VI
Battu sur ce point comme sur tant d'autres, le député de Mâcon n'en continuait pas moins la lutte. Il savait qu'il y a des défaites qui valent des victoires et que chaque discours qu'il prononçait, en augmentant le prestige de son nom, ajoutait à son autorité. Mais il s'était promis de n'entrer au ministère que par unebrèche. On n'avait deforce, suivant lui, que dans les places conquises d'assaut. C'est pourquoi il refusa, au mois de novembre 1841, de se laisser porter à la présidence de la Chambre malgré les instances de Mmede Girardin.
—Acceptez, lui disait-elle, faites ce sacrifice aux muses que vous délaissez et qui vous le rendront. La présidence vous donnera des loisirs.—Les muses, répondait Lamartine, je suis devenu trop vieux pour les courtiser. Je veux maintenant faire de l'histoire et de la philosophie. Je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. En politique j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Je ferai l'insurrection de l'ennui; mais, pour cela, il faut des forces dans le pays.—Voilà encore un blasphème, ripostait Delphine, je dis plus, unnon-sens. Les vers sont trop jeunes pour vous! Et Homère! et Milton! Avaient-ils donc quinze ans lorsqu'ils ont exhalé leurs plus beaux chants? Vous ferez de la philosophie et de la politique: est-ce que ces deux choses-là se peuvent faire en même temps? Est-ce que la politique n'est pas l'action dans toute sa véhémence? Est-ce que la philosophie n'est pas le repos dans toute son impassibilité? Non, non, ces deux choses-là ne peuvent marcher de front. Vous n'êtes pas encore un philosophe, heureusement pour notre pays. Vous pouvez être un homme d'Etat. Vous nous parlez d'événements qui vous amènent, de révolutions, de grandes émotions qui passionnentle pays; cela m'effraye, je crains que vous ne soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire quand il n'y a point d'incendie. J'ajouterai même que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu pour l'éteindre[133].
—Acceptez, lui disait-elle, faites ce sacrifice aux muses que vous délaissez et qui vous le rendront. La présidence vous donnera des loisirs.
—Les muses, répondait Lamartine, je suis devenu trop vieux pour les courtiser. Je veux maintenant faire de l'histoire et de la philosophie. Je ne vois plus que cela, et cela se fait en prose. En politique j'attends quelques événements qui en vaillent la peine. Je ferai l'insurrection de l'ennui; mais, pour cela, il faut des forces dans le pays.
—Voilà encore un blasphème, ripostait Delphine, je dis plus, unnon-sens. Les vers sont trop jeunes pour vous! Et Homère! et Milton! Avaient-ils donc quinze ans lorsqu'ils ont exhalé leurs plus beaux chants? Vous ferez de la philosophie et de la politique: est-ce que ces deux choses-là se peuvent faire en même temps? Est-ce que la politique n'est pas l'action dans toute sa véhémence? Est-ce que la philosophie n'est pas le repos dans toute son impassibilité? Non, non, ces deux choses-là ne peuvent marcher de front. Vous n'êtes pas encore un philosophe, heureusement pour notre pays. Vous pouvez être un homme d'Etat. Vous nous parlez d'événements qui vous amènent, de révolutions, de grandes émotions qui passionnentle pays; cela m'effraye, je crains que vous ne soyez comme les pompiers qui n'ont rien à faire quand il n'y a point d'incendie. J'ajouterai même que vous m'avez l'air assez disposé à mettre le feu pour l'éteindre[133].
Delphine ne savait pas dire si vrai. Lamartine avait effectivement entrepris un ouvrage d'histoire et de philosophie mêlées qui devait mettre le pays en feu et le libérer lui-même d'une partie de ses dettes,—ce qui n'était pas à dédaigner. Cet ouvrage, qui lui fut payé 350.000 francs, n'était autre queles Girondins. Comme il avait besoin de temps et de solitude pour l'écrire, il s'enferma près de quatre ans dans son manoir de Saint-Point, ne venant à Paris que de loin en loin, pour prononcer quelque grand discours à la Chambre dans les questions qui lui tenaient au cœur, comme les chemins de fer, l'Orient, la régence, la suppression du timbre des journaux, l'impôt sur le sel, la traite des noirs, ou pour attaquerle règne tout entier. Car il n'avait pas plus de goût pour Louis-Philippe que le roi n'en avait pour lui. Seulement, si, chez le roi, c'était presque de la haine, chez Lamartine, c'était de l'indifférence et un peu de mépris. Légitimiste converti de la veille, il ne pouvait pardonner à l'usurpateur.
Quandles Girondinsparurent en librairie,—le 20 mars 1847,—il courut dans toute la Franceun frisson d'enthousiasme mêlé de stupeur, que l'on ne saurait mieux comparer qu'à celui qui marqua l'aurore de la première République. Cette histoire avait beau se vendre en huit gros volumes, l'éditeur n'avançait pas à la tirer, elle était dans toutes les mains, les journaux ne parlaient que d'elle, et je ne surprendrai personne en disant que Delphine fut une des premières, ses réserves faites sur le fond, à proclamer la souveraine beauté de la forme.
