II

II

Mais j'y songe: la raison pour laquelle Sandeau fréquentait si peu chez Mmede Girardin pourrait bien avoir été tout simplement la peur d'y rencontrer son ancienne moitié littéraire, car George Sand, dans les années qui suivirent la proclamation de l'Empire, voyait assez souvent Delphine, et sans fuir positivement l'auteur deLélia, Jules Sandeau évitait de se trouver sur son passage.

Cependant Delphine n'avait pas toujours ménagé l'amour-propre de George Sand. En 1837, par exemple, quand George eut fait alliance avec Lamennais, Delphine lui dit, sans en avoir l'air, des choses assez désagréables.

«... Vous le voyez, écrivait-elle dans son feuilleton dela Presse, chacun de ses livres admirables porte l'empreinte de l'affection qui l'inspira; et la pensée de George Sand, qui se montre tour à tour froide et désenchantée avec les héros des salons, gracieuse, fraîche, riante avec le chanteur des ruisseaux et des bruyères, poétique avec le poète, républicaine avec l'avocat, apparaît aujourd'hui morale et religieuse avec le prêtre politique. Ce qui faisait dire l'autre jour à un mauvais plaisant: «C'est surtout à propos des ouvrages des femmes que l'on peut écrire avec M. de Buffon: «Le style, c'est l'homme.»

Elle l'avait égratignée ainsi à plusieurs reprises, mais George Sand, qui n'avait pas l'épiderme sensible, ne lui en avait gardé aucune dent. Elle saisit même avec empressement la première occasion qui s'offrit à elle de faire sa connaissance, et, comme elles avaient toutes deux un grand fonds de bonté, du jour où elles se virent tête à tête elles devinrent amies.

La lettre suivante n'est pas datée, mais elle doit être de 1852 ou de 1853, en tout cas du commencement de leurs relations. George Sand écrivait à Emile de Girardin:

«Permettez-moi de vous demander asile pour un article sur les poésies d'un mien ami, qui a du talent et peu d'aide. Accordez-moi un coin dansla Pressepour que je dise de lui ce que je pense.«C'est une occasion que je saisis de me rappeler à votre bon souvenir et à celui de Mmede Girardin, dont je suis encore touteéblouie, c'est le mot. On passerait sa vie à l'écouter comme à vous lire. Mais de telles douceurs ne sont pas faites pour les ours de mon espèce, et ma récréation ici est de me rappeler les quelques bonnes heures que j'ai passées entre vous deux. Je vous en remercie et vous demande pardon d'être si ennuyeuse. Ce n'est pas ma faute. Je ne le fais pas exprès; mais cela me sert du moins à bien sentir le charme qui est dans les autres.«Je vous remercie encore plus de l'amitié que vous témoignez à ma fille. Elle en est touchéecomme elle le doit. Mais je vis en tête à tête avec notre petite Jeanne[284]. Faites-nous donc une société où l'on ne soit pas triste, en voyant pousser une ravissante petite fille!«Dites à Mmede Girardin que je l'aime beaucoup, beaucoup. Je la charge de vous en dire autant de ma part, et elle dira bien mieux que moi. J'ai vu que sa pièce avait été reçue aux Français avec acclamation. J'irai l'applaudir de grand cœur.«GEORGE SAND.«Solange m'écrit qu'elle a été malade et que M. Cabarrus l'a encorereguérie. Je dois donc remercier aussi votre illustregrenouillede docteur que vous prétendez avoir été intimidé par un pauvre vieuxlièvrede ma connaissance. Je croirais plutôt l'avoir endormi, si Mmede Girardin n'eût été là pour combattre le narcotique[285].» On voit que M. et Mmede Girardin avaient passé, comme à la plupart de leurs amis, leur médecin à George Sand.

«Permettez-moi de vous demander asile pour un article sur les poésies d'un mien ami, qui a du talent et peu d'aide. Accordez-moi un coin dansla Pressepour que je dise de lui ce que je pense.

«C'est une occasion que je saisis de me rappeler à votre bon souvenir et à celui de Mmede Girardin, dont je suis encore touteéblouie, c'est le mot. On passerait sa vie à l'écouter comme à vous lire. Mais de telles douceurs ne sont pas faites pour les ours de mon espèce, et ma récréation ici est de me rappeler les quelques bonnes heures que j'ai passées entre vous deux. Je vous en remercie et vous demande pardon d'être si ennuyeuse. Ce n'est pas ma faute. Je ne le fais pas exprès; mais cela me sert du moins à bien sentir le charme qui est dans les autres.

«Je vous remercie encore plus de l'amitié que vous témoignez à ma fille. Elle en est touchéecomme elle le doit. Mais je vis en tête à tête avec notre petite Jeanne[284]. Faites-nous donc une société où l'on ne soit pas triste, en voyant pousser une ravissante petite fille!

