ayez de moi, vous ne me croirez jamais insoucieux ou oublieux. J'ai eu dernièrement indirectement de vos nouvelles et j'ai appris avec grand plaisir et que vous vous portiez bien et que vous commenciez à prendre le dessus d'un chagrin dont j'ai compris toutes les nuances[264], car je sais combien vous aimiez votre pauvre mère. La nouvelle de ce triste événement, lorsque je l'ai apprise ici, m'a profondément attristé. Cela me reportait à bien des années déjà,plus de vingt ans! et les souvenirs de votre pauvre sœur[265]et tant d'autres qui ne sont plus. Je ne suis point déjà fort gai dans ce pays, car, sauf le temps où je travaille et mes promenades, j'ai souvent des moments de défaillance et de tristesse amère—je ne croyais pas l'exil si pénible et les ressentiments de ce qui se passe en France si vifs et si profonds. Enfin ma vie se passe. Je vis dans une solitude absolue à une lieue d'Annecy sur les bords du lac dans une maisonnette assez bien exposée,et, ce qui me plaît surtout, complètement isolée! Vue d'ici, de ce pays fort libre après tout, la France me fait l'effet environ de la Turquie ou de la Russie. Et je ne suis point fier du tout d'êtreFrançais, croyez-le bien, et je nie effrontément le fait, lorsque, dans la montagne, les bonnes gens qui vivent au milieu des neiges me demandent manationalité.«Et vous? que faites-vous dans le beau pays desAigles?«Quel bon prince que le vôtre! de ne pas faire habiller ses sujets en aigles, aiglons, aiglonnes, avec des plumes et des becs postiches... vous en viendrez là, vous verrez.«Travaillez-vous? colèrez-vous? ou résignez-vous? Que devient d'Orsay? si vous le voyez, un bon souvenir de ma part. Et Lamartine? l'on me dit qu'il continue d'être parfaitement digne, et à la hauteur de lui-même[266]. Nous n'avons heureusement à déplorer que l'apostasie de ce Dain[267]; ilest du moins bon de voir par cette indignité, que ce ne sont pas les occasions qui ont manqué aux démocrates pour se vendre s'ils l'avaient voulu. Adieu, bien affectueusement adieu! si vous voulez me donner une grande leçon, un grand et salutaire exemple dont je profiterai, mettez autant de célérité à me répondre que j'ai mis de longueur à vous écrire (ce n'est pas très français mais enfin.)—A propos de pastrès français, quel discours que celui d'Alfred de Musset à l'Académie! J'en ai été profondément affligé pour lui.—Adieu encore. Croyez à mon sincère attachement.«EUGÈNE SUE.[268]»

«Je ne ferai niminesni phrases pour excuser non pas monoublimais ma paresse, je vous avouerai donc naïvement, humblement que, partageant tout mon temps entre des promenades merveilleuses dans ce pays véritablement enchanté et un travail acharné, j'ai beaucoup songé à vous écrire; certain d'ailleurs que, si méchante opinion que vous ayez de moi, vous ne me croirez jamais insoucieux ou oublieux. J'ai eu dernièrement indirectement de vos nouvelles et j'ai appris avec grand plaisir et que vous vous portiez bien et que vous commenciez à prendre le dessus d'un chagrin dont j'ai compris toutes les nuances[264], car je sais combien vous aimiez votre pauvre mère. La nouvelle de ce triste événement, lorsque je l'ai apprise ici, m'a profondément attristé. Cela me reportait à bien des années déjà,plus de vingt ans! et les souvenirs de votre pauvre sœur[265]et tant d'autres qui ne sont plus. Je ne suis point déjà fort gai dans ce pays, car, sauf le temps où je travaille et mes promenades, j'ai souvent des moments de défaillance et de tristesse amère—je ne croyais pas l'exil si pénible et les ressentiments de ce qui se passe en France si vifs et si profonds. Enfin ma vie se passe. Je vis dans une solitude absolue à une lieue d'Annecy sur les bords du lac dans une maisonnette assez bien exposée,et, ce qui me plaît surtout, complètement isolée! Vue d'ici, de ce pays fort libre après tout, la France me fait l'effet environ de la Turquie ou de la Russie. Et je ne suis point fier du tout d'êtreFrançais, croyez-le bien, et je nie effrontément le fait, lorsque, dans la montagne, les bonnes gens qui vivent au milieu des neiges me demandent manationalité.

«Et vous? que faites-vous dans le beau pays desAigles?

«Quel bon prince que le vôtre! de ne pas faire habiller ses sujets en aigles, aiglons, aiglonnes, avec des plumes et des becs postiches... vous en viendrez là, vous verrez.

