The Project Gutenberg eBook ofDieudonat: Roman

The Project Gutenberg eBook ofDieudonat: RomanThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Dieudonat: RomanAuthor: Edmond HaraucourtRelease date: February 27, 2020 [eBook #61524]Most recently updated: October 17, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIEUDONAT: ROMAN ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Dieudonat: RomanAuthor: Edmond HaraucourtRelease date: February 27, 2020 [eBook #61524]Most recently updated: October 17, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)

Title: Dieudonat: Roman

Author: Edmond Haraucourt

Author: Edmond Haraucourt

Release date: February 27, 2020 [eBook #61524]Most recently updated: October 17, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DIEUDONAT: ROMAN ***

L'histoire du prince Dieudonat est une bien belle histoire. Par malheur, elle n'est probablement qu'un tissu de mensonges: maintes considérations, en effet, portent à croire que ce gentilhomme n'a jamais existé, et cette raison suffirait à expliquer pourquoi nul ne peut dire en quel pays et quel siècle il vivait. Les contradictions, voire les anachronismes les plus ingénus, abondent autour de ce personnage. Sans doute, quelque érudit réussira plus tard à mettre un accord rigoureux entre des faits qui peut-être ne se produisirent point: en attendant, nous nous contenterons modestement de suivre, tant bien que mal, lefil des aventures plus ou moins authentiques que plusieurs traditions et quelques documents proposent d'assez bonne foi à la complaisance de notre crédulité.

Il y avait autrefois un couple de grands feudataires, issus de souche royale, qui gouvernaient un immense fief de l'Empire: tout comme Roi et Reine, ils avaient leur capitale, leur armée, leurs sujets. Le Duc se nommait Hardouin; la Duchesse, Mahaut. Ils craignaient Dieu, et on les craignait presque autant.

On les aimait aussi, en raison de la charité que l'épouse faisait aux pauvres, et de la justice que l'époux s'efforçait de rendre à tous. On disait bien, tout bas, qu'il n'était pas souvent d'esprit judicieux et qu'il sentenciait au petit bonheur. Également, les serviteurs du château le prétendaient fort enclin à la colère; ils ne mentaient pas; mais le Duc avait pour principe de ne prendre aucune décision dans le courroux, qui est de mauvais conseil, et les peuples comprenaient si bien la portée de cette bonne intention, que, pour en exprimer leur gratitude, ils octroyaient à ce seigneur un surnom magnifique: ils l'appelaient Hardouin-le-Juste. Car la coutume, en ce temps-là, voulait qu'on vénérât les chefs, en dépit de leurs défauts, tout comme elle veut aujourd'hui qu'on les haïsse, en dépit de leurs qualités.

Tout allait donc au mieux, sauf un détail: le couple souverain n'avait point d'héritier. Ce détail était d'importance, aux yeux des populations. Elles s'inquiétaient: qu'arriverait-il à la mort des maîtres actuels? Quel despote exotique viendrait prendre leur place? L'empereur ne profiterait-il pas de la circonstance pour adopter le duché, comme un loupadopte une brebis? L'offrirait-il à son fils Galéas? Le roi Gaïfer à l'Ouest, le roi Aimery à l'Est ne dissimulaient pas non plus leur sympathie pour ces orphelins de l'avenir, ni leur intention de les prendre en tutelle. Or, la province était jalouse de son autonomie: consentirait-elle à subir le joug de l'étranger? Non certes! Le sang coulerait, alors!

—Qui nous affranchira?

Il existait bien, à la Cour, un bâtard du seigneur, qui déjà se faisait grandelet, et qui s'appelait Ludovic; son père l'avait eu d'une infidèle, sous les murs de Jaffa ou de quelque autre ville asiatique, et l'avait baptisé, puis rapporté dans ses bagages, par bonté de cœur; mais, à vrai dire, l'enfant n'était chrétien que de nom et personne ne doutait qu'il ne fût possédé du diable, par hérédité maternelle: tout le monde sait que les Sarrazinois sont issus de l'enfer, comme l'indique la couleur brûlée de leur peau, et que le sang des mauvais anges coule dans leurs veines, pour y propager tous les vices.

Le petit bâtard démontrait de son mieux ces vérités connues: il vivait dans une perpétuelle fureur, battant ses servantes, cassant ses jouets, torturant les bêtes et déchirant ses habits. Il roulait des yeux noirs comme du charbon, et la Duchesse ne le rencontrait jamais sans trembler. Quant au Duc, il témoignait à cet enfant de son péché une tendresse alarmante: Ludovic était beau, Ludovic était intelligent, tout ce que faisait Ludovic provoquait chez le papa des rires larmoyants ou des admirations béates. Souvent le Duc prenait entre ses genoux le garçonnet à peau dorée, et longuement il le regardait dans les yeux, sans rien dire; on supposait alors que lemaître réfléchissait, bien que la chose ne fût pas dans ses habitudes; en réalité, l'ancien croisé se rappelait des yeux pareils, et des nuits d'Idumée, dont le souvenir le rajeunissait. Les séances de cette contemplation muette ne manquaient jamais de se terminer par un gros soupir, qu'on attribuait à l'appréhension des jours futurs, mais qui tout simplement traduisait un regret des nuits passées.

Quoi qu'il en fût des causes, on redoutait les effets de cette prédilection: si le seigneur s'avisait de laisser au moricaud ses fiefs et sa couronne, quelle honte ce serait pour des chrétiens d'obéir à un Maure! Entre cette menace et celle d'une domination étrangère, où était le salut? Tout salut est en Dieu. On eut la bonne idée de s'adresser à Lui: le dimanche, et même au cours de la semaine, des milliers de prières montaient vers le ciel, pour y demander un héritier légitime, rejeton authentique du souverain et de sa véritable dame.

Les supplications furent entendues là-haut.

Un matin, la nouvelle se répandit que, dans sept ou huit mois, la Duchesse mettrait au monde un enfant mâle; une fille n'aurait servi à rien, du moins pour ce qui intéressait les populations, et celles-ci n'hésitaient pas à décider que le ciel, puisqu'il intervenait enfin, avait la ferme intention de se rendre utile au pays. Les cloches sonnèrent d'allégresse dans tous les clochers des églises et des couvents; des oraisons publiques furent organisées pour encourager Dieu à poursuivre son œuvre et à prescrire que le futur enfant fût réellement un garçon.

On souhaitait aussi que le prince possédât toutes les qualités d'un excellent souverain, et ce désir étaitbien naturel. Mais il faut, pour être un bon roi, beaucoup plus de vertus que pour être bon homme. C'est pourquoi les saints du paradis, et les saintes, furent individuellement requis de fournir à cet embryon les mérites par lesquels chacun d'eux s'était distingué sur la terre: il fut bien convenu entre les fidèles que chaque saint et chaque sainte devrait faire son apport personnel, et qu'à cette fin il serait individuellement sollicité par tous les chrétiens auxquels il avait déjà témoigné d'une bienveillance particulière.

