Ce pauvreCaptainCap commençait à me raser étrangement, avec ses aérostats, ses machines volantes, planantes et autres, qui m'indiffèrent également.
J'allais prendre congé sur un quelconque motif, quand un gentleman d'aspect robuste, et qui avait semblé prendre un vif intérêt aux grandes idées de Cap, se leva, s'approcha, nous tendant le plus correctement du globe sa carte, une très chic carte de chez Stern, sur laquelle on pouvait lire ces mots:
Sir A. KashteyWinnipeg.
Sir A. KashteyWinnipeg.
Nous aimons beaucoup le Canada, Cap et moi, et la rencontre d'un Canadien, même d'un Canadien anglais, nous transporte toujours de joie.
Aussi accueillîmes-nous le nouveau venu d'une mine accorte.
Quand nous eûmes échangé les préliminaires de la courtoisie courante:
—C'est que, continua sir A. Kashtey, l'aérostation, ça me connaît un peu!... J'en ai fait jadis dans des conditions peut-être uniques au monde!
Je vis Cap lever d'imperceptibles épaules...Conditions uniques au monde!...Téméraire étranger, va!
Sans se laisser démonter, Kashtey ajouta:
—Le particulier de mon ascension, c'est que le ballon c'était moi-même.
Du coup, Cap fut visiblement gêné. Sa mémoire, consultée à la hâte, ne recelait nul analogue souvenir, et son imagination, pourtant si fertile, nulle idée ingénieuse.
Sir A. Kashtey, après avoir eu la politesse de faire remplir nos verres, dit encore:
—Il y a une dizaine d'années de cela... Je commandais le brickKing of Feet, chargé d'acide sulfurique, à destination d'Hochelaga. Une nuit, à l'embouchure du Saint-Laurent, nous fûmes coupés en deux, net, par un grand steamer de laDark-Blue Moon Lineet nous coulâmes à pic, corps et biens.
—Triste!
—Assez triste, en effet! Moi j'étais chaussé de mes grosses bottes de mer en peau de loup-phoque, imperméables si vous voulez, mais peu indiquées pour battre le record des grands nageurs. Je fus néanmoins assez heureux pour flotter quelques instants sur une pâle épave. À la fin, engourdi par le froid, je fis comme mon bateau et comme mes petits camarades: je coulai. Mais... écoutez moi bien, je n'avais pas perdu une goutte de mon sang-froid, et mon programme était tout tracé dans ma tête.
—Vous êtes vraiment un homme de sang-froid, vous!
—J'en avais énormément dans cette circonstance: la chose se passait fin décembre.
—Très drôle, sir!
—Du talon de ma botte, je détachai de la coque de mon brick un bout de fer qu'après avoir émietté dans mes mains d'athlète, j'avalai d'un coup. Doué, à cette époque, d'une vigueur peu commune, j'empoignai une des touries naufragées d'acide sulfurique et j'en avalai quelques gorgées.
—Tout ça, au fond de la mer?
—Oui, monsieur, tout ça au fond de la mer! On ne choisit pas toujours son laboratoire... Ce qui se passa, vous le devinez, n'est-ce pas?
—Nous le devinons; mais expliquez-le tout de même, pour ceux de nos lecteurs qui ne connaissent M. Berthelot que de nom.
—Vous avez raison!... Chaque fois qu'on met en contact du fer, de l'eau et un acide, il se dégage de l'hydrogène... Je n'eus qu'à clore hermétiquement mes orifices naturels, et en particulier ma bouche; au bout de quelques secondes, gonflé du précieux gaz, je regagnais la surface des flots. Mais voilà!... Comme dans la complainte de la famille Fenayrou, j'avais mal calculé la poussée des gaz. Ne me contentant pas de flotter, je m'élevai dans les airs, balancé par une assez forte brise Est qui me poussa en amont de la rivière. Ce sport, nouveau pour moi, d'abord me ravit, puis bientôt me monotona. Au petit jour, j'entr'ouvris légèrement un coin des lèvres, comme un monsieur qui sourit. Un peu d'hydrogène s'évada; me rapprochant peu à peu de mon poids normal, bientôt, je mis pied à terre, en un joli petit pays qui s'appelle Tadousac et qui est situé à l'embouchure du Saguenay. Connaissez-vous Tadousac?
—Si je connais Tadousac! Et la jolie petite vieille église! (la première que les Français construisirent au Canada). Et les jeunes filles de Tadousac qui vendent des photographies dans la vieille petite église au profit de la construction d'une nouvelle basilique!
(Et même, si ces lignes viennent à tomber sous les yeux des jeunes filles de Tadousac, qu'elles sachent bien que messieurs P. F., E. D., B. de C., A. A. ont gardé d'elles un souvenir imprescriptible.)
Sitôt fermée ma parenthèse, le gentleman de Winnipeg termina son récit avec une aisance presque injurieuse pour ce pauvre Cap:
—Dès que j'eus mis pied à terre, j'exhalai le petit restant d'hydrogène qui me restait dans le coffre, et je gagnai la saumonnerie de Tadousac en chantant à pleine voix cette vieille romance française que j'aime tant:
Laissez les roses aux rosiersLaissez les éléphants au lord-maire.
Laissez les roses aux rosiersLaissez les éléphants au lord-maire.
Est-ce que—là, franchement!—ça ne vous ennuierait pas trop que je vous conte mon après-midi de dimanche dernier?
Au contraire! vous récriez-vous gentiment.
Je ne vois, dans votre charmante protestation, qu'une aimable courtoisie; je semble la tenir pour argent comptant... et je marche.
Le matin, j'avais reçu un mot d'une préalable petite bonne amie à moi, désormais en province, épisodiquement à Paris, et pour laquelle je conservais je ne sais quelle tendresse inaltérable. (Inaltérableest excessif, on le verra tout à l'heure.)7.
«Forcée de partir lundi au lieu de mardi, si tu veux nous voir, viens dimanche après-midi, foire au pain d'épices. Y serai avec ma sœur. Bien le divin tonnerre si on ne se rencontre pas!»
Étrange rendez-vous, manquai-je pas d'observer; mais je suis fait à ces façons, toujours d'imprévu.
Je déjeunai chez Léon Gandillot.
(Tous les dimanches que je suis à Paris, je prends mon repas du dimanche matin chez le jeune et déjà célèbre auteur dramatique.)
Je sortis de chez cet homme de théâtre sur le coup de deux heures.
Rue des Martyrs, pas un sapin!
Faubourg Montmartre, pas un sapin!
Aux boulevards, pas un sapin!
Ah! c'était gai!
Et l'Heure, qui n'a pas besoin de voiture pour marcher, elle, s'avançait à grands pas.
Quand je dispas un sapin, entendons-nous. Il en passait des tas, mais tous lotis de leurs voyageurs. Alors, c'est comme s'il n'en eût point passé?