«L'apparition desGirondins, écrivait-elle dansla Presse, le 4 avril 1847, réveille toutes les fureurs des partis: cela devait être; ce livre est une révolution; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel livre. L'âme du poète est une lyre sublime que le souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect; inquiets, mais résignés, nous disons: Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun génie rival le besoin, le devoir de les combattre. Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons,troublés et charmés. Que c'est beau! pensons-nous, quelle admirable lecture! quel style! quel bonheur dans ces expressions! quelle ampleur dans cette phrase! Vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies. Comme cet homme est bien largement doué, en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort?«Sans doute, la Révolution de 89 est une belle chose, une généreuse réforme; mais que voulez-vous, nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes. Eh bien! voyez comme nous sommes inintelligents et sottement bornés: nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges: il y en a eu autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires sont défectueux; mais expliquez-nous comment il se peut que, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tête aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas trèsingénieux. Il nous semble que, en cherchant bien, on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révolutionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crime et sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise.»
«L'apparition desGirondins, écrivait-elle dansla Presse, le 4 avril 1847, réveille toutes les fureurs des partis: cela devait être; ce livre est une révolution; c'est un présage, c'est un symptôme, c'est un décret peut-être!... Car ce n'est pas sans raison que Dieu a permis à un tel homme d'écrire un tel livre. L'âme du poète est une lyre sublime que le souffle divin fait vibrer, elle n'est pas responsable de ses accords. Quand nous voyons les idées d'une époque s'incarner dans un homme de génie, quelle que soit notre répugnance pour ces idées, nous nous attristons avec respect; inquiets, mais résignés, nous disons: Il faut que ces idées, que nous redoutons comme dangereuses, soient nécessaires et qu'elles servent les mystérieux desseins de Dieu, puisqu'il charge une de ses plus dignes créatures de les propager, puisqu'il n'inspire à aucun génie rival le besoin, le devoir de les combattre. Aussi, à chaque page de ce livre, nous rêvons,troublés et charmés. Que c'est beau! pensons-nous, quelle admirable lecture! quel style! quel bonheur dans ces expressions! quelle ampleur dans cette phrase! Vivacité, coloris, verve, grâce, violence, fraîcheur, toutes les qualités sont là réunies. Comme cet homme est bien largement doué, en favori! Ah! que c'est beau! mais que d'événements vont naître de ce livre! Je voudrais bien ne pas les voir! Oh! je voudrais mourir! N'est-ce pas un effet étrange que cette admiration excessive qui vous fait souhaiter la mort?
«Sans doute, la Révolution de 89 est une belle chose, une généreuse réforme; mais que voulez-vous, nous n'aimons pas les révolutions. M. de Lamartine semble dire que si la révolution a été cruelle et imparfaite, c'est que malheureusement elle a été accomplie par les hommes. Eh bien! voyez comme nous sommes inintelligents et sottement bornés: nous ne voudrions même pas non plus d'une révolution qui serait faite par des anges: il y en a eu autrefois, elle a produit l'enfer, et rien que cela suffit pour nous donner des préventions invincibles. On aura beau dire, les procédés révolutionnaires sont défectueux; mais expliquez-nous comment il se peut que, dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, dans un pays où l'industrie découvre des merveilles, on n'ait encore trouvé qu'un moyen de donner de l'argent aux pauvres, c'est de couper la tête aux riches; le moyen est expéditif, mais, franchement, il n'est pas trèsingénieux. Il nous semble que, en cherchant bien, on pourrait trouver autre chose. M. de Lamartine parle des idées révolutionnaires comme un homme qui aurait découvert le secret de les appliquer, sans crime et sans violences, sans orages. Dieu veuille qu'il ait raison, et que son livre soit le commencement de son entreprise.»
Suivait une dissertation très habile où Delphine, répondant aux vociférations du parti légitimiste contre l'Histoire des Girondins, s'appliquait à démontrer que c'était la reine qui était la grande figure du livre, la victime bien-aimée de l'auteur, que c'était Marie-Antoinette, qui était l'héroïne du poème.
Il est bien certain que Lamartine n'avait pas eu l'intention, suivant le reproche que lui fit alors Chateaubriand, de dorer la guillotine, mais en jetant le manteau des fils de Noé sur les épaules de la Révolution, il avait voulu familiariser les classes dirigeantes avec l'idée de la République qui leur causait une peur mortelle, et c'est un fait que l'Histoire des Girondins, qui remua l'opinion de fond en comble, eut plus d'influence sur les événements de Février 1848 que la campagne des banquets dont elle fut la préface retentissante.
Le plus célèbre de ces banquets fut justement celui qui fut offert à Lamartine par la ville de Mâcon, le 8 juillet 1847. Le soir même de ce jour mémorable, le grand poète écrivait à Mmede Girardin:
«Voici en toute hâte une charmante description du banquet colossal que nous venons de quitter. Je vous l'envoie tout de suite pour vous servir d'élément. Demain, vous aurez le discours, la tempête en a emporté la moitié, c'est égal, c'est beau comme l'antique, un colysée exhumé dans une prairie de Mâcon! Pas de bulletin. C'est M. de Ronchaud, qui était venu du Jura, qui vous écrit ce mot descriptif. Seulement il y avait plus de convives, près de trois mille fourchettes.«Adieu et amitiés. Ma femme est à Vichy avec ses nièces. Moi seul ici.«LAMARTINE[134].»