Rien n'est tel que de se mettre d'accord, et l'union fait la force; cette organisation précise eut le résultat qu'on pouvait espérer: les saintes et les saints se laissèrent fléchir par l'unanimité touchante d'un peuple entier; ils jugèrent qu'une si rare entente devait être récompensée, ne fût-ce que pour en donner l'exemple aux peuples à venir, et ils intercédèrent. Dieu les écouta. L'enfant se fit garçon, puis, jour par jour, pendant les mois de la gestation, chaque sainte et chaque saint, à sa fête annuelle, apporta les vertus qu'il possédait en propre: les qualités de l'esprit aussi bien que celles du cœur arrivaient numérotées et se classaient dans le petit bonhomme avant même qu'il fût né. Il reçut également les avantages physiques: santé, force, beauté. Pour toutes ces raisons, il parut convenable de l'appeler Dieudonat.

En même temps, et en prévision des besoins immédiats, les servantes de la Duchesse dressaient un berceau et cousaient des langes.

Mais le Diable, qui ne manque jamais à se mêler de nos combinaisons, surveillait ces préparatifs moraux et matériels; comme de juste, il s'inquiétaitpour son Ludovic, dont les affaires allaient se trouver compromises par cette naissance: faute de pouvoir empêcher rien, il résolut de gâter tout, en ajoutant aux dons du ciel un présent de l'enfer.

Il dressa son plan: la Duchesse devait se charger de l'avertir elle-même, quand les premières douleurs lui arracheraient un cri, car nos cris de douleur sont le pain quotidien du Diable, qui n'en perd pas un seul. Dès qu'elle cria, il accourut. Profitant du désarroi qui régnait dans le château, il se présenta sous les traits d'une vieille mendiante. A cette époque, les souveraines accouchaient en public, pour éviter les substitutions d'enfants, et l'accès de la chambre natale était permis à tous; le Malin pénétra sans difficulté dans la salle d'honneur où la châtelaine gisait sur son lit d'apparat: se faufilant parmi les chambrières, il vint jusqu'auprès du berceau, et là, il joignit hypocritement les mains avec un air d'admiration, fit couler deux larmes sur la peau ridée de ses joues, et dit:

—Moi aussi, je veux te faire un présent, cher petit, et voici mon présent: tous tes souhaits seront exaucés irrévocablement.

Qui fut bien étonné, d'entendre ces paroles? Le Duc, et la Duchesse, et les serviteurs. On crut que la vieille dame était une fée, et peut-être même la Madone. Songez donc! «Ses vœux exaucés, tous ses vœux!» Quelle aubaine! Les empereurs n'en ont pas tant, ni le pape de Rome!

Le Duc se rapprocha de la vieille:

—Ai-je bien entendu, ma Dame? Les vœux de notre enfant se réaliseront, tous ses vœux?

—Oui-da, fit le diable, irrévocablement!

Ce mot seul de l'Irrévocable aurait pu inquiéter des hommes réfléchis: car si l'on y regarde bien, la mort est ici-bas la seule chose irrévocable, et, d'en adjoindre une seconde, c'est tout au moins de l'imprudence. Mais les hommes ne réfléchissent pas tout d'abord; ils préfèrent, pour les commencements, sauter de joie ou s'effondrer de tristesse, quitte ensuite à renier leur impression première.

Les personnes présentes optaient pour la joie: on se mit à faire autour de la mendiante des saluts et des révérences; le père battait des mains, la mère pleurait de bonheur.

Alors, pour remercier Dieu, l'accouchée fit un signe de croix. Satan n'y put tenir: il s'évanouit en jurant; tous les assistants perçurent une odeur de soufre, et le blasphème qu'il avait lancé monta droit jusqu'au Paradis, où les saints et les anges sentirent l'affreuse exhalaison de l'odeur d'Enfer. Mais il était trop tard. Le présent du Diable s'était déjà inscrit: «Tous tes souhaits seront exaucés irrévocablement.»

Le Duc marchait de long en large à travers la chambre: cette puanteur de soufre le préoccupait visiblement. Mais, lorsqu'on a mission d'administrer les hommes, il importe de leur inspirer la confiance, et nul n'inspire de confiance qu'à la condition d'en montrer. Le Duc, qui savait peu de choses, savait celle-là par hérédité professionnelle: pour rassurer le monde et aussi pour se rassurer lui-même, il se mit à rire bien haut et cria:

—Bon! Bon! Si l'Ennemi du genre humain a voulu nous faire tort, il s'est trompé, tout logicien qu'il soit!

Le chapelain pensa comme son seigneur: domAmbrosius déclara qu'un excès de pouvoir ne saurait être dangereux quand il tombait en de pieuses mains, et puisque, apparemment, le petit prince posséderait toutes les vertus, par grâce spéciale de Dieu, on n'avait à craindre aucun abus de la faveur nouvelle dont il serait doté: il ne l'emploierait que pour le plus grand bien de la religion et des hommes, et le Malin serait quinaud, comme il lui arrive tant de fois, par l'outrance même de sa malice.

La bonne Duchesse ne demandait qu'à être rassurée; elle écouta le chapelain et se laissa convaincre. On aurait pu aussi essayer de lui dire que le Diable n'était pas venu dans sa chambre; mais on n'y songea même pas, et d'ailleurs elle n'en aurait rien voulu croire, car les apparitions infernales étaient alors on ne peut plus communes, et il n'y avait personne qui ne les reconnût tout de suite sans hésiter.

Au reste, les événements ne tardèrent point à prouver que le prince détenait réellement toutes les vertus et le présent du Diable par-dessus le marché.

Il eut d'abord les vertus de l'enfance: râblé, potelé, il tétait avec vigueur, digérait bien, dormait fort et riait à tout venant. En ses moindres gestes, la nourrice et les chambrières se plaisaient à admirer l'intervention d'un saint: lorsqu'il fit ses dents, il supporta cette douleur avec la constance d'un héros auquel les plantations n'arrachent pas un cri. «Saint Sébastien le protège! Et saint Edmond!» Quand la souffrance était trop forte, au lieu de geindre, il chantait. «Comme sainte Cécile!» A l'heure où des femmes le lavaient, il témoignait de sa pudeur en ne cachant rien de son petit corps, puisque la suprême chasteté est de ne savoir qu'elle existe. Se sauvait-il à quatre pattes, tout nu, à travers la chambre? «Comme sainte Agnès, vêtue de ses cheveux!» Il riait en trottinant et se mettait debout. Il apprit très vite à marcher et pour ses premiers pas, il s'en allatout seul. «On dirait saint Jean dans le désert!» Il apprit très vite à parler, retenant tous les mots et leur sens, dès le principe.

—In principio erat verbum, dit le chapelain.

Il était solide sur ses jambes, et musclé; à l'âge de cinq ans, il se plaisait à soulever des fardeaux et les portait avec aisance. «Par la volonté de saint Christophe!» Il offrait ses joujoux aux pages, ne voulant rien garder pour lui. «Saint Martin, qui l'inspire!» Il adorait les bêtes; il appelait les lévriers pour leur offrir sa soupe, il jetait son pain aux passereaux et aux pigeons qui voletaient autour de lui, il tendait de la confiture aux abeilles sur le bout de son petit index, et, ce faisant, il balbutiait des discours affectueux. «Voilà saint François!» Un âne était son ami; il lui donnait des roses à brouter, après avoir eu soin d'en arracher les épines. «Sainte Dorothée, ma patronne!»