Soudain...
Un peu avant la Porte-Saint-Denis, stoppa un fiacre découvert qui se dégorgea de son client.
Le jaguar le plus déterminé de la jungle ne se fût point approché en moins de temps (qu'il n'en faut pour l'écrire) que je ne le fis.
Trop tard, hélas!
Une vieille petite bonne femme, pleine de respectabilité et sur la robe de soie de laquelle s'allongeait une chaîne d'or du bon vieux temps, indiquait déjà sa destination au cocher.
J'entendis qu'elle allait boulevard de Charonne.
Justement, ma direction!
—Pardon, madame, fis-je, la face emmiellée de mon plus lâche sourire, est-ce que...
Et je lui expliquai la situation.
—Mais, comment donc! acquiesça l'exquise créature.
Je m'installai.
La petite vieille était loquace.
Elle allait voir sa fille et son gendre, récemment installés dans une des meilleures maisons du boulevard de Charonne, maison dans laquelle ils avaient fichtre bien fait trente mille francs de frais.
Nous étions arrivés.
Je voulus payer, ainsi qu'il sied au paladin français.
Mais la petite vieille s'y refusa avec une obstination comique et des raisonnements que je ne m'expliquais point.
Ma foi, n'est-ce pas?...
Et elle entra dans la maison de sa fille et de son gendre.
Une grande stupeur m'envahit, dès lors.
Cette maison, c'était une maison,—quels termes emploierais-je, grand Dieu!—c'était une maison derapid flirt, comme on dit à Francisco.
Je n'en dirai point le numéro, parce que ce serait de cette publicité gratuite dont l'abus déterminerait la mort des quotidiens; mais je puis vous affirmer que c'était un rude numéro. J'en ai encore plein les yeux!
Cinq minutes et je me trouvais place du Trône.
Bientôt, je rencontrai ma jeune amie, qui descendait, toute rose, des Montagnes-Russes.
Nous n'avions pas cheminé plus d'un hectomètre qu'elle me déclarait quesi j'étais venu là pour la raser avec mes observations idiotes, je pouvais parfaitement retourner à l'endroit d'où je venais. Et puis, voilà!
Ce à quoi je répondis, sans plus tarder, qu'elle avait toujours été et qu'elle ne serait jamais qu'une petite grue; que, d'ailleurs, j'avais depuis longtemps copieusement soupé de sa fiole. Et puis, voilà!
Et nous nous quittâmes sur un froid coup de chapeau de moi, accueilli par un formidable haussement d'épaules de sa part.
Pas plus de voitures pour s'en aller que je n'en avais trouvé pour venir.
Au reste, un peu énervé et ne sachant que faire de ma vesprée, je n'étais pas fâché de marcher un peu.
Je dégringolai à pied le boulevard Voltaire, le joyeux et bien parisien boulevard Voltaire.
Arrivé place de la République, j'aperçus un de ces grands omnibus qui vous mènent de certains points déterminés à la gare Saint-Lazare, ou de la gare Saint-Lazare à ces mêmes points déterminés.
Jamais je ne m'étais servi de ce mode de locomotion.
Il y avait donc là une occasion unique de débuter dans la carrière, puisque je devais dîner le soir à Maisons-Laffitte.
Je m'installai sur l'impériale.
Mais voilà-t-il pas... Tais-toi, ma rancune.
Voilà-t-il pas que, boulevard des Italiens, j'aperçus des gens que j'avais intérêt à rencontrer.
J'émis la peu farouche prétention de descendre.
—Pardon, fit le conducteur, vous n'avez pas le droit de descendre avant la gare Saint-Lazare.
—Je n'ai pas le droit de descendre? Je n'ai pas le droit de descendre où je veux?
—Non, monsieur.
—Eh bien! nous allons voir ça!
J'allais employer la violence quand je fus séduit par l'étrangeté de la situation.
Un citoyen français, libre, innocent, ayant payé sa place, n'aurait pas le droit de descendre d'une voiturepublique, à tel moment qu'il lui plairait!
—Non, monsieur.
Tous les voyageurs me donnaient tort et semblaient prendre en pitié ma déplorable ignorance.
Un vieux monsieur, officier de la Légion d'honneur, me demanda:
—Vous êtes étranger, sans doute?
—Mon Dieu, monsieur, je suis étranger sans l'être, étant né dans le Calvados de parents français.
Le vieux monsieur mit une infinie bienveillance à m'expliquer le monopole de la Compagnie des Omnibus et une foule de patati et de patata, le tout dans une langue et avec des idées d'esclave qui accepte le monopole du même dos que les nègres de la Jamaïque acceptent les coups de matraque.
Comme, après tout, je m'en fichais, je pris mon parti de l'aventure, décidé à m'amuser de la fiole de ce vieillard décoré mais servile.
—Moi, monsieur, m'écriai-je, je suis un homme libre, et je ne me laisse pas épater par l'œil des barbares!
Il ne comprenait pas bien.
Je repris:
—Alors, vous, monsieur, vous êtes de ceux qui sanctionnent le monopole par la voie de la séquestration ambulante?... Car, je suis séquestré! Ambulatoirement, j'en conviens, mais enfin, je suis séquestré!
Je ne sais ce qui se passa dans la tête de mon bonhomme, à ce moment. Il se leva, fit signe au conducteur de me laisser descendre, ajoutant:
—Je prends ça sur moi.
C'était peut-être une grosse légume.
Tout à coup, ce gros petit bonhomme joufflu qui n'avait pas desserré les lèvres depuis une heure qu'il était devant moi, poursuivit ainsi, à voix haute, sonhistoirecommencée, sans doute, intérieurement:
—Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas durer comme ça plus longtemps!
Et comme il me regardait, je crus qu'il était de la plus élémentaire courtoisie de sembler m'intéresser:
—Ça ne pouvait pas durer plus longtemps comme ça? m'enquis-je non sans sollicitude.
—Non, mille fois non! Et à ma place vous en eussiez fait tout autant.
—Je ne sais pas trop! fis-je par esprit de taquinerie et aussi pour pousser mon interlocuteur à de plus précises confidences.
—Vous auriez agi, riposta le gros petit bonhomme joufflu, comme vous auriez cru devoir agir, et moi j'ai agi comme j'ai cru devoir agir... Et la preuve que j'eus raison d'agir ainsi, c'est que je m'en trouve admirablement, de cette détermination, aussi bien au point de vue physique qu'au point de vue moral... Tenez, je suis, à l'heure qu'il est, un gros petit bonhomme joufflu, n'est-ce pas?... Eh bien! l'année dernière, à la même époque, j'étais un mince petit bonhomme sec.
—Et au moral, donnez aussi une comparaison.
—Mon âme, l'année dernière, ma pauvre âme, n'était pas à prendre avec des pincettes... Aujourd'hui, on en mangerait sur la tête d'un teigneux.