«Dites à Mmede Girardin que je l'aime beaucoup, beaucoup. Je la charge de vous en dire autant de ma part, et elle dira bien mieux que moi. J'ai vu que sa pièce avait été reçue aux Français avec acclamation. J'irai l'applaudir de grand cœur.

«GEORGE SAND.

«Solange m'écrit qu'elle a été malade et que M. Cabarrus l'a encorereguérie. Je dois donc remercier aussi votre illustregrenouillede docteur que vous prétendez avoir été intimidé par un pauvre vieuxlièvrede ma connaissance. Je croirais plutôt l'avoir endormi, si Mmede Girardin n'eût été là pour combattre le narcotique[285].» On voit que M. et Mmede Girardin avaient passé, comme à la plupart de leurs amis, leur médecin à George Sand.

Quelque temps après, elle leur écrivait au sujet du docteur:

«Nohant, 23 juillet 1853.«Je parie que vous n'avez pas lu la lettre ouverte que vous m'envoyez? Vous avez eu bien tort. C'est la lettre d'un fou, d'uninconnusuédenborgistequi me dit que je suis condamnée aux châtiments éternels et qu'il est trop tard pour que je me repente de mes erreurs—alors, vous comprenez que je ne me donnerai pas une peine inutile, et que je resterai dans mon péché.«Le docteur m'a promis de venir voir le mois prochain une propriété à vendre par ici et qu'il prendrait gîte chez moi. Il m'a promis aussi de votre part que vous l'aideriez à enlever Mmede Girardin pour me l'amener. J'y compte, et vous autres qui prétendez ne pas m'oublier, il s'agit de le me prouver, entendez-vous?«GEORGE SAND[286].»

«Nohant, 23 juillet 1853.

«Je parie que vous n'avez pas lu la lettre ouverte que vous m'envoyez? Vous avez eu bien tort. C'est la lettre d'un fou, d'uninconnusuédenborgistequi me dit que je suis condamnée aux châtiments éternels et qu'il est trop tard pour que je me repente de mes erreurs—alors, vous comprenez que je ne me donnerai pas une peine inutile, et que je resterai dans mon péché.

«Le docteur m'a promis de venir voir le mois prochain une propriété à vendre par ici et qu'il prendrait gîte chez moi. Il m'a promis aussi de votre part que vous l'aideriez à enlever Mmede Girardin pour me l'amener. J'y compte, et vous autres qui prétendez ne pas m'oublier, il s'agit de le me prouver, entendez-vous?

«GEORGE SAND[286].»

Mais Delphine, qui dans le même temps avait reçu une invitation de Victor Hugo, au lieu de se rendre à Nohant, prit la route de Guernesey, et George Sand trouve la chose toute naturelle.

L'année suivante, Lélia écrivait encore:

«Nohant, 26 décembre 1854.«Chère Madame,«J'envoie à votre valet de chambre, avec prière de les servir sur votre table... quoi? six fromages! mais quels fromages! Des fromages qui sentent aussi mauvais que vous sentez bon, mais qui sont aussi bons en tant que fromages que vous êtes bonne en tant que femme, et qui ont autant derenommée en Berry, en tant que fromages, que vous avez de gloire, en tant que génie, dans le monde entier.«Après un compliment du jour de l'an si heureusement tourné, permettez-moi de vous embrasser et de vous féliciter du beau succès que vous venez d'avoir à notre Gymnase[287]et qui vous y attirera tout à fait, j'espère.«Et puis dites à M. de Girardin que je pense beaucoup à lui en général et en particulier, et dites-vous bien l'un à l'autre que je vous suis attachée et dévouée, en esprit et en vérité.«GEORGE SAND.«Est-ce que vous serez assez aimable pour rappeler à M. de Girardin mon ami Victor Borie et saRevue agricole?«Je vous renvoie M. Limayrac qui vous dira que nous avons dit grand mal de vous[288].»

«Nohant, 26 décembre 1854.

«Chère Madame,

«J'envoie à votre valet de chambre, avec prière de les servir sur votre table... quoi? six fromages! mais quels fromages! Des fromages qui sentent aussi mauvais que vous sentez bon, mais qui sont aussi bons en tant que fromages que vous êtes bonne en tant que femme, et qui ont autant derenommée en Berry, en tant que fromages, que vous avez de gloire, en tant que génie, dans le monde entier.

«Après un compliment du jour de l'an si heureusement tourné, permettez-moi de vous embrasser et de vous féliciter du beau succès que vous venez d'avoir à notre Gymnase[287]et qui vous y attirera tout à fait, j'espère.

«Et puis dites à M. de Girardin que je pense beaucoup à lui en général et en particulier, et dites-vous bien l'un à l'autre que je vous suis attachée et dévouée, en esprit et en vérité.

«GEORGE SAND.

