XXIII

—Mon ami?...

—J'ai entendu, là-bas, les propos que Monseigneur tenait au Roi, et j'ai vu ce que Monseigneur faisait pour l'Archiduc.

—Mon devoir, bien petitement.

—Et lorsque Monseigneur a parlé aux servantes, quand j'ai pu comprendre qu'il trouvait l'amour décevant...

—Hélas!

—Alors, je me suis dit... j'ai cru pouvoir conclure...

—Achève.

—Que Monseigneur se désintéresse des... que Monseigneur renonce aux... aux joies de ce monde...

—Je me repens et vais chercher la pénitence.

—Précisément, et je me disais: Monseigneur va désormais fuir l'amour et les femmes, cela ne fait aucun doute; or, Monseigneur, qui est si bon et qui peut ce qu'il veut, vient déjà de donner une part de lui-même; peut-être que Monseigneur daignera reconnaître le dévouement d'un serviteur zélé... par un petit souvenir... un rien... quelque bibelot dont Monseigneur n'aurait plus l'intention de faire usage...

—Je te comprends, Anoure.

—Ah! Monseigneur comblerait le rêve de ma vie!

—Pour répudier les crimes de mon égoïsme, et pour réparer les torts que l'on eut vis-à-vis de toi, je te cède ce que tu demandes. Va, et que le souhait s'accomplisse.

A ces mots, le visage d'Anoure s'empourpra; ses petits yeux enfouis dans la graisse brillèrent d'un éclat neuf. Quel que fût son contentement, l'eunuque en retrait d'emploi prit à peine le temps de criermerci. Il se sauva dans le palais, peut-être pour vérifier la munificence du magicien, peut-être dans la crainte qu'il ne révoquât son présent.

C'est en cette occasion mémorable que Dieudonat put voir le dos d'un homme vraiment heureux; tandis que cet objet rare s'engouffrait dans l'ombre d'une porte, il l'examina attentivement: c'était un dos tout rond et penché en avant, comme s'il eût fléchi sous son fardeau d'espoirs, avec une tête baissée qui se ruait dans l'aventure, à la manière des taureaux.

Alors Dieudonat, l'âme allégée d'un peu, tourna le dos à son tour et s'en alla loin des amantes.

—Me voilà laid, me voilà neutre, débarrassé de deux avantages qui m'ont servi à faire du mal...

Il sortit du palais d'Armide, et descendit les marches. L'Angélus de midi sonnait dans les clochers, et le soleil piquait d'aplomb.

En traversant la Place où des foules l'avaient acclamé, mais qui maintenant était déserte, il baissait la tête vers les pavés blancs de lumière: ces cubes de grès, usés par le frottement de tant de lassitudes, enfoncés par des générations de misères, impassibles sous le faix toujours renouvelé de la détresse humaine, lui semblaient exhaler vers lui la muette confidence des pas traînés sur eux, et dans le bruissement des pierres surchauffées de soleil, il croyait entendre l'innombrable voix du passé.

—Qu'on a vécu, mon Dieu, qu'on a souffert ici! Et vous avez voulu encore que l'on souffrît par moi. Oùme conduisez-vous, maintenant? Je m'en vais, mais où vais-je? Expier, je le veux, mais comment réparer? Les jours que je vivrai désormais appartiennent à ceux qui ont pâti de mes erreurs. Mais où sont-ils? Partout et par milliers! Ils sont trop et que faire?

Sa tête était si lourde, si lasse, qu'il se réfugia dans l'ombre d'un platane, auprès d'une fontaine; il essayait de penser, et longtemps il resta le front dans la main. Il but dans le creux de sa paume; les idées fuyaient de son crâne comme l'eau fraîche entre ses doigts.

—Allons... Au hasard, n'importe où! Car, à chercher ainsi, je ne trouverai rien... Que Dieu me guide vers mon devoir, s'il daigne.

Il se mit en marche. De rares passants commençaient à traverser la Place. Tout à coup un inconnu, richement habillé, mais dont le vêtement était gris de poussière et le front trempé de sueur, s'élança vers lui et lui embrassa les genoux en criant:

—Altesse! Altesse! Est-il possible? Pour que je trouve dans la rue Votre Sérénissime Altesse, il faut que Dieu lui-même l'ait envoyée sur mon chemin, et je suis sauvé, grâce à Dieu!

—Sans doute vous me prenez pour l'Archiduc Galéas. Je ne le suis pas, malgré la ressemblance qui vous trompe.

—Altesse, je vous en supplie, ne raillez point! Comment pourrais-je confondre avec un autre le Sérénissime Archiduc qui m'a prodigué les marques de sa bienveillance? Votre Altesse n'a pas oublié qu'elle me fit l'insigne honneur de s'adresser à moi lorsqu'elle voulut contracter un emprunt de cent mille écus, à l'occasion du tournoi?

—Je ne suis pas celui que vous pensez.

—Altesse, par pitié! Je n'ai plus que peu d'heures à vivre! Au coucher du soleil, si je n'ai pas payé quarante mille écus, on me saisit: un créancier impitoyable, qui fut autrefois mon ami et qui a juré ma ruine, mène l'affaire en secret, sous le couvert d'un usurier qui se montre à sa place. Quarante mille écus! Et pour cette somme infime, que dans quelques semaines je pourrais rembourser dix fois, on m'égorge ce soir.

—Je vous atteste que s'il dépendait de moi...

—Altesse, deux misérables m'ont réduit à cette détresse où me voici, le vicomte d'Avatar et le prince Dieudonat.

—Dieudonat? Que vous a-t-il fait?

—L'histoire est simple, Monseigneur. Ce vicomte d'Avatar que votre Altesse connaît peut-être, car il est reçu à la Cour...

—Je l'ai rencontré jadis chez des brigands; poursuivez.

—Il arriva nu-pieds, voilà tantôt seize ans; il m'intéressa, ou plutôt il me charmait, par sa grâce perverse et l'élégance d'un cynisme: les natures trop droites ont un jour, dans leur vie, quelqu'une de ces tendresses bizarres pour le vice; il m'éblouissait, je l'aimais, je l'ai secouru et nourri, j'en ai fait mon plus intime compagnon et je le présentais aux amis de mon père. C'est ainsi qu'il put fréquenter la maison d'un riche Lombard, séduire sa fille unique et devenir son gendre, puis son associé, et peu après son héritier: aujourd'hui, tout-puissant sur la place, il a l'oreille des ministres et fait l'homme honorable. Il ne me pardonne pas d'avoir été le confident de sabassesse et l'artisan de sa fortune: j'en pourrais trop dire sur sa vie! Il me hait. Sa femme est parente de la mienne et c'est lui qui les a toutes deux conduites au Palais. Votre Altesse sait le reste.

—J'ignore absolument...

—Toutes les deux sont devenues les maîtresses de l'immonde Dieudonat!

—De...

—Pour le couple d'Avatar, ce n'était là qu'une amusette: ceux-là sont d'un monde qui joue à l'adultère, faute de mieux, et qui promène les épouses dans les cabarets où l'on soupe. Ils font la fête, eux! C'est ainsi du moins qu'ils appellent leur dépravation. Mais ma pauvre femme chérie, qui était si loyale et si pure, si bonne, si heureuse avec mon amour, comment s'est-elle éprise du prince aventurier? Par quel sortilège? On ne sait pas, on ne peut pas savoir, on ne peut pas comprendre! Elle-même n'en pourrait rien dire et elle ne conçoit que son remords, qui la ronge, qui la tue! Ah! quelle scène, lorsqu'elle est venue à moi qui ne me doutais de rien, et qu'elle s'est jetée à genoux en me contant la faute irrésistible, et en implorant mon pardon!

—Alors?