«Travaillez-vous? colèrez-vous? ou résignez-vous? Que devient d'Orsay? si vous le voyez, un bon souvenir de ma part. Et Lamartine? l'on me dit qu'il continue d'être parfaitement digne, et à la hauteur de lui-même[266]. Nous n'avons heureusement à déplorer que l'apostasie de ce Dain[267]; ilest du moins bon de voir par cette indignité, que ce ne sont pas les occasions qui ont manqué aux démocrates pour se vendre s'ils l'avaient voulu. Adieu, bien affectueusement adieu! si vous voulez me donner une grande leçon, un grand et salutaire exemple dont je profiterai, mettez autant de célérité à me répondre que j'ai mis de longueur à vous écrire (ce n'est pas très français mais enfin.)—A propos de pastrès français, quel discours que celui d'Alfred de Musset à l'Académie! J'en ai été profondément affligé pour lui.—Adieu encore. Croyez à mon sincère attachement.

«EUGÈNE SUE.[268]»

On voit que, malgré son peu de fierté d'êtreFrançais, Eugène Sue s'intéressait tout de même à ce qui se passait en France.

L'année suivante, il écrivait à Mmede Girardin:

«Avec quel bonheur j'ai reçu, lu, relu, et admiré votreLady(Tartuffe): Ç'a été pour moi une bonne fortune de toutes sortes de bonnes fortunes, un bon souvenir de vous, l'une des lectures les plus attachantes que j'aie faites depuis longtemps et en même temps une excellenteétudepour moi, car c'est une œuvre de maître et elle porte en soides enseignements; que vous dirai-je? Enfin, j'ai été tout fier de m'être rencontré avec vous en un point, car vous verrez dans la seconde partie deFernand Duplessis, une sorte de Tartuffe femelle, mais qui ne va pas à la cheville de Mmede Blossac, et la donnée est d'ailleurs toute autre. Vous devez bien vous réjouir de ce grand et éclatant succès de théâtre, après ce non moins grand succès deMarguerite[269]. Ces succès ne consolent certes pas de tout, mais ils occupent l'esprit, et c'est beaucoup. Je ne sais encore si j'aurai le plaisir de bientôt vous revoir: 1oje ne sais encore si l'on visera mon passeport à Turin pour la France;—2oj'ai commis ici un délit de presse justiciable de la législation française à propos d'un petit livre écrit par moi, et vendu au profit de ceux de nos compatriotes dans l'exil qui sont sans ressources. Ce petit livre:Jeane et Louis ou les Familles des transportés[270], retrace les malheurs de deux familles, femmes et enfants (l'une de paysans, celle de Jeane, l'autre de bourgeois, celle de Louis), après la proscription du père et du mari. Ce petit livre a eu, dit-on ici, en Belgique et en Angleterre, un grand succès delarmes. Mais le 2 Décembre n'aime guère que l'on attendrisse de cette façon les gens à son endroit. Aussi le livre a été saisi à la frontière, où on le faisait passer en contrebande, et il se pourrait que je fusse happé à mon arrivée à Paris—à moins qu'iln'y ait prescription, ce dont j'ignore, et vous devriez bien demander à Emile s'il peut me renseigner à ce sujet. Ce livre a été publié à Genève le 5 janvier de cette année.«Je ne suis pas au bout de mes indiscrétions,la Presseva bientôt publier la deuxième partie desMémoires d'un mari[271], les deux premiers volumes sont imprimés, combien vous seriez aimable de faire demander chez Cadot les bonnes feuilles et de les lire, si vous aviez un moment à perdre, afin de me dire votre opinion. Vous devez penser que j'ai été aussi modéré, aussi réservé que possible, mais enfin quelque mot aurait pu m'échapper, et dans ce triste temps où nous vivons, c'est chose grave, et, prévenu par vous, je me ferais envoyer les bonnes feuilles et je corrigerais pourla Presse.Excusez donc toutes mes indiscrétions, et soyez assezcharitablepour me donner bientôt de vos nouvelles. Je crains de perdre la vue, tant elle se fatigue, vous voyez quelle grosse et horrible écriture! ayez en-pitié!»