—Alors, vous avez bien fait d'agir ainsi.
—Je suis heureux d'avoir l'approbation d'un homme d'esprit comme vous.
(Devant cette petite déclaration flatteuse, mais si juste, je crus un instant que le petit gros homme joufflu était au courant de ma personnalité. Légère erreur, vite reconnue.)
J'avais fini par m'intéresser aux événements passés sous silence par mon voisin. Tel le lecteur tant passionné par un feuilleton de rencontre qu'il en recherche le début sans tarder.
Mon bonhomme ne se fit pas autrement tirer l'oreille et tomba bientôt dans mon habile panneau (Pleyel).
—Dès mon arrivée à Paris, dit-il, lesté d'un joli petit patrimoine assez rondelet, je fus tout de suite remarquable par le grand nombre de mes amis et de mes maîtresses... Avez-vous jamais vu une pelletée de neige fondre sous le soleil de messidor?
—Je n'oserais l'affirmer.
—C'est fâcheux, car vous auriez ainsi une idée de la rapidité avec laquelle se volatilisèrent mes ors et mes argents au double feu de l'amour et de l'amitié. Un beau jour, mon notaire, qui est un réputé farceur, m'écrivit que j'avais encore, au sein de sa caisse, une belle pièce de 72 francs et quelque chose; le tout à ma disposition... Voyez-vous ma tête d'ici?
—Comme si j'y étais!
—Eh bien! vous vous trompez du tout au tout, car, en post-scriptum, mon joyeux tabellion m'annonçait que ma vieille horreur de tante Blanche venait de claquer m'instituant son seul héritier, pour embêter les autres. Joie de mes amis! Délire de mes maîtresses! Cette joie, ce délire me parurent provenir de mobiles louches. Était-ce bien pour moi que ces gens se réjouissaient? Serait-ce pas uniquement pour eux? Un léger examen me confirma dans la probabilité numéro deux. Et c'est alors que je pris la virile attitude dont il a été question plus haut.
—Ah! nous y voilà!
—Je fis mon compte. J'avais vingt-sept amis et dix-huit maîtresses, tous, en apparence, plus charmants, plus dévoués, plus désintéressés les uns que les autres. Dès que j'entrais quelque part: «Tiens! voilà Émile! Viens que je t'embrasse, mon petit Mimile! Bonjour, Émile!» Et c'étaient des poignées de main, et des bécots, comme s'il en pleuvait! Je m'amusai à établir le prix de revient de ces marques d'affection: une poignée de main me revenait, l'une dans l'autre, à 2 fr. 75; un bécot, à 11 fr. 30. Ça n'a l'air de rien; mais à la fin de l'année, avec ce train de maison, on n'a même plus de quoi donner 3 francs à son facteur... Enrayons! fis-je d'une voix forte. Et à partir de ce moment, tous les jours que Dieu fit (et il en fait, le bougre! comme dit Narcisse Lebeau), jesaquaitantôt un ami, tantôt une maîtresse.
—Et allez donc!
—Oh! je n'agissais pas à l'aveuglette. Je m'étais mis en tête de ne conserver de cette tourbe qu'un ami et qu'une amie, le meilleur et la meilleure; j'employai le procédé ditsélection par élimination. Vous saisissez?
—Comme un huissier.
—Chaque jour, c'était le plus fripouille de mes camarades ou la plus rosse de mes bonnes amies que j'exécutais froidement... Si bien qu'au bout de quarante-trois jours je n'avais plus à mon actif qu'un bonhomme et qu'une bonne femme, mais, ces deux-là, la crème des crèmes! Un garçon fidèle, incapable d'une trahison, m'adorant, et toujours prêt à se fiche à l'eau pour moi! Une fille exquise, folle de moi, ignorante des questions d'argent: en un mot, m'aimant pour moi-même!
—Deux perles, quoi!
—Deux perles du plus pur Orient! Alors, je les pris avec moi, et nous vivons, tous les trois, dans ma petite propriété, comme de véritables coqs en plâtre.
—Mais au moins, votre ami s'entend-il bien avec votre petite camarade?
—Dans la perfection!... Encore pas plus tard qu'hier, je les ai trouvés couchés ensemble.
Ah! on ne s'embête pas à l'Académie des sciences!
Je vous donne en mille à quoi ces bougres-là passent leur temps, au lieu de travailler!
D'ailleurs, lisez vous-mêmes.
J'aime autant ça, parce que vous me traiteriez encore de blagueur.
L'extrait suivant est soigneusement découpé dans leJournal Officieldu 25 octobre, et je n'y change pas un traître mot:
Présidence de M. Marey, vice-président
Séance du 22 Octobre.
«M. Marey place sous les yeux de l'Académie une série d'images chronophotographiques (soixante à la minute) représentant les diverses positions que prend un chat lorsque, placé sur le dos, on le laisse tomber d'une hauteur de 1 m. 50 sur le sol. Le chat se retourne pendant la chute et retombe sur ses quatre pattes. Comment s'effectue cette rotation? Au point de vue mécanique, quand un corps inerte tombe et qu'aucune force extérieure n'agit, il est impossible qu'il change d'orientation en route. Et cependant, le chat retombe sur ses pattes. Il est vrai que ce n'est pas un corps inerte. Cependant, M. Marey soumet le cas à ses confrères de la section de mécanique.
»M. le commandant Guyon explique la rotation du chat par un changement du moment d'inertie dû au déplacement des membres pendant la chute.
»M. Bertrand dit: C'est peut-être cela, parce que l'animal n'est pas un corps inerte, mais c'est à revoir.
»M Marcel Deprez: Il y a impossibilité mécanique à ce mouvement spontané; un corps qui tombe ne peut se retourner en chemin sans une force adjuvante. Peut-être l'intestin du chat en se déplaçant joue-t-il un rôle.
»MM. Lœwy, Maurice Lévy, Bertrand, sont d'avis que c'est le chat lui-même qui prend un point d'appui sur la main qui le lâche dans l'espace et imprime à son corps un mouvement de rotation. Il y a en jeu une force initiale.
»M. Marey: On n'en aperçoit pas trace sur les figures. Au premier temps de la chute, les positions du chat n'indiquent aucun commencement de rotation.
»M. Marcel Deprez en revient au déplacement des intestins qui crée une variation du moment d'inertie. «Est-ce que vous savez ce qui se passe dans l'intérieur de l'animal?» dit-il à M. Marey.
»On rit, et il est entendu que le problème vaut la peine d'être élucidé. Pour se mettre en garde contre une impulsion primitive du chat contre la main de l'opérateur, on prie M. Marey de recommencer l'étude chronophotographique en supprimant l'intermédiaire des mains. On attachera le chat à une ficelle que l'on coupera. Et l'on verra bien s'il retombe sur ses pattes.»