Le jour où il entrait dans sa sixième année, on le mit sur un cheval vivant, par ordre du Duc, et dès le premier galop il tomba sur le pré: dans sa chute, il vit une grande clarté composée de trente-six lumières différentes. «C'est saint Paul sur la route de Damas!»

Il se releva un peu étourdi, et comme le saint, il comprit la révélation: en conséquence, il décida de ne plus jamais consentir à ce qu'on le remît en selle, et jamais plus on ne le remit en selle, puisque ses vœux se réalisaient.

Le Duc s'en montra désolé: son fils devait régner un jour, et conduire des peuples, qui, raisonnablement, ne sauraient être conduits par un piéton; il fallait donc en faire un Chevalier, et comment concevoirun Chevalier sans cheval? L'idée de cette anomalie n'était pas encore admissible.

—Eh bien! dit le petit prince, c'est tout simple: je ne serai pas Chevalier.

Ce mépris des honneurs déconcertait les nobles, et les bourgeois bien plus encore: on ne pouvait l'expliquer que par l'inspiration de saint Augustin, ou de sainte Radegonde, ou encore de sainte Bathilde, ou de plusieurs autres qui avaient dédaigné le monde; les opinions furent partagées et se discutèrent.

Les gens auraient discuté bien plus encore, s'ils avaient pu connaître ce que les familiers seuls étaient admis à constater; dans un âge où les enfants ne demandent qu'à jouer, celui-ci jouait à demander. Ses questions étaient souvent des plus étranges; ses réponses étaient encore plus saugrenues; il y faisait montre d'une espèce de bon sens qui le mettait en désaccord avec les usages établis, les opinions reçues, et même les locutions courantes; fatalement, il aurait passé pour un niquedouille, s'il n'avait pas été le Prince. Mais il était né en haut lieu et ses façons de penser venaient de plus haut encore; on le savait, on le répétait, et son auditoire s'inclinait au lieu de protester, bien que maintes fois les oreilles dévotes fussent offensées par ses propos.

Pour éviter ce désagrément, et aussi par appréhension des requêtes qui n'auraient pas manqué d'assaillir un petit être dont tous les vœux se réalisent, et par crainte également de l'outrecuidance qu'il pourrait concevoir s'il était renseigné trop tôt sur son cas extraordinaire, le bambin, dès qu'il eut sept ans, fut voué à la solitude: on l'éloigna des serviteurs et surtout des servantes; une loi défendit, sous peine demort, que nul lui adressât la parole; le chapelain seul avait ce droit et devait procéder à l'éducation du Prince.

La tâche de ce précepteur fut d'abord trop aisée; bientôt elle le fut trop peu. Tant qu'il s'était agi d'inculquer à l'enfant des notions élémentaires, la besogne avait marché rondement: il apprenait tout, et n'oubliait rien. Mais dom Ambrosius n'était pas bien savant, et son élève en sut très vite autant que lui; là où se bornaient les connaissances du maître, les curiosités du disciple ne s'arrêtaient pas, et promptement ils entrèrent ensemble dans le domaine des questions qui demeurent sans réponse, ou du moins, sans réponse utile. Vous entendez bien que la dignité du pédagogue ne lui permettait pas de rester coi, lorsqu'il ne savait que répondre: il parlait donc, vaille que vaille, se fatiguant à enfanter des mots qui ne sortaient pas de sa bouche avec la facilité désirable, et qui, une fois dehors, ne produisaient autour d'eux qu'une satisfaction provisoire, parce qu'ils ne signifiaient rien.

Le disciple admettait mal ces affirmations sans preuves, et le magister admettait plus mal encore qu'un gamin de neuf ans, fût-il éclairé par les saints, osât réduire un docteur qui pourrait, sauf le vœu de chasteté, être son père, et qui tout au moins était son père spirituel. Les jeunes ont cette fâcheuse tendance à vouloir aller plus loin que les vieux, et elle s'appelle indiscipline: dom Ambrosius s'en inquiétait fort; il hochait la tête avec tristesse et travaillait pendant des heures à démêler laquelle des deux influences s'exerçait sur l'enfant, celle du Saint-Esprit ou celle de Satan.

Ce fut bien pis lorsque le Prince, à mesure qu'il prenait de l'âge, s'enquit de problèmes auxquels son gouverneur n'avait jamais songé. La perplexité du prêtre devint épouvantable. Il lui semblait que son élève fut une espèce de monstre, comme on en peut voir sur le tympan des cathédrales, une composition hybride, incohérente, présentant un gigantesque crâne de démon sur les épaules ailées d'un chérubin; car il était double, à coup sûr, excellent cœur et tête déplorable! A tout instant il en donnait la preuve. On le voyait, en effet, témoigner d'une âme droite et franche, d'une probité parfaite, incapable de mensonge, et poussant la charité jusqu'à se montrer irrémédiablement lâche devant la douleur des autres: il ne pouvait pas les voir souffrir sans en être affecté jusqu'aux moelles. Quant à ses propres peines, lorsqu'il lui arrivait d'en avoir, ce qui était fort rare, il les supportait d'une âme égale, avec une sorte de stoïcisme inconscient, qu'il tenait de sa douceur, de sa résignation, et du peu de cas qu'il faisait de lui-même. Bref, sur les questions de sentiment, il n'hésitait jamais, et son instinct le conduisait droit vers l'amour et la pitié, sans que même il eût à chercher, ce qui révélait évidemment une inspiration céleste. Au contraire, dès qu'il s'agissait de connaître, non plus le Bien, mais le Vrai, le petit malheureux inventait des objections, réclamait des explications avec dessi, desmais, et une candeur de raisonnement devant laquelle aucune vérité ne trouvait grâce; il les démolissait toutes et en cela l'inspiration satanique était plus que probable, puisque Satan est le démolisseur par excellence.

Pourtant, si vraisemblable que fût cette influencede l'Enfer, elle n'était pas absolument prouvée, et l'abbé, ne se sentant pas bien sûr, s'abstenait de tout anathème définitif, par crainte d'offenser Dieu en le confondant avec le Diable.

Cette incertitude le torturait: elle dura trois ans.

A force de tout voir crouler autour de lui, au souffle d'un gamin, dom Ambrosius en arrivait malgré lui à sentir la fragilité des axiomes les plus solides; tout chancelait, il perdait pied, et déjà il tremblait pour le salut de son âme. Le bon gîte et la bonne table du château ne lui parurent plus une compensation aux périls de sa charge; il songeait à en résilier les fonctions, sans d'ailleurs se résoudre à cet acte capital. Mais il est de règle, dans la vie des hommes et même dans la vie des peuples, que les décisions les plus larges soient provoquées par les incidents les plus minces, et l'incident se produisit au moment où l'abbé s'y attendait le moins.

Il se produisit au cours d'une promenade.