«Voici en toute hâte une charmante description du banquet colossal que nous venons de quitter. Je vous l'envoie tout de suite pour vous servir d'élément. Demain, vous aurez le discours, la tempête en a emporté la moitié, c'est égal, c'est beau comme l'antique, un colysée exhumé dans une prairie de Mâcon! Pas de bulletin. C'est M. de Ronchaud, qui était venu du Jura, qui vous écrit ce mot descriptif. Seulement il y avait plus de convives, près de trois mille fourchettes.
«Adieu et amitiés. Ma femme est à Vichy avec ses nièces. Moi seul ici.
«LAMARTINE[134].»
La Presse, pour une raison ou pour une autre, n'ayant pas inséré le compte-rendu de M. de Ronchaud, nous le publions ici à titre de document:
«Le jour du banquet offert à M. de Lamartine, Mâcon présentait dès le matin un aspect inaccoutumé; un mouvement bien différent de celui qui anime les grands industriels avait changé pour un jour la face de la ville; on s'abordait, on se saluait au nom des mêmes sentiments. Les bateaux à vapeur, les voitures publiques ne cessaient de verser sur le quai et dans les murs de la ville natale de M. de Lamartine l'affluence des étrangers. Les hôtelleries étaient pleines de voyageurs venus de tous les points de la France; chaque maison avait sonhôte. A trois heures s'ouvrait la salle du banquet, si l'on peut ainsi appeler un espace de 4 ou 5 arpents, couvert de tables et abrité par des toiles tendues sur la tête des convives comme les voiles d'un navire. De larges bandes tricolores pendaient du plafond mobile et portaient les noms de chacune des villes qui avaient des députés à cette fête patriotique; 2.200 souscripteurs étaient assis dans cette immense enceinte ornée de drapeaux et de verdure; d'autres, venus trop tard, remplissaient plus qu'à demi les intervalles laissés entre les tables. Des tribunes avaient été disposées pour les femmes accourues pour témoigner à l'auteur desGirondinsleur reconnaissance pour le rôle qu'il leur a restitué dans l'histoire de notre grande révolution[135]. On en voyait aussi, au bas des murailles, comme une frange vivante aux mille couleurs; les toilettes étaient fraîches et élégantes. On peut porter à 5.000 le nombre des personnes présentes; à quatre heures, M. de Lamartine paraît; il fut accueilli par de nombreux vivats et par des cris d'enthousiasme. Le dîner commence. Sur la table à laquelleétait assis M. de Lamartine et qu'il devait tout à l'heure transformer en tribune, un immense plateau d'étain était apporté et un veau flanqué de quatre agneaux rappelait la naïve abondance des festins homériques. M. Roland, maire de Mâcon, devait prendre la parole et fournir l'occasion à M. de Lamartine d'une de ces improvisations qui font courir du feu dans les âmes des auditeurs. Tout à coup un vent s'élève, précurseur de l'orage; les tentes palpitent comme les voiles d'un vaisseau dans la tourmente; quelques-unes cèdent; un tourbillon passe sur les convives; tables et mets sont couverts à l'instant de poussière. Mais des cris devive Lamartine!s'élèvent comme pour braver, par l'enthousiasme de cette manifestation même, les éléments qui semblent conjurés contre elle. En un moment, les tables sont abandonnées, la foule se presse autour d'une tribune improvisée; on semble attendre que M. de Lamartine jette à la foule assemblée de si loin pour l'entendre ses paroles mêlées aux éclats de la foudre. On lui demande de lutter avec elle. Tous veulent l'entendre, nul ne se retire. Les femmes mêmes font à l'enthousiasme le sacrifice de leurs toilettes, et, malgré la pluie qui commence, demeurent intrépides à leurs places. Le maire engage les convives à se retirer devant les intempéries de l'atmosphère. Pour lui, fidèle à son poste, il ne le quittera qu'après avoir été auprès de M. de Lamartine l'interprète des sentiments de tous; il attendra le momentfavorable, et M. de Lamartine fait annoncer qu'il croit de son devoir de répondre. Alors vous eussiez vu une heure d'attente héroïque sous les torrents de la pluie qui pénétrait de toutes parts à travers les tentes déchirées.«Au moment où M. de Lamartine se lève, la foule se presse aussi compacte autour de la tribune que si la salle du festin n'eût pas été dévastée par la tempête. Seulement les tables, balayées par le vent de tout ce qui les couvrait, avaient été à leur tour changées en tribunes d'auditeurs. Toute la première partie du discours de M. de Lamartine fut moins un discours qu'un dialogue de reconnaissance et d'enthousiasme entre la foule et lui, un échange de protestations et de serments auxquels un reste d'agitation donnait un caractère à part, vraiment dynastique. Mais lorsque l'orateur aborda les hautes considérations historiques et politiques, le silence s'établit. Pendant une heure, on n'entendit que le bruit des applaudissements que l'enthousiasme ne pouvait contenir, et celui des tables chargées d'auditeurs qui, de moment en moment, gémissaient et s'écroulaient, sans qu'un cri, un mouvement perturbateur, parmi toutes ces chutes d'hommes et de femmes victimes de leur zèle, vînt troubler la solennité d'une audition religieuse.«Le discours achevé et applaudi avec énergie, la foule s'est écoulée en silence emportant comme une relique dans la mémoire, le souvenir d'une fête unique dans l'histoire de notre pays et d'unde ces jours qui, suivant l'expression de M. de Lamartine lui-même, ne se couchent pas avec le soleil[136].»