«Avec quel bonheur j'ai reçu, lu, relu, et admiré votreLady(Tartuffe): Ç'a été pour moi une bonne fortune de toutes sortes de bonnes fortunes, un bon souvenir de vous, l'une des lectures les plus attachantes que j'aie faites depuis longtemps et en même temps une excellenteétudepour moi, car c'est une œuvre de maître et elle porte en soides enseignements; que vous dirai-je? Enfin, j'ai été tout fier de m'être rencontré avec vous en un point, car vous verrez dans la seconde partie deFernand Duplessis, une sorte de Tartuffe femelle, mais qui ne va pas à la cheville de Mmede Blossac, et la donnée est d'ailleurs toute autre. Vous devez bien vous réjouir de ce grand et éclatant succès de théâtre, après ce non moins grand succès deMarguerite[269]. Ces succès ne consolent certes pas de tout, mais ils occupent l'esprit, et c'est beaucoup. Je ne sais encore si j'aurai le plaisir de bientôt vous revoir: 1oje ne sais encore si l'on visera mon passeport à Turin pour la France;—2oj'ai commis ici un délit de presse justiciable de la législation française à propos d'un petit livre écrit par moi, et vendu au profit de ceux de nos compatriotes dans l'exil qui sont sans ressources. Ce petit livre:Jeane et Louis ou les Familles des transportés[270], retrace les malheurs de deux familles, femmes et enfants (l'une de paysans, celle de Jeane, l'autre de bourgeois, celle de Louis), après la proscription du père et du mari. Ce petit livre a eu, dit-on ici, en Belgique et en Angleterre, un grand succès delarmes. Mais le 2 Décembre n'aime guère que l'on attendrisse de cette façon les gens à son endroit. Aussi le livre a été saisi à la frontière, où on le faisait passer en contrebande, et il se pourrait que je fusse happé à mon arrivée à Paris—à moins qu'iln'y ait prescription, ce dont j'ignore, et vous devriez bien demander à Emile s'il peut me renseigner à ce sujet. Ce livre a été publié à Genève le 5 janvier de cette année.

«Je ne suis pas au bout de mes indiscrétions,la Presseva bientôt publier la deuxième partie desMémoires d'un mari[271], les deux premiers volumes sont imprimés, combien vous seriez aimable de faire demander chez Cadot les bonnes feuilles et de les lire, si vous aviez un moment à perdre, afin de me dire votre opinion. Vous devez penser que j'ai été aussi modéré, aussi réservé que possible, mais enfin quelque mot aurait pu m'échapper, et dans ce triste temps où nous vivons, c'est chose grave, et, prévenu par vous, je me ferais envoyer les bonnes feuilles et je corrigerais pourla Presse.

Excusez donc toutes mes indiscrétions, et soyez assezcharitablepour me donner bientôt de vos nouvelles. Je crains de perdre la vue, tant elle se fatigue, vous voyez quelle grosse et horrible écriture! ayez en-pitié!»

Eugène Sue n'eut pas la peine de faire viser son passeport à Turin. Le 13 mai 1853, un arrêté du ministre de la Police lui interdit l'entrée de la France. Cette mesure lui causa un très vif chagrin, car il songeait déjà aux moyens de rentrer en France. Il écrivit à Mmede Girardin:

«... Ma sœur m'a donné de vos nouvelles que j'attendais bien impatiemment, et elle m'a cependant293attristé en me parlant d'un chagrin que vous cause la perte d'un ancien ami. Lequel? Voilà ce dont j'ignore. Ce qui ne m'empêche pas de prendre part à votre peine, car je sais combien vous êtes affectionnée à vos vrais amis.—Ma sœur me dit aussi que vous avez été contente de la fin desMémoires. Je n'ai pas besoin de vous assurer que votre approbation m'a été bien douce—vous jugez de ma joie en voyant arriver ma sœur, mais, hélas! cette joie a été de courte durée, je suis au jour du départ de ceux que j'aime, et mon exil va me paraître doublement pénible.—A ce propos, un mot, la seule faveur que je désirerais obtenir par votre intermédiaire, si vous en trouvez le moyen, seraitde savoir si la mesure qui me frappe est temporaire ou doit se prolonger indéfiniment. J'aurais dans ce dernier cas certains arrangements d'affaires, certaines mesures à prendre; donc si vous le pouvez, je vous serais très reconnaissant de me renseigner à ce sujet. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne consentirais à aucun prix, dût mon exil durer 20 ans, à faire aucune démarche, aucune promesse, à prendre aucun engagement, afin de faire cesser la monstrueuse iniquité dont je suis victime. Vous avez le cœur trop haut pour ne pas me comprendre[272].»

C'était déjà le mot fameux de Victor Hugo:

Et s'il n'en reste qu'un!...

Lettre d'Eugène Sue

Lettre d'Eugène Sue

Mais il ne fut pas celui-là. Quatre ans après—le 3 août 1857—il mourut presque subitement entre les bras du colonel Charras qui était venu le visiter. Cette mort inattendue causa une telle émotion dans le pays que, malgré l'heure assez matinale fixée pour les obsèques par l'Intendant général du Genevois, une foule énorme accourue de tous les villages voisins accompagna la dépouille mortelle d'Eugène Sue à sa dernière demeure.

Marie de Solms, Ponsard[273]et Charras marchaient en tête du cortège. On avait interdit les cloches et les discours. Le hasard ayant voulu que le cortège funèbre traversât la ville un peu avant la grand'messe, ce fut au son des cloches de la cathédrale et des autres églises que le corps du grand romancier fut conduit au cimetière protestant. Et s'il n'y eut pas de discours au bord de la fosse, l'éloge du défunt était sur toutes les lèvres.

Depuis lors, le chalet des Barattes est visité chaque année par tous les touristes qui ont lules Mystères de Parisetle Juif errant.


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