Dieudonat était sorti du manoir en compagnie de dom Ambrosius, et ils cheminaient hygiéniquement sur la grand'route, après le repas de midi. C'était une belle journée d'octobre: un ciel encore lilas enveloppait des arbres encore jaunes, en arrière desquels un enchevêtrement de branches défeuillées mettait des fonds de nuées violettes; les mousses faisaient un sol de bronze, semé d'or, et, parmi les rayons obliques du soleil, le froid dardait malicieusement ses premières flèches.

—Le fond de l'air est frais, dit l'aumônier.

—Où est-il, monsieur l'abbé, le fond de l'air?

L'ecclésiastique, sans répondre, haussa les sourcils, ce qui est la plus discrète façon d'indiquer un désir de hausser les épaules.

—Voyons, trottez, courez, soyez de votre âge, aulieu de marcher comme un margrave, et de vous travailler la cervelle.

—Eh! monsieur l'abbé, ma cotte de fourrure est lourde, et je me fais vieux.

—Onze ans, n'est-ce pas?

—Oui bien; je suis un décagénaire.

Ils suivaient la route, et tout à coup ils virent, sur leur droite, une petite fumée bleue qui s'élevait d'entre les arbres. En forêt, le moindre événement dégage l'inquiétude: peut-être avons-nous conservé ce souvenir héréditaire du temps où nos premiers aïeux vivaient au fond des bois, peu confortablement et sans sécurité; il faut même croire que l'espèce humaine a prolongé longtemps cette existence-là, puisqu'une cinquantaine de siècles, plus ou moins civilisés, ne suffit pas encore à nous débarrasser de nos terreurs préhistoriques.

Avec une prudence instinctive, l'abbé et son élève obliquèrent sur la gauche pour gagner insensiblement le milieu de la chaussée, mais ils continuèrent à marcher devant eux; leur courage fut récompensé et le tableau qu'ils virent les rassura aussitôt.

Dans une minuscule clairière, sous des bouleaux inoffensifs, entre un ruisselet d'eau vive et un petit feu de branches mortes, une famille grouillait, composée d'une femme, d'un homme, d'un âne et de cinq marmots en guenilles; cette progéniture s'étageait d'année en année: cinq ans, quatre ans, trois ans, deux ans; le plus jeune avait douze mois et la mère était enceinte; le père tressait des paniers de joncs, pendant que l'âne essayait de brouter en exhibant une échine pelée. Tout près du quadrupède une voiturette peinte en jaune, encombrée desales hardes, somnolait sur ses roues mal jointes.

Le prêtre observa charitablement:

—Dieu bénit les nombreuses familles.

—Je vois bien, repartit le Prince.

Il s'était arrêté, et les pauvres petits pauvres, flairant l'aubaine d'un riche, s'avançaient à la queue-leu-leu, dans l'espoir de tendre la main. Le père souleva son bonnet et se remit à l'ouvrage. Dieudonat, dans l'automne retentissant, jeta un cri:

—Bonjour!

Mais, son précepteur le prit par le bras et lui dit à mi-voix:

—Monseigneur défend que vous parliez au monde, et vous allez prendre de la vermine; venez.

L'héritier se dégagea doucement et s'avança avec un jeune sourire vers le foyer des prolétaires.

—Vous devez avoir froid, dit-il, car le fond de l'air n'est pas chauffé, aujourd'hui.

—Ni le fond de l'eau, dit la femme qui tirait du ruisseau une botte de joncs.

Elle parlait sans aménité, et Dieudonat en fut chagrin. Il pensa: «Les pauvres manquent d'indulgence pour les riches et peut-être n'ont-ils pas tort.»

La femme essuya ses mains mouillées à la futaine de sa robe, et le futur gentilhomme eut un peu honte de ses mains gantées; il les cacha derrière son dos. Ensuite, il vit la mère qui ramassait dans l'herbe le plus jeune de ses rejetons et l'installait dans la voiture, en ramenant sur lui un pan de bâche verte; il se sentit plus mal à l'aise que jamais dans son surcot de pesantes fourrures. Tout au moins, il souhaitait de se montrer aimable et il cherchait une entrée en matière; il eut quelque peine à la trouver:

—Il est bien, là, le petit garçon?

La mère grogna:

—C'est une fille!

Puis, sans plus s'occuper du joli jouvenceau, elle alla attiser son feu sous la marmite. Mais Dieudonat voulait causer:

—Elle aime bien aller en voiture, la petite fille?

—Quand on marche, répondit le père, sans ça elle pleure.

—Vous marchez beaucoup?

—Autant qu'il faut pour vendre.

—Vous demeurez loin?

—On demeure partout.

—Je veux dire, votre maison, où vous couchez, elle est loin d'ici?

—La voilà.

—Cette voiture ouverte! Vous dormez là? En plein air?

—Où on se trouve.

—Et vous pouvez y tenir tous?

—On n'est pas gros, on se tasse, les plus lourds au fond, avec la bâche par-dessus.

—Oh!

Le Prince était profondément étonné et le père ne l'était guère moins, de voir quelqu'un qui s'étonnait d'une chose si simple.

—Alors, dit l'enfant, cette voiture-là, c'est comme une espèce de nid, dans le bois, un nid qui roule...

L'homme rit bonnement.

—Et vos petits, c'est tout comme des oiselets...

—On est ce qu'on peut.

Le disciple de dom Ambrosius se tourna vers son gouverneur qui lui apparut sur cette route désertecomme le représentant des sociétés humaines, et son œil implora une explication sur la différence excessive qui règne entre les fils d'Adam.

—Il me semble, dit-il, que ces gens-ci ont prolongé un peu tard les mœurs et habitudes du Paradis Terrestre; je crois qu'ils ont tort, car la température a bien changé depuis notre aïeul commun, et le fond de l'air est devenu froid.

Il ôta son surcot, délibérément, et il s'approcha de la voiture; l'aîné des bambins venait d'y grimper pour montrer ses talents, et il se blottissait contre sa sœur cadette. Dieudonat, en leur souriant, étendit sur eux sa fourrure.

—Petits frères, dit-il, voilà un peu de duvet pour votre nid.

La mère quitta la marmite et courut à la marmaille; le père lâcha ses joncs:

—Dis merci, Hans! Dis merci au seigneur qui te donne un beau manteau!

Mais Hans baissa le nez et ne souffla mot: il serrait sur son épaule la bonne couverture neuve, et il riait d'un air sournois.

—Hans! cria le chemineau.

—Ne gâtez pas son plaisir, dit l'enfant ducal, ni le mien... Mais, je vous prie, pourquoi l'appelez-vous «anse»?

—Hans; c'est un nom.

—Dans votre pays, sans doute?

—Peut-être bien, je ne sais pas.

—Où avez-vous pris l'idée de lui donner un tel nom?

—C'est le mien, celui de mon père aussi, et de mon grand-père.

—Ah?

—Oui, il y a comme ça une règle dans la famille, que toujours l'aîné doit s'appeler Hans. L'ancien me l'a dit et son ancien le lui avait dit; je le dirai au gars quand il sera grand.

—Pour quelle raison?...