«Est-ce que vous serez assez aimable pour rappeler à M. de Girardin mon ami Victor Borie et saRevue agricole?

«Je vous renvoie M. Limayrac qui vous dira que nous avons dit grand mal de vous[288].»

Mais voici venus les mauvais jours. Un deuil cruel s'est abattu tout à coup sur la maison de George Sand, à la suite d'un procès non moins triste. Solange, sa fille, a perdu sa petite Jeanne, que lui disputait avec un acharnement digne d'une meilleure cause, Clésinger, son mari, dont elle vivait séparée depuis près de trois ans. La pauvre enfant est morte à Paris, dans la nuit du 13 au 14 janvier1835, loin de sa mère et de sa grand'mère, au moment où George Sand, qui en avait obtenu la garde, allait la placer au couvent du Sacré-Cœur. Et c'est encore tout étourdie de ce coup terrible, que la recluse de Nohant écrit à Mmede Girardin:

«Nohant, 18 février 1855.«Chère Madame,«Vous avez été bonne comme un ange pour ma pauvre fille, et naturellement émue de la mort de ma pauvre Jeanne. Je suis à vous pour la vie. M. Bethmont a gagné sa cause. Le parti Cavaignac ne rend ses prisonniers qu'après les avoir tués[289]. C'est dans l'ordre. Nous avons enseveli la victime sous les cyprès qui abritent mon père et ma grand'mère[290]. M. Bethmont va sûrement plaider pour que son client puisse venir profaner cette tombe[291]. Ce sera un thème nouveau pour faire des phrases d'avocat. Le client aliéné viendra donc. Je m'y attends. Nous le ferons suivre jusqu'au premier cabaret où il oubliera le cadavre de son enfant.«Nous avons passé la matinée à regarder les poupées laissées ici par Jeanne; jusque sur mon bureau ses jouets favoris l'attendaient. Nous embrassonscomme des reliques les derniers petits chiffons qu'elle a cousus sur son lit de mort. Ma pauvre fille est brisée, et ce n'est pas seulement nous, c'est tout le pays qui pleure la belle, la malheureuseNini. Elle a été bien aimée ici, mais aussi bien haïe là-bas, parce qu'elle était ma chair et mon sang! Chère Madame, votre grand cœur de poète et de femme comprend la douleur et l'amertume du nôtre. Je ne sais pas trop ce que je vous dis, mais démêlez là-dedans que je vous bénis et que je vous aime. Je dis cela à vous et à M. de Girardin qui à 5 heures du matin était auprès de mon enfant mort et de ma fille mourante. Ah! mes amis, mes amis! il y a une justice au-delà de ce monde.«A vous.«GEORGE SAND[292].»

«Nohant, 18 février 1855.

«Chère Madame,

«Vous avez été bonne comme un ange pour ma pauvre fille, et naturellement émue de la mort de ma pauvre Jeanne. Je suis à vous pour la vie. M. Bethmont a gagné sa cause. Le parti Cavaignac ne rend ses prisonniers qu'après les avoir tués[289]. C'est dans l'ordre. Nous avons enseveli la victime sous les cyprès qui abritent mon père et ma grand'mère[290]. M. Bethmont va sûrement plaider pour que son client puisse venir profaner cette tombe[291]. Ce sera un thème nouveau pour faire des phrases d'avocat. Le client aliéné viendra donc. Je m'y attends. Nous le ferons suivre jusqu'au premier cabaret où il oubliera le cadavre de son enfant.

«Nous avons passé la matinée à regarder les poupées laissées ici par Jeanne; jusque sur mon bureau ses jouets favoris l'attendaient. Nous embrassonscomme des reliques les derniers petits chiffons qu'elle a cousus sur son lit de mort. Ma pauvre fille est brisée, et ce n'est pas seulement nous, c'est tout le pays qui pleure la belle, la malheureuseNini. Elle a été bien aimée ici, mais aussi bien haïe là-bas, parce qu'elle était ma chair et mon sang! Chère Madame, votre grand cœur de poète et de femme comprend la douleur et l'amertume du nôtre. Je ne sais pas trop ce que je vous dis, mais démêlez là-dedans que je vous bénis et que je vous aime. Je dis cela à vous et à M. de Girardin qui à 5 heures du matin était auprès de mon enfant mort et de ma fille mourante. Ah! mes amis, mes amis! il y a une justice au-delà de ce monde.

«A vous.

«GEORGE SAND[292].»

