Quand un bon vin meuble mon estomac,Je suis plus savant que Balzac,Plus sage que Pibrac;Mon bras seul, faisant l'attaqueDe la nation cosaque,La mettrait au sac;De Charon je passerais le lacEn dormant dans son bac;J'irais au fier Esque,Sans que mon coeur fit tic ni tac,Présenter du tabac.
Vaudeville français.
Que Pierre Bon-Bon ait été unrestaurateurde capacités peu communes, personne de ceux qui, pendant le règne de …. fréquentaient le petit café dans le cul-de-sac Le Fèbvre à Rouen, ne voudrait, j'imagine, le contester. Que Pierre Bon-Bon ait été, à un égal degré, versé dans la philosophie de cette époque, c'est, je le présume, quelque chose encore de plus difficile à nier. Sespâtés de foieétaient sans aucun doute immaculés; mais quelle plume pourrait rendre justice à sesEssais sur la nature—à sesPensées sur l'âme—à sesObservations sur l'esprit? Si sesfricandeauxétaient inestimables, quel littérateur du jour n'aurait pas payé uneIdée de Bon-Bonle double de ce qu'il aurait donné de tout l'étalage de toutes lesIdéesde tout le reste des savants? Bon-Bon avait fouillé des bibliothèques que nul autre n'avait fouillées,—il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en faire une idée,—il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'eût jamais conçu la possibilité d'en comprendre: et quoique au temps où il florissait, il ne manquât pas d'auteurs à Rouen pour affirmer «que ses écrits ne l'emportaient ni en pureté sur l'Académie, ni en profondeur sur le Lycée»—quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent généralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles fussent difficiles à comprendre. Ce n'est que leur évidence absolue, je crois, qui détermina plusieurs personnes à les considérer comme abstruses. C'est à Bon-Bon—n'allons pas plus loin—c'est à Bon-Bon que Kant lui-même doit la plus grande partie de sa métaphysique. Bon-Bon il est vrai, n'était ni un Platonicien, ni, à strictement parler, un Aristotélicien—et il n'était pas homme, comme le moderne Leibnitz, à perdre les heures précieuses qui pouvaient être employées à l'invention d'une fricassée, et par une facile transition, à l'analyse d'une sensation, en tentatives frivoles pour réconcilier l'éternelle dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas du tout. Bon-Bon était ionique—Bon-Bon était également italique. Il raisonnaità priori, il raisonnait aussià posteriori. Ses idées étaient innées—ou autre chose. Il avait foi en George de Trébizonde—il avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon était avant tout un Bon-Boniste.
J'ai parlé des capacités de notre philosophe, en tant querestaurateur. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allât s'imaginer, qu'en remplissant de ce côté ses devoirs héréditaires, notre héros n'estimait pas à leur valeur leur dignité et leur importance. Bien loin de là. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux professions il était le plus fier. Dans son opinion, les facultés de l'intellect avaient une liaison très étroite avec les capacités de l'estomac. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il était assez à ce sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'âme a son siège dans l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer le même mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant à la gloutonnerie, ni autre charge sérieuse au préjudice du métaphysicien. Si Pierre Bon-Bon avait ses faibles—et quel est le grand homme qui n'en ait pas mille?—si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'étaient des faibles de fort peu d'importance—des défauts, qui, dans d'autres tempéraments, auraient plutôt pu passer pour des vertus. Parmi ces faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais même pas mentionné dans son histoire, s'il n'y avait pas joué un rôle prédominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plushaut reliefsur le fond uni de son caractère général:—Bon-Bon ne pouvait laisser échapper une occasion de faire un marché.
Non pas qu'il fût avaricieux, non! Pour sa satisfaction de philosophe il n'était nullement nécessaire que le marché tournât à son propre avantage. Pourvu qu'il pût réaliser un marché,—un marché de quelque espèce que ce fut, en n'importe quels termes, ou dans n'importe quelles circonstances—un triomphant sourire s'étalait plusieurs jours de suite sur sa face qu'il illuminait, et un clin d'oeil significatif annonçait clairement qu'il avait conscience de sa sagacité.
En toute époque il n'eût pas été très étonnant qu'un trait d'humeur aussi particulier que celui dont je viens de parler eût provoqué l'attention et la remarque. A l'époque de notre récit, il aurait été on ne peut plus étonnant qu'il n'eût pas donné lieu à de nombreuses observations. On raconta bientôt que, dans toutes les occasions de ce genre, le sourire de Bon-Bon était habituellement fort différent du franc rire avec lequel il accueillait ses propres facéties ou saluait un ami. On sema des insinuations propres à intriguer la curiosité, on colporta des histoires de marchés scabreux conclus à la hâte, et dont il s'était repenti à loisir; on parla, avec faits à l'appui, de facultés inexplicables, de vagues aspirations, d'inclinations surnaturelles inspirées par l'auteur de tout mal dans l'intérêt de ses propres desseins.
Notre philosophe avait encore d'autres faibles, mais qui ne valent guère la peine d'être sérieusement examinés. Par exemple il y a peu d'hommes doués d'une profondeur extraordinaire à qui ait manqué une certaine inclination pour la bouteille. Cette inclination est-elle une cause excitante, ou plutôt une preuve irréfragable de la profondeur en question? c'est chose délicate à décider. Bon-Bon, autant que je puis le savoir, ne pensait pas que ce sujet fût suceptible d'une investigation minutieuse—ni moi non plus. Cependant, dans son indulgence pour un penchant aussi essentiellement classique, il ne faut pas supposer que lerestaurateurperdît de vue les distractions intuitives qui devaient caractériser, à la fois et dans le même temps, sesessaiset sesomelettes. Grâce à ces distinctions, le vin de Bourgogne avait son heure attitrée, et les Côtes du Rhône leur moment propice. Pour lui le Sauterne était au Médoc ce que Catulle était à Homère. Il jouait avec un syllogisme en sablant du Saint-Peray, mais il démêlait un dilemme sur du Clos Vougeot et renversait une théorie dans un torrent de Chambertin. Tout eût été bien si ce même sentiment de convenance l'eût suivi dans le frivole penchant dont j'ai parlé; mais ce n'était pas du tout le cas. A dire vrai, ce trait d'humeur chez le philosophique Bon-Bon finit par revêtir un caractère d'étrange intensité et de mysticisme, et prit une teinte prononcée de laDiableriede ses chères études germaniques.
Entrer dans le petit café du cul-de-sac Le Fèbvre, c'était, à l'époque de notre conte, entrer dans leSanctuaired'un homme de génie. Bon-Bon était un homme de génie. Il n'y avait pas à Rouen unsous-cuisinierqui n'ait pu vous dire que Bon-Bon était un homme de génie. Son énorme terre-neuve était au courant du fait, et à l'approche de son maître il trahissait le sentiment de son infériorité par une componction de maintien, un abaissement des oreilles, une dépression de la mâchoire inférieure, qui n'étaient pas tout à fait indignes d'un chien. Il est vrai, toutefois, qu'on pouvait attribuer en grande partie ce respect habituel à l'extérieur personnel du métaphysicien. Un extérieur distingué, je dois l'avouer, fera toujours impression, même sur une bête; et je reconnaîtrai volontiers que l'homme extérieur dans lerestaurateurétait bien fait pour impressionner l'imagination du quadrupède. Il y a autour du petit grand homme—si je puis me permettre une expression aussi équivoque—comme une atmosphère de majesté singulière, que le pur volume physique seul sera toujours insuffisant à produire. Toutefois, si Bon-Bon n'avait que trois pieds de haut, et si sa tête était démesurément petite, il était impossible de voir la rotondité de son ventre sans éprouver un sentiment de grandeur qui touchait presque au sublime. Dans sa dimension chiens et hommes voyaient le type de sa science—et dans son immensité une habitation faite pour son âme immortelle.