—Pour consoler la douce enfant et l'arracher à cet envoûtement maudit, j'ai dû fuir, disparaître, l'emporter; je n'aimais qu'elle au monde: j'ai tout laissé là! Le moment se trouvait mal choisi; les rentrées ne se sont pas faites; la caisse d'un commerçant, c'est comme la mort, qui ne veut pas attendre. L'ennemi me guettait: ce soir, il m'exécute. Ma femme a décidé de mourir avec moi, et elle s'en réjouit, disant que c'est la délivrance. D'ailleurs, que ferait-elle surterre, quand je n'y serai plus? Ah! la sauver, et vivre encore avec elle, auprès d'elle, pour elle! La vie nous était si bonne! Votre Altesse nous rendra la vie!

Dans un élan de son cœur, Dieudonat résolut de tout faire pour réparer ce désastre dont il était l'auteur, et déjà il cherchait le remède: arrêter la ruine imminente, et fournir le moyen de payer sans délai, c'était là le premier devoir. Un scrupule le troubla cependant: «J'ai juré que jamais plus je ne ferais de l'or.» Acculé au dilemme d'être impitoyable ou parjure, et de choisir entre deux fautes, il fit promptement réflexion que par l'une il persévérerait dans les œuvres de son criminel égoïsme et sacrifierait les innocents; par l'autre, il ne ferait tort qu'à lui-même.

—Déjà ce couple a trop peiné par moi: Dieu me pardonnera un petit mal pour un grand bien, et s'il ne me pardonne pas, j'expierai selon sa rigueur, ce qui sera justice. Amen.

Aussitôt il forma le vœu que quarante mille écus fussent dans la main de l'homme qui attendait. Mais cette main resta vide, et l'homme disait:

—Votre Altesse ne m'accorde pas de réponse?

Le sorcier, de toute sa volonté tendue, forma le souhait pour la seconde fois. Il observait la main avec anxiété; il n'y vit apparaître ni lingots, ni monnaies. Alors, une angoisse lui serra la gorge: «Mes souhaits sont irrévocables!» Il comprit que son vœu antérieur de ne plus faire d'or s'était réalisé comme les autres, et que sa propre volonté l'avait dessaisi pour toujours.

—Hélas! dit-il, je ne peux rien pour vous, etcependant Dieu m'est témoin que je vous eusse aidé de tout mon cœur, au péril de mon âme! Je suis pauvre.

—Ah! Votre Altesse est pauvre? répondit le passant, qui sourit avec amertume.

Dieudonat vit les yeux de cet homme; ils étaient fiers, résignés, et il dut détourner les siens.

—Je vous jure que je n'ai pas un sou vaillant!

L'homme qui allait mourir salua sans répondre, puis il fit deux pas en arrière.

—Soit, dit-il.

—Vraiment, ne pourrais-je rien autre?

—Rien, Altesse.

—En êtes-vous bien sûr? Cherchons ensemble! Je peux beaucoup, mais je n'ai rien, plus rien que ma personne!... Monsieur, n'accusez pas Galéas qui est étranger à mes actes! Je ne suis pas Galéas!

—Je n'accuse personne, Altesse. Je renonce, voilà tout.

—Allez au Palais, demandez l'Archiduc ou son surintendant!

—Je quitte ce surintendant, qui m'a éconduit avec les mêmes excuses; je n'ai plus qu'à quitter l'Archiduc, qui veut bien aussi s'excuser d'être dans la misère.

Il salua de nouveau et partit; Dieudonat le poursuivait en suppliant:

Ne vous tuez pas! Ne damnez pas vos âmes, songez à la vie éternelle!

L'inconnu se retourna:

—Par grâce, et puisqu'il vous est impossible de nous sauver, en acquittant vos dettes, laissez-nous donc mourir en paix.

Il s'exprimait cette fois avec un calme empreint de gravité si noble que son bourreau y reconnut la tranquillité des défunts: le condamné, qui venait visiblement d'accepter son destin, portait déjà le sacre de la mort; Dieudonat, frappé de respect, baissa la tête, et le vivant cercueil s'en alla par la rue déserte.

—C'est ma faute, c'est ma faute! Que leur sang retombe sur moi, détestable fou que je suis, détestable par les désespoirs que je sème, et fou par l'impuissance où j'ai voulu me mettre de réparer mes crimes! N'ayant fait que du mal avec de l'or, j'en ai stupidement conclu qu'il est nuisible, et je l'ai aboli pour l'heure où il eut été bienfaisant. Mon Dieu, je le savais, pourtant, que rien n'est absolu, que nulle chose n'est bonne ni mauvaise en soi-même, et que notre choix seul décide de ses vertus. Je l'ai commentée en dissertations savantes, cette vérité-là, et pas plus qu'un niais je n'ai songé à m'en servir. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?

Une voix, dans le vent, lui répondit:

—Rien qu'une...

Dieudonat s'apprêtait à chercher laquelle, quand tout à coup il se frappa le front:

—Je pouvais tout au moins empêcher cet homme d'aller mourir! Je n'avais qu'à lui ordonner de vivre, et je n'y ai même pas songé! Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu?...

—Rien qu'une...

—Où est-il à présent, ce malheureux? Où le retrouver?

Il se mit à courir dans la direction que le passant avait prise: il le cherchait, à droite, à gauche, et sedépêchait au hasard. Le fleuve lui barra la route, mais un pont s'allongeait devant lui.

—Je veux rencontrer l'être qui va mourir pour moi, je le veux!

A ce moment, une femme penchée au milieu du pont et qui regardait l'eau enjamba la balustrade de pierre; il s'élança pour la retenir et put l'empoigner par le pan de sa robe, en même temps qu'il formulait un vœu:

—Ne sautez pas!

Elle se laissa docilement ramener, mais elle regardait son sauveur d'un air désolé: il eut l'impression d'avoir vu ailleurs ce doux visage, ces yeux lointains, et d'avoir entendu cette même voix qui maintenant gémissait:

—Il n'y a plus de place pour moi sur la terre: je vais dans l'eau.

—Dans l'enfer!

Un cercle de curieux les entourait déjà.

—Pourquoi m'avez-vous arrêtée? Je recommencerai. Mon enfer est ici. Je ne crois pas à l'autre monde.

—Je vous prescris d'y croire et de craindre la colère de Dieu.

Aussitôt, la femme se signa dévotement et proféra:

—Je crois en Notre-Seigneur et la vie éternelle.

Ensuite elle devint pâle et fut prise d'un frisson; puis elle ajouta:

—J'ai peur, maintenant. Je n'oserai plus mourir.

—Êtes-vous donc si désespérée? Dites-en la cause, afin que je vous aide.

—J'aimais. Je me suis donnée. Je vais être mère.J'ai honte. Mon père m'a chassée. Je suis toute seule.

—Épousez votre amant.

—Les pauvresses comme moi n'épousent pas les princes tels que lui.

—Il est prince? Il s'appelle?...

—Dieudonat.

La foule, qui grossissait, grogna; alors seulement, la jeune fille s'aperçut que des gens l'écoutaient: elle se cacha la face.

—Pourquoi me faites-vous raconter mon déshonneur devant ces hommes? Par quel pouvoir et de quel droit? Laissez-moi m'en aller, puisque vous m'empêchez de mourir.

—Vous épouserez votre prince, je m'y engage.

Son outrecuidance parut grotesque; un ouvrier se mit à rire:

—C'est peut-être vous qui les marierez de force?

—Moi-même. Je suis Dieudonat.

La gaieté se fit générale, et tout de suite on oublia la fille douloureuse. Une harengère glapit:

—Dieudonat? Tout le monde connaît sa figure! Tu n'as donc jamais regardé la tienne de profil?

—Il pouvait pas, il n'a qu'un œil.

—Et il vous raconte ça avec une voix d'eunuque!

—Je suis un castrat, en effet, et je ressemble à Galéas, mais je reste Dieudonat.

Alors les voix baissèrent, pour murmurer: «Un fou...»