Quatre mois et quelques jours après avoir écrit cette lettre poignante, George Sand apprenait la mort de Mmede Girardin (29 juin 1855)[293]. Ce coup inattendu acheva de la terrasser. Quand elle futremise, elle prit sa plume, qui ne demandait qu'à courir, et fit l'éloge de Delphine dans une page admirable d'où j'extrais les lignes suivantes:

«... On a dit avec raison qu'elle avait eu le double charme de rester femme. Eh bien! elle était plus complète encore, elle était mère dans son cœur et dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée des joies et des douleurs de la maternité. Ses belles et saintes larmes avaient coulé par torrents sur notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, consolant, partageant le désespoir des autres, l'éprouvant, le cherchant, voulant en prendre sa part, aimant ce que nous avions aimé, et nous montrant, sans y songer, quelle mère elle eût été elle-même. Ce ne fut donc pas une fantaisie, une idée littéraire quelconque, cette adorable pièce delaJoie fait peur. Elle prit cette idée-là dans ses propres entrailles; elle eut ledroitde faire parler une mère, et ce fut là l'apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle. Qu'elle l'eût traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu lui dire, comme Tell à Gessler:Ah! tu n'as pas d'enfants!Il n'en fut point ainsi: elle toucha juste et profondément, elle fit pleurer jusqu'au sanglot, jusqu'à l'étouffement, tous les hommes, et, chose plus victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes[294].»

George Sand disait vrai. Delphine était si bien faite pour être mère que le jour où son mari lui amena par la main l'enfant qu'il avait eu d'une autre, bien loin de s'indigner et de crier à l'adultère, comme l'eussent fait les trois quarts des femmes, elle lui dit, sans essayer de maîtriser son émotion: «Merci pour cette marque de confiance!» Et elle adopta l'enfant et elle l'aima, comme s'il avait été son propre fils!318

APPENDICEPOÉSIESDÉDIÉES A MmeDE GIRARDINIA MlleDELPHINE GAYLa France a vu longtemps le sceptre poétiqueD'homme en homme transmis comme un spectre de rois,Laissant aux filles d'Eve, heureuses de leurs droits,De la frêle beauté l'empire despotique.Corinne, sous vos traits, du rivage italiqueAborda parmi nous, plus reine qu'autrefois:Et si la grâce encore impose mieux ses lois,Dans la France de l'art s'éteint la loi salique.Dieu tenait ses trésors avec soin renfermés:Il dotait, peu prodigue envers ses plus aimés,L'un d'esprit scintillant, l'autre de poésie;Mais désarmant, un jour, ses avares décrets,Dans la coupe où votre âme a puisé ses secretsSa main mêla le sel attique à l'ambroisie.ÉMILE DESCHAMPS.

APPENDICEPOÉSIESDÉDIÉES A MmeDE GIRARDIN

APPENDICE

POÉSIES

DÉDIÉES A MmeDE GIRARDIN

I

I

A MlleDELPHINE GAY

A MlleDELPHINE GAY

La France a vu longtemps le sceptre poétiqueD'homme en homme transmis comme un spectre de rois,Laissant aux filles d'Eve, heureuses de leurs droits,De la frêle beauté l'empire despotique.

La France a vu longtemps le sceptre poétique

D'homme en homme transmis comme un spectre de rois,

Laissant aux filles d'Eve, heureuses de leurs droits,

De la frêle beauté l'empire despotique.

Corinne, sous vos traits, du rivage italiqueAborda parmi nous, plus reine qu'autrefois:Et si la grâce encore impose mieux ses lois,Dans la France de l'art s'éteint la loi salique.

Corinne, sous vos traits, du rivage italique

Aborda parmi nous, plus reine qu'autrefois:

Et si la grâce encore impose mieux ses lois,

Dans la France de l'art s'éteint la loi salique.

Dieu tenait ses trésors avec soin renfermés:Il dotait, peu prodigue envers ses plus aimés,L'un d'esprit scintillant, l'autre de poésie;

Dieu tenait ses trésors avec soin renfermés:

Il dotait, peu prodigue envers ses plus aimés,

L'un d'esprit scintillant, l'autre de poésie;

Mais désarmant, un jour, ses avares décrets,Dans la coupe où votre âme a puisé ses secretsSa main mêla le sel attique à l'ambroisie.

Mais désarmant, un jour, ses avares décrets,

Dans la coupe où votre âme a puisé ses secrets

Sa main mêla le sel attique à l'ambroisie.

ÉMILE DESCHAMPS.