«Le jour du banquet offert à M. de Lamartine, Mâcon présentait dès le matin un aspect inaccoutumé; un mouvement bien différent de celui qui anime les grands industriels avait changé pour un jour la face de la ville; on s'abordait, on se saluait au nom des mêmes sentiments. Les bateaux à vapeur, les voitures publiques ne cessaient de verser sur le quai et dans les murs de la ville natale de M. de Lamartine l'affluence des étrangers. Les hôtelleries étaient pleines de voyageurs venus de tous les points de la France; chaque maison avait sonhôte. A trois heures s'ouvrait la salle du banquet, si l'on peut ainsi appeler un espace de 4 ou 5 arpents, couvert de tables et abrité par des toiles tendues sur la tête des convives comme les voiles d'un navire. De larges bandes tricolores pendaient du plafond mobile et portaient les noms de chacune des villes qui avaient des députés à cette fête patriotique; 2.200 souscripteurs étaient assis dans cette immense enceinte ornée de drapeaux et de verdure; d'autres, venus trop tard, remplissaient plus qu'à demi les intervalles laissés entre les tables. Des tribunes avaient été disposées pour les femmes accourues pour témoigner à l'auteur desGirondinsleur reconnaissance pour le rôle qu'il leur a restitué dans l'histoire de notre grande révolution[135]. On en voyait aussi, au bas des murailles, comme une frange vivante aux mille couleurs; les toilettes étaient fraîches et élégantes. On peut porter à 5.000 le nombre des personnes présentes; à quatre heures, M. de Lamartine paraît; il fut accueilli par de nombreux vivats et par des cris d'enthousiasme. Le dîner commence. Sur la table à laquelleétait assis M. de Lamartine et qu'il devait tout à l'heure transformer en tribune, un immense plateau d'étain était apporté et un veau flanqué de quatre agneaux rappelait la naïve abondance des festins homériques. M. Roland, maire de Mâcon, devait prendre la parole et fournir l'occasion à M. de Lamartine d'une de ces improvisations qui font courir du feu dans les âmes des auditeurs. Tout à coup un vent s'élève, précurseur de l'orage; les tentes palpitent comme les voiles d'un vaisseau dans la tourmente; quelques-unes cèdent; un tourbillon passe sur les convives; tables et mets sont couverts à l'instant de poussière. Mais des cris devive Lamartine!s'élèvent comme pour braver, par l'enthousiasme de cette manifestation même, les éléments qui semblent conjurés contre elle. En un moment, les tables sont abandonnées, la foule se presse autour d'une tribune improvisée; on semble attendre que M. de Lamartine jette à la foule assemblée de si loin pour l'entendre ses paroles mêlées aux éclats de la foudre. On lui demande de lutter avec elle. Tous veulent l'entendre, nul ne se retire. Les femmes mêmes font à l'enthousiasme le sacrifice de leurs toilettes, et, malgré la pluie qui commence, demeurent intrépides à leurs places. Le maire engage les convives à se retirer devant les intempéries de l'atmosphère. Pour lui, fidèle à son poste, il ne le quittera qu'après avoir été auprès de M. de Lamartine l'interprète des sentiments de tous; il attendra le momentfavorable, et M. de Lamartine fait annoncer qu'il croit de son devoir de répondre. Alors vous eussiez vu une heure d'attente héroïque sous les torrents de la pluie qui pénétrait de toutes parts à travers les tentes déchirées.
«Au moment où M. de Lamartine se lève, la foule se presse aussi compacte autour de la tribune que si la salle du festin n'eût pas été dévastée par la tempête. Seulement les tables, balayées par le vent de tout ce qui les couvrait, avaient été à leur tour changées en tribunes d'auditeurs. Toute la première partie du discours de M. de Lamartine fut moins un discours qu'un dialogue de reconnaissance et d'enthousiasme entre la foule et lui, un échange de protestations et de serments auxquels un reste d'agitation donnait un caractère à part, vraiment dynastique. Mais lorsque l'orateur aborda les hautes considérations historiques et politiques, le silence s'établit. Pendant une heure, on n'entendit que le bruit des applaudissements que l'enthousiasme ne pouvait contenir, et celui des tables chargées d'auditeurs qui, de moment en moment, gémissaient et s'écroulaient, sans qu'un cri, un mouvement perturbateur, parmi toutes ces chutes d'hommes et de femmes victimes de leur zèle, vînt troubler la solennité d'une audition religieuse.
«Le discours achevé et applaudi avec énergie, la foule s'est écoulée en silence emportant comme une relique dans la mémoire, le souvenir d'une fête unique dans l'histoire de notre pays et d'unde ces jours qui, suivant l'expression de M. de Lamartine lui-même, ne se couchent pas avec le soleil[136].»
Le lendemain, après avoir lu le récit de cette journée héroïque, Doudan disait: «Le tonnerre a dû se retirer tout mouillé et bien attrapé d'avoir trouvé son maître[137].»
Oui, mais il ne devait pas tarder à prendre sa revanche.
Le proverbe dit qu'il ne faut pas jouer avec le feu. Pour avoir joué durant des mois avec l'élément révolutionnaire et risqué vingt fois sa vie en voulant le dompter, on osa accuser un jour Lamartine de pactiser avec le communisme, de transiger avec le terrorisme, et il fut renié, flétri, lâché par ceux-là mêmes qu'il avait préservés de l'anarchie.
Que n'avait-il écouté la voix de Delphine et de sa mère! Ce n'étaient pourtant que deux femmes, mais les femmes voient souvent plus juste que les hommes dans les temps de Révolution.