—Dame, je ne peux pas expliquer, mais il paraît que ça doit être, rapport à un autre grand-père, dans les temps passés, qui aurait fait quelque chose de bien, pour son époque; il portait ce nom-là, et alors on a mis la règle que l'aîné s'appellera comme lui, en souvenir.

—Vous ne savez pas ce qu'il a fait, votre aïeul?

—On ne sait plus.

—Comment s'appelait-il?

—Hans!

—J'entends: mais, son autre nom?

—Ah! notre nom? Gutenberg.

—Hans Gutenberg est votre aïeul?

—De père en fils: vous le connaissez? Qu'est-ce qu'il a fait?

—Un monde.

Le chemineau se mit à rire et le damoiseau le contempla: il lui vit une barbe drue et sale, des yeux empreints de bonté plutôt que d'intelligence, un front bas et déjà ridé.

—Est-ce que vous savez lire, Hans Gutenberg?

—Lire? A quoi ça me servirait pour faire des paniers? Ma foi, non, je ne sais pas lire.

Le roulottier riait de bon cœur. Dieudonat en eut quelque malaise et même un peu froid dans le dos: son surcot lui manqua; il se tourna pitoyablement vers l'aumônier, qui conclut:

—Vous allez prendre un rhume, maintenant, sans manteau; il faut marcher, et rentrer.

—Vous avez raison l'abbé. Allons.

Le père et la mère lancèrent sur la route un duo glapissant:

—Merci bien, mon bon seigneur, merci, à une autre fois!

Le prince ôta son toquet:

—Je vous salue, Hans Gutenberg.

Puis, il se mit en route, pendant que le couple, penché sur la voiture, en tirait le manteau et le soupesait, caressait la fourrure, fouillait les manches et y découvrait un foulard en soie d'Orient, oublié.

—Faut le rendre, dit l'homme.

—T'es pas fou? dit la femme: il en a d'autres à la maison, ce gars-là.

Pendant ce temps, Dieudonat marchait tête baissée.

—C'est triste, l'abbé.

—Trottez, répliqua dom Ambrosius, réchauffez-vous.

—Je pense...

—Vous réfléchirez à la maison. Je ne vous blâme pas d'imiter saint Martin, mais encore siérait-il de ne pas vous enrhumer. Trottez!

Afin de concilier l'obéissance avec son désir personnel, l'adolescent se mit à trotter sur place, à côté de son gouverneur, et, tout en sautillant, il suivait son idée:

—L'abbé, pourquoi n'a-t-il donné que la moitié de son manteau, saint Martin?

—Pour garder l'autre moitié, mon ami, et, ce faisant, il obéissait strictement au Seigneur qui nousrecommande d'aimer le prochain autant que nous-mêmes, et pas davantage: en sorte que ces deux parts égales se présentent à nous comme un symbole d'égalité dans la fraternité.

—On peut supposer aussi que ce manteau n'avait point de manches, car ses deux moitiés eussent été incommodes.

—C'était une cape. Courez maintenant.

—Et puis, cette égalité fraternelle (je cours, l'abbé, vous voyez bien) ne me semble guère de mise chez les hommes.

—Courez, vous dis-je, et pour que cette rencontre d'une famille déchue vous soit de quelque profit, vous rédigerez votre prochain devoir de style sur l'hérédité des familles et l'inégalité des conditions sociales. Un point, c'est tout.

Le maître avait l'habitude de clore par cette formule finale les dictées et les discussions. L'élève prit le pas gymnastique, et sitôt qu'il fut dans sa chambre, il se mit au travail avec un zèle dont les résultats furent, en tout point, déplorables.

Partant de ce principe que, pour venir au monde, il avait eu besoin d'un père et d'une mère, qui jadis avaient eu le même besoin, il déroula sa généalogie, et découvrit avec stupeur que vingt générations seulement nécessitaient plus de deux millions d'ancêtres. Poussant son calcul jusqu'au premier siècle de l'ère chrétienne, il vint à constater que, depuis cette époque peu reculée, il avait collectionné personnellement dix-huit quatrillons, quatorze trillions, cinq cent quatre-vingt-trois billions, trois cent trente-trois millions, trois cent trente-trois mille trois cent trente-trois pères et juste autant de mères.

—Oh là! Je savais bien que notre famille possède un nombre respectable d'aïeux, et que ce nombre fait notre noblesse, mais je ne me croyais pas si noble: car voilà que je détiens à moi seul plus d'ascendants que la terre n'eut d'hommes depuis que le monde est monde. Cela est fort curieux... Sans compter que l'abbé en utilisa tout autant pour sa part, et que le petit Hans n'en a pas moins, et que chacun de nos valets, sans excepter les aides de cuisine, peut revendiquer un chiffre égal.

Il vérifia ses calculs, qu'il trouva justes.

—Il n'y a point d'erreur: concluons. Puisque le total d'une seule famille est supérieur au total de l'humanité, c'est donc que les mêmes individus ont servi plusieurs fois? Non seulement, ils doivent figurer au même moment sur différentes branches du même arbre généalogique, mais encore ils s'y représentent avec une fréquence indubitable; les croisements et recroisements consanguins ont dû s'effectuer dans des proportions stupéfiantes, et chaque alliance ou mésalliance a suffi pour introduire, dans les familles les plus fermées, un nombre incalculable de parentés...

Encore ignorait-il l'existence des amours illicites, et il ne tablait que sur le mariage, sans hypothèse aucune des intrusions que peuvent occasionner le hasard, l'herbe tendre, les voyages, et toutes circonstances généralement quelconques, prévues et interdites par le neuvième commandement de Dieu.

—Nous sommes tous cousins, cela est évident, et même il est de nécessité mathématique que nous ayons été cousins un nombre indéfini de fois. Notre palefrenier descend de Charlemagne, en droite ligne,tout comme le roulottier descend de Gutenberg: branche déchue... Et moi aussi, je suis capétien! Un point, c'est tout.

Il ferma son cahier.

—Sans aucun doute, cette vérité est peu connue, si j'en juge par les rapports rêches et rogues que les hommes semblent avoir entre eux: ce serait leur rendre un précieux service, que de les avertir de l'erreur où ils tombent lorsqu'ils se croient de castes différentes; s'ils savaient mieux leur parenté, ils en useraient plus doucement les uns avec les autres, et simplifieraient bien des choses.

Si peu qu'il eût appris du monde et de la vie sociale, il en devinait bien davantage, et sa précoce intelligence, enchaînant les effets aux causes, voyait clairement que la morgue engendre des abus qui causeront des misères, par lesquelles seront enfantées des rancunes. Sa petite tête se mit à travailler sur ce thème, durant une bonne heure, au bout de laquelle il souhaita de pouvoir quelque peu divulguer aux puissants et aux humbles l'utile vérité que son arithmétique venait de mettre au monde.

Un souhait? Le Diable n'attendait que cela.

Exprès pour le satisfaire et dans la minute même où il formulait son vœu, un fait se produisit, à cent lieues de distance. Tout se tient ici-bas: la terre que nous croyons grande est bien petite, et le sera de plus en plus; des êtres qui sont hors de notre vue, que nous ne connaissons pas et qui ne nous soupçonnent pas davantage, trament nos destinées sans le savoir.