Je pourrais, si je voulais, m'étendre ici sur l'habillement et les autres détails extérieurs de notre métaphysicien. Je pourrais insinuer que la chevelure de notre héros était coupée court, soigneusement lissée sur le front, et surmontée d'un bonnet conique de flanelle blanche ornée de glands,—que son juste au corps à petits pois n'était pas à la mode de ceux que portaient alors lesrestaurateursdu commun,—que les manches étaient un peu plus pleines que ne le permettait le costume régnant,—que les parements retroussés n'étaient pas, selon l'usage en vigueur à cette époque barbare, d'une étoffe de la même qualité et de la même couleur que l'habit, mais revêtus d'une façon plus fantastique d'un velours de Gênes bigarré—que ses pantoufles de pourpre étincelante étaient curieusement ouvragées, et auraient pu sortir des manufactures du Japon, n'eussent été l'exquise pointe des bouts, et les teintes brillantes des bordures et des broderies,—que son haut de chausses était fait de cette étoffe de satin jaune que l'on appelleaimable,—que son manteau bleu de ciel, en forme de peignoir, et tout garni de riches dessins cramoisis, flottait cavalièrement sur ses épaules comme une brume du matin—et quel'ensemblede son accoutrement avait inspiré à Benevenuta, l'Improvisatrice de Florence, ces remarquables paroles: «Il est difficile de dire si Pierre Bon-Bon n'est pas un oiseau du Paradis, ou s'il n'est pas plutôt un vrai Paradis de perfection.» Je pourrais, dis-je, si je voulais, m'étendre sur tous ces points; mais je m'en abstiens; il faut laisser les détails purement personnels aux faiseurs de romans historiques; ils sont au dessous de la dignité morale de l'historien sérieux.
J'ai dit qu' «entrer dans le Café du cul-de-sac Le Fèbvre c'était entrer dans lesanctuaired'un homme de génie;»—mais il n'y avait qu'un homme de génie qui pût justement apprécier les mérites dusanctuaire. Une enseigne, formée d'un vaste in-folio, se balançait au dessus de l'entrée. D'un côté du volume était peinte une bouteille et sur l'autre unpâté. Sur le dos on lisait en gros caractères:Oeuvres de Bon-Bon.Ainsi était délicatement symbolisée la double occupation du propriétaire.
Une fois le pied sur le seuil, tout l'intérieur de la maison s'offrait à la vue. Une chambre longue, basse de plafond, et de construction antique, composait à elle seule tout le café. Dans un coin de l'appartement était le lit du métaphysicien. Un déploiement de rideaux, et un baldaquin à la Grecque lui donnaient un air à la fois classique et confortable. Dans le coin diagonalement opposé, apparaissaient, faisant très bon ménage, la batterie de cuisine et labibliothèque. Un plat de polémiques s'étalait pacifiquement sur le dressoir. Ici gisait une cuisinière pleine des derniers traités d'Ethique, là une chaudière deMélangesin-12. Des volumes de morale germanique fraternisaient avec le gril—on apercevait une fourchette à rôtie à côté d'un Eusèbe—Platon s'étendait à son aise dans la poêle à frire—et des manuscrits contemporains s'alignaient sur la broche.
Sous les autres rapports, leCafé Bon-Bondifférait peu desrestaurantsordinaires de cette époque. Une grande cheminée s'ouvrait en face de la porte. A droite de la cheminée, un buffet ouvert déployait un formidable bataillon de bouteilles étiquetées.
C'est là qu'un soir vers minuit, durant l'hiver rigoureux de … Pierre Bon-Bon, après avoir écouté quelque temps les commentaires de ses voisins sur sa singulière manie, et les avoir mis tous à la porte, poussa le verrou en jurant, et s'enfonça d'assez belliqueuse humeur dans les douceurs d'un confortable fauteuil de cuir, et d'un feu de fagots flambants.
C'était une de ces terribles nuits, comme on n'en voit guère qu'une ou deux dans un siècle. Il neigeait furieusement, et la maison branlait jusque dans ses fondements sous les coups redoublés de la tempête; le vent s'engouffrant à travers les lézardes du mur, et se précipitant avec violence dans la cheminée, secouait d'une façon terrible les rideaux du lit du philosophe, et dérangeait l'économie de ses terrines depâtéet de ses papiers. L'énorme in-folio qui se balançait au dehors, exposé à la furie de l'ouragan, craquait lugubrement, et une plainte déchirante sortait de sa solide armature de chêne.
Le métaphysicien, ai-je dit, n'était pas d'humeur bien placide, quand il poussa son fauteuil à sa place ordinaire près du foyer. Bien des circonstances irritantes étaient venues dans la journée troubler la sérénité de ses méditations. En essayant desOeufs à la Princesse, il avait malencontreusement obtenu uneOmelette à la Reine; il s'était vu frustré de la découverte d'un principe d'Ethique en renversant un ragoût; enfin, le pire de tout, il avait été contrecarré dans la transaction d'un de ces admirables marchés qu'il avait toujours éprouvé tant de plaisir à mener à bonne fin. Mais à l'irritation d'esprit causée par ces inexplicables accidents, se mêlait à un certain degré cette anxiété nerveuse que produit si facilement la furie d'une nuit de tempête. Il siffla tout près de lui l'énorme chien noir dont j'ai parlé plus haut, et s'asseyant avec impatience dans son fauteuil, il ne put s'empêcher de jeter un coup d'oeil circonspect et inquiet dans les profondeurs de l'appartement où la lueur rougeâtre de la flamme ne pouvait parvenir que fort incomplètement à dissiper l'inexorable nuit. Après avoir achevé cet examen, dont le but exact lui échappait peut-être à lui-même, il attira près de son siège une petite table, couverte de livres et de papiers, et s'absorba bientôt dans la retouche d'un volumineux manuscrit qu'il devait faire imprimer le lendemain.
Il travaillait ainsi depuis quelques minutes, quand il entendit tout à coup une voix pleurnichante murmurer dans l'appartement: «Je ne suis pas pressé, monsieur Bon-Bon.»
«Diable!» éjacula notre héros, sursautant et se levant sur ses pieds, en renversant la table, regardant, les yeux écarquillés d'étonnement, autour de lui.
«Très vrai!» répliqua la voix avec calme.
«Très vrai! Qu'est-ce qui est très vrai?—Comment êtes-vous arrivé ici?» vociféra le métaphysicien, pendant que son regard tombait sur quelque chose, étendu tout de son long sur le lit.
«Je disais,» continua l'intrus, sans faire attention aux questions, «je disais que je ne suis pas du tout pressé—que l'affaire pour laquelle j'ai pris la liberté de venir vous trouver n'est pas d'une importance urgente,—bref, que je puis fort bien attendre que vous ayez fini votre Exposition.»
«Mon Exposition!—Allons, bon! Comment savez-vous?… Comment êtes-vous parvenu à savoir que j'écrivais une Exposition? Bon Dieu!» «Chut!» répondit le mystérieux personnage, d'une voix basse et aiguë. Et se levant brusquement du lit, il ne fit qu'un pas vers notre héros, pendant que la lampe de fer qui pendait du plafond se balançait convulsivement comme pour reculer à son approche.
La stupéfaction du philosophe ne l'empêcha pas d'examiner attentivement le costume et l'extérieur de l'étranger. Les lignes de sa personne, excessivement mince, mais bien au dessus de la taille ordinaire, se dessinaient dans le plus grand détail, grâce à un costume noir usé qui collait à la peau, mais qui, d'ailleurs, pour la coupe, rappelait assez bien la mode d'il y avait cent ans. Evidemment ces habits avaient été faits pour une personne beaucoup plus petite que celle qui les portait alors. Les chevilles et les poignets passaient de plusieurs pouces. A ses souliers était attachée une paire de boucles très brillantes qui démentaient l'extrême pauvreté que semblait indiquer le reste de l'accoutrement. Il avait la tête pelée, entièrement chauve, excepté à la partie postérieure d'où pendait une queue d'une longueur considérable. Une paire de lunettes vertes à verres de côté protégeait ses yeux de l'influence de la lumière, et empêchait en même temps notre héros de se rendre compte de leur couleur où de leur conformation. Sur toute sa personne, il n'y avait pas apparence de chemise; une cravate blanche, de nuance sale, était attachée avec une extrême précision autour de son cou, et les bouts, qui pendaient avec une régularité formaliste de chaque côté, suggéraient (je le dis sans intention) l'idée d'un ecclésiastique. Il est vrai que beaucoup d'autres points, tant dans son extérieur que dans ses manières, pouvaient assez bien justifier une telle hypothèse. Il portait sur son oreille gauche, à la mode d'un clerc moderne, un instrument qui ressemblait austylusdes anciens. D'une poche du corsage de son habit sortait bien en vue un petit volume noir, garni de fermoirs en acier. Ce livre, accidentellement ou non, était tourné à l'extérieur de manière à laisser voir les mots «Rituel-Catholique» écrits en lettres blanches sur le dos. L'ensemble de sa physionomie était singulièrement sombre, et d'une pâleur cadavérique. Le front était élevé, et profondément sillonné des rides de la contemplation. Les coins de la bouche tirés et tombants exprimaient l'humilité la plus résignée. Il avait aussi, en s'avançant vers héros, une manière de joindre les mains,—un soupir d'une telle profondeur et un regard d'une sainteté si absolue, qu'on ne pouvait se défendre d'être prévenu en sa faveur. Aussi toute trace de colère se dissipa sur le visage du métaphysicien qui, après avoir achevé à sa satisfaction l'examen de la personne de son visiteur, lui serra cordialement la main, et lui présenta un siège.