Eh bien! et la Société protectrice des animaux!
Je n'assistais pas à cette séance, et je le regrette, car ce devait être follement cocasse de contempler tous ces vieux types se demandant gravement comment les chats font pour retomber sur leurs pattes, quand on les laisse choir de 1 m. 50.
Puisque nous nous occupons de mécanique, je me permettrai de soumettre à M. Marey et autres savants une question qui relève de leur compétence.
Nos lecteurs—surtout ceux qui se trouvaient dans le train—doivent se souvenir de l'effroyable catastrophe d'Appilly.
On apprit, non sans stupeur, que l'accident était dû à une économie peut-être excessive de personnel.
Un seul, en effet, et unique pauvre bonhomme devait accomplir le total fourbi de la station.
Un seul!
Beaucoup de personnes, et vous les premiers, aviez pensé que le record de l'économie était détenu par la Compagnie du Nord.
Eh bien, pas du tout!
Il y a une gare du réseau de l'Ouest où on n'occupe même pas un homme, mais trois quarts d'homme.
Trois quarts d'homme! Vous avez bien lu.
Et n'allez pas croire à une blague plus ou moins drôle de votre serviteur. Je tiens à la disposition des incrédules (surtout si elles sont très gentilles) la pièce comptable qui m'a révélé cette vive parcimonie.
Le fait se passe à la gare de Touffreville-Criel.
La feuille qu'un de mes lecteurs m'a envoyée avec une lettre trop aimable, est intitulée:
(Journée du 25 octobre à 9 h. au 25 octobre à 9 h.)
Et dans une des colonnes, on lit:
Nombre d'hommes occupés3/4Dépense totale2 83
2 83 pour 3/4 d'homme, cela fait, si je sais encore compter, pour un homme tout entier, 3 fr. 50, somme probablement trop énorme pour la caisse de la Compagnie de l'Ouest.
Quand l'Académie des sciences en aura fini avec la palpitante question du chat qui tombe (oh! n'insultez jamais un chat qui tombe!), je lui serai vivement reconnaissant d'étudier ce problème:
Quand travaillent les 3/4 d'un homme, que fait l'autre 1/4 pendant ce temps-là?
Et après de telles révélations, vous verrez qu'il se trouvera encore des gens pour défendre les monopoles!
—Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!
Mon respect bien connu pour la vérité m'oblige à confirmer l'exactitude du dire de mon ami.
Véritablement, il n'y a qu'à lui que ça arrive, ces machines-là!
Des catastrophes? Non, pas des catastrophes; mais un bombardement sans cesse ni trêve de petites mistoufles comiques, pittoresques et jusqu'alors invues.
Il a fini par en prendre son parti, le pauvre mésaventurier, et lui-même nous conte ses plus récentes histoires avec un bon sourire ahuri, mais résigné.
—Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là! conclut-il sagement.
Ça m'est toujours une bonne fortune de le rencontrer, certain que ma soif de nouveau trouvera son compte—un peu cruel, peut-être—au récit d'infortunes inédites.
—Quoi de nouveau, mon vieux? fais-je hypocritement. Toujours content?
—Content?... Tu te moques de moi, dis? Content!... Enfin,je me fais une raison!Et toi?
—Parfaitement heureux, merci, plus heureux même que je mérite.
—Ça ne se mérite pas, le bonheur... malheureusement!... Car ça commencerait bien à être mon tour.
—Encore embêté?
—Bien sûr!... Imagine-toi que j'ai couché au poste, lundi dernier.
—Couché au poste, toi! le plus tranquille des hommes!
—Parfaitement! Moi, le plus tranquille des hommes!... j'ai couché au poste!
—Et pour quelle cause?
—Pour cause de soûlographie.
—Pour cause de soûlographie, toi! Le plus sobre des hommes!
—Parfaitement! Moi, le plus sobre des hommes! Couché au poste!... Pour cause de soûlographie!
—Mais, enfin...
—Oh! ça n'est pas bien compliqué, va!... Lundi dernier, je rencontre rue Royale, vers six heures, Cap (Martin), le cousin duCaptain. Il me fait entrer à l'Irish Bar, et commande ungin-soda. Moi, qui ai la profonde horreur de toutes ces saloperies anglo-saxonnes, je demande un simple vermout-cassis... Une heure après, j'étais couché, ivre-mort au poste de l'Opéra.
—Ivre-mort? Avec un vermout-cassis?
—Parfaitement!... Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là! Voici ce qui s'était passé: Tu sais que chez Reynolds, on sert le gin dans de grandes carafes qu'on pose devant le client... Moi, prenant ça pour de l'eau, j'ai gorgé mon vermout de ce spiritueux.
—Tu ne t'es pas aperçu en buvant?
—Si... Je me disais: Voilà un vermout-cassis qui a un drôle de goût!... Ça doit être un vermout-cassis américain!... Tu vois ça d'ici!... En sortant, je me suis mis à sauter sur les bancs du boulevard, à embrasser les bonnes femmes dans les kiosques à journaux, et à raconter aux sergots que j'avais connu Félix Faure à la tête d'une maison mal famée de Châtellerault! Tu devines bien qu'à ce train je n'ai pas moisi à l'air libre!
—Mon pauvre vieux!
—Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!... Et la semaine dernière, donc!
—Quoi encore?
—Je me commande un complet chez un petit tailleur qu'on m'avait recommandé... Un complet à carreaux épatant! J'étrenne mon costume par une pluie torrentielle, sans parapluie, bien entendu (y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!). Bon! je vais me sécher à la Bibliothèque nationale, près d'un poêle. Voilà-t-il pas que mon complet, en séchant, se rétrécit, se rétrécit, au point que je semblait m'être vêtu avec le costume volé d'un petit garçon d'une douzaine d'années!
—Ça, ça peut arriver à tout le monde.
—Oui, mais ce qui ne peut arriver qu'à moi, c'est le raisonnement que m'a tenu le tailleur quand je suis allé lui faire des reproches. Comme cet industriel le prenait de haut, assurant que leswaterproofsn'étaient pas sa spécialité et que, moi, je lui disais simplement et souriant: «Pardon, monsieur, votre marchandise a perdu, sous l'averse, environ vingt pour cent de sa superficie, il serait de toute justice que vous tinssiez compte de cet incontestable déchet,» il me répondit, avec un toupet d'enfer: «Pardon, monsieur, si ma marchandise, au lieu de rétrécir, s'était allongée et élargie, seriez-vous venu de votre plein gré m'apporter une somme proportionnelle et supplémentaire?» Qu'est-ce que tu veux objecter à ça?
—Rien, mon pauvre ami.
—Je te le disais bien, mon vieux, y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!
—Et du côté du cœur, au moins, es-tu plus heureux?