IIA MlleDELPHINE GAYSaint-Point, 29 juillet 1829.Celui qui voit briller ces Alpes, d'où l'aurore,Comme un aigle qui prend son vol du haut des monts,D'une aile étincelante ouvre les cieux, et doreLes neiges de leurs fronts;Celui-là, l'œil frappé de ces hauteurs sublimes,Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuitNe sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes,Foudre, tempête et bruit.«Mesurons-les de loin», dit-il. Mais si sa routeLe conduit jusqu'aux flancs d'où pendent leurs forêts,S'il pénètre, au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute,Dans leurs vallons secrets;Il y trouve, ravi des solitudes vertesDont l'agneau broute en paix le tapis velouté,Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertesA l'hospitalité;Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine,De frais ruisseaux dont l'œil aime à suivre les bonds,De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleinePlie à peine les joncs;Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées,Et des lacs étoilés des feux du firmament,Dont les vagues d'azur et de saphir mêléesSe bercent doucement.Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent,De murmures du soir qui montent des hameaux,De cloches des troupeaux, de chants qui se confondentAu son des chalumeaux.Marchant sur des tapis d'herbe en fleur et de mousse:«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!»La nature a caché ses grâces les plus doucesSous ces plus hauts sommets.Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élèveDe leur éclat lointain semblent nous consumer;Jalouse de ses dons, la gloire leur enlèveTout ce qui laisse aimer.Ainsi quand je te vis, jeune et belle victimeQu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,Je cherchai sur ton front le rayon qui t'animeEt je fermai mon cœur.Mais un jour (c'était l'heure où le soin du ménageRetient la jeune fille à son foyer pieux,Où l'on n'a pas encor composé son visagePour l'œil des envieux),J'entrai comme un ami qui vient avec l'auroreSolliciter sans bruit la porte d'un ami,Qui l'entr'ouvre, et du seuil que son pied touche encore,Demande: «A-t-il dormi?»Les meubles dispersés dans la salle nocturne,La lampe qui fumait, oubliée au soleil,Etalaient ce désordre, emblême taciturneD'une nuit sans sommeil.Des harpes et des chants, souvenirs d'une fête,Des livres échappés à des doigts assoupis,Et des feuilles de fleurs qui couronnaient la têteY jonchaient les tapis.La veille avait flétri de ta blanche parureLes longs plis qu'à ton sein le nœud pressait encor,Et les cheveux cendrés jusques à ta ceintureRoulaient leurs ondes d'or.Ton visage était pâle, une sombre penséeDe ton front incliné lentement s'effaçait,Et dans ta froide main, la main entrelacéeSur tes genoux glissait.Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures,La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancherDeux perles de la nuit, que des feuilles obscuresEmpêchent de sécher.Sur tes lèvres collé, ton doigt disait: «Silence!»Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau,Et ton pied suspendu le berçait en cadenceSous son mobile arceau.La mort avait jeté son ombre passagèreSur cette jeune couche; et dans ton œil troublé,Dans ton sein virginal, tout le cœur d'une mèreD'avance avait parlé;Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte,Et, quand un seul soupir trahissait le réveil,Tu chantais au berceau l'amoureuse complainteQui le force au sommeil.Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,La lumière et le feu!Qu'il t'écoute chanter comme un autre respire,Comme le vent murmure en s'exhalant des bois,Harpe, écho de nos cœurs, et dont chaque vent tireUne seconde voix!Pour moi, quand la mémoire évoque ton image,Je te vois, l'œil éteint par la veille et les pleurs,Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visageSur un lit de douleurs!Je t'entends murmurer ces simples mots de l'âmeQue la douleur enseigne à ce qui sait sentir,Et ces chants enfantins que la plus humble femmeFait le mieux retentir;Et je dis en moi-même: «Oh! périsse la lyre!De la gloire à son cœur le calice est amer.Le génie est une âme; on l'oublie, on l'admire;Elle savait aimer!»L'étoile de la gloire, astre de sombre augure,Semblable à l'insensé qui secoue un flambeau,Eblouissant nos jours, les pousse à l'aventureVers un brillant tombeau.L'étoile de la femme est la pâle lumièreQui se cache, le jour, dans l'azur étoilé,Monde mystérieux que seul à la paupièreLa nuit a révélé.Sur le front qui l'admire elle luit en silence;Elle illumine à peine un point du firmament,Et de ses doux rayons l'amoureuse influenceN'enivre qu'un amant!LAMARTINE

II

II

A MlleDELPHINE GAY

A MlleDELPHINE GAY

Saint-Point, 29 juillet 1829.

Saint-Point, 29 juillet 1829.

Celui qui voit briller ces Alpes, d'où l'aurore,Comme un aigle qui prend son vol du haut des monts,D'une aile étincelante ouvre les cieux, et doreLes neiges de leurs fronts;

Celui qui voit briller ces Alpes, d'où l'aurore,

Comme un aigle qui prend son vol du haut des monts,

D'une aile étincelante ouvre les cieux, et dore

Les neiges de leurs fronts;

Celui-là, l'œil frappé de ces hauteurs sublimes,Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuitNe sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes,Foudre, tempête et bruit.

Celui-là, l'œil frappé de ces hauteurs sublimes,

Croit que ces monts glacés qu'il admire et qu'il fuit

Ne sont qu'affreux déserts, rochers, torrents, abîmes,

Foudre, tempête et bruit.