Cependant on se tromperait radicalement, en attribuant ce changement instantané dans les sentiments du philosophe à quelqu'une des causes qui sembleraient le plus naturellement l'avoir influencé. Sans doute, Pierre Bon-Bon, d'après ce que j'ai pu comprendre de ses dispositions d'esprit, était de tous les hommes le moins enclin à se laisser imposer par les apparences, quelque spécieuses qu'elles fussent. Il était impossible qu'un observateur aussi attentif des hommes et des choses ne découvrît pas, sur le moment, le caractère réel du personnage, qui venait de surprendre ainsi son hospitalité…. Pour ne rien dire de plus, il y avait dans la conformation des pieds de son hôte quelque chose d'assez remarquable—il portait légèrement sur sa tête un chapeau démesurément haut,—à la partie postérieure de ses culottes semblait trembloter quelque appendice,—et les vibrations de la queue de son habit étaient un fait palpable. Qu'on juge quels sentiments de satisfaction dut éprouver notre héros, en se trouvant ainsi, tout d'un coup, en relation avec un personnage, pour lequel il avait de tout temps observé le plus inqualifiable respect. Mais il y avait chez lui trop d'esprit diplomatique, pour qu'il lui échappât de trahir le moindre soupçon sur la situation réelle. Il n'entrait pas dans son rôle de paraître avoir la moindre conscience du haut honneur dont il jouissait d'une façon si inattendue; il s'agissait, en engageant son hôte dans une conversation, d'en tirer sur l'Ethique quelques idées importantes, qui pourraient entrer dans sa publication projetée, et éclairer l'humanité, en l'immortalisant lui-même—idées, devrais-je ajouter, que le grand âge de son visiteur, et sa profonde science bien connue en morale le rendaient mieux que personne capable de lui donner.
Entraîné par ces vues profondes, notre héros fit asseoir son hôte, et profita de l'occasion pour jeter quelques fagots sur le feu; puis il plaça sur la table remise sur ses pieds quelques bouteilles deMousseux. Après s'être acquitté vivement de ces opérations, il poussa son fauteuil vis-à-vis de son compagnon, et attendit qu'il voulut bien entamer la conversation. Mais les plans les plus habilement mûris sont souvent entravés au début même de leur exécution—et lerestaurateurse trouvaà quiadès les premiers mots que prononça son visiteur.
«Je vois que vous me connaissez, Bon-Bon» dit-il; «ha! ha! ha!—hé! hé! hé!—hi! hi! hi!—ho! ho! ho!—hu! hu! hu!»—et le diable, dépouillant tout à coup la sainteté de sa tenue, ouvrit dans toute son étendue un rictus allant d'une oreille à l'autre, de manière à déployer une rangée de dents ébréchées, semblables à des crocs; et renversant sa tête en arrière, il s'abandonna à un long, bruyant, sardonique et infernal ricanement, pendant que le chien noir, se tapissant sur ses hanches, faisait vigoureusement chorus et que la chatte mouchetée, filant par la tangente, faisait le gros dos, et miaulait désespérément dans le coin le plus éloigné de l'appartement.
Notre philosophe se conduisit plus décemment: il était trop homme du monde pour rire, comme le chien, ou pour trahir, comme la chatte, sa terreur par des cris. Il faut avouer qu'il éprouva un léger étonnement, en voyant les lettres blanches qui formaient les motsRituel Catholiquesur le livre de la poche de son hôte changer instantanément de couleur et de sens, et en quelques secondes, à la place du premier titre, les motsRegistre des condamnésflamboyer en caractères rouges. Cette circonstance renversante, lorsque Bon-Bon voulut répondre à la remarque de son visiteur, lui donna un air embarrassé, qui autrement sans doute aurait passé inaperçu.
«Oui, monsieur,» dit le philosophe, «oui, monsieur, pour parler franchement … je crois, sur ma parole, que vous êtes … le di … di….—C'est-à-dire, je crois … il me semble … j'ai quelque idée … quelque très faible idée … de l'honneur remarquable….»
«Oh!—Ah!—Oui!—Très bien!» interrompit Sa Majesté; «n'en dites pas davantage.—Je comprends.» Et là-dessus, ôtant ses lunettes vertes, il en essuya soigneusement les verres avec la manche de son habit, et les mit dans sa poche.
Si l'incident du livre avait intrigué Bon-Bon, son étonnement s'accrut singulièrement au spectacle qui se présenta alors à sa vue. En levant les yeux avec un vif sentiment de curiosité, pour se rendre compte de la couleur de ceux de son hôte, il s'aperçut qu'ils n'étaient ni noirs, comme il avait cru—ni gris, comme on aurait pu l'imaginer—ni couleur noisette, ni bleus—ni même jaunes ou rouges—ni pourpres ni bleus—ni verts,—ni d'aucune autre couleur des cieux, de la terre, ou de la mer. Bref, Pierre Bon-Bon s'aperçut clairement, non seulement que Sa Majesté n'avait pas d'yeux du tout, mais il ne put découvrir aucun indice qu'il en ait jamais eu auparavant,—car à la place où naturellement il aurait dû y avoir des yeux, il y avait, je suis forcé de le dire, un simple morceau uni de chair morte.
Notre métaphysicien n'était pas homme à négliger de s'enquérir des sources d'un si étrange phénomène; la réplique de Sa Majesté fut à la fois prompte, digne et fort satisfaisante.
«Des yeux! mon cher monsieur Bon-Bon—des yeux! avez-vous dit.—Oh!—Ah! Je conçois! Eh, les ridicules imprimés qui circulent sur mon compte, vous ont sans doute donné une fausse idée de ma figure. Des yeux! vrai!—Des yeux, Pierre Bon-Bon, font très bien dans leur véritable place—la tête, direz-vous? Oui, la tête d'un ver. Pourvousces instruments d'optique sont quelque chose d'indispensable—cependant je veux vous convaincre que ma vue est plus pénétrante que la vôtre. Voilà une chatte que j'aperçois dans le coin—une jolie chatte—regardez-la,—observez-la bien. Eh bien, Bon-Bon, voyez-vous les pensées—oui, dis-je, les pensées—les idées—les réflexions, qui s'engendrent dans son péricrâne? Y êtes-vous? Non, vous ne les voyez pas! Eh bien, elle pense que nous admirons la longueur de sa queue, et la profondeur de son esprit. Elle en est à cette conclusion que je suis le plus distingué des ecclésiastiques, et que vous êtes le plus superficiel des métaphysiciens. Vous voyez donc que je ne suis pas tout à fait aveugle; mais pour une personne de ma profession les yeux dont vous parlez ne seraient qu'un appendice embarrassant exposé à chaque instant à être crevé par une broche ou une fourche. Pour vous, je l'accordé, ces brimborions optiques sont indispensables. Tâchez, Bon-Bon, d'en bien user—moi, ma vue, c'est l'âme.»
Là dessus, l'étranger se servit du vin, et versant une pleine rasade àBon-Bon, l'engagea à boire sans scrupule, comme s'il était chez lui.
«Un excellent livre que le vôtre, Pierre,» reprit Sa Majesté, en tapant familièrement sur l'épaule de notre ami, quand celui-ci eut déposé son verre après avoir exécuté à la lettre l'injonction de son hôte, «un excellent livre que le vôtre, sur mon honneur! C'est un ouvrage selon mon coeur. Cependant, je crois qu'on pourrait trouver à redire à l'arrangement des matières, et beaucoup de vos opinions me rappellent Aristote. Ce philosophe était une de mes plus intimes connaissances. Je l'aimais autant pour sa terrible mauvaise humeur que pour l'heureux tic qu'il avait de commettre des bévues. Il n'y a dans tout ce qu'il a écrit qu'une seule vérité solide, et encore la lui ai-je soufflée par pure compassion pour son absurdité. Je suppose, Pierre Bon-Bon, que vous savez parfaitement à quelle divine vérité morale je fais allusion?»
«Je ne saurais dire….»
«Bah!—Eh bien, c'est moi qui ai dit à Aristote, qu'en éternuant, les hommes éliminaient le superflu de leurs idées par la proboscide.»
«Ce qui est….—(Un hoquet) indubitablement le cas!» dit le métaphysicien, en se versant une autre rasade de Mousseux, et en offrant sa tabatière aux doigts de son visiteur.