Lorsque Dieudonat fit son vœu, l'Archiduc Galéas, héritier de l'Empire, était assis dans son palais, où depuis deux semaines il s'ennuyait princièrement, et soudain il se leva, mû par une volonté subite: on l'eût étonné, bien plus encore qu'un autre homme, en lui révélant que cette volonté n'émanait pas de son libre arbitre et qu'un ressort l'avait poussé. Une fois debout, Galéas-le-Borgne déclara son intention formelle d'entreprendre sans délai un voyage à travers les royaumes et les duchés dont il aurait bientôt àrecevoir l'hommage; peut-être même découvrirait-il, au cours de cette excursion, une épouse capable de le désennuyer?...

—Nous partons demain!

Les décisions de ce puissant seigneur n'étaient pas de celles qu'on discute: les préparatifs du départ furent ordonnés aussitôt, et, le sixième jour, son Altesse Sérénissime, entourée d'une fastueuse escorte, pénétrait sur les terres d'Hardouin, premier vassal de l'empire.

Pour héberger dignement son futur Suzerain, le Duc avait fait abattre par centaines des bêtes domestiques ou sauvages, que les cuisiniers dépeçaient; également, il avait fait rédiger par dom Ambrosius une belle phrase qu'il apprenait par cœur, bien que le cœur n'y fût pour rien, et dans laquelle il exprimait sa joie de recevoir un personnage si auguste:

—«Illustre descendant du seigneur Herculès et des trente-quatre Empereurs qui depuis des siècles rassemblent sous leur sceptre les barons de la chrétienté, généreux héritier de leur gloire et de leurs vertus, vous que l'espérance des peuples... vous que l'espérance des peuples...» Jamais je n'arriverai au bout de votre compliment, l'abbé; il est trop long et l'Archiduc passe pour n'être pas d'humeur accommodante.

—Il faut pourtant lui dire le tout, monseigneur, sans omettre une ligne, car il est jaloux de sa généalogie.

—Soit, soit, je dirai tout, à moins que je ne saute un mot, par-ci, par-là, mais il n'en saura rien, puisqu'il n'a pas lu mon discours.

Quand les courriers lui annoncèrent l'approche deGaléas, il sortit à sa rencontre: en grand apparat, mais fort ému, ayant à sa droite son fils, et l'abbé à sa gauche, précédé de ses gardes en armes et suivi de ses pages en falbalas, il chevauchait avec le plus de majesté possible, et, tout en chevauchant, l'œil intense et les lèvres mobiles, il répétait sa pénible harangue.

Bientôt les deux troupes furent en présence, et les trompettes sonnèrent. Le vieux seigneur descendit de cheval; il s'avança vers l'Archiduc qui l'attendait, à pied, sous les bannières.

—C'est pourtant vrai qu'il est borgne...

Cette constatation occupa tellement l'orateur qu'il devint incapable de penser à autre chose: «Borgne... Borgne...» La fixité de cet œil unique acheva de lui troubler la mémoire; il récita fort mal son compliment, ce qui l'irrita contre tout le monde, et notamment contre l'abbé. L'œil de Galéas n'exprimait qu'une demi-satisfaction. Une seconde fanfare mit fin aux embarras du Duc, et les hérauts de l'Empire invitèrent Dieudonat à se présenter pour la génuflexion.

Celui-ci s'avança, plein de cordialité, et, au lieu de plier le genou, il tendit la main, en disant:

—Bonjour, mon cousin.

Le candidat de l'Empire fronça deux sourcils et grogna:

—Sommes-nous en pays de fols?

Dom Ambrosius poussa son élève par derrière:

—Genou à terre, donc!

Mais, Dieudonat, se mit à rire:

—Pourquoi m'agenouillerais-je, si ce n'est pour prier Dieu ou pour jouer aux billes?

L'Archiduc se tourna vers son maître des cérémonies:

—N'ai-je pas entendu que celui-là nous refuse l'hommage?

Une brise inquiétante secoua les feuilles des trembles, et de très valeureux guerriers eurent froid, sous leur casque, à la racine des cheveux.

Mais Dieudonat n'y prenait garde; un spectacle plus intéressant attirait son attention: il venait d'apercevoir sur la hauteur de la route, en arrière des hallebardiers, la voiturette des Gutenberg qui, juste à ce moment, dévalait du coteau: des sergents d'armes arrêtaient à l'écart l'âne et le roulottier, mais l'aîné des enfants, avec une couple de ses frères, se faufilait sous les chevaux, en dépit des coups de hampes; finalement ce trio de loques et de faces hâves apparut entre les cuissards de la noblesse.

Galéas laissa tomber sur les fourmis humaines un regard lourd comme une masse d'armes; le bon Duc Hardouin, furieux du scandale, jura dans son for intérieur de faire pendre les malandrins qui donnaient une si déplorable idée de son peuple et de sa police; c'est alors que Dieudonat prit le jeune Hans par les guenilles de sa manche et le tira dans le milieu du cercle:

—Mon cher cousin, dit-il, je vous présente nos cousins Gutenberg.

—Hein?

—Oui, oui, oui, mes cousins et les vôtres! Autant que vous et moi, ceux-ci descendent d'Hercule et le sang de leurs veines est tout aussi royal que le vôtre et le mien: j'ai découvert la chose et vous l'expliquerai, ce soir, après la soupe.

L'héritier des trente-quatre empereurs n'en voulut pas entendre davantage; il tourna le dos, et cria formidablement:

—Mon cheval!

Tout le monde comprit; un page présenta le destrier; l'Archiduc l'empoigna par les crins et sauta en selle. Hardouin essayait d'improviser une supplication, mais sa voix se perdit dans un bruit de ferrailles, car le coursier de Galéas se cabrait sous l'éperon et pivotait sur ses sabots d'arrière. L'Archiduc s'en alla. Ses gens le suivirent.

Ambrosius épouvanté multipliait les signes de croix et se recommandant au ciel:

—Qu'est-ce qui se passe, mon Dieu, qu'est-ce qui va se passer?

Un bon moment, le Duc resta immobile au milieu du chemin, et quinaud, à contempler le dos de l'escorte en partance. Puis, fouetté par l'indignation, il escalada sa monture, tout comme l'Archiduc venait de faire, mais avec une agilité moindre. Il piqua des deux et sa fureur était telle contre Dieudonat, Galéas, Ambrosius, les roulottiers et les Empereurs, qu'il ensanglanta le ventre du cheval, totalement étranger aux affaires humaines. Où courait-il? Vers son manoir, pour y cacher sa honte. Les plumes de son panache s'essoufflaient à le suivre et la poussière tourbillonnait derrière lui; les manants, dans les labours, regardaient passer la colère équestre du maître et, en hochant la tête, ils pensaient:

—Ça va mal... Y a quelque chose qui va mal.