Mais il se rapprocha de la jeune femme:

—Je reste Dieudonat pour réparer mes fautes: je réponds de vous et de notre enfant.

—Laissez-moi! Vous me faites horreur! Je ne vous connais pas!

—Il faut me suivre. Venez.

La malheureuse s'achemina, pour obéir, mais en tordant ses doigts entrelacés, et elle se lamentait:

—Ce n'est pas vous que j'aime! Je ne vous ai jamais vu! Laissez-moi!

L'ouvrier joua des coudes:

—En voilà assez, à la fin! Si vous ne lui flanquez pas la paix, à cette petite, je vas m'en mêler et vous jeter à l'eau, moi! C'est-il parce que vous portez de beaux habits, qu'on vous laissera enjôler une pauvre fille? Elle n'a que trop connu les gars de votre espèce! Il me tourne les sangs, le magot, avec ses mines de commander!

Cette énergie obtint l'approbation du peuple. Un tout petit bourgeois, vieillot et soigneusement rasé, s'avança derrière ses lunettes, et, regardant Dieudonat à hauteur du menton, il prononça ces mots:

—Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur; d'après votre vêtement, vous m'avez l'air d'un gentilhomme; néanmoins, tout noble que vous soyez, permettez-moi de vous dire que si vous êtes véritablement un eunuque, on ne conçoit pas que vous réclamiez la paternité d'un enfant, ou que vous proposiez le mariage à une jeune personne; mais on conçoit fort bien qu'elle repousse vos civilités et se plaigne de votre insistance. Il faut la laisser tranquille. Voilà mon sentiment.

—C'est bon, c'est bon, cria l'ouvrier. Trottez, la belle: on se charge de l'eunuque. Allez!

—M'en aller? Où donc aller? Je n'ai plus de maison, je n'ai plus de famille! Je voulais m'en aller dans l'eau, et maintenant je ne veux plus, parce que j'ai peur de l'enfer!

Elle secouait ses mains au-dessus de sa tête. Des femmes l'entraînèrent. Dieudonat cherchait son devoir. Le petit bourgeois hocha un crâne sentencieux:

—Il aurait peut-être mieux valu la laisser boire un coup.

—Y a pas d'erreur, fit l'ouvrier.

—Car, en somme, l'enfer du Bon Dieu, je veux bien croire qu'il existe...

—Mais personne ne l'a vu, tandis que celui de la terre...

—Personne n'y échappe.

—Pour sûr!

—Avec un enfant sur les bras, je la vois fraîche, dit la poissarde, et son gosse serait mieux dans le canal.

Le petit pâtissier grinça:

—Il n'y est que trop, dans le canal!

On rit. La sagesse populaire devenait grivoise, comme d'usage. Dieudonat, pour ne plus entendre, se pencha vers le fleuve:

—Si pourtant ils avaient raison, et si l'enfer n'existait pas, elle serait, dans ce grand lit d'eau, plus à l'aise que dans la rue...

Peu à peu la foule se dispersa derrière lui. Déjà le soleil déclinait à l'horizon: le fleuve glorieux se dirigeait vers cette clarté, poussant ses lourdes ondes comme une lave d'or.

—C'eût été là vraiment un beau lit funéraire!

Il regarda les flots couler, toujours pareils, toujours pareils.

—Oh! las, mon Dieu, que je suis las, et pourtant je commence à peine. Je parle de réparer, et voilà comment je répare! Un couple d'heureux, l'épouseet l'époux, aurait pu encore bénir la vie, et je les laisse mourir; une paire de miséreux, la mère et l'enfant, traînera le boulet des années, et je les condamne à vivre: je ne savais pas! Dans une charitable intention, j'empêche une femme de se noyer, et quand je l'ai contrainte à ne plus attenter à ses jours, j'entrevois que la tombe serait son unique refuge: je ne savais pas! Dans le repentir de mes fautes, je me sépare de ce par quoi j'ai tant péché, octroyant ma beauté à celui-là, ma virilité à celui-ci, et cette double abnégation m'empêche de sauver une existence brisée par mon caprice: je ne savais pas! Jamais je ne sais! Je ne veux que le bien et ne fais que le mal! Les meilleurs sentiments me procurent les pires résultats. Tout m'est erreur! J'entasse sottise sur sottise. Quelle différence faites-vous donc, mon Dieu, entre l'imbécile et le sage?

—Rien qu'une, répéta la voix.

Le piteux philosophe se retourna pour voir qui répondait: il ne trouva derrière lui que le petit vieillard propret, fort occupé pour l'instant à répandre la buée de son haleine sur le verre de ses lunettes.

—Vous dites?

—Je n'ai pas soufflé mot; je souffle mes verres et je pense en avoir le droit, oui, monsieur, le droit, sans en rendre compte.

—Je suis loin de le contester, et je regrette seulement que vous n'ayez rien dit, car vous parliez tout à l'heure avec un accent de certitude...

—Apprenez, monsieur, que personne ne m'a jamais accusé d'avoir aucun accent, et que je n'arrive pas de mon village; je connais le monde, monsieur, et pour ce qui est de la certitude, je possède tout juste celle d'un homme qui n'a rien à se reprocher. Voilà ma réponse, monsieur.

—Rien à vous reprocher? Vraiment?

—Apprenez, monsieur, que je m'appelle Léonard Dubois, Dubois Léonard, oui, monsieur, et que j'ai tenu pendant trente-cinq ans les registres de l'État, et que personne, monsieur, jamais, au grand jamais, personne ne m'a fait l'injure de douter que je sois un honnête homme.

—En ce cas, vous savez où est le devoir?

—Le devoir, monsieur, comment ignorerais-je où est le devoir? J'espère bien qu'à votre âge, vous n'en êtes plus à chercher où est le devoir?

—Si fait.

—Je vous plains, monsieur.

—Et je m'en plains bien davantage. Ne consentiriez-vous pas à me dire, où il est, le devoir?

Le petit vieux adapta lentement ses lunettes au sommet de son nez, en accrocha les pattes derrière ses oreilles, baissa les paupières, et du bout des deux doigts écartés il assura les verres en avant de ses yeux qu'il rouvrit, non sans dignité.

—Le devoir, monsieur, c'est de faire ce qu'on doit. Je n'en connais pas d'autre.

—Ah?

—N'en doutez point, monsieur. J'ai appliqué ce précepte pendant toute ma vie, monsieur, et je compte ne pas m'en départir. Je vous en souhaite autant, oui, monsieur, je vous le souhaite.

—Mais, pour savoir ce qu'on doit faire?

—Un honnête homme n'ignore pas ce qu'il doit faire, monsieur. Voilà mon sentiment.

Il s'exprimait avec sévérité, et sans doute l'effort intellectuel lui avait fatigué le cerveau, car il retira son chaperon pour éponger son crâne, qui était unechose allongée en forme de courge, lisse et blême. Dieudonat ne pouvait se tenir d'admirer cet objet et de le trouver enviable. Il dit:

—Notez pourtant, monsieur, que j'obéissais à un devoir quand je me sacrifiais afin de rapprocher la princesse Aude et Galéas; or, ce devoir accompli me met maintenant hors d'état d'en accomplir un autre qui se révèle plus impérieux, et que j'ignorais.

En entendant ces paroles, Maître Léonard s'éloigna doucement à reculons, ainsi que la prudence le conseille, en face d'un individu qui parle sans forfanterie de rapprocher les princes et les princesses: car ce langage dénote à l'ordinaire plus de folie que de raison. Sur quoi, Maître Léonard, en son âme et conscience, se rappela: «Il ne faut pas exciter les fous.» Prêt à se retirer, mais poli, il salua, et il se croyait quitte, lorsque Dieudonat le retint par la manche.

—Ne me touchez pas, je vous prie! Je n'admets pas qu'on me touche; voilà mon sentiment.