«Il y a eu Platon aussi,» continua Sa Majesté, en déclinant modestement la tabatière et le compliment qu'elle impliquait—«il y a eu Platon aussi, pour qui un certain temps j'ai ressenti toute l'affection d'un ami. Vous avez connu Platon, Bon-Bon?—Ah! non, je vous demande mille pardons.—Un jour il me rencontra à Athènes dans le Parthénon, et me dit qu'il était fort en peine de trouver une idée. Je l'engageai à émettre celle-ci: «o nous estin aulos.» Il me dit qu'il le ferait, et rentra chez lui, pendant que je me dirigeais du côté des pyramides. Mais ma conscience me gourmanda d'avoir articulé une vérité, même pour venir en aide à un ami, et retournant en toute hâte à Athènes, je me trouvai derrière la chaire du philosophe au moment même où il écrivait le mot «aulos.» Donnant au [lambda] une chiquenaude du bout du doigt, je le retournai sens dessus dessous. C'est ainsi qu'on lit aujourd'hui ce passage: «o nous estin augos, et c'est là, vous le savez, la doctrine fondamentale de sa métaphysique[60].»
«Avez-vous été à Rome? demanda lerestaurateur, en achevant sa seconde bouteille de Mousseux, et tirant du buffet une plus ample provision de Chambertin.»
«Une fois seulement, monsieur Bon-Bon, rien qu'une fois. C'était l'époque», dit le diable,—comme s'il récitait quelque passage d'un livre,—«c'était l'époque où régna une anarchie de cinq ans, pendant laquelle la république, privée de tous ses mandataires, n'eut d'autre magistrature que celle des tribuns du peuple, qui n'étaient légalement revêtus d'aucune prérogative du pouvoir exécutif—c'est uniquement à cette époque, monsieur Bon-Bon, que j'ai été à Rome, et, comme je n'ai aucune accointance mondaine, je ne connais rien de sa philosophie.[61]»
«Que pensez-vous de… (Un hoquet) que pensez-vous d'Epicure?»
«Ce que je pense de celui-là!» dit le diable, étonné, vous n'allez pas, je pense, trouver quelque chose à redire dans Epicure! Ce que je pense d'Epicure! Est-ce de moi que vous voulez parler, monsieur?—C'estmoiqui suis Epicure! Je suis le philosophe qui a écrit, du premier au dernier, les trois cents traités dont parle Diogène Laërce.
«C'est un mensonge!» s'écria le métaphysicien; car le vin lui était un peu monté à la tête.
«Très bien!—Très bien, monsieur!
—Fort bien, en vérité, monsieur!» dit Sa Majesté, évidemment peu flattée.
«C'est un mensonge!» répéta lerestaurateur, d'un ton dogmatique; «c'est un …. (Un hoquet) mensonge!» ¦
«Bien, bien, vous avez votre idée!» dit le diable pacifiquement; et Bon-Bon, après avoir ainsi battu le diable sur ce sujet, crut qu'il était de son devoir d'achever une seconde bouteille de Chambertin.
«Comme je vous le disais,» reprit le visiteur, «comme je vous l'observais tout à l'heure, il y a quelques opinions outrées dans votre livre, monsieur Bon-Bon. Par exemple, qu'entendez-vous avec tout ce radotage sur l'âme? Dites-moi, je vous prie, monsieur, qu'est-ce que l'âme?»
«L'….(Un hoquet)—l'âme,» répondit le métaphysicien, en se reportant à son manuscrit, «c'est indubitablement…»
«Non, monsieur!»
«Sans aucun doute…»
«Non, monsieur!»
«Incontestablement….»
«Non, monsieur!»
«Evidemment….»
«Non, monsieur!»
«Sans contredit….»
«Non, monsieur!»
«(Un hoquet)»
«Non, monsieur!»
«Il est hors de doute que c'est un…..»
«Non, monsieur, l'âme n'est pas cela du tout.» (Ici, le philosophe, lançant des regards foudroyants, se hâta d'en finir avec sa troisième bouteille de Chambertin.)
«Alors, (Un hoquet) dites-moi, monsieur, ce que c'est.»
«Ce n'est ni ceci ni cela, monsieur Bon-Bon,» répondit Sa Majesté, rêveuse. «J'ai goûté…. je veux dire, j'ai connu de fort mauvaises âmes, et quelques-unes aussi—assez bonnes.» Ici, il fit claquer ses lèvres, et ayant inconsciemment laissé tomber sa main sur le volume de sa poche, il fut saisi d'un violent accès d'éternuement.
Il continua:
«Il y a eu l'âme de Cratinus—passable; celle d'Aristophane,—un fumet tout à fait particulier; celle de Platon—exquise—non pasvotrePlaton, mais Platon, le poète comique; votre Platon aurait retourné l'estomac de Cerbère. Pouah!—Voyons, encore! Il y a eu Noevius Andronicus, Plaute et Térence. Puis il y a eu Lucilius, Nason, et Quintus Flaccus,—ce cher Quintus! comme je l'appelais, quand il me chantait unsecularepour m'amuser pendant que je le faisais rôtir, uniquement pour farcer, au bout d'une fourchette. Mais ces Romains manquent desaveur. Un Grec bien gras en vaut une douzaine, et puis celase conserve, ce qu'on ne peut pas dire d'un Quirite.—Si nous tâtions de votre Sauterne.»
Bon-Bon s'était résigné à mettre en pratique lenil admirari; il se mit en devoir d'apporter les bouteilles en question. Toutefois il lui semblait entendre dans la chambre un bruit étrange, comme celui d'une queue qui remue. Quelque indécent que ce fût de la part de Sa Majesté, notre philosophe cependant ne fit semblant de rien;—il se contenta de donner un coup de pied à son chien, en le priant de rester tranquille. Le visiteur continua:
«J'ai trouvé à Horace beaucoup du goût d'Aristote;—vous savez que je suis amoureux fou de variété. Je n'aurais pas distingué Térence de Ménandre. Nason, à mon grand étonnement, n'était qu'un Nicandre déguisé. Virgile avait un fort accent de Théocrite. Martial me rappela Archiloque—et Tite-Live était un Polybe tout craché.»
Bon-Bon répliqua par un hoquet et Sa Majesté poursuivit:
«Mais, si j'ai unpenchant, monsieur Bon-Bon,—si j'ai un penchant, c'est pour un philosophe. Cependant, laissez-moi vous le dire, monsieur, le premier dia….—pardon, je veux dire le premier monsieur venu, n'est pas apte à bienchoisirson philosophe. Les longs ne sont pas bons; et les meilleurs, s'ils ne sont pas soigneusement écalés, risquent bien de sentir un peu le rance, à cause de la bile.
«Ecalés?»
«Je veux dire: tirés de leur carcasse.
«Que pensez-vous d'un—(Un hoquet)—médecin?»
«Ne m'en parlez pas!—Horreur! Horreur!» (Ici Sa Majesté eut un violent haut-le-coeur.) Je n'en ai jamais tâté que d'un—ce scélérat d'Hippocrate! Il sentait l'assa foetida.—Pouah! Pouah! Pouah!—J'attrapai un abominable rhume en lui faisant prendre un bain dans le Styx—et malgré tout il me donna le choléra morbus.»
«Oh! le… (Hoquet) le misérable!» éjacula Bon-Bon, «l'a… (Hoquet) l'avorton de boîte à pilules!» et le philosophe versa une larme.
«Après tout,» continua le visiteur, «après tout, si un dia… si un homme comme il faut veut vivre, il doit avoir plus d'une corde à son arc. Chez nous une face grasse est un signe évident de diplomatie.»
«Comment cela?»
«. Vous savez, nous sommes quelquefois extrêmement à court de provisions. Vous ne devez pas ignorer que, dans un climat aussi chaud que le nôtre, il est souvent impossible de conserver une âme vivante plus de deux ou trois heures; et quand on est mort, à moins d'être immédiatement mariné, (et une âme marinée n'est plus bonne) on sent—vous, comprenez, hein! Il y a toujours à craindre la putréfaction, quand les âmes nous viennent par la voie ordinaire.»
«Bon… (Deux hoquets)—bon Dieu! comment vous en tirez-vous?»
Ici la lampe de fer commença à s'agiter avec un redoublement de violence, et le diable sursauta sur son siège. Cependant, après un léger soupir, il reprit contenance et se contenta de dire à notre héros à voix basse: «Je voulais vous dire, Pierre Bon-Bon, qu'il ne faut plus jurer.»
Le philosophe avala une autre rasade, pour montrer qu'il comprenait parfaitement et qu'il acquiesçait. Le visiteur continua:
«Hé bien, nous avons plusieurs manières de nous en tirer. La plupart d'entre nous crèvent de faim; quelques-uns s'accommodent de la marinade; pour ma part, j'achète mes âmesvivente corpore; je trouve que, dans cette condition, elles se conservent assez bien.»