Le Duc se retira dans sa chambre, où il brisa les objets divers qui se présentaient à portée de sa main; quand il n'en trouva plus, il déchira ses vêtements:cette besogne initiale n'occupa qu'une demi-heure; après quoi, le puissant seigneur s'assit pour souffler, car il en avait grand besoin. Fidèle à son principe de ne rien décider dans le courroux, il voulait attendre que son âme fût en repos. La sérénité ne lui revint qu'aux approches du soir. Alors, il manda le chapelain pour réclamer de lui une explication de l'étrange attitude que son disciple avait tenue.

Dom Ambrosius comparut: il n'avait pas confiance et restait sur le seuil.

—Avancez, dom Ambrosius. Je suis calme; remettez-vous. Je vous aime, vous le savez; je vous ai commis l'éducation de mon fils, et c'est là une preuve de mon estime grande; mais, je ne suis pas content. Quelle algarade nous a-t-il faite, et quelle lubie l'a pris? Pouvez-vous m'expliquer cette conduite?

—Monseigneur, je vais vous dire, c'est par l'arithmétique...

—Je ne connais pas l'arithmétique, mais il vous appartenait de la lui interdire, si elle est incompatible avec la notion des devoirs les plus élémentaires.

—Monseigneur, cet enfant-là est trop doué: il détruit tout!

—Bah, bah! C'est le Saint-Esprit qui le travaille; mais vous qui êtes le gouverneur, vous devez diriger son esprit.

—Il m'échappe, monseigneur, il va trop vite! Il n'a qu'à dire: «Je veux comprendre», et il comprend! Il comprend trop, il comprend tout, les causes finales et les causes originelles, les conséquences et les subséquences, tout, monseigneur!«Je veux comprendre.» Ça y est! Son vœu se réalise, et rien ne lui résiste. Grâce au Diable, sans doute, car il raisonne, monseigneur! Pas une vérité n'y peut tenir: l'hérésie le guette, monseigneur!

—Donnez-lui des calottes.

—Il les reçoit avec une douceur angélique, monseigneur, et sans jamais se fâcher ni bouder; il est même ravi, quand je le gifle, parce que cela prouve, dit-il, que je n'ai plus rien à répondre et que son jugement est bon.

—Empêchez-le de lire.

—Je vous assure, monseigneur, que les livres ne l'ont pas perverti; je n'en possède guère, mais ils sont de bons livres, et parmi ceux que je lui offre, il ne tolère plus que la géométrie et l'Évangile.

—Vous voulez dire «Les Évangiles...»

—Non, monseigneur! Il en a délibérément supprimé trois qui le gênaient pour croire au quatrième.

—Édifiez-le par la lecture de l'Histoire sainte.

—Elle ne l'édifie pas du tout, il s'en faut! Il admire les Prophètes, mais si vous entendiez comme il juge Abraham et Jacob, David et Salomon, Judith et Dalila! Il est toujours pour les vaincus ou pour les éclopés, et il m'a demandé, un jour,—c'est à ne pas oser redire un tel blasphème, monseigneur!—si la sainte Bible n'est pas l'histoire de tous les vices, racontée aux enfants pour leur apprendre ce que les hommes ne doivent pas faire. N'imaginait-il pas que chaque patriarche incarne un gros péché, et que le Dieu d'Israël les résume tous à lui seul? Il soutient que Jéhovah est frère de Moloch!

—Je ne connais ni ce Moloch, ni sa famille, mais je sais qu'il faut honorer Dieu le Père, et tout ce quevous me racontez de cet enfant marque beaucoup d'orgueil.

—Non, monseigneur! Il est modeste et se tient pour le frère des plus humbles animaux; il leur parle, il les écoute, et j'imaginerais qu'ils sont l'unique compagnie dans laquelle il prenne plaisir: ce dont je suis bien sûr, c'est qu'il la préfère à la mienne.

—Est-ce possible?

—Il cause avec des fourmis plus volontiers qu'avec moi, et il tire de leur fréquentation des aphorismes qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête: à l'entendre, les bêtes possèdent le maximum de vérité permis aux créatures terrestres, avec le minimum de prétention; il en conclut qu'elles obtiennent ainsi la quiétude relative, qui est le maximum de bonheur, et c'est pourquoi, monseigneur, non seulement il les admire, mais je vous assure que, par minutes, il les envie.

—Eh! l'abbé, prenons garde! Ses vœux se réalisent, et s'il avait la fantaisie de devenir chien ou pourceau...

—Il ne l'aura pas, monseigneur. Parce que son excès d'intelligence lui a fait découvrir les limites de l'intelligence, il déclare qu'un entendement limité engendre l'erreur illimitée...

—Ta, ta, ta... je n'entends rien à ces fadaises. Parlez plus clairement, l'abbé.

—En d'autres termes, monseigneur, cela revient à dire qu'il ne consentirait pas à risquer, pour sa part, l'erreur d'une décision à prendre.

—L'abbé, l'abbé! Que dites-vous là? Il aura des décisions à prendre, quand il régnera à ma place.

—Je crains bien, monseigneur, que cet enfant-là soit trop intelligent pour accepter un trône: il s'en jugera indigne, et le refusera par conscience.

—L'abbé, l'abbé! Mes peuples comptent sur lui et j'ai compté sur vous, l'abbé! Vous avez mal élevé mon fils, et je vous ferai pendre.

—Ce n'est pas ma faute, monseigneur, c'est la faute du Saint-Esprit!

—Ferai-je pendre le Saint-Esprit, et me le conseillerez-vous, méchant que vous êtes?

—De grâce, monseigneur, ne vous courroucez pas!

—Voilà qui est bien dit, l'abbé; un juge doit s'abstenir de toute passion, au moment de rendre ses arrêts. Ne parlez plus et laissez-moi réfléchir.

Quelques instants s'écoulèrent.

—J'ai réfléchi, l'abbé. Il est tout à fait certain que vous avez mal dirigé un enfant bien doué: c'est une faute grave. Je suis un souverain plein de justice, qui ne doit laisser aucune défaillance impunie: venez que je vous embrasse, car je vous aime de tout mon cœur et je suis désolé de ce qui vous arrive.

Il embrassa dom Ambrosius, qu'en effet il aimait beaucoup, et pour être bien sûr que des sentiments d'affection personnelle n'entraveraient point les œuvres de sa justice, il ordonna de le pendre sans retard.

Dom Ambrosius protesta de son mieux, mais sans aucun succès: bel et bien, il fut accroché aux créneaux, car sa naissance roturière ne lui permettait pas de prétendre aux honneurs de la décapitation.

Le lendemain, en s'éveillant, Dieudonat, qui habitait la tour du Nord, mit le nez à sa fenêtre, pour voir le matin, et tout de suite il aperçut, sous les machicoulis, le long corps de son gouverneur qui pendait au bout d'une corde; il fut profondément ému, car les sentiments de commisération lui venaient toujours les premiers, et il pleura ce compagnon de toutes ses heures. Ensuite, il s'étonna qu'un si digne ecclésiastique eût été condamné à mort, et se demanda quel crime il avait pu commettre; finalement il songea que toute créature vivante est, par définition, une créature faillible, et que sans doute dom Ambrosius avait failli tout comme un autre.