—Je ne vous ferai aucun mal, ou du moins, je l'espère, car il me faut bien reconnaître que je ne manque guère à nuire aux créatures que j'approche. Je désirerais seulement vous poser une question.

—Posez, monsieur, mais à distance; je ne vous refuserai pas mes lumières.

—Tel que j'ai pu vous juger, Maître Léonard, d'après quelques propos éminemment judicieux, j'imagine qu'il a dû vous arriver maintes fois, au cours de votre carrière, de rencontrer des personnages malappris...

—Parfois, monsieur, même trop souvent.

—Sans nul doute, ces gens grossiers, après avoirentendu l'admirable bon sens de vos réflexions, de vos déductions, ont répliqué en comparant votre intellect à celui de divers animaux terrestres ou marins, tels que l'âne et le veau, l'oie, l'huître et la moule, ou bien à différentes parties du corps masculin, féminin, ou communes aux deux sexes, telles que le pied, le...

—Cela m'est arrivé, en effet, monsieur, mais de si basses injures ne pouvaient pas m'atteindre.

—J'en suis tout convaincu, et, si je ne me trompe, vous vous consoliez sans délai, en pensant que vos interlocuteurs étaient de simples imbéciles.

—Des idiots.

—Vous allez donc pouvoir me dire quelle distinction vous faites, maître Léonard, entre l'intelligence et l'imbécillité?

—L'imbécillité, c'était eux.

—Indubitablement: l'imbécile, c'est toujours l'autre, mais l'homme intelligent, de haute intelligence, qu'est-ce donc, maître Léonard?

—Le contraire de l'imbécile.

—En êtes-vous bien sûr, et ne croiriez-vous pas que, loin d'en être le contraire, il en est tout bonnement l'exagération? Le vent disait tantôt qu'il y a entre eux une différence, rien qu'une, et je l'entrevois depuis que je me compare à vous.

—Excusez-moi, monsieur, je suis attendu...

—Vous n'avez donc pas à vous presser, et je conclus: le penseur est celui qui pense le plus de sottises, puisqu'il pense plus que les autres. Car il faut bien le reconnaître, monsieur, les hommes de la plus haute intelligence et de l'imagination la plus vive sont exposés à commettre des stupidités monstrueusesque les sots ne concevraient point; certaines hauteurs de l'aberration exigent des facultés presque géniales, et un dévergondage d'idées qui tout d'abord suppose la richesse des idées, et qui se trouve par cela même interdit aux âmes moyennes. Les imbéciles restent frappés de stupeur en face de ces prodiges qui les dépassent tant, et ils haussent les épaules de pitié: ils n'ont pas tort.

—Vous n'avez pas tort, non, monsieur. Mais j'ai le regret de vous fausser compagnie. Je vous salue bien. On m'attend.

—Attendez aussi, Maître Léonard; je voudrais, en souvenir, vous laisser un présent.

—Un cadeau, monsieur?

Le petit bourgeois se rapprocha avec un visage agréable: les fous ont quelquefois de brusques générosités dont les honnêtes gens peuvent tirer profit.

—Oui, maître Léonard, un cadeau. Je connais un homme que le ciel a doté, paraît-il, de façon tout exceptionnelle, et qui médite depuis un quart de siècle; sa mère a reçu l'assurance du génie qu'il doit avoir; il a lu des livres innombrables et retenu ce qu'il lisait: son cerveau est une encyclopédie, et si vous aviez le moindre désir de posséder ce crâne magistral, en place du vôtre, vous me voyez tout disposé à vous en faire don.

Le digne retraité qui, vaguement, avait espéré une tabatière ou une épingle de cravate, et auquel on offrait des trésors spirituels, recula d'épouvante; il toisa le fou et s'enfuit.

—Voilà un sage, dit Dieudonat, voilà assurément un sage, puisqu'il refuse; le premier acte d'incontestablesagesse que je rencontre dans le monde, c'est un crétin qui l'accomplit.

Il se retourna vers le fleuve, dont les eaux continuaient à descendre dans la même splendeur, avec la même certitude.

—Elles vont au but, sans erreur, et votre force les dirige, mon Dieu! Elles ont la science divine, et je n'ai que la science humaine. J'en suis excédé, à la fin, tant j'abuse du droit de me tromper, et je voudrais ignorer tout, pour n'être conduit que par votre sagesse, comme elles, ô mon Dieu! comme elles et les plus humbles de la terre.

Un petit garçon, remarquant qu'il parlait tout haut, vint curieusement se poster à sa droite, et il l'examinait d'en bas avec un œil futé. Il portait, en bandoulière, une sacoche d'écolier: ses mollets étaient nus, et la plume avait rayé d'encre les manches de sa blouse à carreaux. Sitôt qu'il se vit découvert par le seigneur qui parlait seul, il envoya ses regards admirer l'horizon, et malgré lui, il riait au paysage.

—Tu es gai, mon petit ami?

—Ui, m'sieu.

—Comment t'appelles-tu?

—Onuphre.

—Quel âge as-tu?

—Onze ans.

—J'avais ton âge quand j'ai connu les Gutenberg, et j'inaugurais la série des cogitations néfastes...

—Si'ouplaît?

—Tu rentres du collège? Ça te plaît d'étudier?

—Uim'sieu.

—Beaucoup?

—Nom'sieu.

—Quel est le jeu que tu préfères?

—Courir.

—Et le jour que tu aimes le mieux?

—Jeudi.

—Pourquoi donc pas le dimanche?

—Le dimanche, il y a la messe, et puis on sort, avec papa, et puis maman, et puis ma sœur, et des habits; mais le jeudi on s'amuse plus.

—Alors, tu aimes t'amuser?

—Im'sieu.

—Plus qu'étudier?

—Sûr!

—Oui, oui, mais il faut travailler tout de même, n'est-ce pas? et préparer des examens, des concours, se faire une position, pour gagner sa vie, plus tard, quand on sera grand, quand papa sera vieux?...

La voix de Dieudonat chevrotait dans sa gorge, avec cet anxieux tremblement de l'honnête homme qui va commettre une mauvaise action et qui la prépare. En même temps, l'écolier avait pris une figure presque inquiète.

—Ça te fait de la peine, ce que je te dis là?

L'écolier haussa une épaule, lentement, pour exprimer quelque impuissance, et le philosophe sentit là une misère secrète: aussitôt il oublia la sienne.

—Tu as un souci? Raconte. Je veux savoir.

Un peu étonné d'obéir, le garçonnet, tout d'une haleine, confia que, sans doute, il ne pourrait pas continuer ses études; que son père, employé chez un commerçant, allait perdre sa place à cause d'une faillite imminente; que sa mère s'en désespérait à l'avance et que bientôt on n'aurait plus de pain.

L'entraînement de raconter, l'occasion d'intéresser, en excitant son jeune esprit, allumaient ses prunelles brunes, et gaiement il narrait l'histoire lamentable. En l'écoutant, Dieudonat se remémorait la parole sacrée: «Si vous ne devenez pas comme des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu». Et il songeait: «Le royaume de la terre, j'en ai fini; je n'ai plus d'espoir que dans le ciel».

Mais, tout à coup, les Crieurs-de-nouvelles passèrent en courant. Ils proclamaient le suicide d'un riche marchand et de sa femme, leurs disgrâces domestiques, auxquelles était mêlé le Prince Dieudonat, et leur ruine, et la miraculeuse disparition du Prince.

L'enfant devint tout pâle:

—Le patron de papa qui est mort...

—Celui qui vient de se tuer était le patron de ton père?

—Oui... Plus de pain... Maman pleure... Au revoir, m'sieu.

—Arrête, écoute!

—Je n'ai plus le temps, m'sieu; maman pleure.

—Deux minutes pour gagner vingt ans de ta vie! Onuphre, tu as entendu parler de Dieudonat, qui peut tout ce qu'il veut?