«Non, je ne peux pas y tenir, lui écrivait Sophie Gay, il faut que je vous dise à quel point les belles paroles de votre voix divine ont fait battre mon cœur, à quel point ma vieille admiration en est exaltée, ma vieille amitié en est fière.«Ah! pour l'amour de cette France qui vous inspire de si nobles pensées, restez à votre rang,et après avoir si bien défini la seule égalité possible, ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts de la mauvaise compagnie politique. Ce conseil tire toute sa valeur de mon expérience, songez que j'ai vu les grandeurs et les horreurs de la première Révolution, que j'ai connu presque tous les acteurs de ce drame sanglant et que j'ai vu succomber les plus forts, les plus éloquents à l'influence mystérieuse et désastreuse de l'entourage[138].»
«Non, je ne peux pas y tenir, lui écrivait Sophie Gay, il faut que je vous dise à quel point les belles paroles de votre voix divine ont fait battre mon cœur, à quel point ma vieille admiration en est exaltée, ma vieille amitié en est fière.
«Ah! pour l'amour de cette France qui vous inspire de si nobles pensées, restez à votre rang,et après avoir si bien défini la seule égalité possible, ne mêlez pas votre génie aux misérables intérêts de la mauvaise compagnie politique. Ce conseil tire toute sa valeur de mon expérience, songez que j'ai vu les grandeurs et les horreurs de la première Révolution, que j'ai connu presque tous les acteurs de ce drame sanglant et que j'ai vu succomber les plus forts, les plus éloquents à l'influence mystérieuse et désastreuse de l'entourage[138].»
C'est, en effet, son entourage qui perdit Lamartine. S'il avait jeté par-dessus bord les Ledru-Rollin, les Louis Blanc et leurs acolytes, ont l'eût porté sur le pavois, et la France entière eût été—pour un temps du moins—à ses genoux. Mais comme il le disait un jour à MmeDuport (Eléonore de Canonge), il ne voulut pas «prendre la dictature au prix du sang, de la trahison, de l'homicide». Fort de sa conscience et des gages éclatants qu'il avait donnés au monde de son esprit de sagesse et de son amour de l'ordre, il pensait qu'en gardant partie liée avec ses pires compagnons du gouvernement provisoire il faisait preuve de loyauté et de courage, et que personne ne se méprendrait sur ses intentions. Ne valait-il pas mieux les réduire en ayant l'air de se solidariser avec eux, que de les soulever contre soi et contre la paix publique en leur signifiant un congé brutal? Mais les mécontents,dont le nombre augmentait chaque jour, avec leur bonne foi ordinaire, dénoncèrent cet acte de courage et de vertu civique comme un acte de faiblesse et de complicité criminelle. Et Lamartine vit peu à peu s'éloigner de lui ses adulateurs d'hier et ses amis des anciens jours. Delphine elle-même eut toutes les peines du monde à échapper à la contagion.
Quelque temps avant l'élection qui devait porter Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, elle écrivait dans le courrier dela Presseces lignes qui étonnent et détonnent quelque peu sous sa plume:
«On s'attend à de violents orages parlementaires et politiques et l'on prétend que, cette fois, c'est le paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle horrible comparaison! nous ne la pardonnerons jamais à notre illustre maître; qu'est-ce que c'est qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre? L'aigle peut-il jamais trahir l'Olympe et divertir les carreaux divins que Jupiter lui confie? Pourquoi la ruse quand on a la force? pourquoi la fraude quand on a le droit? La loyauté est l'attribut de la toute-puissance; il ne faut jamais tricher au jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais, hélas! M. de Lamartine, comme homme d'Etat, a un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin de la France ne le sauve pas. M. de Lamartine a la monomanie de l'habileté. Ses ennemis lui ont tantcrié qu'il était poète, rien que poète, que maintenant il se défie de son inspiration, c'est-à-dire de sa véritable force. Il repousse l'idée qui lui vient pour courir après la combinaison qui lui échappe: il est naturellement inspiré, il se fait péniblement ingénieux: c'est l'oiseau du jour qui a la prétention de se faire oiseau des ténèbres; il s'imagine que c'est beaucoup plus habile de voir la nuit que de supporter l'éclat du soleil. Mais vienne une circonstance impérieuse, un beau danger qui le retrempe malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie étouffera le factice homme d'Etat; vienne l'aurore resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct glorieux. D'épaisses vapeurs l'enveloppent encore, les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent pour quelques moments à nos regards les méandres capricieux de son vol; mais, patience! il ne lui faut qu'un coup d'aile pour remonter dans l'azur.«Nous le disons avec tristesse; disciple inquiet, tremblant à l'écart, nous n'avons plus la même confiance dans le caractère politique de notre maître, du moins dans le caractère politique qu'il se fait, mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous puisons notre espérance dans notre constante admiration. Chez les êtres favorisés les trésors sont des promesses. Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses dons un mortel, pour que ces dons précieux deviennent entre ses mains fatals ou stériles. Dieu n'a pas allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau,pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir jeté au monde tout sa clarté. Dieu n'a pas mis sur une même tête une triple couronne de poète, d'orateur, d'historien, pour la frapper tout à coup de démence. Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme de génie avec toutes les royautés, pour permettre qu'une royauté de plus l'étonne et l'enivre comme un Mazaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire; l'habitant des vallées a le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais le poète, c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé aux pièges des profondeurs terribles, il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme; pourquoi donc aurait-il le vertige du trône? Pour y parvenir il ne monte pas, il descend[139]...»