Donc, il alla s'enquérir de la faute, auprès du bon seigneur son père, et sa stupéfaction devint plus considérable que jamais quand il apprit que le précepteur expiait entre deux créneaux les égarementsdu disciple; il estima et déclara sans hésiter que la justice ducale s'était trompée d'adresse, et que logiquement il conviendrait de dépendre l'aumônier, s'il était temps encore, afin de le pendre lui-même, et bien vite, à la place qui lui revenait de droit.

Il monta sur la plate-forme, et peut-être il eût été pendu, puisque tous ses vœux s'exauçaient; mais le prêtre avait trépassé la veille au soir; une seconde exécution n'aurait nullement réparé les torts de la première, et le prince se résigna au fait accompli, comme il avait coutume, étant déjà un sage. Il se contenta de décrocher lui-même et d'embrasser le vieil ami qui lui avait donné tant de calottes pour lui apprendre à penser comme tout le monde, et qui n'avait pas réussi.

En redescendant l'escalier de pierre, il méditait sur cette justice intempestive: force lui était de condamner ceux qui se permettent de condamner les autres, et qui osent retirer la vie, étant incapables de la rendre si par la suite ils s'aperçoivent qu'ils eussent mieux fait de ne pas y toucher.

Il vénérait et il aimait son père, ainsi que Dieu nous le prescrit au quatrième commandement, mais nulle vénération ne pouvait empêcher que ce père se fût montré inintelligent et féroce sans le savoir, c'est-à-dire à la manière des taureaux et des tigres, qui sont des bêtes. Il le déclara respectueusement à l'auteur de ses jours, et, dans la même phrase, avec des regards pleins de larmes et de tendresse, il lui promit que toujours il persisterait à le vénérer et à l'aimer tel que Dieu l'avait fait, c'est-à-dire semblable aux bêtes.

Le Duc, en entendant ces mots, entra dans uneviolente colère et fit jeter Dieudonat dans un cachot profond, très humide, où le prince continua de méditer dans la compagnie des rats.

Avant la fin du premier jour, il arrivait à conclure que le pouvoir est chose bien malséante aux hommes, qui doivent le craindre, plutôt que le désirer, puisqu'il multiplie les occasions d'erreur et de péché; pour demander à Dieu de lui épargner une telle mission, il se jetait à genoux, avec grand soin de ne pas écraser les rats, et il priait du fond de son âme.

Son vœu, naturellement, s'exauça, et voici comme. Au bout d'une semaine, Hardouin-le-Juste fit comparaître son hoir chargé de chaînes; il le somma de rétracter les propos qu'il avait tenus, et d'en demander pardon.

—Vous demander pardon, mon père, je le veux et de tout mon cœur, si j'ai pu vous chagriner en constatant la faiblesse de votre intelligence; rétracter ce que j'ai dit, je le fais de bien grand cœur aussi, mon père, si j'ai eu tort de dire ma pensée, alors que ma pensée était de nature à vous peiner, et s'il vaut mieux mentir que de chagriner ceux qu'on aime, comme je le crois.

—Ainsi, misérable avorton, dire que je ne suis pas une bête, c'est mentir?

—Ce mensonge, ô mon père, je suis prêt à le faire pour vous, et à assumer le remords de ce péché, tant je vous aime et vénère; car je crois bien que, dans le perpétuel conflit de nos devoirs incompatibles, les devoirs qui passent les premiers et qui excluent les autres, ô mon père, sont les devoirs d'amour.

Le Duc sauta sur son trône, et vint en personne souffleter l'héritier d'une longue race; même, sonindignation était si violente que, au moment du soufflet, il oublia d'ouvrir la main: cette simple distraction avait suffi à faire, de la main paternelle, un poing.

—Un poing, c'est tout, fit Dieudonat.

Presque aussitôt, il sentit une dent qui errait sur sa langue, comme une pastille; il la retira entre le pouce et l'index et dit:

—Je suis bien content, mon père, car dom Ambrosius eut la coutume de me frapper la joue chaque fois que j'avais raisonné juste, et je dois avoir aujourd'hui raisonné mieux qu'à l'ordinaire, car vous frappez plus fort que dom Ambrosius, mon père.

—Exécrable insolent, tu n'auras pas ma couronne! Je te déshérite!

—Vous comblez mes vœux, ô mon père, en m'accordant en échange du périlleux diadème, la sérénité de mes jours à venir.

—Excrément de la terre, sors d'ici! Je te chasse!

—Soyez béni, mon père, pour ce mot qui fait de moi un homme libre.

—Libre! Je t'enfermerai dans un couvent!

—Je n'y fais aucune objection, mon père, car, aussi bien, vous n'enfermerez que mon corps; depuis une semaine que je suis en prison, je sais ceci, mon père: l'esprit voyage d'autant plus loin que le corps reste plus tranquille. Enfermez-moi, pour que ma pensée soit libre.

—Hors de ma présence, vilain!

—Que Dieu vous ait en sa sainte garde et vous accorde longue vie, mon père.

—Dehors! Dehors!

—Ainsi soit-il.

La Duchesse eut beau supplier, se rouler à terre,tordre ses bras, s'écrier que son fils était fou et qu'il faut pardonner aux fous: le Duc resta inexorable.

Dieudonat fut emmené, sous bonne garde, et conduit au couvent de la Fortunade, qui était très loin dans la montagne. Pour y arriver, il fallut gravir et redescendre maint coteau, par des chemins frayés à peine entre des roches, et passer des torrents qui se ruaient au creux des gouffres. Le Prince n'avait rien vu de si beau. Les arbres inviolés grandissaient là depuis des siècles; des fleurs inconnues s'épanouissaient dans les recoins paisibles; le fond des précipices était bleu, et quand, le soir, on allumait un feu, la fumée montait, toute droite, vers le calme du ciel.

—Oh! le magnifique pays, imposant et pieux! Ne trouvez-vous pas, monsieur le capitaine, que ces montagnes, avec leurs cimes et leurs gorges, invitent l'âme à la prière?

—Silence!

—Et au silence, comme vous dites.

On pénétra dans le monastère. Le prieur reçut, en même temps que son hôte, la consigne de veiller à ce qu'il ne communiquât avec qui que ce fût, et la consigne ajoutait: «Par-dessus toutes choses et dans l'intérêt de nos États, il importe de ne pas révéler au Prince qu'il possède la faculté de faire réaliser ses vœux; le prieur et les moines en répondent sur leurs personnes.»

Afin de renforcer cet avis d'un argument qui eût toute la vigueur d'une menace, le Duc expédiait aux bons Pères la dépouille de son défunt aumônier et ami; il leur demandait de lui faire de dignes funérailles, comme il en avait fait une saine justice, et il les remerciait par avance.

Le vénérable abbé apprécia dans toute son étendue la portée de cette double requête, et prit ses mesures. Le trépassé eut un caveau, et le vivant une cellule.

Toutefois, afin de prémunir le néophyte contre les tentations de l'ennui, on l'autorisait à puiser à sa guise dans la bibliothèque du couvent, réputée comme la plus riche du monde entier, et qui contenait des milliers d'ouvrages.


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