«Mais le corps!… (Un hoquet) le corps!»
«Le corps, le corps! qu'advient-il du corps?… Ah! je conçois. Mais, monsieur, le corps n'a rien à voir dans la transaction. J'ai fait dans le temps d'innombrables acquisitions de cette espèce, et le corps n'en a jamais éprouvé le moindre inconvénient. Ainsi il y a eu Caïn et Nemrod, Néron et Caligula, Denys et Pisistrate, puis… un millier d'autres; tous ces gens-là, dans la dernière partie de leur vie, n'ont jamais su ce que c'est que d'avoir une âme; et cependant, monsieur, ils ont fait l'ornement de la société. N'y a-t-il pas à l'heure qu'il est un A…[62] que vous connaissez aussi bien que moi? N'est-il pas en possession de toutes ses facultés, intellectuelles et corporelles? Qui donc écrit une meilleure épigramme? Qui raisonne avec plus d'esprit? Qui donc….? Mais attendez. J'ai son contrat dans ma poche.»
Et ce disant, il produisit un portefeuille de cuir rouge, et en tira un certain nombre de papiers. Sur quelques-uns de ces papiers Bon-Bon saisit au passage les syllabesMachi… Maça….Robesp….[63] et les motsCaligula, George, Elizabeth. Sa Majesté prit dans le nombre une bande étroite de parchemin, où elle lut à haute voix les mots suivants:
«En considération de certains dons intellectuels qu'il est inutile de spécifier, et en outre du versement d'un millier de louis d'or, moi soussigné, âgé d'un an et d'un mois, abandonne au porteur du présent engagement tous mes droits, titres et propriété sur l'ombre que l'on appelle mon âme.»
Signé: A…..
(Ici Sa Majesté prononça un nom que je ne me crois pas autorisé à indiquer d'une manière moins équivoque.)
«Un habile homme, celui-là» reprit l'hôte; «mais comme vous, monsieurBon-Bon, il s'est mépris au sujet de l'âme. L'âme une ombre, vraiment!L'âme une ombre! Ha! Ha! Ha!—Hé! Hé! Hé!—Hu! Hu! Hu! Vousimaginez-vous une ombre fricassée?»
«M'imaginer… (Un hoquet) une ombre fricassée!» s'écria notre héros, dont les facultés commençaient à s'illuminer de toute la profondeur du discours de Sa Majesté.
«M'imaginer une (Hoquet) ombre fricassée! Je veux être damné (Un hoquet) Humph! si j'étais un pareil—humph—nigaud! Mon âmeà moi, Monsieur….—humph!
«Votre âmeà vous, Monsieur Bon-Bon.»
«Oui, monsieur…..humph! mon âme est…»
«Quoi, monsieur?
«N'est pas une ombre, certes!»
«Voulez-vous dire par là….?»
«Oui, monsieur, mon âme est… humph! oui, monsieur.»
«Auriez-vous l'intention d'affirmer…?»
«Mon âme est…. humph!… particulièrement propre à…. humph!…. à être….»
«Quoi, monsieur?»
«Cuite à l'étuvée.»
«Ha!»
«Soufflée.»
«Eh!»
«Fricassée.»
«Ah, bah!»
«En ragoût ou en fricandeau—et tenez, mon excellent compère, je veux bien vous la céder…. Humph!… un marché!» Ici le philosophe tapa sur le dos de sa Majesté.
«Pouvais-je m'attendre à cela?» dit celui-ci tranquillement, en se levant de son siège. Le métaphysicien écarquilla les yeux.
«Je suis fourni pour le moment,» dit Sa Majesté.
«Humph!—Hein?» dit le philosophe.
«Je n'ai pas de fonds disponibles.»
«Quoi?»
«D'ailleurs, il serait malséant de ma part….»
«Monsieur! «
«De profiter de….»
«Humph!»
«De la dégoûtante et indécente situation où vous vous trouvez.»
Ici le visiteur s'inclina et disparut—il serait difficile de dire précisément de quelle façon. Mais dans l'effort habilement concerté que fit Bon-Bon pour lancer une bouteille à la tête du vilain, la mince chaîne qui pendait au plafond fut brisée, et le métaphysicien renversé tout de son long par la chute de la lampe.
Il nous est difficile d'imaginer un temps où n'ait pas existé, sinon la nécessité, au moins un désir de transmettre des informations d'individu à individu, de manière à déjouer l'intelligence du public; aussi pouvons-nous hardiment supposer que l'écriture chiffrée remonte à une très haute antiquité. C'est pourquoi, De la Guilletière nous semble dans l'erreur, quand il soutient, dans son livre: «Lacédémone ancienne et moderne», que les Spartiates furent les inventeurs de la Cryptographie. Il parle desscytales, comme si elles étaient l'origine de cet art; il n'aurait dû les citer que comme un des plus anciens exemples dont l'histoire fasse mention.
Lesscytalesétaient deux cylindres en bois, exactement semblables sous tous rapports. Le général d'une armée partant, pour une expédition, recevait des Ephores un de ces cylindres, et l'autre restait entre leurs mains. S'ils avaient quelque communication à se faire, une lanière étroite de parchemin était enroulée autour de la scytale, de manière à ce que les bords de cette lanière fussent exactement accolés l'un à l'autre. Alors on écrivait sur le parchemin dans le sens de la longueur du cylindre, après quoi on déroulait la bande, et on l'expédiait. Si par hasard, le message était intercepté, la lettre restait inintelligible pour ceux qui l'avaient saisie. Si elle arrivait intacte à sa destination, le destinataire n'avait qu'à en envelopper le second cylindre pour déchiffrer l'écriture. Si ce mode si simple de cryptographie est parvenu jusqu'à nous, nous le devons probablement plutôt aux usages historiques qu'on en faisait qu'à toute autre cause. De semblables moyens de communication secrète ont dû être contemporains de l'invention des caractères d'écriture.
Il faut remarquer, en passant, que dans aucun des traités de Cryptographie venus à notre connaissance, nous n'avons rencontré, au sujet du chiffre de la scytale, aucune autre méthode de solution que celles qui peuvent également s'appliquer à tous les chiffres en général. On nous parle, il est vrai, de cas où les parchemins interceptés ont été réellement déchiffrés; mais on a soin de nous dire que ce fut toujours accidentellement. Voici cependant une solution d'une certitude absolue. Une fois en possession de la bande de parchemin, on n'a qu'à faire faire un cône relativement d'une grande longueur—soit de six pieds de long—et dont la circonférence à la base soit au moins égale à la longueur de la bande. On enroulera ensuite cette bande sur le cône près de la base, bord contre bord, comme nous l'avons décrit plus haut; puis, en ayant soin de maintenir toujours les bords contre les bords, et le parchemin bien serré sur le cône, on le laissera glisser vers le sommet. Il est impossible, qu'en suivant ce procédé, quelques-uns des mots, ou quelques-unes des syllabes et des lettres, qui doivent se rejoindre, ne se rencontrent pas au point du cône où son diamètre égale celui de la scytale sur laquelle le chiffre a été écrit. Et comme, en faisant parcourir à la bande toute la longueur du cône, on traverse tous les diamètres possibles, on ne peut manquer de réussir. Une fois que par ce moyen on a établi d'une façon certaine la circonférence de la scytale, on en fait faire une sur cette mesure, et l'on y applique le parchemin.
Il y a peu de personnes disposées à croire que ce n'est pas chose si facile que d'inventer une méthode d'écriture secrète qui puisse défier l'examen. On peut cependant affirmer carrément que l'ingéniosité humaine est incapable d'inventer un chiffre qu'elle ne puisse résoudre. Toutefois ces chiffres sont plus ou moins facilement résolus, et sur ce point il existe entre diverses intelligences des différences remarquables. Souvent, dans le cas de deux individus reconnus comme égaux pour tout ce qui touche aux efforts ordinaires de l'intelligence, il se rencontrera que l'un ne pourra démêler le chiffre le plus simple, tandis que l'autre ne trouvera presque aucune difficulté à venir à bout du plus compliqué. On peut observer que des recherches de ce genre exigent généralement une intense application des facultés analytiques; c'est pour cela qu'il serait très utile d'introduire les exercices de solutions cryptographiques dans les Académies, comme moyens de former et de développer les plus importantes facultés de l'esprit.