—Oui, papa le déteste et dit qu'il a causé nos malheurs et bien d'autres.

—Ton père dit vrai: ce Dieudonat fait beaucoup de mal, et cependant il n'est pas cruel; il réparerait, s'il pouvait. Ecoute-moi de toutes tes forces. Cet homme-là, mon petit ami, a étudié beaucoup, beaucoup, et il en sait plus que tous tes maîtres ensemble; il a réfléchi sur chacune des sciences. Eh bien,puisque tes parents ne peuvent plus t'envoyer au collège et puisque Dieudonat est cause de votre misère, il te donnera le fruit de son travail, si tu veux, et tu seras très savant, tout d'un coup, dès demain, si tu veux; sans avoir besoin de rien apprendre, tu passeras les examens les plus difficiles, tu pourras enseigner, prêcher en chaire, ou parler au théâtre, et tu seras l'enfant prodige, célèbre dans toutes les villes, apte à tous les emplois, et tu gagneras en une soirée, si tu veux, plus que ton père en une année. Veux-tu?

—C'est pas une farce?

—Tu auras son esprit et il aura le tien. Veux-tu, Onuphre?

—Je veux bien, moi.

—Puisque tu y consens, je...

Au moment de formuler son vœu, le magicien, pris de scrupules, leva ses deux mains vers le ciel:

—Mon Dieu, ne vais-je donc pas encore faire du mal en repassant à autrui ce que votre faveur m'avait donné de trop? Les biens dont l'usage ne me tente plus pourront nourrir une famille, améliorer le sort de cet enfant, qui sera bientôt un homme, et alléger son existence, autant qu'ils surchargent la mienne. Je m'en débarrasse, il est vrai, mais ne jugez-vous pas, mon Dieu, qu'il est bien temps pour moi de vivre sans pensée, et qu'il est temps aussi que je cesse de nuire en pensant de travers, tandis que cet enfant ne pourra rien de plus qu'un homme?

Le soleil venait tout juste de disparaître à l'horizon: Dieudonat interrogeait un ciel majestueusement désolé, car la nature est un miroir où nous ne découvrons que le prolongement de nos âmes.

Devant l'éclatante broderie des cumulus frangés de pourpre, il songeait que les nuages sont l'haleine de la planète, une vapeur exhalée par la terre où l'on souffre, une buée de soupirs qui s'efforce à monter vers le paisible azur, et qui n'y peut pas atteindre, et qui saigne à la fin du jour.

—Oh! m'sieu, vous voyez?

—Quoi donc, âme légère?

—Le nuage! On dirait un aigle en or qui attaque un ours assis; il l'attaque par derrière et l'autre lève les pattes: il est comique, vous voyez?

—Pas encore... Mais toi, persistes-tu à souhaiter le don d'une science infuse et d'un cerveau qui comprend tout?

—Ce serait trop chance, m'sieu!

—Pour nourrir ta mère et ton père, dis que tu les veux, tu les auras!

—Je les veux! jeta l'enfant en éclatant de rire.

—Que donc je sois Onuphre, et tu t'appelleras Epagomène, comme il te convient désormais; je te donne ma science et ma pensée en échange des tiennes. Ainsi soit-il!

Aussitôt, le front de l'écolier se rembrunit; dans ses prunelles, profondes comme des puits, une eau lourde d'idées luisait mystérieusement, et ses sourcils étaient barrés d'une grave énergie.

Mais, dans le même instant, Dieudonat délivré de lui-même et de ses philosophies, cessa de prendre garde à ces sortes de choses; il pivota sur les talons, et vite, pointant l'index vers le soleil couchant, il se mit à crier:

—Non, mais, je t'en prie, regarde-le, l'ours quiallonge les pattes! Il ne tient plus assis! Voilà qu'il tombe sur le nez! Il est comique: tu le vois?

L'enfant répondit avec condescendance:

—Je ne le vois plus, monsieur.

Après quoi, d'un air cérémonieux, il ôta sa casquette, fit un pas vers le Prince, et le regarda droit en face:

—Que votre Noblesse ait la bonté de m'excuser, dit-il, si je ne puis rester davantage en sa compagnie: mon père et ma mère doivent être tourmentés par les nouvelles de ce soir, et il me tarde de les rejoindre. Je salue respectueusement Votre Noblesse.

Dieudonat se retenait de rire et pensait à part lui:

—Il est risible, ce vieux gosse qui joue à l'homme.

D'une seconde pirouette, il s'en débarrassa définitivement, et l'oublia; puis, sans plus s'occuper des gens heureux ou malheureux, il s'accouda au parapet du pont, et s'installa pour voir les nuages amusants.

N'essayons pas de le dissimuler: devant ce splendide coucher de soleil, l'altruiste venait de commettre un acte d'égoïsme, et de la pire espèce: en se donnant des airs de libéralité, et en parfaite connaissance de cause, il avait cédé à son prochain une fort mauvaise affaire, qui l'incommodait depuis longtemps et il avait pris en échange une chose excellente. Ces sortes de transactions sont très recherchées dans le monde, et bien notées; mais s'il est vrai qu'on les honore, elles honorent peu. Tout au moins faut-il ajouter que Dieudonat avait l'excuse du découragement, et que cette circonstance est la seule dans laquelle nous surprenions ce brave homme en flagrant délit d'astuce et de perversité; ce qu'il y a de plus désolant, au point de vue moral, c'est qu'un actesi bas soit également le seul, parmi tant de belles actions, dont il n'eut jamais à se plaindre ni à se repentir.

Bien au contraire, il entra aussitôt dans la période heureuse de sa vie.

Il avait dit à Galéas: «J'expierai, je m'en charge». On doit supposer qu'à ce moment il projetait de se sacrifier sans réserve au bonheur d'autrui, pour se punir d'avoir sacrifié les autres à son propre plaisir. Mais il allait vraiment un peu vite en besogne, et, somme toute, sa première journée de sacrifices expiatoires avait été singulièrement avantageuse, puisqu'il commençait par donner ce qui fait souffrir.

Imaginez, en effet, quel état d'insouciance et de belle humeur s'épanouirait sur la terre, si l'on abolissait cette amplificatrice des maux que nous appelons la pensée: il donnait son intelligence! Imaginez aussi en quelle calme béatitude s'écouleraient les jours du monde, si on en retirait les drames et les comédies que suscite partout, chez les gens et les bêtes, le désir involontaire de propager l'espèce à laquelle ils appartiennent: il donnait sa virilité! Délivré d'elles deux, il se débarrassait des mille soucis qu'elles comportent, autant dire de tous les soucis.

Les regrettait-il, au moins? Pas même, et tout regret de cette nature lui était interdit, car ces deux apanages-là jouissent d'un privilège vraiment exceptionnel, puisqu'il nous est indispensable de les posséder au plus haut point pour en déplorer l'insuffisance: d'une part, en effet, les individus trop intelligents s'inquiètent seuls de ne l'être pas assez, et, d'autre part, les libidineux sont les seuls à seplaindre de la limite que leurs forces imposent à leurs appétits.

Quant à l'abandon de sa beauté et de son œil gauche, il le comptait pour rien, sa jolie figure ne l'ayant jamais occupé, et son œil droit lui paraissant, depuis qu'il prenait l'habitude de s'en servir à l'exclusion du gauche, tout à fait suffisant pour voir.

Grand enfant d'un mètre soixante-seize, avec le corps vigoureux de sa trente-cinquième année et l'âme sereine de ses onze ans, il s'en allait à l'aventure.

—Je voudrais voir des choses!

Et son vœu se réalisait. A l'heure du crépuscule, il était sorti de la ville; il avait dormi sous un gros arbre et s'était réveillé au soleil, juste à temps pour croquer des pommes encore froides; puis, gaiement il était reparti, chemineau radieux, vagabond sans besoins, lancé droit devant lui, au hasard, n'ayant ni but ni volonté, insoucieux de demain et oublieux d'hier.