«Mesurons-les de loin», dit-il. Mais si sa routeLe conduit jusqu'aux flancs d'où pendent leurs forêts,S'il pénètre, au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute,Dans leurs vallons secrets;

«Mesurons-les de loin», dit-il. Mais si sa route

Le conduit jusqu'aux flancs d'où pendent leurs forêts,

S'il pénètre, au vain bruit de leurs eaux qu'il écoute,

Dans leurs vallons secrets;

Il y trouve, ravi des solitudes vertesDont l'agneau broute en paix le tapis velouté,Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertesA l'hospitalité;

Il y trouve, ravi des solitudes vertes

Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,

Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes

A l'hospitalité;

Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine,De frais ruisseaux dont l'œil aime à suivre les bonds,De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleinePlie à peine les joncs;

Des sources sous le hêtre, ainsi que dans la plaine,

De frais ruisseaux dont l'œil aime à suivre les bonds,

De l'ombre, des rayons, des brises dont l'haleine

Plie à peine les joncs;

Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées,Et des lacs étoilés des feux du firmament,Dont les vagues d'azur et de saphir mêléesSe bercent doucement.

Des coteaux aux flancs d'or, de limpides vallées,

Et des lacs étoilés des feux du firmament,

Dont les vagues d'azur et de saphir mêlées

Se bercent doucement.

Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent,De murmures du soir qui montent des hameaux,De cloches des troupeaux, de chants qui se confondentAu son des chalumeaux.

Il entend ces doux bruits de voix qui se répondent,

De murmures du soir qui montent des hameaux,

De cloches des troupeaux, de chants qui se confondent

Au son des chalumeaux.

Marchant sur des tapis d'herbe en fleur et de mousse:«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!»La nature a caché ses grâces les plus doucesSous ces plus hauts sommets.

Marchant sur des tapis d'herbe en fleur et de mousse:

«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!»

La nature a caché ses grâces les plus douces

Sous ces plus hauts sommets.

Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élèveDe leur éclat lointain semblent nous consumer;Jalouse de ses dons, la gloire leur enlèveTout ce qui laisse aimer.

Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève

De leur éclat lointain semblent nous consumer;

Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève

Tout ce qui laisse aimer.

Ainsi quand je te vis, jeune et belle victimeQu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,Je cherchai sur ton front le rayon qui t'animeEt je fermai mon cœur.

Ainsi quand je te vis, jeune et belle victime

Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur,

Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime

Et je fermai mon cœur.

Mais un jour (c'était l'heure où le soin du ménageRetient la jeune fille à son foyer pieux,Où l'on n'a pas encor composé son visagePour l'œil des envieux),

Mais un jour (c'était l'heure où le soin du ménage

Retient la jeune fille à son foyer pieux,

Où l'on n'a pas encor composé son visage

Pour l'œil des envieux),

J'entrai comme un ami qui vient avec l'auroreSolliciter sans bruit la porte d'un ami,Qui l'entr'ouvre, et du seuil que son pied touche encore,Demande: «A-t-il dormi?»

J'entrai comme un ami qui vient avec l'aurore

Solliciter sans bruit la porte d'un ami,

Qui l'entr'ouvre, et du seuil que son pied touche encore,

Demande: «A-t-il dormi?»

Les meubles dispersés dans la salle nocturne,La lampe qui fumait, oubliée au soleil,Etalaient ce désordre, emblême taciturneD'une nuit sans sommeil.

Les meubles dispersés dans la salle nocturne,

La lampe qui fumait, oubliée au soleil,

Etalaient ce désordre, emblême taciturne

D'une nuit sans sommeil.

Des harpes et des chants, souvenirs d'une fête,Des livres échappés à des doigts assoupis,Et des feuilles de fleurs qui couronnaient la têteY jonchaient les tapis.

Des harpes et des chants, souvenirs d'une fête,

Des livres échappés à des doigts assoupis,

Et des feuilles de fleurs qui couronnaient la tête

Y jonchaient les tapis.

La veille avait flétri de ta blanche parureLes longs plis qu'à ton sein le nœud pressait encor,Et les cheveux cendrés jusques à ta ceintureRoulaient leurs ondes d'or.

La veille avait flétri de ta blanche parure

Les longs plis qu'à ton sein le nœud pressait encor,

Et les cheveux cendrés jusques à ta ceinture

Roulaient leurs ondes d'or.

Ton visage était pâle, une sombre penséeDe ton front incliné lentement s'effaçait,Et dans ta froide main, la main entrelacéeSur tes genoux glissait.

Ton visage était pâle, une sombre pensée

De ton front incliné lentement s'effaçait,

Et dans ta froide main, la main entrelacée

Sur tes genoux glissait.

Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures,La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancherDeux perles de la nuit, que des feuilles obscuresEmpêchent de sécher.

Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures,

La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher

Deux perles de la nuit, que des feuilles obscures

Empêchent de sécher.