Supposons deux individus, entièrement novices en cryptographie, désireux d'entretenir par lettres une correspondance inintelligible à tout autre qu'à eux-mêmes, il est très probable qu'ils songeront du premier coup à un alphabet particulier, dont ils auront chacun la clef. La première combinaison qui se présentera à eux sera celle-ci, par exemple: prendreapourz,bpoury,cpourx,dpourn, etc. etc.; c'est-à-dire, renverser l'ordre des lettres de l'alphabet. A une seconde réflexion, cet arrangement paraissant trop naturel, ils en adopteront un plus compliqué. Ils pourront, par exemple, écrire les 13 premières lettres de l'alphabet sous les 13 dernières, de cette façon:
nopqrstuvwxyz abcdefghijklm;
et, ainsi placés,aserait pris pournetnpoura,opourbetbpouro, etc., etc. Mais cette combinaison ayant un air de régularité trop facile à pénétrer, ils pourraient se construire une clef tout à fait au hasard, par exemple:
prendre a pour p b x c u d o, etc.
Tant qu'une solution de leur chiffre ne viendra pas les convaincre de leur erreur, nos correspondants supposés s'en tiendront à ce dernier arrangement, comme offrant toute sécurité. Sinon, ils imagineront peut-être un système de signes arbitraires remplaçant les caractères usuels. Par exemple:
( pourrait signifier a . b , c ; d ) e, etc.
Une lettre composée de pareils signes aurait incontestablement une apparence fort rébarbative. Si toutefois ce système ne leur donnait pas pleine satisfaction, ils pourraient imaginer un alphabet toujours changeant, et le réaliser de cette manière:
Prenons deux morceaux de carton circulaires, différant de diamètre entre eux d'un demi-pouce environ. Plaçons le centre du plus petit carton sur le centre du plus grand, en les empêchant pour un instant de glisser; le temps de tirer des rayons du centre commun à la circonférence du petit cercle, et de les étendre à celle du plus grand. Tirons vingt-six rayons, formant sur chaque carton vingt-six compartiments. Dans chacun de ces compartiments sur le cercle inférieur écrivons une des lettres de l'alphabet, qui se trouvera ainsi employé tout entier; écrivons-les au hasard, cela vaudra mieux. Faisons la même chose sur le cercle supérieur. Maintenant faisons tourner une épingle à travers le centre commun, et laissons le cercle supérieur tourner avec l'épingle, pendant que le cercle inférieur est tenu immobile. Arrêtons la révolution du cercle supérieur, et écrivons notre lettre en prenant pourala lettre du plus petit cercle qui correspond à l'adu plus grand, pourb, la lettre du plus petit cercle qui correspond aubdu plus grand, et ainsi de suite. Pour qu'une lettre ainsi écrite puisse être lue par la personne à qui elle est destinée, une seule chose est nécessaire, c'est qu'elle ait en sa possession des cercles identiques à ceux que nous venons de décrire, et qu'elle connaisse deux des lettres (une du cercle inférieur et une du cercle supérieur) qui se trouvaient juxtaposées, au moment où son correspondant a écrit son chiffre. Pour cela, elle n'a qu'à regarder les deux lettres initiales du document qui lui serviront de clef. Ainsi, en voyant les deux lettresa mau commencement, elle en conclura qu'en faisant tourner ses cercles de manière à faire coïncider ces deux lettres, elle obtiendra l'alphabet employé.
A première vue, ces différents modes de cryptographie ont une apparence de mystère indéchiffable. Il paraît presque impossible de démêler le résultat de combinaisons si compliquées. Pour certaines personnes en effet ce serait une extrême difficulté, tandis que pour d'autres qui sont habiles à déchiffrer, de pareilles énigmes sont ce qu'il y a de plus simple. Le lecteur devra se mettre dans la tête que tout l'art de ces solutions repose sur les principes généraux qui président à la fonction du langage lui-même, et que par conséquent il est entièrement indépendant des lois particulières qui régissent un chiffre quelconque, ou la construction de sa clef. La difficulté de déchiffrer une énigme cryptographique n'est pas toujours en rapport avec la peine qu'elle a coûtée, ou l'ingéniosité qu'a exigée sa construction. La clef, en définitive, ne sert qu'à ceux qui sont au fait du chiffre; la tierce personne qui déchiffre n'en a aucune idée. Elle force la serrure. Dans les différentes méthodes de cryptographie que j'ai exposées, on observera qu'il y a une complication graduellement croissante. Mais cette complication n'est qu'une ombre: elle n'existe pas en réalité. Elle n'appartient qu'à la composition du chiffre, et ne porte en aucune façon sur sa solution. Le dernier système n'est pas du tout plus difficile à déchiffrer que le premier, quelle que puisse être la difficulté de l'un ou de l'autre.
En discutant un sujet analogue dans un des journaux hebdomadaires de cette ville, il y a dix-huit mois environ, l'auteur de cet article a eu l'occasion de parler de l'application d'uneméthoderigoureuse dans toutes les formes de la pensée,—des avantages de cette méthode—de la possibilité d'en étendre l'usage à ce que l'on considère comme les opérations de la pure imagination—et par suite de la solution de l'écriture chiffrée. Il s'est aventuré jusqu'à déclarer qu'il se faisait fort de résoudre tout chiffre, analogue à ceux dont je viens de parler, qui serait envoyé à l'adresse du journal. Ce défi excita, de la façon la plus inattendue, le plus vif intérêt parmi les nombreux lecteurs de cette feuille. Des lettres arrivèrent de toutes parts à l'éditeur; et beaucoup de ceux qui les avaient écrites étaient si convaincus de l'impénétrabilité de leurs énigmes qu'ils ne craignirent pas de l'engager dans des paris à ce sujet. Mais en même temps, ils ne furent pas toujours scrupuleux sur l'article des conditions. Dans beaucoup de cas les cryptographies sortaient complètement des limites fixées. Elles employaient des langues étrangères. Les mots et les phrases se confondaient sans intervalles. On employait plusieurs alphabets dans un même chiffre. Un de ces messieurs, d'une conscience assez peu timorée, dans un chiffre composé de barres et de crochets, étrangers à la plus fantastique typographie, alla jusqu'à mêler ensemble au moinssept alphabets différents, sans intervalles entre les lettres, ou même entre les lignes. Beaucoup de ces cryptographies étaient datées de Philadelphie, et plusieurs lettres qui insistaient sur le pari furent écrites par des citoyens de cette ville. Sur une centaine de chiffres, peut-être reçus en tout, il n'y en eut qu'un que nous ne parvînmes pas immédiatement à résoudre. Nous avons démontré que ce chiffre était une imposture—c'est-à-dire un jargon composé au hasard et n'ayant aucun sens. Quant à l'épître des sept alphabets, nous eûmes le plaisir d'ahurir son auteur par une prompte et satisfaisante traduction.
Le journal en question fut, pendant plusieurs mois, grandement occupé par ces solutions hiéroglyphiques et cabalistisques de chiffres qui nous venaient des quatre coins de l'horizon. Cependant à l'exception de ceux qui écrivaient ces chiffres, nous ne croyons pas qu'on eût pu, parmi les lecteurs du journal, en trouver beaucoup qui y vissent autre chose qu'une hâblerie fieffée. Nous voulons dire que personne ne croyait réellement à l'authenticité des réponses. Les uns prétendaient que ces mystérieux logogriphes n'étaient là que pour donner au journal un airdrôle, en vue d'attirer l'attention. Selon d'autres, il était plus probable que non seulement nous résolvions les chiffres, mais encore que nous composions nous-même les énigmes pour les résoudre. Comme les choses en étaient là, quand on jugea à propos d'en finir avec cette diablerie, l'auteur de cet article profita de l'occasion pour affirmer la sincérité du journal en question,—pour repousser les accusations de mystification dont il fut assailli,—et pour déclarer en son propre nom que les chiffres avaient tous été écrits de bonne foi, et résolus de même.
Voici un mode de correspondance secrète très ordinaire et assez simple. Une carte est percée à des intervalles irréguliers de trous oblongs, de la longueur des mots ordinaires de trois syllabes du type vulgaire. Une seconde carte est préparée identiquement semblable. Chaque correspondant a sa carte. Pour écrire une lettre, on place la carte percée qui sert de clef sur le papier, et les mots qui doivent former le vrai sens s'écrivent dans les espaces libres laissés par la carte.
Puis on enlève la carte, et l'on remplit les blancs de manière à obtenir un sens tout à fait différent du véritable. Le destinataire, une fois le chiffre reçu, n'a qu'à y appliquer sa propre carte, qui cache les mots superflus, et ne laisse paraître que ceux qui ont du sens. La principale objection à ce genre de cryptographie, c'est la difficulté de remplir les blancs de manière à ne pas donner à la pensée un tour peu naturel. De plus, les différences d'écriture qui existent entre les mots écrits dans les espaces laissés par la carte, et ceux que l'on écrit une fois la carte enlevée, ne peuvent manquer d'être découvertes par un observateur attentif.