S'il faut en croire la pluralité des philosophes, il aurait dû ne se souvenir de rien, puisque la notion de notre identité réside en la mémoire, et qu'il avait donné les trésors de la sienne. Mais qui dira si les dieux n'ont pas établi une distinction qui nous échappe, entre la mémoire des idées apprises et celle de nos propres actes, l'une éphémère et l'autre moins aliénable, la science et la conscience?

Toujours est-il que le nouveau Dieudonat, pour une raison ou pour une autre, se rappelait confusément quelques bribes de son passé, comme on se rappelle au réveil les incidents d'un rêve: il savait son nom, son origine et son pouvoir magique, mais il n'attachaità ces choses qu'une médiocre importance, et surtout n'en tirait aucune vanité; de son existence antérieure, il gardait tout juste ce qu'il lui fallait pour jouir de l'avoir changée; ses remords ne le tourmentaient plus: ils traînaillaient derrière lui, dans la poussière des routes ou la brume des horizons, et lorsqu'ils faisaient mine de le vouloir lanciner, il s'en délivrait à la manière des gamins qui s'évadent de l'importunité et qui, dans un temps de galop, éventent leurs soucis et les sèment sur le chemin.

Les passereaux le virent qui gambadait dans la rosée, qui riait aux arbres, aux nuages, et qui dormait sous bois, siestait au rebord du fossé, jouait avec les scarabées et poursuivait les papillons. Lorsqu'il avait faim ou soif, il souhaitait des fruits aux branches ou une source dans le ravin, et il les trouvait aussitôt.

Il s'enivrait de paysages, savourant les lointains, avalant la lumière qui lui descendait dans le cœur et dilatait sa vie; l'harmonieuse tiédeur des tons égayait son sang dans ses veines comme eût fait la chaleur d'un vin, et des voix chantaient en lui, à l'unisson des couleurs. Comme c'est beau, la terre, et comme on le sait peu! Comme elle est vive en son immobilité, sous cette enveloppe d'air qui vibre! Il la découvrait et l'inventait pour son usage. Jusqu'alors, à la regarder en penseur, il ne l'avait pas vue, n'y voyant que lui-même: à présent, il en cherchait les coins où elle cache des chefs-d'œuvre, il la guettait au tournant des sentiers, la surprenait au revers d'un coteau, d'une haie, d'un rocher, toujours ingénieuse, toujours nouvelle; il l'aimait d'un amour juvénile et récent: il communiait avec elle. La nuit,il aimait les étoiles: il ne savait plus leurs noms ni leurs distances, mais elles n'en étaient que mieux accessibles à sa rêverie enfantine: l'énorme poésie d'épouvantements et de vertiges que font tournoyer les soleils, il n'en savait plus rien, mais il avait reconquis la naïve admiration de ce qui brille; couché sur le dos, il jouait à s'éblouir de cette joaillerie céleste, et il s'endormait en essayant de compter, dans leur écrin de velours nocturne, les diamants de la Sainte Vierge.

Il était libre, il était seul, et il goûtait candidement sa solitude en liberté. Il aimait la vie pour la vie, et c'était la première fois.

—Je ne veux pas qu'on me retrouve!

Et il allait, usant l'espace, dépensant les heures, les jours, les semaines, silhouette d'ailleurs assez grotesque sous ses habits de Cour, dont le satin s'était déchiré aux ronces et moucheté de boue, et cendré de poussière; les plumes défrisées de sa toque pendaient piteusement sur son oreille, et bien plutôt on l'aurait pris pour un saltimbanque en détresse que pour un fils de roi faisant son tour du monde. Qui donc l'aurait reconnu? De l'ancien Dieudonat, il ne portait plus que des loques, et guère davantage il ne ressemblait à Galéas: sa barbe avait poussé; ses cheveux mal peignés s'allongeaient sur son cou; sa santé naturelle et son existence sauvage avaient purifié le teint de l'Archiduc; les lèvres redevenaient rouges, et leur rictus s'adoucissait en bons sourires; les menaces de l'œil vairon s'étaient veloutées de tendresse; le front du Borgne, plissé naguère par des courroux et des calculs, se déridait comme un lac après la tempête et brillait d'ingénuité; toute cetteface jadis inquiétante s'ouvrait maintenant comme un franc livre où les passants lisaient la probité d'une âme heureuse.

De fait, tous lui étaient amis, tant il avait besoin d'aimer, et tant il rayonnait de bonté caressante; parce qu'il avait renoncé à son esprit, son cœur l'emplissait tout entier, et débordait de lui, en commisérations soudaines, en désirs d'offrandes, en sympathies perpétuelles. Il abordait les gens sans les connaître, et tout de suite il les connaissait depuis des mois. Il escortait les rouliers qui dévident le long ruban des routes, et leur égayait le chemin en devisant ou en chantant des rondes, tandis que de la main il chassait à coups de fougères les taons qui ensanglantent la croupe des chevaux.

Rien ne lui plaisait tant que de donner: joie facile à ce pauvre si riche, joie doublée désormais, car sa nouvelle enfance venait d'y découvrir un jeu et des gaietés dont il ne se lassait point. Le jeu était simple et quotidien: on invite quelque charretier à partager le repas frugal, et le gaillard ne manque pas de dire, après avoir mangé:

—Un bon coup de vin, là-dessus, voilà ce qu'il faudrait.

—J'en ai précisément caché dans ces taillis une fort ancienne bouteille...

On s'enfonce dans le fourré, on feint de chercher, on peste, on s'attarde, et lorsque le moment arrive où le roulier se moque, on reparaît avec le vin! Un autre jour, c'est la tranche de lard, ou une aune de boudin fumant qui sort en triomphe du bois désert: les gens ouvrent une large bouche pour s'émerveiller, avant de l'ouvrir pour manger.

—Tu serais pas sorcier, des fois?

—Peut-être bien, peut-être que si...

Quant à dire quoi ni comment, jamais le grand enfant n'y voudrait consentir, tant la farce lui semble bonne, et tant la mine est drôle de ses convives stupéfaits.

Ces compagnons d'une heure disparaissent: on ne les rencontrera plus jamais; ils ne laissent rien derrière eux, n'ayant creusé dans la mémoire aucun sillon de peine, ni semé leur graine de souci. D'ailleurs, Dieudonat est seul bien souvent, car toujours quelque chose d'inconnu ou de merveilleux, là-bas, le tente et l'appelle hors du grand chemin. Si la solitude cesse de lui plaire, et si l'envie le prend de voir des visages, il a vite fait d'entrer dans une métairie ou une auberge.

A la ferme, son accoutrement, tout d'abord, égayait les gars et les filles; mais il ne s'en émouvait guère et sa bonne humeur avait bientôt désarmé les malins. Dans les auberges, l'aventure était plus scabreuse; l'hôte et sa prudente commère avaient méfiance d'un gars si étrangement vêtu, qui n'exhibait ni sou ni maille, et qui tendait un jambon ou une oie grasse, pour son loyer d'une nuit dans la grange. On flairait un voleur; plus d'une fois, il dut déguerpir sous la menace des archers. Il détalait alors, sans tristesse ni rancune, se garant de la police comme on se gare de la pluie: les injures et les averses sont les accidents du voyage, et la vie est bonne quand même! En route pour ailleurs! Dès qu'il avait dépassé le coteau, il oubliait le pays, les gens ou l'ondée: un coup de brise balayait le passé, et un rayon de soleil dorait tout l'avenir, tant l'avenir est chose courte!