—Ah! oui, parlons-en, il est chouette, mon cœur!... Jeudi dernier, je vais dîner dans la famille Crauck, et je tombe éperdument amoureux d'Odile, l'aînée des jeunes filles...
—Je la connais, la petite Crauck (Odile), charmante!
—Éperdument amoureux! Le lendemain, je la rencontre dans une soirée, et je lui annonce ma visite pour le lendemain. Elle semble un peu étonnée et me demande la cause de cette démarche... Tu sais comme on est bête quand on est très amoureux?
—Je sais.
—Alors, je lui dis: «Mademoiselle, c'est que j'ai laissé quelque chose chez vous.—Quoi donc? demande-t-elle.—Mon cœur!...» Ça n'était pas, évidemment, très spirituel, mais quand on est sincère...
—Et que t'a-t-elle répondu?
—Jamais tu ne t'en douterais, et si froidement: «Monsieur, a-t-elle dit, je n'ai pas trouvé l'objet dont vous parlez, mais ce soir, en rentrant, je dirai à la bonne de regarder...Il est peut-être dans les balayures!»
—Mon pauvre garçon!
—Y a qu'à moi que ça arrive, ces machines-là!
Je viens de recevoir leTemps, un numéro duTemps, vieux pour vous, ô Parisiens altérés d'actualité, mais frais encore pour le relégué que je suis en une sorte de Thébaïde lointaine et méridionale.
Vais-je lire leTemps?
Ma foi, non! Pourquoi lirais-je leTemps?
Et je jette sur les massives colonnes de cet organe crépusculaire un regard distrait.
Mais soudain mon œil s'allume et voilà qu'une vive liesse embrasse mon vieux cœur.
C'est que j'ai aperçu le nom prestigieux de notre brave général Poilloüe de Saint-Mars, commandant en chef le 12ecorps, à Limoges.
Il s'agit cette fois d'une circulaire de ce guerrier pittoresque sur les droits et les devoirs des gardes d'écurie.
Je commence par déclarer, très sérieusement et sans permettre à personne d'en douter, que j'adore le général Poilloüe de Saint-Mars. Il est un des rares généraux français qui mêlent profondément aux choses du service un tout paternel souci d'humanité.
On peut dire de lui que c'est un littérateur rigolo, mais on ne saura jamais prétendre qu'il ne soit pas un brave homme.
Et puis,littérateur rigolo, pourquoi?
Allons, mettons qu'il soit un poète bien personnel, et nous serons dans le vrai.
Est-ce pas d'un poète exquis, ce mot:LA GUÉRITE, CET ÉCRIN DE LA SENTINELLE!
Sa sollicitude pour ses troupes amène, parfois, des épisodes réjouissants, témoin cette histoire que me contait, récemment, un officier du 12ecorps.
L'année dernière, le général Poilloüe, entre mille autres circulaires, en consacrait une aux droits et aux devoirs desplantons aux cuisines.
Les plantons devaient s'occuper de ceci et de cela; mais, par contre, ils avaient droit à ceci et à cela. Principalement, le cuisinier en pied devait remettre au planton, à chaque repas, une large tartine de moelle.
Or, il arriva qu'un planton éprouvait pour la moelle une aversion insurmontable. Mais, fort de la circulaire du général en chef, le cuisinier força l'infortuné à ingurgiter l'horrible corps gras.
Voyez-vous d'ici la scène racontée par Courteline?
Cette fois, comme je l'ai dit, il s'agit des gardes d'écurie.
Je ne puis publier intégralement cette page magistrale, mais je vais en détacher les deux phrases types, celle du brave homme et celle du poète pittoresque.
Celle du brave homme:
«Les écuries doivent être aménagées pour le plus grand bien-être des chevaux, mais avant tout, il faut organiser dans ces écuries l'installation confortable des soldats chargés de les surveiller et dont l'existence est plus précieuse que celle de tous les animaux réunis.»
Bravo, mon général, et très chic!
Combien différent ce langage de celui que tint (historique) un colonel de chasseurs, lors des dernières manœuvres:
Un médecin du régiment avait obtenu une permission de quarante-huit heures. Fort de cet exemple, un vétérinaire demanda audit colonel la même faveur qu'on lui refusa avec un entrain non dissimulé.
Et sur l'insistance du vétérinaire:
—Pardon, riposta le colonel, un médecin, ça, on peut toujours s'en passer; tandis qu'un vétérinaire!...
Pour clore cette série d'exercices, lisons, relisons, méditons et apprenons par cœur cette phrase, dans la même circulaire du général Poilloüe, qui fera tressaillir d'aise en sa tombe notre vieux Buffon:
«Les chevaux sont intelligents et observateurs. Quand ils voient leurs gardes d'écurie déguenillés et grelottants, ils savent que les coups vont pleuvoir sur leur dos et que leurs pauvres couvertures vont leur être dérobées par ceux-là mêmes qui ont mission de les soigner. Ils sont craintifs, ne se reposent pas, dépérissent et maudissent avec raison le numéro de leur régiment.»
Ah! si l'esprit militaire disparaît, même de l'âme des chevaux!
Pauvre France!
—Y aurait-il indiscrétion, mon cher Cap, à vous demander en quoi consiste le paquet que vous tenez sous le bras?
—Nullement, cher ami, nullement.
Et avec une complaisance digne des temps chevaleresques, Cap déballa son petit paquet et m'en présenta le contenu, un objet cylindrique, composé de cristal et de nickel, recélant quelques détails assez ténébreux.
—Que pensez-vous que ce soit? interrogea Cap.
—Ça, c'est un filtre dans le genre du filtre Pasteur.
—Bravo! s'écria Cap! vous avez deviné! vous avez parfaitement deviné, à part ce léger détail, toutefois, qu'au lieu d'être un filtre, cet objet est un antifiltre.
Une vive stupeur muette se peignit sur ma face, et c'est à grand'peine que je pus articuler:
—Un antifiltre, Cap! Un antifiltre!
—Oui, répondit froidement leCaptain, un antifiltre.
—Qu'ès aco?
—Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Grâce à cet appareil, vous pouvez immédiatement muer l'onde la plus pure en un liquide jaunâtre et saturé de microbes. Vous voyez d'ici les avantages de mon ustensile?
—Je les vois, Cap, mais je ne les distingue pas bien.
—Enfant que vous êtes! Vous croyez à l'antiseptie?
—Dame!
—Et à l'aseptie?
—Dame aussi!
—Pauvre niais! Vous êtes de la force du major Heitner, lequel ne considère potable que l'eau d'abord transformée en glace, puis longuement bouillie dans une marmite autoclave, cela dans l'espoir que tous les microbes disponibles seront morts d'un chaud et froid.
—D'un froid et chaud, vous voulez plutôt dire,Captain?
—Tiens, c'est vrai, je n'y avais point songé. Ce major Heitner est encore plus inconséquent que je ne croyais.