On se sert quelquefois d'un paquet de cartes de cette façon: Les correspondants s'entendent, tout d'abord, sur un certain arrangement du paquet. Par exemple: on convient de faire suivre les couleurs dans un ordre naturel, les piques au dessus, les coeurs ensuite, puis les carreaux et les trèfles. Cet arrangement fait, on écrit sur la première carte la première lettre de son épître, sur la suivante, la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait épuisé les cinquante-deux cartes. On mêle ensuite le paquet d'après un plan concerté à l'avance. Par exemple: on prend les cartes du talon et on les place dessus, puis une du dessus que l'on met au talon, et ainsi de suite, un nombre de fois déterminé. Cela fait, on écrit de nouveau cinquante-deux lettres, et l'on suit la même marche jusqu'à ce que la lettre soit écrite. Le correspondant, ce paquet reçu, n'a qu'à placer les cartes dans l'ordre convenu, et lire lettre par lettre les cinquante-deux premiers caractères. Puis il mêle les cartes de la manière susdite, pour déchiffrer la seconde série et ainsi de suite jusqu'à la fin. Ce que l'on peut objecter contre ce genre de cryptographie, c'est le caractère même de la missive. Unpaquet de cartesne peut manquer d'éveiller le soupçon, et c'est une question de savoir s'il ne vaudrait pas mieux empêcher les chiffres d'être considérés comme tels que de perdre son temps à essayer de les rendre indéchiffrables, une fois interceptés.
L'expérience démontre que les cryptographies les plus habilement construites, une fois suspectées, finissent toujours par être déchiffrées.
On pourrait imaginer un mode de communication secrète d'une sûreté peu commune; le voici: les correspondants se munissent chacun de la même édition d'un livre—l'édition la plus rare est la meilleure—comme aussi le livre le plus rare. Dans la cryptographie, on emploie les nombres, et ces nombres renvoient à l'endroit qu'occupent les lettres dans le volume. Par exemple—on reçoit un chiffre qui commence ainsi: 121-6-8. On n'a alors qu'à se reporter à la page 121, sixième lettre à gauche de la page à la huitième ligne à partir du haut de la page. Cette lettre est la lettre initiale de l'épître—et ainsi de suite. Cette méthode est très sûre; cependant il est encorepossiblede déchiffrer une cryptographie écrite d'après ce plan—et d'autre part une grande objection qu'elle encourt, c'est le temps considérable qu'exige sa solution, même avec le volume-clef.
Il ne faudrait pas supposer que la cryptographie sérieuse, comme moyen de faire parvenir d'importantes informations, a cessé d'être en usage de nos jours. Elle est communément pratiquée en diplomatie; et il y a encore aujourd'hui des individus, dont le métier est celui de déchiffrer les cryptographies sous l'oeil des divers gouvernements. Nous avons dit plus haut que la solution du problème cryptographique met singulièrement en jeu l'activité mentale, au moins dans les cas de chiffres d'un ordre plus élevé. Les bons cryptographes sont rares, sans doute; aussi leurs services, quoique rarement réclamés, sont nécessairement bien payés.
Nous trouvons un exemple de l'emploi moderne de l'écriture chiffrée dans un ouvrage publié dernièrement par MM. Lea et Blanchard de Philadelphie:—«Esquisses des hommes remarquables de France actuellement vivants.» Dans une notice sur Berryer, il est dit qu'une lettre adressée par la Duchesse de Berri aux Légitimistes de Paris pour les informer de son arrivée, était accompagnée d'une longue note chiffrée, dont on avait oublié d'envoyer là clef. «L'esprit pénétrant de Berryer,» dit le biographe, «l'eut bientôt découverte. C'était cette phrase substituée aux 24 lettres de l'alphabet:—«Le gouvernement provisoire.»
Cette assertion que «Berryer eut bientôt découvert la phrase-clef,» prouve tout simplement que l'auteur de ces notices est de la dernière innocence en fait de science cryptographique. M. Berryer sans aucun doute arriva à découvrir la clef; mais ce ne fut que pour satisfaire sa curiosité,une fois l'énigme résolue. Il ne se servit en aucune façon de la clef pour la déchiffrer. Il força la serrure.
Dans le compte-rendu du livre en question (publié dans le numéro d'avril de ce Magazine [64]) nous faisions ainsi allusion à ce sujet.
«Les mots «Le gouvernement provisoire» sont des mots français, et la note chiffrée s'adressait à des Français. On pourrait supposer la difficulté beaucoup plus grande, si la clef avait été en langue étrangère; cependant le premier venu qui voudra s'en donner la peine n'a qu'à nous adresser une note, construite dans le même système, et prendre une clef française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque (ou en quelque dialecte que ce soit de ces langues) et nous nous engageons à résoudre l'énigme.»
Ce défi ne provoqua qu'une seule réponse, incluse dans la lettre suivante. Tout ce que nous reprochons à cette lettre, c'est que celui qui l'a écrite ait négligé de nous donner son nom en entier. Nous le prions de vouloir bien le faire au plus tôt, afin de nous laver auprès du public du soupçon qui s'attacha à la cryptographie du journal dont j'ai parlé plus haut—que nous nous donnions à nous-même des énigmes à déchiffrer. Le timbre de la lettre porteStonington, Conn.
S…., Ct, 21 Juin, 1841.
A l'éditeur du Graham's Magazine.
Monsieur,—Dans votre numéro d'avril, où vous rendez compte de la traduction par M. Walsh des «Esquisses des hommes remarquables de France actuellement vivants», vous invitez vos lecteurs à vous adresser une note chiffrée, «dont la phrase-clef serait empruntée aux langues française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque», et vous vous engagez à la résoudre. Vos remarques ayant appelé mon attention sur ce genre de cryptographie, j'ai composé pour mon propre amusement les exercices suivants. Dans le premier la phrase-clef est en anglais—dans le second, en latin. Comme je n'ai pas vu (par le numéro de Mai) que quelqu'un de vos correspondants ait répondu à votre offre, je prends la liberté de vous envoyer ces chiffres, sur lesquels, si vous jugez qu'ils en vaillent la peine, vous pourrez exercer votre sagacité.
Respectueusement à vous,
Nº 1.
Cauhiif aud ftd sdftirf ithot tacd wdde rdchtdr tiu fuaefshffheo fdoudf hetiusafhie tuis ied herh-chriai fi aeiftdu wn sdaef it iuhfheo hiidohwid fi aen deodsf ths tiu itis hf iaf iuhoheaiin rdff hedr; aer ftd auf it ftif fdoudfin oissiehoafheo hefdiihodeod taf wdd eodeduaiin fdusdr ouasfiouastn. Saen fsdohdf it fdoudf iuhfheo idud weiie fi ftd aeohdeff; fisdfhsdf a fiacdf tdar iaf fiacdr aer ftd ouiie iubffde isie ihft fisd herdihwid oiiiiuheo tiihr, atfdu ithot ftd tahu wdheo sdushffdr fi ouii aoahe, hetiu-safhie oiiir wd fuaefshffdr ihft ihffid raeodu ftaf rhfoicdun iiir defid iefhi ftd aswiiafiun dshffid fatdin udaotdrhff rdffheafhie. Ounsfiouastn tiidcou siud suisduin dswuaodf ftifd sirdf it iuhfheo ithot aud uderdudr idohwid iein wn sdaef it fisd desia-cafium wdn ithot sawdf weiie ftd udai fhoehthoa-fhie it ftd ohstduf dssiindr fi hff siffdffiu.
Ofoiioiiaso ortsii sov eodisdioe afduiostifoi ft iftvi sitrioistoiv oiniafetsorit ifeov rsri afotiiiiv ri-diiot irio rivvio eovit atrotfetsoria aioriti iitri tf oitovin tri aerifei ioreitit sov usttoi oioittstifo dfti afdooitior trso ifeov tri dfit otftfeov softriedi ft oistoiv oriofiforiti suiteii viireiiitifoi it tri iarfoi-siti iiti trir uet otiiiotiv uitfti rid io tri eoviieeiiiv rfasiieostr ft rii dftrit tfoeei.