Mais voilà qu'un jour il avise, sur l'heure de midi, une garcette assise au rebord d'un fossé: elle est toute jeune, avec la taille d'une femme et le regard d'une enfant; sur son front cuivré par le hâle, ses cheveux châtains ont des reflets de métal, et sa face brille, patinée de soleil, vernie de sueur, et ses traits sont immobiles de chaleur, en sorte qu'elle a l'air d'être en bronze. Sa bouche profonde et ses yeux d'émail s'ouvrent dans un étonnement mélangé de langueur, et sous l'ombre grêle d'une aubépine, elle reluit, mouchetée de lumière. Ses vaches, alentour, rousses entre le vert du pré et le bleu du ciel, paissent dans la clarté.

Dieudonat s'arrête et contemple: cette grave enfant aux yeux stupides et rêveurs comme ceux de ses bêtes, si chaste en sa brutalité, si poétique en sa rudesse, et qu'on sent presque sainte à force d'ignorance, ne serait-elle pas sortie d'un missel ou d'une légende? Elle ressemble à la Bergère de France, qui s'éblouit quand les voix vont parler dans l'arbre...

—Bonjour, la fille!

Il se rapproche, et la candide enfant, sous le regard d'un homme, baisse les yeux comme un chien sournois, guigne d'en bas et rit en-dessous. Mais il n'y prend pas garde et se rapproche encore.

—Dis un peu comment tu t'appelles...

—Clémentine.

—J'aperçois là dans ton panier un oignon cru et du pain dur: c'est un maigre festin, la fille, et j'ai dans ma besace une poularde qui vaut mieux, avec du vin, sans compter les pommes. On va manger nous deux, hein?

Il s'installe à côté de la pastoure, qui lui fait place,et les provisions apparaissent: une lueur de convoitise s'allume dans les yeux angéliques de l'enfant, qui louche vers les victuailles, et lorsque ses jeunes dents s'enfoncent dans la chair grasse ou font craquer les os, lorsque ses lèvres onctueuses baisent et sucent les pilons d'or, elle cligne des paupières voluptueusement, et toute l'animalité humaine s'épanouit sur son visage de brute virginale. Elle boit et ses joues s'allument. Des laboureurs passent au loin. Elle croque les pommes, remue les jambes, rit en montrant le fond de sa gueulette rouge, et sur le penchant du talus ses sabots égayés cognent l'un contre l'autre. Les arbustes, derrière, font une cachette propice; les laboureurs, là-bas, là-haut, sont des silhouettes qui ne voient rien, et des milliers d'abeilles bruissent infiniment sur le coteau planté de vignes. Si Dieudonat voulait... Mais il ne veut plus, et ne comprend même pas que l'heure du berger sonne dans la bergère.

Elle s'étend sur le dos et ses cils se rejoignent, comme des ailes diaphanes; ils battent encore un peu. On dirait qu'elle attend: le sommeil, peut-être, ou un rêve? Dieudonat le pense, du moins, et rien de plus; assis à deux pas d'elle, il admire avec ravissement ce bien-être éphémère qu'il a mis dans une créature de Dieu.

Mais soudain la créature de Dieu, sans dire quelle mouche la pique, sursaute en poussant de grands cris. Sa voix aiguë jaillit, perce le paysage et file en volée de flèches, par le travers des rayons verticaux qui tombent du soleil. Épouvante ou douleur? Cet appel de bête blessée a déchiré le calme des lointains: les campagnards courbés ont relevé la tête et cherchent.

—Au secours! Au secours!

Dieudonat se penche vers la fille qui se démène dans l'herbe et dont les deux pieds s'agitent avec furie vers les petits nuages blancs qui stationnent dans le ciel bleu. Du sommet des coteaux voisins, les paysans armés de fourches dévalent à grandes enjambées, et la fille hurle toujours.

—C'est la Clémentine, avec un chemineau!

Les hommes, congestionnés par la course, et le front en sueur, arrivent, entourent le couple: les jambes nues de la petite vachère se rabattent dans l'herbe, hors de ses jupes retroussées. Pas n'est besoin d'être sorcier pour deviner ce qui vient de se passer là; tout le monde le devine excepté le sorcier. Des coups lui tombent dru sur les reins et sur les épaules; des poings rustiques lui écrasent la face: alors il commence à comprendre.

—Bonnes gens, je vous assure...

On ne l'écoute guère. La vierge des champs se relève, avec l'aide des femmes qui sont arrivées tard pour rabattre sa jupe, et elle geint, elle cache ses yeux derrière ses poings, elle s'efforce de pleurer, de parler, et elle bredouille des mots salés de larmes.

—Est-ce que ça y est, dis?

—Oui, dame, ça y est!

Le chemineau essaie vainement de nier; sa victime n'en crie que plus fort, affirme, jure qu'elle est femme et s'en désole; les matrones l'interrogent: alors, elle raconte, elle précise, comment la chose est arrivée et comment la chose se passe; au narré des détails, les commères et les gars hochent la tête et simulent de la colère, mais leurs cœurs sont en appétit, et, faute de mieux, les coups se dépensent sur le museau del'innocent; il saigne et les coups redoublent: toujours la vue du sang avive l'indignation des consciences.

Dieudonat, congrûment rossé, partiellement bleui, reçut les menottes, et d'étapes en étapes, on l'emmena jusqu'à la ville où siège la justice humaine.

Le juge était vêtu d'une robe noire bordée d'une fausse hermine où les queues s'écoulaient comme des larmes également noires, pour bien prouver aux accusés qu'on porte leur deuil par avance: le bon chemineau put même constater que ce deuil préalable se porte très longtemps, car il attendit deux mois pleins, tandis qu'on instruisait son cas. Il ne s'en plaignit pas, étant d'humeur docile, s'accommodant de tout et trouvant un plaisir nouveau à chaque condition nouvelle; son cachot lui rappelait vaguement certaine cellule de monastère qu'il avait habitée jadis:

—Autant que je me souviens, j'étais resté là-bas pendant sept ans. Ça devait être monotone, sept ans toujours pareils. Ici, au moins, on a de l'imprévu.

Les pompes de la justice obtinrent son admiration. Également il admira la perspicacité des tribunaux humains, car on lui démontra, clair comme le jour, qu'il était bien connu et qu'il s'appelait Onuphre.

Mais l'étonnement majeur lui vint d'apprendre que la petite vierge aux yeux limpides n'avait ni exagéré ni menti, lorsqu'elle dénonçait l'irréparable perte de sa virginité; déjà même la douce enfant était enceinte! Les médecins l'attestaient, et elle pleura bien fort devant le juge; de honte, de chagrin, de colère, elle pleurait et criait, montrant le poing au malfaiteur qui l'avait grisée, forcée, battue, et elleressuscitait les péripéties du drame avec une si furieuse conviction que l'innocent lui-même en était tout ému.

En dépit de sa candeur, il devina bientôt que la pucelle avait probablement failli avant de le connaître, et qu'elle reniait son péché volontaire, pour le remplacer par un autre dont elle fût moins responsable. L'idée ne lui parut point sotte; en tout cas, il était touché du mal que cette enfant-là se donnait pour sauver son honneur champêtre; il eut pitié de sa détresse et approuva son énergie.

—Pauvre petite, elle a bien raison: elle s'épargne des misères...

Il l'encourageait du regard, et, en lui souriant de bonne amitié, il confessa tout ce qu'elle lui reprochait.

—Qu'est-ce que ça peut me faire, à moi?

On ne tarda point à lui fournir ce dernier renseignement: séance tenante, il s'entendit condamner à être pendu, après amende honorable au parvis de la cathédrale.

C'est ainsi que Dieudonat, qui avait possédé tant de dames et de demoiselles, sans que personne lui cherchât noise, dans le temps où il était prince, fut jugé bon pour la potence, dès qu'il devint eunuque et pauvre.

Il sortit du tribunal, les yeux gais et le cœur à l'aise.