«On s'attend à de violents orages parlementaires et politiques et l'on prétend que, cette fois, c'est le paratonnerre lui-même qui lancera la foudre. Quelle horrible comparaison! nous ne la pardonnerons jamais à notre illustre maître; qu'est-ce que c'est qu'un aigle qui se ravale à l'état de paratonnerre? L'aigle peut-il jamais trahir l'Olympe et divertir les carreaux divins que Jupiter lui confie? Pourquoi la ruse quand on a la force? pourquoi la fraude quand on a le droit? La loyauté est l'attribut de la toute-puissance; il ne faut jamais tricher au jeu, même quand on joue avec la foudre. Mais, hélas! M. de Lamartine, comme homme d'Etat, a un grand défaut, un défaut qui a déjà perdu M. Guizot et qui le perdra lui-même, si le destin de la France ne le sauve pas. M. de Lamartine a la monomanie de l'habileté. Ses ennemis lui ont tantcrié qu'il était poète, rien que poète, que maintenant il se défie de son inspiration, c'est-à-dire de sa véritable force. Il repousse l'idée qui lui vient pour courir après la combinaison qui lui échappe: il est naturellement inspiré, il se fait péniblement ingénieux: c'est l'oiseau du jour qui a la prétention de se faire oiseau des ténèbres; il s'imagine que c'est beaucoup plus habile de voir la nuit que de supporter l'éclat du soleil. Mais vienne une circonstance impérieuse, un beau danger qui le retrempe malgré lui dans sa nature, et l'homme de génie étouffera le factice homme d'Etat; vienne l'aurore resplendissante, et l'aigle retrouvera son instinct glorieux. D'épaisses vapeurs l'enveloppent encore, les nuages noirs amoncelés autour de lui dérobent pour quelques moments à nos regards les méandres capricieux de son vol; mais, patience! il ne lui faut qu'un coup d'aile pour remonter dans l'azur.
«Nous le disons avec tristesse; disciple inquiet, tremblant à l'écart, nous n'avons plus la même confiance dans le caractère politique de notre maître, du moins dans le caractère politique qu'il se fait, mais nous avons toujours foi dans son génie. Nous puisons notre espérance dans notre constante admiration. Chez les êtres favorisés les trésors sont des promesses. Dieu n'a pas légèrement comblé de tous ses dons un mortel, pour que ces dons précieux deviennent entre ses mains fatals ou stériles. Dieu n'a pas allumé avec tant de rayons, avec tant d'amour, ce flambeau,pour qu'il s'éteigne avant l'heure, avant d'avoir jeté au monde tout sa clarté. Dieu n'a pas mis sur une même tête une triple couronne de poète, d'orateur, d'historien, pour la frapper tout à coup de démence. Dieu n'a pas pris plaisir à familiariser ainsi un homme de génie avec toutes les royautés, pour permettre qu'une royauté de plus l'étonne et l'enivre comme un Mazaniello éperdu!... Le pauvre pêcheur du rivage peut devenir fou en atteignant si vite au trône populaire; l'habitant des vallées a le vertige, transporté tout à coup sur les pics sublimes; mais le poète, c'est l'habitant naturel des hauteurs, son œil est exercé aux pièges des profondeurs terribles, il est accoutumé à regarder le monde à ses pieds, à mesurer l'espace, à interroger l'abîme; pourquoi donc aurait-il le vertige du trône? Pour y parvenir il ne monte pas, il descend[139]...»
Lamartine n'avait nullement le vertige du trône, et, sans désirer la présidence, nous savons qu'il l'eût acceptée par patriotisme si on la lui avait donnée. Mais en demandant à l'Assemblée nationale, dans un discours d'autant plus impolitique qu'il prévoyait les conséquences de sa motion, en demandant aux constituants de rendre au pays l'élection du président de la République, il descendait du trône avant d'y monter. Ce fut la grande faute de sa vie publique, car si le président avait été élu par l'Assemblée constituante, il est probable quenous n'aurions jamais connu le second Empire. Mais il était d'un âge, d'une génération où l'on sacrifiait tout aux principes. Et son idée était que le premier magistrat du pays, du moment que le droit divin avait fait place au droit populaire, devait recevoir le baptême et l'investiture du suffrage universel.
Quoi qu'il en soit, Lamartine fut très sensible à l'article de Delphine et il lui écrivit sur-le-champ qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pas aller lui répondre de vive voix. «La République est si jalouse, lui dit-il, qu'elle croirait que je la trahis pour une femme auprès de laquelle on a trop récemment médit non de la République, mais des républicains.»
Il voulait parler de la campagne néfaste d'Emile de Girardin qui, après avoir arraché en quelque sorte son abdication au roi Louis-Philippe et s'être rallié franchement à la République, n'avait cessé de jeter le discrédit sur le gouvernement provisoire[140].
L'élection présidentielle lui ayant fait des loisirs, Lamartine se réfugia dans ses souvenirs d'enfance et de jeunesse, se consolant de ses déceptions politiques et de l'ingratitude de ses contemporains avecles épisodes deRaphaëlet deGraziella, que lui avait demandésla Presse, et dont le charme captivant lui ramena une partie de l'opinion.