La solution du premier de ces chiffres nous a donné assez de peine. Le second nous a causé une difficulté extrême, et ce n'est qu'en mettant en jeu toutes nos facultés que nous avons pu en venir à bout. Le premier se lit ainsi[65]:
«Various are the methods which have been devised for transmitting secret information from one individual to another by means of writing, illegible to any except him for whom it was originally destined; and the art of thus secretly communicating intelligence has been generally termedcryptography. Many species of secret writing were known to the ancients. Sometimes a slave's head was shaved and the crown written upon with some indelible colouring fluid; after which the hair being permitted to grow again, information could be transmitted with little danger that discovery would ensue until the ambulatory epistle safely reached its destination. Cryptography, however pure, properly embraces those modes of writing which are rendered legible only by means of some explanatory key which makes known the real signification of the ciphers employed to its possessor.»
La phrase-clef de cette cryptographie est:
—«A word to the wise is sufficient[66].»
La seconde se traduit ainsi[67]:
«Nonsensical phrases and unmeaning combinations of words, as the learned lexicographer would have confessed himself, when hidden under cryptographic ciphers, serve toperplexthe curious enquirer, and baffle penetration more completely than would the most profoundapophtegmsof learned philosophers. Abstruse disquisitions of the scoliasts were they but presented before him in the undisguised vocabulary of his mother tongue….»
Le sens de la dernière phrase, on le voit, est suspendu. Nous nous sommes attaché à une stricte épellation. Par mégarde, la lettreda été mise à la place deldans le motperplex.
La phrase-clef est celle-ci: «Suaviter in modo, fortiter in re.»
Dans la cryptographie ordinaire, comme on le verra par la plupart de celles dont j'ai donné des exemples, l'alphabet artificiel dont conviennent les correspondants s'emploie lettre pour lettre, à la place de l'alphabet usuel. Par exemple—deux personnes veulent entretenir une correspondance secrète. Elles conviennent avant de se séparer que le signe
) signifiera a ( » b — » c * » d . » e , » f ; » g : » h ? » i ou j ! » k & » l o » m ' » n + » o [I] » p [P] » q -> » r ] » s [ » t £ » u ou v [S] » w ¿ » x ¡ » y <- » z
Il s'agit de communiquer cette note:
«We must see you immediately upon a matter of great importance.Plots have been discovered, and the conspirators are in our hands.Hasten[68]!»
On écrirait ces mots:
[chiffre]
Voilà qui a certainement une apparence fort compliquée, et paraîtrait un chiffre fort difficile à quiconque ne serait pas versé, en cryptographie. Mais on remarquera quea, par exemple, n'est jamais représenté par un autre signe que ),bpar un autre signe que ( et ainsi de suite. Ainsi, par la découverte, accidentelle ou non, d'une seule des lettres, la personne interceptant la missive aurait déjà un grand avantage, et pourrait appliquer cette connaissance à tous les cas où le signe en question est employé dans le chiffre.
D'autre part, les cryptographies, qui nous ont été envoyées par notre correspondant de Stonington, identiques en construction avec le chiffre résolu par Berryer, n'offrent pas ce même avantage.
Examinons par exemple la seconde de ces énigmes. Sa phrase-clef est: «Suaviter in modo, fortiter in re.»
Plaçons maintenant l'alphabet sous cette phrase, lettre sous lettre; nous aurons:
suaviterinmodofortiterinre
abcdefghijklmnopqrstuvwxyz
où l'on voit que: a est pris pour c d » » » m e » » » g, u et z f » » » o i » » » e, i, s et w m » » » k n » » » j et x o » » » l, n et p r » » » h, q, v et y s » » » a t » » » f, r et t u » » » b v » » » d
De cette façonnreprésente deux lettres ete,oetten représentent chacune trois, tandis queietrn'en représentent pas moins de quatre. Treize caractères seulement jouent le rôle de tout l'alphabet. Il en résulte que le chiffre a l'air d'être un pur mélange des lettrese,o,t,reti, cette dernière lettre prédominant surtout, grâce à l'accident qui lui fait représenter les lettres qui par elles-mêmes prédominent extraordinairement dans la plupart des langues— à savoireeti.
Supposons une lettre de ce genre interceptée et la phrase-clef inconnue, on peut imaginer que l'individu qui essaiera de la déchiffrer arrivera, en le devinant, ou par tout autre moyen, à se convaincre qu'un certain caractère (ipar exemple) représente la lettree. En parcourant la cryptographie pour se confirmer dans cette idée, il n'y rencontrera rien qui n'en soit au contraire la négation. Il verra ce caractère placé de telle sorte qu'il ne peut représenter une. Par exemple, il sera fort embarrassé par les quatreiformant un mot entier, sans l'intervention d'aucune autre lettre, cas auquel, naturellement, ils ne peuvent tous être dese. On remarquera que le motwisepeut ainsi être formé. Nous le remarquons, nous, qui sommes en possession de la clef; mais à coup sûr on peut se demander comment, sans la clef, sans connaître une seule lettre du chiffre, il serait possible à celui qui a intercepté la lettre de tirer quelque chose d'un mot tel queiiii.
Mais voici qui est plus fort. On pourrait facilement construire une phrase-clef, où un seul caractère représenterait six, huit ou dix lettres. Imaginons-nous le motiiiiiiiiiise présentant dans une cryptographie à quelqu'un qui n'a pas la clef, ou si cette supposition est par trop scabreuse, supposons en présence de ce mot la personne même à qui le chiffre est adressé, et en possession de la clef. Que fera-t-elle d'un pareil mot? Dans tous les manuels d'Algèbre on trouve laformuleprécise pour déterminer le nombre d'arrangements selon lesquels un certain nombre de lettresmetnpeuvent être placées. Mais assurément aucun de mes lecteurs ne peut ignorer quelles innombrables combinaisons on peut faire avec ces dixi. Et cependant, à moins d'un heureux accident, le correspondant qui recevra ce chiffre devra parcourir toutes les combinaisons avant d'arriver au vrai mot, et encore quand il les aura toutes écrites, sera-t-il singulièrement embarrassé pour choisir le vrai mot dans le grand nombre de ceux qui se présenteront dans le cours de son opération.
Pour obvier à cette extrême difficulté en faveur de ceux qui sont en possession de la clef, tout en la laissant entière pour ceux à qui le chiffre n'est pas destiné, il est nécessaire que les correspondants conviennent d'un certainordre, selon lequel on devra lire les caractères qui représentent plus d'une lettre; et celui qui écrit la cryptographie devra avoir cetordreprésent à l'esprit. On peut convenir, par exemple, que la première fois que l'ise présentera dans le chiffre, il représentera le caractère qui se trouve sous le premieridans la phrase-clef, et la seconde fois, le second caractère correspondant au secondide la clef, etc., etc. Ainsi il faudra considérer quelle place chaque caractère du chiffre occupe par rapport au caractère lui-même pour déterminer sa signification exacte.
Nous disons qu'un telordreconvenu à l'avance est nécessaire pour que le chiffre n'offre pas de trop grandes difficultés même à ceux qui en possèdent la clef. Mais on n'a qu'à regarder la cryptographie de notre correspondant de Stonington pour s'apercevoir qu'il n'y a observé aucun ordre, et que plusieurs caractères y représentent, dans la plus absolue confusion, plusieurs autres. Si donc, au sujet du gant que nous avons jeté au publié en avril, il se sentait quelque velléité de nous accuser de fanfaronnade, il faudra cependant bien qu'il admette que nous avons fait honneur et au delà à notre prétention. Si ce que nous avons dit alors n'était pas ditsuaviter in modo, ce que nous faisons aujourd'hui est au moins faitfortiter in re.
Dans ces rapides observations nous n'avons nullement essayé d'épuiser le sujet de la cryptographie; un pareil sujet demanderait un in-folio. Nous n'avons voulu que mentionner quelques-uns des systèmes de chiffres les plus ordinaires. Il y a deux mille ans, Aeneas Tacticus énumérait vingt méthodes distinctes, et l'ingéniosité moderne a fait faire à cette science beaucoup de progrès. Ce que nous nous sommes proposé surtout, c'est de suggérer des idées, et peut-être n'avons-nous réussi qu'à fatiguer le lecteur. Pour ceux qui désireraient de plus amples informations à ce sujet, nous leur dirons qu'il existe des traités sur la matière par Trithemius, Cap. Porta, Vignère, et le P. Nicéron. Les ouvrages des deux derniers peuvent se trouver, je crois, dans la bibliothèque de Harvard University. Si toutefois on s'attendait à rencontrer dans ces Essais desrègles pour la solution du chiffre, on pourrait se trouver fort désappointé. En dehors de quelques aperçus touchant la structure générale du langage, et de quelques essais minutieux d'application pratique de ces aperçus, le lecteur n'y trouvera rien à retenir qu'il ne puisse trouver dans son propre entendement.