—Voyez-vous comme tout s'arrange? Si je me rappelle bien, j'avais promis d'expier un tas de fautes abominables, et je n'y pensais ma foi plus! Grâce à cette bergère, je vais régler mes comptes et tenir ma promesse, sans avoir à m'occuper de rien. Ce bon juge se charge de tout: c'est très commode... Quand me pend-on, monsieur le geôlier?

—Demain matin.

On le changea de cachot, ce qu'il constata avec bien du plaisir, à cause de la nouveauté. Dès qu'il fut seul et enfermé, il inspecta son avant-dernière demeure. Le logis manquait de confortable; la lumière, qui pourtant ne coûte rien, y était ménagée avec parcimonie; elle tombait d'un soupirail percé près de la voûte; les murs de pierre gluante suintaient; pour meubles, un lit de sangles avec sapaillasse défoncée et sa couverture brune, une cruche pleine, une écuelle vide. Il sourit bénévolement à ces choses qui représentaient la destinée.

—On prétend que la suprême nuit des condamnés à mort est terrible à passer: il vient peut-être des fantômes, des diables, des remords? Nous allons bien voir.

Il s'assit sur sa couche et attendit avec curiosité. Rien ne venait. Il leva son œil unique vers sa lucarne, et, d'après la teinte rose qu'il discernait dans un petit carré de ciel, il jugea que le soleil se couchait. Cet exemple lui parut bon à suivre; il s'étendit sur son grabat. Peu à peu, le pan de rose devint gris, et le gris devint bleu, pendant que le cul-de-basse-fosse devenait complètement noir.

—Il faut bien l'avouer: si cette veillée est émouvante, comme on l'assure, je ne m'en aperçois guère jusqu'ici. Bah! Patientons.

Il s'endormit. Les rats trottaient autour de son sommeil, et déjà il ronflait depuis quelques heures, rêvant du paradis terrestre où les bêtes se promènent en promiscuité amicale, quand un cri fantastique le réveilla en sursaut.

—Voilà les spectres!

La serrure seule avait poussé ce cri de souffrance aiguë qui grinçait encore dans la nuit. La porte s'entre-bâilla; une lame de clarté, jaillissant de quelque lanterne sourde, coupa les ténèbres; une silhouette humaine pénétrait dans la cellule et la porte se referma.

—Comme je suis ému! Et comme j'ai bien fait d'accepter mon sort sans rien dire! Rien n'est plus amusant qu'une porte de prison.

La lanterne fut démasquée, posée à terre, et le fantôme entra dans le secteur lumineux; c'était une femme d'allure jeune, mais lugubre, enveloppée d'un misérable manteau; elle vint s'asseoir sur le lit, sans mot dire, à côté du prisonnier, et se tourna vers lui.

—Est-ce que vous êtes vivante, madame?

Sans répondre, elle se mit à sourire avec lenteur; la lanterne l'éclairait en plein: sa figure eût été laide, sans la bonté de ce sourire, très doux, très humble, qui montait de la bouche aux yeux, comme un rayon de soleil gravissant un coteau après l'orage. Elle avait des yeux de chien, ronds et dévoués. Elle dégrafa son manteau, qui glissa des épaules vers les hanches: elle ne portait, en dessous, qu'un jupon de laine sur une chemise de grosse toile, liée autour du cou, et que ses deux seins bombaient; sa croupe creusait la paillasse.

Enfin, elle dit:

—Bonsoir.

Il répondit:

—Bonsoir.

Ils se regardaient avec amabilité, mais en silence; elle parut en éprouver quelque embarras.

—Je suis venue.

—Je vois...

—Vous dormiez?

—Je dormais.

—Je vous ai réveillé?

—J'aurai tout le temps de me reposer; je meurs demain matin.

—Vous n'avez pas l'air triste.

—Triste? Non... Pourquoi le serais-je?

—A cause de... demain.

—Parce qu'on doit me pendre? Eh bien? J'ai fait toutes sortes de choses, dans ma vie, et jamais celle-là; ça change un peu. Et, puis, je vous dirai: j'ai besoin d'expier, je l'ai promis.

—Vous êtes drôle! J'ai vu souvent des condamnés...

—Ah?

—Oui. Des masses! Je suis la fille du geôlier... Gertrude.

—Ah?

—Oui. Mon père est le geôlier, et alors, moi je suis sa fille, vous comprenez?

—Parfaitement; vous êtes la fille du geôlier, et vous habitez la prison.

—Voilà.

Le silence qui suivit dénonça les difficultés de la conversation. La visiteuse qui, apparemment, avait d'autres choses à dire, attendait qu'on l'aidât: dans l'attente, elle caressait ses genoux, d'un mouvement circulaire de ses deux paumes ouvertes, et contemplait la lanterne d'un air béat. Enfin, elle se décida à tousser. Dieudonat, par politesse, toussa aussitôt. Un nouveau silence se fit dans le cachot. Les rats, au bord de leurs trous, observaient.

La fille prit son courage et se tourna vers l'homme:

—Alors, comme ça, vous êtes condamné à mort?

—Mon Dieu, oui.

—C'est un moment à passer. Il faut se faire une raison.

—Comme vous dites: ça doit être vite fait.

—Oh! oui, ça va vite. Il sait bien travailler, le bourreau, et il n'est pas méchant. Seulement, moi, j'ai beau en voir, depuis le temps, je ne peux pas m'yfaire, et ça me touille, cette idée-là qu'un homme est dans la maison, tout vivant, et que tantôt il n'y aura plus personne, rien qu'un tas.

—On appelle ça «la dépouille mortelle».

—Juste! Alors, moi, chaque fois qu'il y a une exécution, la nuit d'avant, c'est plus fort que moi, je me tourne dans mon lit, et je me retourne, et je pense au pauvre gars qui est tout seul dans son coin noir, autant dire un chien malade, et qui attend l'heure, sans qu'une âme lui parle, tout seul, quoi! Alors, à force, j'ai inventé de venir; alors, je viens, comme ça.

—Pour lui tenir compagnie?

—Juste!

—C'est gentil de votre part.

—Non: c'est quelque chose, dans moi, qui me commande...

—On appelle ça «le cœur». Vous avez bon cœur?

—Je sais pas comment j'ai le cœur, mais je crois bien que c'est le cœur gros: n'y aurait jamais de pendus, si ça dépendait de moi. Tout de même, une femme, y a des petites douceurs qu'elle peut offrir, n'est-ce pas, si elle veut bien? Qu'on soit une princesse, on n'aurait rien de plus, et ce serait tout pareil.

—La plus belle fille du monde...

—Je donne ce que j'ai; je suis pas une belle fille.

Il toussa de nouveau, mais il comprit bien vite que cette réponse n'était plus suffisante; il en chercha une autre.

—Vous faites la charité...

—Ça me coûte pas grand'chose et ça leur passe le temps.

—Ça vous fait bien plaisir, un peu, à vous aussi?

—Ma foi, non, pour dire le vrai, et du plaisir, je n'en aurais pas, sans l'idée qu'un pauvre garçon n'en aura plus jamais, et qu'il en prend de moi.

—Il ne faut pas vous plaindre; le bonheur qu'on donne, c'est autant de bonheur qu'on prend, pas vrai?

—Juste! Je pense comme vous, et je ne changerais pas mon plaisir pour le leur.

—Plus on en donne, plus on en a.

—Juste! Et là où je suis le plus contente, c'est quand ils ont l'air bien contents. Quoi que ça, voyez-vous, on en trouve qui sont comme moi, et qui n'ont pas goût à la chose; mais eux, c'est rapport à leur souci, ou bien parce qu'ils ont peur. N'y a pas à leur en vouloir, vous pensez bien? Ils pleurent quand on leur parle. Alors, moi, ceux-là, je pleure avec eux; ça leur fait une espèce de sœur, vous comprenez?

—Une espèce d'ange.

—Faut pas dire ça, parce que, tout de même, y a péché mortel; la fornication, que dit l'aumônier...


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