Et pour chasser la mauvaise impression de l'inconséquence excessive du major, nous pénétrâmes, Cap et moi, dans un de ces petitsamerican bars, qui sont le plus bel ornement de la baie de Villefranche.
Cap reprit:
—La guerre stupide que l'homme fait aux microbes va, d'ici peu de temps, coûter cher à l'humanité.
—Dieu nous garde, Cap!
—On tue les microbes, c'est vrai, mais on ne les tue pas tous! Et comment appelez-vous ceux qui résistent?
—Je ne les appelle pas, Cap; ils viennent bien tout seuls.
—Ah! vous ne les appelez pas? Eh bien, moi, je les appelle derudes lapins! Ceux-là sortent de leurs épreuves plus vigoureux qu'avant et terriblement trempés pour la lutte. Dans la bataille pour la vie, les individus qui ne succombent pas gagnent un entraînement et une vigueur qu'ils transmettent à leur espèce. Gare à nous, bientôt!
—À genoux, Cap, et prions!
—Laissons la prière aux enfants et aux femmes. Nous autres, hommes, colletons-nous avec la vérité. Voici ma théorie relative aux microbes: au lieu de combattre ces petits êtres, endormons-les dans l'oisiveté et le bien-être. Offrons-leur des milieux de culture favorables et charmants. Que notre corps devienne la Capoue de ces Annibaux microscopiques.
—Très drôle ça, Cap, lesAnnibaux microscopiques!
—Alors, qu'arrivera-t-il? Les microbes s'habitueront à cette fausse sécurité. Ils pulluleront à l'envi; mais plus ils seront nombreux moins ils seront dangereux. Bientôt, ils tomberont en pleine dégénérescence...
—Et Max Nordau fera un livre sur eux. Ce sera très rigolo.
—Hein! Que dites-vous de ma théorie?
—Épatante, Cap! Paix à tous les microbes de bonne volonté! Et, pour commencer la mise en pratique de votre idée, les microbes aiment-ils l'irish whiskey cock tail?
—Ils l'adorent, Alphonse, n'en doutez point!
—Alors, garçon, deuxirish whishey cock tails! Et préparez-nous-les,carefully, vous savez?
—Etlargefully, ajouta leCaptainCap avec son bon sourire.
Si, vraiment, les microbes adorent les boissons américaines, ce fut une bonne journée pour eux.
Mon cher Paul,
Vous permettez, n'est-ce pas, que je vous appelleMon cher Paul, bien que je n'aie jamais eu l'honneur de vous être présenté, pas plus que vous n'eûtes l'avantage de faire ma connaissance?
Je vous ai rencontré plusieurs fois, drapé d'espérance (laissez-moi poétiser ainsi votre longue redingote verte). Les pans de cette redingote claquaient au vent, tel un drapeau, et vous me plûtes.
Et puis, qu'importent les présentations? Entre certaines natures, on se comprend tout de suite; on essuie une larme furtive, on réprime un geste d'espérance et on s'appelleMon cher Paul.
Comme vous, mon cher Paul, je n'ai rien oublié. Comme vous, je ronge le frein de l'espoir.
J'ai les yeux constamment tournés vers l'Est, au point que cela est très ennuyeux quand je dîne en ville.
Si la maîtresse de la maison n'a pas eu la bonne idée de me donner une place exposée à l'Est, je me sens extrêmement gêné.
Passe encore si la place est au Nord ou au Midi; j'en suis quitte pour diriger mes yeux à droite ou à gauche.
Mais quand on me place en plein Ouest, me voilà contraint de regarder derrière moi, comme si mes voisins me dégoûtaient!
Ah! c'est une virile attitude que d'avoir les yeux tournés vers l'Est, mais c'est bien gênant, des fois!
Enfin, et pour que vous n'ayez aucun doute à mon égard, j'ajouterai que, selon la prescription du grand Patriote, je n'EN parle jamais, mais j'Y pense toujours.
Cela posé, entrons dans le vif de la question.
Vous devez bien comprendre, mon cher Paul, qu'avec le caractère ci-dessus décrit, j'ai la plus vive impatience de voir Français et Allemands se tuer, s'étriper, s'égueuler comme il sied à la dignité nationale de deux grands peuples voisins.
Il n'y a qu'une chose qui m'embête dans la guerre, c'est sa cherté vraiment incroyable.
On n'a pas idée des milliards dépensés depuis vingt-cinq ans, à nourrir, à armer, à équiper les militaires, à construire des casernes, à blinder des forts, à brûler des poudres avec ou sans fumée.
Tenez, moi qui vous parle, j'ai vu dernièrement, à Toulon, un canon de marine dont chaque coup représente la modique somme de 1,800 fr. (dix-huit cents francs). Il faut que le peuple français soit un miché bougrement sérieux pour se payer de pareils coups.
Vous l'avouerai-je, mon cher Paul, ces dépenses me déchirent le cœur!
Pauvre France, j'aimerais tant la voir riche et victorieuse à la fois!
Et l'idée m'est venue d'utiliser la science moderne pour faire la guerre dans des conditions plus économiques.
Pourquoi employer la poudre sans fumée, qui coûte un prix fou, quand on a le microbe pour rien?
Intelligent comme je vous sais, vous avez déjà compris.
On licencierait l'armée, on ferait des casinos dans les casernes, on vendrait les canons à la ferraille. On liquiderait, quoi!
Au lieu de tout cet attirail coûteux et tumultueux, on installerait discrètement de petits laboratoires où l'on cultiverait les microbes les plus virulents, les plus pathogènes, dans des milieux appropriés.
À nous les bacilles virgule, à nous les microbes point d'exclamation, sans oublier les spirilles de la fièvre récurrente!
Et allez donc!... Le jour où l'Allemagne nous embêtera, au lieu de lui déclarer la guerre, on lui déclarera le choléra, ou la variole, ou toutes ces maladies à la fois.
Le ministère de la guerre sera remplacé, bien entendu, par le ministère des maladies infectieuses.
Comme ce sera simple! Des gens sûrs se répandront sur tous les points de la nation abhorrée et distribueront, aux meilleurs endroits, le contenu de leurs tubes.
Ce procédé, mon cher Paul, a l'avantage de s'adresser à toutes les classes de la société, à tous les âges, à tous les sexes.
L'ancienne guerre était une bonne chose, mais un peu spéciale, malheureusement: car on n'avait l'occasion que de tuer des hommes de vingt à quarante-cinq ans.
Les gens à qui cela suffit sont de bien étranges patriotes.
Moi, je hais les Allemands; mais je les hais tous, tous, tous!
Je hais la petite Bavaroise de huit mois et demi, le centenaire Poméranien, la vieille dame de Francfort-sur-le-Mein et le galopin de Kœnigsberg.
Avec mon système, tous y passeront. Quel rêve!
Voyez-vous enfin les chères sœurs reconquises?