Et puis il fit un second voyage en Orient pour visiter l'immense domaine que le Grand Turc, plus généreux que la République, lui avait donné en apanage et qu'il ne put mettre en valeur, faute d'avoir trouvé l'argent nécessaire. Car, chose remarquable et tout à la honte des hommes de ce temps, ce dictateur improvisé, qui avait mangé 160.000 francs de son bien pendant ces trois mois de pouvoir, et qui pour se rembourser avait négligé d'enlever les fonds secrets de son ministère—ce dont on l'accusa quand même pour lui faire une suprême injure, Lamartine ne trouva pas un financier pour lui venir en aide. Laffitte était mort trop tôt et n'avait pas été remplacé. En sorte que c'est lui qui, avec sa plume et un courage inlassable, entreprit la tâche héroïque de se libérer envers la meute de ses créanciers. Mais c'était vouloir remplir le tonneau des Danaïdes!
Il écrivait à Mmede Girardin à son retour de Smyrne:
«Mardi, 13 août 1850.«Vous souvenez-vous de moi? Moi, j'ai pensé à vous sur la terre et sur les mers, souvent et toujours avec bonheur. J'en ai même parlé aux flots du Caïstre, monfleuve, et aux ombres du Taurus, mes ombres.«Me voilà revenu, mais, hélas! en route, en pleine mer, j'ai perdu, par une fièvre inflammatoire, mon ami et compagnon M. de Champeaux. Nous en sommes bien tristes au retour d'un voyage tout enthousiasme et charme autrement.«Je me repose ici deux jours chez mon beau-frère[141]. Je vais de là à Mâcon pour le conseil général, puis à Paris quatre jours, dont un, j'espère, pour vous. Je verrai si je trouverai un capital quelconque à jeter dans mon empire agricolevraiment,vraimentmagnifique. Mais magnifique comme un million de rentes en cinq ans, si j'avais un million de capital à y semer en troupeaux et en vers à soie.«En attendant, ma richesse platonique ne m'empêche pas d'être poursuivi par mille créanciers et de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie et quatre en Europe.«Voulez-vous dire à M. de Girardin, dans le cas où le 2evolume desConfidencesaurait réussi près des lecteurs, s'il voudrait m'acheter le 3ebeaucoup plus varié et m'en payer à mon passage à Paris ou à peu près 10 ou 12.000 francs, comme l'année dernière; il faut que je sue de l'encre pour mes sangsues financières.«Ecrivez-moi un mot à Mâcon. J'y serai dix ou douze jours. Ma femme a été bien en route, souffrante au retour, mieux à présent.»«Tout à vous de cœur, dans le passé, présent et avenir.«LAMARTINE[142].»
«Mardi, 13 août 1850.
«Vous souvenez-vous de moi? Moi, j'ai pensé à vous sur la terre et sur les mers, souvent et toujours avec bonheur. J'en ai même parlé aux flots du Caïstre, monfleuve, et aux ombres du Taurus, mes ombres.
«Me voilà revenu, mais, hélas! en route, en pleine mer, j'ai perdu, par une fièvre inflammatoire, mon ami et compagnon M. de Champeaux. Nous en sommes bien tristes au retour d'un voyage tout enthousiasme et charme autrement.
«Je me repose ici deux jours chez mon beau-frère[141]. Je vais de là à Mâcon pour le conseil général, puis à Paris quatre jours, dont un, j'espère, pour vous. Je verrai si je trouverai un capital quelconque à jeter dans mon empire agricolevraiment,vraimentmagnifique. Mais magnifique comme un million de rentes en cinq ans, si j'avais un million de capital à y semer en troupeaux et en vers à soie.
«En attendant, ma richesse platonique ne m'empêche pas d'être poursuivi par mille créanciers et de mourir de faim sous trente lieues de sol en Asie et quatre en Europe.
«Voulez-vous dire à M. de Girardin, dans le cas où le 2evolume desConfidencesaurait réussi près des lecteurs, s'il voudrait m'acheter le 3ebeaucoup plus varié et m'en payer à mon passage à Paris ou à peu près 10 ou 12.000 francs, comme l'année dernière; il faut que je sue de l'encre pour mes sangsues financières.
«Ecrivez-moi un mot à Mâcon. J'y serai dix ou douze jours. Ma femme a été bien en route, souffrante au retour, mieux à présent.»
«Tout à vous de cœur, dans le passé, présent et avenir.
«LAMARTINE[142].»
Le coup d'Etat mit fin à sa carrière politique.
Il était à Mâcon et sur le point de rentrer à Paris quand il en eut connaissance. Il retarda son voyagepar bienséance, estimant qu'il n'était pas convenable,—ce sont ses propres expressions,—que la Républiquequ'il personnifiait malgré toutassistât à ses propres funérailles[143]. Et quelque temps après il adressait à un professeur de philosophie ces mots dignes de figurer en tête de sa vie publique:
«Je n'ai jamais mis mon espérance, comme Strafford, dans le fils de l'homme, elle est plus haut. Cependant, elle s'éclipse quelquefois. Dieu semble toujours se déclarer contre ceux qui veulent faire son œuvre. Il combat pour ses ennemis contre ses amis. On s'étonne peu du manichéisme, quand on a vécu un certain nombre d'années et bien étudié l'histoire: la terre entière est bien un calvaire et une roche tarpéienne, calvaire pour les philosophes, roche tarpéienne pour les patriotes... Je m'y perds. Je mourrai, du moins, avec cette conscience de n'avoir pas dit un mot et pas fait un acte dans ma vie publique qui n'eût pour objet le service de la vérité divine à mes dépens. Fût-ceune folie de la croix? fût-ce une duperie de la bonne volonté? le ciel seul me le dira, c'est son affaire[144].»