Sur tes lèvres collé, ton doigt disait: «Silence!»Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau,Et ton pied suspendu le berçait en cadenceSous son mobile arceau.

Sur tes lèvres collé, ton doigt disait: «Silence!»

Car l'enfant de ta sœur dormait dans son berceau,

Et ton pied suspendu le berçait en cadence

Sous son mobile arceau.

La mort avait jeté son ombre passagèreSur cette jeune couche; et dans ton œil troublé,Dans ton sein virginal, tout le cœur d'une mèreD'avance avait parlé;

La mort avait jeté son ombre passagère

Sur cette jeune couche; et dans ton œil troublé,

Dans ton sein virginal, tout le cœur d'une mère

D'avance avait parlé;

Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte,Et, quand un seul soupir trahissait le réveil,Tu chantais au berceau l'amoureuse complainteQui le force au sommeil.

Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte,

Et, quand un seul soupir trahissait le réveil,

Tu chantais au berceau l'amoureuse complainte

Qui le force au sommeil.

Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,La lumière et le feu!

Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,

Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,

Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,

La lumière et le feu!

Qu'il t'écoute chanter comme un autre respire,Comme le vent murmure en s'exhalant des bois,Harpe, écho de nos cœurs, et dont chaque vent tireUne seconde voix!

Qu'il t'écoute chanter comme un autre respire,

Comme le vent murmure en s'exhalant des bois,

Harpe, écho de nos cœurs, et dont chaque vent tire

Une seconde voix!

Pour moi, quand la mémoire évoque ton image,Je te vois, l'œil éteint par la veille et les pleurs,Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visageSur un lit de douleurs!

Pour moi, quand la mémoire évoque ton image,

Je te vois, l'œil éteint par la veille et les pleurs,

Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage

Sur un lit de douleurs!

Je t'entends murmurer ces simples mots de l'âmeQue la douleur enseigne à ce qui sait sentir,Et ces chants enfantins que la plus humble femmeFait le mieux retentir;

Je t'entends murmurer ces simples mots de l'âme

Que la douleur enseigne à ce qui sait sentir,

Et ces chants enfantins que la plus humble femme

Fait le mieux retentir;

Et je dis en moi-même: «Oh! périsse la lyre!De la gloire à son cœur le calice est amer.Le génie est une âme; on l'oublie, on l'admire;Elle savait aimer!»

Et je dis en moi-même: «Oh! périsse la lyre!

De la gloire à son cœur le calice est amer.

Le génie est une âme; on l'oublie, on l'admire;

Elle savait aimer!»

L'étoile de la gloire, astre de sombre augure,Semblable à l'insensé qui secoue un flambeau,Eblouissant nos jours, les pousse à l'aventureVers un brillant tombeau.

L'étoile de la gloire, astre de sombre augure,

Semblable à l'insensé qui secoue un flambeau,

Eblouissant nos jours, les pousse à l'aventure

Vers un brillant tombeau.

L'étoile de la femme est la pâle lumièreQui se cache, le jour, dans l'azur étoilé,Monde mystérieux que seul à la paupièreLa nuit a révélé.

L'étoile de la femme est la pâle lumière

Qui se cache, le jour, dans l'azur étoilé,

Monde mystérieux que seul à la paupière

La nuit a révélé.

Sur le front qui l'admire elle luit en silence;Elle illumine à peine un point du firmament,Et de ses doux rayons l'amoureuse influenceN'enivre qu'un amant!

Sur le front qui l'admire elle luit en silence;

Elle illumine à peine un point du firmament,

Et de ses doux rayons l'amoureuse influence

N'enivre qu'un amant!

LAMARTINE

LAMARTINE

IIIMADAME ÉMILE DE GIRARDINLa mort vient de frapper les plus beaux yeux du monde.Nous ne les verrons plus qu'en saluant les cieux.Oui, c'est aux cieux déjà que leur grâce profondeComme un aimant d'espoir semble attirer nos yeux.Belle étoile aux longs cils qui regardez la terre,N'êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux,Ardente à soulever le splendide mystèrePour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux?Sa grande âme ingénue avait peur de la joie.Lucide et curieuse à l'égal des enfants,Du long regard humide où le rire se noie,Elle épiait les pleurs sous les fronts triomphants.Albert Durr l'avait vue à l'étude penchée,Au monde intérieur où lui seul pénétrait,Quand sa mélancolie éternelle et cachéeDans un ange rêveur la peignit trait pour trait.Son enfance éclata par un cri de victoireLisant à livre ouvert où d'autres épelaient.Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire,Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient.Et charmante, elle aima comme elle était: sans feinte.Loyale avec la haine autant qu'avec l'amour.Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte,Comme un luth enflammé son cœur vibrait à jour!Elle aussi, l'adorable! a gémi d'être née.Dans l'absence d'un cœur toujours lent à venir.Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée,Ce cœur, elle eût donné ses jours pour l'obtenir.Oh! l'amour dans l'hymen! Oh! rêve de la femme!O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers!Tout ce qu'elle taisait à l'âme de son âme,Doux pleurs, allez-vous-en l'apprendre à l'univers!Elle meurt! presque reine, hélas! et presque heureuse,Colombe aux plumes d'or, femme aux tendres douleurs;Elle meurt tout à coup d'elle-même peureuse,Et douce, elle s'enferme au linceul de ses fleurs.O beauté souveraine à travers tous les voiles!Tant que les noms aimés retourneront aux cieux,Nous chercherons Delphine à travers les étoiles,Et ton doux nom de sœur humectera nos yeux.1855.MARCELINE DESBORDES-VALMORE(Poésies inédites.)