Peut-être que, grâce à mes microbes, les chères sœurs seront dénudées de leurs habitants?
Qu'importe! Le résultat important sera obtenu: On n'EN parlera jamais et on n'Y pensera plus!
Enchanté, mon cher Paul, d'avoir fait votre connaissance, et bien du mieux chez vous.
Que le correspondant dont je publie ici la lettre ne s'y trompe pas une minute! Je sais parfaitement quelle personnalité cache sa modeste signature.
Mais aussi, qu'il se rassure! je ne la dévoilerai point, cette personnalité.
Détenteur d'une haute situation dans l'État (on peut dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'il est chef de service), mon correspondant ne relève pas, comme on dit, du domaine de la petite bière.
Sa lettre est l'aimable délassement d'un esprit d'élite et digne, en tous points, du poste important qu'on lui a confié.
Le sort que je fais à sa fantaisie pourra peut-être le déterminer à—si la conversation vient à tomber là-dessus—m'offrir un bureau de tabac ou deux.
Ce que j'en dis, c'est pour les amis, car je ne fume pas, et, ne répondant jamais aux lettres que je reçois, les timbres-poste m'indiffèrent.
«Monsieur le rédacteur,
»Vous êtes certainement un des hommes les plus remarquables de ce temps. Vos articles sont des lumières.
»C'est ce qui m'incite à vous soumettre une idée qui m'est venue et dont je souhaiterais que vous vous fissiez l'ardent zélateur.
»N'êtes-vous pas frappé comme moi—oui, n'est-ce pas?—du profond discrédit dans lequel est tombée la croix de commandeur de la Légion d'honneur?
»Ce discrédit, je voudrais le voir disparaître.
»Comment? En attachant à cette haute distinction une faveur qui la rendrait plus désirable.
»Je voudrais qu'une loi intervînt aux termes de laquelle tout haut dignitaire de la Légion d'honneur ne pourrait plus jamais être cocu.
»Entendons-nous, les femmes de ces dignitaires pourraient continuer de brancher l'os frontal de leur époux;mais cela ne compterait pas.
»Qui pourrait faire obstacle à ma proposition? Assurément pas les femmes de ces derniers. Elles recouvreraient ainsi plus de liberté pour donner cours aux élans de leur cœur et faire un plus grand nombre d'heureux. Quant aux maris, puisque la loi les déclarerait indemnes, ils auraient la double satisfaction de faire plaisir à leurs femmes, et de trouver là, avec un surcroît d'honneur, un surcroît de profits.
»Car d'où leur viendrait, je vous prie, le scrupule qui arrête encore un petit nombre d'entre eux à tirer des charmes de leurs épouses de nouvelles ressources, toujours les bienvenues dans tous les ménages, quels qu'ils soient?
»Comme la question économique prime tout aujourd'hui, j'ai tenu à prendre l'avis des deux représentants les plus autorisés des écoles actuellement aux prises.
»M. Leroy-Beaulieu craint qu'une pareille loi ne nous attire encore des représailles de l'étranger.
»M. Domergue, à qui j'ai confié les craintes de son éminent adversaire, m'a répondu textuellement:
«Les représailles de l'étranger? Je m'en f...! Mais, comme dans tout pays civilisé il faut, pour la bonne tenue des statistiques, qu'il y ait une moyenne de cocus déterminée, assez imposante pour que nous ne soyons pas dans une situation inférieure vis-à-vis des autres nations, je vous conseillerais de compléter votre proposition en disant que, pour parfaire les manquants, le titre de cocu serait attribué d'office à tous les membres de l'Académie des sciences morales et politiques, et, si cela ne suffit pas, à tous les membres de la Société d'économie politique.»
»Comme j'ai infiniment plus de confiance dans le porte-parole de M. Méline que dans le représentant des vieilles doctrines économiques, j'incline à croire que M. Leroy-Beaulieu est hanté de craintes déraisonnablement chimériques.
»Ce qui me courbe à cette conclusion, c'est que toutes les hautes personnalités politiques et sociales consultées par moi approuvent chaudement ma proposition. Le moindre avantage qu'elles y trouvent, c'est d'augmenter les joies du foyer et le bien-être national, ce à quoi tous les bons esprits doivent tendre et s'employer.
»Mais voilà! Tant vaut l'homme qui lance une idée, tant vaut cette idée; et, dans toute la presse, je ne vois que vous de capable de donner à la mienne assez de relief et d'autorité pour l'imposer à l'attention d'un Parlement qui a tant de votes inutiles à se faire pardonner.
»Veuillez agréer, Monsieur et cher Maître, l'expression de mes sentiments les plus cordialement formulés.
»Félix.»
Et voilà!
Merci, mon vieux Félix, et à la revoyure!
(Plaisanterie d'un ordre plutôt intime, étant donné le rang social de mon correspondant.)
Mœurs américaines.
Dans le parc deRouse's point. Le soir, assez tard. On entend au loin les accords entraînants deWashington Post.
(Washington Postest unenew dancequi fera fureur à Paris cet hiver, vous pouvez m'en croire. Pour s'en procurer la musique avec les instructions, s'adresser à mon vieux camarade Whaley Royce, 158, Yonge street, Toronto. Les personnes qui voudraient éviter les frais de poste toujours coûteux, peuvent aller se procurer elles-mêmes ce morceau. En ce cas, ne pas quitter Toronto sans jeter un coup d'œil sur les chutes d'eau du Niagara, un assez curieux phénomène naturel situé non loin de là.)
Fermons la parenthèse.
—Et vous, miss, vous ne dansez pas, ce soir?
—Non, pas ce soir.
—Pourquoi cela, miss?
—Parce que j'ai des chaussettes et pas de pantalon.
—Quelle blague!
—Voyez plutôt, répondit-elle en souriant.
Toulouse-Lautrec, le jeune peintre bien connu, a prêté un pantalon à M. Pascalis, le monarchiste célèbre, momentanément gêné.
Bien que le sol fût totalement anhydre et Phœbus aveuglant, Pascalis a relevé le bas du pantalon.
—Pourquoi? fis-je.
—Pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il est trop court, répondit-il en souriant.
Sa femme est gentille comme tout et, pourtant, il la trompe avec une grande bringue d'Anglaise, miss Aline, pas jolie pour un sou, mais dont le nom seul indique assez l'irréductible tendance à la luxure et à la sensualité.
(Miss Aline pourrait arborer la devise de sa vieille homonyme romaine,Lassata non satiata, en supprimant, toutefois,lassata, car, au contraire,çala repose, elle.)
Il a pu découcher, l'autre jour (l'autre nuitserait plus exact, mais le temps me manque pour rectifier).
Sous le fallacieux prétexte qu'il est vélocipédiste territorial, il a prétendu devoir assister à une manœuvre de nuit du côté de Vaujours, blague infecte dans laquelle sa pauvre petite femme a coupé comme dans du beurre.