A partir de ce moment, il ne vécut que pour les lettres et pour quelques rares amis. J'ai à peine besoin de dire que Delphine était de ce nombre. On le rencontrait surtout chez elle, aux heures de joie et de tristesse, car elle fut très éprouvée, elle aussi, à commencer par la mort de sa mère, arrivée le 6 mars 1852[145].
On sait que, stimulée par Rachel, qui avait interprété saJudithet saCléopâtre, elle avait quitté la plume et le masque du vicomte de Launay pour se consacrer entièrement à l'art dramatique.
Voici deux petits billets qui ont trait à la représentation deLady Tartuffe.
Le premier était adressé par Lamartine à Mmede Girardin l'avant-veille de cette représentation:
«J'aurais à cœur de rendre service au meilleur des hommes qui m'a souvent rendu service à moi-même et qui ne veut pour récompense que trois billets payants àLady Tartuffe. Pouvez-vous me les faire obtenir? Faites que je réussisse comme vous réussirez.«De mon lit, le 8 février 1853.«LAMARTINE[146].»
«J'aurais à cœur de rendre service au meilleur des hommes qui m'a souvent rendu service à moi-même et qui ne veut pour récompense que trois billets payants àLady Tartuffe. Pouvez-vous me les faire obtenir? Faites que je réussisse comme vous réussirez.
«De mon lit, le 8 février 1853.
«LAMARTINE[146].»
Le second était adressé par Mmede Girardin à Arsène Houssaye, le lendemain de cette représentation:
«Mmede Lamartine me fait demander à voirLady Tartuffeaujourd'hui; son mari est un peu mieux, elle oserait le quitter ce soir. Vous serait-il possible de me donner votre loge? Vous seriez le plus aimable des voisins.«D. G. DE GIRARDIN[147].»
«Mmede Lamartine me fait demander à voirLady Tartuffeaujourd'hui; son mari est un peu mieux, elle oserait le quitter ce soir. Vous serait-il possible de me donner votre loge? Vous seriez le plus aimable des voisins.
«D. G. DE GIRARDIN[147].»
Depuis lors, chaque fois que Delphine fit représenter une pièce nouvelle, Lamartine, qui se plaisait à dire que tout allait à sa «nature souple et forte, le cothurne et le sabot[148]», fut au premier rang des spectateurs. Mais il ne devait pas l'applaudir longtemps. Après avoir donné toute sa mesure dans ces deux chefs-d'œuvre,la Joie fait peuretle Chapeau d'un horloger, qui sont comme les deux faces de son talent, elle s'alita tout à coup pour ne plus se lever, et la marche du mal qui la minait fut si rapide que le public apprit sa mort presque en même temps que sa maladie.
Sa dernière pensée avait été pour Lamartine.Quand on ouvrit son testament, on y trouva cette recommandation:
«Priez M. de Lamartine d'achever mon poème de laMadeleineauquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine; je l'ai trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne refusera pas d'exaucer ce dernier vœu de mon cœur.»
C'était lui demander l'impossible, et il s'en est excusé en termes qui n'admettent pas de réplique. On ne complète pas, à soixante-cinq ans, l'œuvre d'une femme de vingt-deux ans. Mieux vaut une œuvre inachevée que faite de pièces et de morceaux mal joints et de matière différente.
Quant au reproche que Delphine faisait à son illustre ami, il aurait pu s'en justifier aisément. Plus dévoué, lorsqu'il était jeune, il l'aurait peut-être compromise, et il n'était pas homme à le faire.
Plus tard, quand elle fut mariée, il se peut qu'elle lui ait plus donné que reçu, mais cela tint principalement à la différence de leur condition sociale. A la place de Delphine, il aurait probablement agi comme elle et moins reçu que donné. Et, d'ailleurs,il n'est pas prouvé que celui qui reçoit ait plus de plaisir que celui qui donne.
En tout cas, Lamartine s'acquitta largement de sa dette envers Delphine en lui consacrant après sa mort les pages admirables que l'on sait.
«...Avant, pendant, après (la Presse), a-t-il écrit, j'étais resté son amiquand même, je lui devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait pour moi, bien que désintéressée, méritait l'immutabilité d'une reconnaissance surnaturelle.«Tous les jours, quand je passe triste devant cette place vide des Champs-Elysées, où fut sa maison, plus semblable à un temple démoli par la mort, je pâlis, et mes regards s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un cœur si bon et une intelligence si vaste[149].»
«...Avant, pendant, après (la Presse), a-t-il écrit, j'étais resté son amiquand même, je lui devais bien cette constance d'affection, et celle qu'elle avait pour moi, bien que désintéressée, méritait l'immutabilité d'une reconnaissance surnaturelle.
«Tous les jours, quand je passe triste devant cette place vide des Champs-Elysées, où fut sa maison, plus semblable à un temple démoli par la mort, je pâlis, et mes regards s'élèvent en haut. On ne rencontre pas souvent ici-bas un cœur si bon et une intelligence si vaste[149].»