III

III

MADAME ÉMILE DE GIRARDIN

MADAME ÉMILE DE GIRARDIN

La mort vient de frapper les plus beaux yeux du monde.Nous ne les verrons plus qu'en saluant les cieux.Oui, c'est aux cieux déjà que leur grâce profondeComme un aimant d'espoir semble attirer nos yeux.

La mort vient de frapper les plus beaux yeux du monde.

Nous ne les verrons plus qu'en saluant les cieux.

Oui, c'est aux cieux déjà que leur grâce profonde

Comme un aimant d'espoir semble attirer nos yeux.

Belle étoile aux longs cils qui regardez la terre,N'êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux,Ardente à soulever le splendide mystèrePour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux?

Belle étoile aux longs cils qui regardez la terre,

N'êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux,

Ardente à soulever le splendide mystère

Pour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux?

Sa grande âme ingénue avait peur de la joie.Lucide et curieuse à l'égal des enfants,Du long regard humide où le rire se noie,Elle épiait les pleurs sous les fronts triomphants.

Sa grande âme ingénue avait peur de la joie.

Lucide et curieuse à l'égal des enfants,

Du long regard humide où le rire se noie,

Elle épiait les pleurs sous les fronts triomphants.

Albert Durr l'avait vue à l'étude penchée,Au monde intérieur où lui seul pénétrait,Quand sa mélancolie éternelle et cachéeDans un ange rêveur la peignit trait pour trait.

Albert Durr l'avait vue à l'étude penchée,

Au monde intérieur où lui seul pénétrait,

Quand sa mélancolie éternelle et cachée

Dans un ange rêveur la peignit trait pour trait.

Son enfance éclata par un cri de victoireLisant à livre ouvert où d'autres épelaient.Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire,Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient.

Son enfance éclata par un cri de victoire

Lisant à livre ouvert où d'autres épelaient.

Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire,

Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient.

Et charmante, elle aima comme elle était: sans feinte.Loyale avec la haine autant qu'avec l'amour.Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte,Comme un luth enflammé son cœur vibrait à jour!

Et charmante, elle aima comme elle était: sans feinte.

Loyale avec la haine autant qu'avec l'amour.

Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte,

Comme un luth enflammé son cœur vibrait à jour!

Elle aussi, l'adorable! a gémi d'être née.Dans l'absence d'un cœur toujours lent à venir.Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée,Ce cœur, elle eût donné ses jours pour l'obtenir.

Elle aussi, l'adorable! a gémi d'être née.

Dans l'absence d'un cœur toujours lent à venir.

Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée,

Ce cœur, elle eût donné ses jours pour l'obtenir.

Oh! l'amour dans l'hymen! Oh! rêve de la femme!O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers!Tout ce qu'elle taisait à l'âme de son âme,Doux pleurs, allez-vous-en l'apprendre à l'univers!

Oh! l'amour dans l'hymen! Oh! rêve de la femme!

O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers!

Tout ce qu'elle taisait à l'âme de son âme,

Doux pleurs, allez-vous-en l'apprendre à l'univers!

Elle meurt! presque reine, hélas! et presque heureuse,Colombe aux plumes d'or, femme aux tendres douleurs;Elle meurt tout à coup d'elle-même peureuse,Et douce, elle s'enferme au linceul de ses fleurs.

Elle meurt! presque reine, hélas! et presque heureuse,

Colombe aux plumes d'or, femme aux tendres douleurs;

Elle meurt tout à coup d'elle-même peureuse,

Et douce, elle s'enferme au linceul de ses fleurs.

O beauté souveraine à travers tous les voiles!Tant que les noms aimés retourneront aux cieux,Nous chercherons Delphine à travers les étoiles,Et ton doux nom de sœur humectera nos yeux.

O beauté souveraine à travers tous les voiles!

Tant que les noms aimés retourneront aux cieux,

Nous chercherons Delphine à travers les étoiles,

Et ton doux nom de sœur humectera nos yeux.

1855.

1855.

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

MARCELINE DESBORDES-VALMORE

(Poésies inédites.)

(Poésies inédites.)


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