Inutile de révéler en quoi consistèrent ces manœuvres de nuit dont la rue Bernouilli fut le théâtre. (Elle en a vu bien d'autres, la rue Bernouilli.)
Et, au retour, la petite femme:
—Ça s'est bien passé?
—On ne peut mieux.
—Ton pneu ne s'est pas dégonflé?
—Si, huit fois! répondit-il en souriant.
Lune de miel.
—Dis-moi, ma chérie, à quel moment t'es-tu aperçue, pour la première fois, que tu m'aimais?
—C'est quand je me suis sentie toute chagrine chaque fois qu'on te traitait d'idiot devant moi, répondit-elle en souriant.
Autre lune de miel.
Lui, ardent et tendre.
Elle, bébête.
Elle.—Alors, c'est bien vrai? Son petit Jujules aime bien sa petite Nini?
Lui.—Mais oui, je t'aime bien!
—Beaucoup, beaucoup?
—Beaucoup, beaucoup!
—Encore plus beaucoup que ça?
—Encore plus beaucoup que ça!
—Alors, comme quoi qu'il l'aime, sa petite Nini?
—Comme un carme! répondit-il en souriant.
Parisienne à bord.
Après un flirt assez écourté, elle a consenti à le venir voir en sa cabine.
—Tiens, vous ne tirez pas le rideau sur votre hublot?
—À quoi bon! Ce hublot donne sur la mer immense. Nous sommes à pas mal de milles de la plus prochaine terre. Dieu seul nous voit et ce ne serait pas un pauvre petit rideau qui arrêterait le regard du Tout-Puissant.
Après cette tirade, il enlaça la jeune personne.
Mais elle:
—Non, je vous en prie, tirez le rideau.
—Pourquoi?
—Quelquefois qu'il passerait des canotiers! répondit-elle en souriant.
(Si tant est qu'il soit des Pampas en Australie)
—Et vous, Cap, qu'est-ce que vous pensez de tout ça?
—Tout ça... quoi?
—Tout ça, tout ça...
—Ah oui, tout ça! Eh bien, je ne pense qu'une chose, une seule!
—Laquelle?
—Oh! rien.
Le dialogue dura longtemps sur ce ton. Moi, je me sentais un peu déprimé, cependant que le d'habitude vaillantCaptainCap était totalement aboli.
Cap bâilla, s'étira comme un grand chat fatigué, et je devinai tout de suite ce qu'il allait me proposer: l'inévitablecorpse reviveren quelque bar saxon du voisinage. Je répondis par ces deux monosyllabes froidement émises:
—Non, Cap!
Cap aurait reçu sur la tête tout le Mont-Valérien, lancé d'une main sûre, qu'il ne se serait pas plus formellement écroulé.
—Comment, bégaya-t-il, avez-vous dit?
—J'ai dit:Non, Cap.
—Alors, je ne comprends plus.
—C'est pourtant bien simple, Cap. Désormais, la débauche, sous quelque forme qu'elle se présente, me cause une indicible horreur. J'ai trouvé mon chemin de Damas. Plus d'excès! À nous, la norme! Vivons à même la nature! Or, la nature ne comporte ni breuvages fermentés, ni spiritueux. Si on n'avait pas inventé l'alcool, mon bien cherCaptain, on n'aurait pas été contraint d'imaginer la douche.
Ce pauvre Cap m'affligeait positivement. Ces propos le déconcertaient tant, émis par moi!
De désespoir, il crut à une plaisanterie.
—Non, Cap, vraiment! insistai-je de pied ferme.
Pauvre Cap!
Je perçus qu'il éprouva la sensationfroide et noireque lui échappait un camarade.
Rassurez-vous, Cap! Si vous évade le camarade, l'ami vous demeure et pour jamais, car,moi, j'ai su voir derrière la soi-disant inextricable barrière de votre extériorisation le cœur d'or pur qui frissonne en vous.
Et, timidement, Cap reprit:
—Vous n'avez rien à faire cet après-midi?
—Rien, jusqu'à six heures.
—Qu'est-ce que vous diriez qu'on aille faire un tour jusqu'au tourne-bride de la Celle-Saint-Cloud?
—Pourquoi non?
Cap et moi, nous avons tout un passé dans ce tourne-bride.
Que de fois le petit vin tout clair et tout léger qu'on y dégustait trancha drôlement et gaiement sur les redoutablesAmerican drinksde la veille!
Comme c'est loin, tout ça! et à jamais parti! Et tant mieux!
Il régnait tout le froid sec désirable pour une excursion dans les environs Ouest de Paris.
Notre petit tricycle à pétrole de la maison X... (case à louer) roulait crânement sur la route.
Nous avions à peine franchi les fortifications qu'au cours de je ne sais quelle causerie, leCaptainCap crut devoir comparer son gosier à une râpe, à une râpe digne de ce nom.
J'eus pitié.
Le caboulot où nous stoppâmes s'avoisinait d'une ferrante maréchalerie.
Des odeurs de corne brûlée nous venaient aux narines, et nos tympans s'affligeaient des trop proches et trop vacarmeuses enclumes.
Il y avait trop longtemps que Cap n'avait piétiné l'Europe. Je le laissai dire:
—Il faut vraiment venir dans ce sale pays pour voir ferrer les chevaux aussi ridiculement.
—Vous connaissez d'autres moyens, vous, Cap?
—D'autres moyens?... Mille autres moyens, plus expéditifs, plus pratiques et plus élégants.
—Entre autres?
—Entre autres, celui-ci, couramment employé dans les prairies du centre d'Australie, quand il s'agit de ferrer des chevaux sauvages, des chevaux tellement sauvages qu'il est impossible de les approcher.
—Vous avez vu ferrer des chevaux à distance?
—Mais, mon pauvre ami, c'est là un jeu d'enfant.
—Je ne suis pas curieux, mais...
—Rien de moins compliqué pourtant. Les maréchaux-ferrants de ce pays se servent d'un petit canon à tir rapide (assez semblable au canon Canet dont on devrait bien armer plus vite notre flotte, entre parenthèses). Au lieu d'un obus, ces armes sont chargées de fers à cheval garnis de leurs clous. Avec un peu d'entraînement, quelque application, un coup d'œil sûr, c'est simple comme bonjour. Vous attendez que le cheval galope dans votre axe et vous montre les talons, si j'ose m'exprimer ainsi... À ce moment, pan, pan, pan, pan! vous tirez vos quatre coups, si j'ose encore m'exprimer ainsi, et voilà votremustangferré. Alors, il est tellement épaté, ce pauvre animal, qu'il se laisse approcher aussi facilement que le ferait un gigot de mouton aux haricots.
Pauvre Cap! Dire que je ne le verrai plus qu'à des intervalles séculaires!