XXXV

—Je ne suis pas un saint, moi! Je ne suis que l'humble pécheur accablé du poids de ses fautes.

La patronne le pinçait sous cape pour lui imposer silence, et Calame bataillait avec elle contre les scrupules du nigaud.

Les vieux dissentiments de la mégère et du clerc s'étaient évanouis dans la prospérité: Mélanie renonçait à traiter d'imbécile un homme qui savait trouver de si bons arguments pour la défendre dans sa bourse; elle prisait son ingéniosité, le consultait, l'écoutait, et même l'invitait à souper, car il payait son écot en trouvailles. Chaque après-midi, le malin troubadour venait là s'ébaudir aux dépens du monde, savourant la crédulité des badauds, renchérissant sur les roueries de la marchande et ravi des mines falotes que son ami prenait au milieu des adoratrices. A peine arrivé, il se coulait dans un coin de pénombre,afin de jouir du spectacle, et de là il envoyait des grimaces à l'idole, pour l'obliger à rire au plus beau des cérémonies. Il inventait aussi des enjolivements, parfois coûteux mais du meilleur effet, comme de dorer le pétrin, d'y piquer des images, de planter des fleurs dans la paille et de brûler des grains d'encens dans la chaufferette de grand'mère: il prétendait même couronner le patient d'une auréole en laiton: mais le bon Onuphre refusa cette gloire, de toute son énergie.

Au début du Carême, la clientèle s'accrut encore; Calame composa, en petits vers latins, un canon à l'honneur du bienheureux Onuphre: les fillettes, rangées devant l'âtre, entonnaient le cantique et chantaient en chœur, avec des voix si fausses que Mélanie en pleurait d'admiration.

—On se croirait dans une vraie église... Hein, Ygène?

—C'est mal, disait Onuphre, ce que nous faisons là! Nous trompons des chrétiens...

—Les tromper, dis-tu? On leur vend de l'espoir et tu dis qu'on les trompe! Cite-moi donc une denrée plus réconfortante pour ces âmes irrémédiablement anémiques! L'illusion est la panacée éternelle, mon fils! Etre heureux, c'est croire qu'on l'est, et surtout qu'on le sera.

Mélanie approuvait du chef:

—Comme il parle bien, tout de même!

—Calmez votre conscience, dame de Polygène: vous êtes, avec vos reliques, l'incontestable bienfaitrice des hommes, si celui-ci n'est pas leur bienfaiteur.

A de tels propos, la luronne hoquetait d'un rirequi faisait sonner sur son ventre la ferraille des clefs; et, le soir, on comptait les écus en famille. Tout le monde s'épanouissait: Noiraud lui-même était toléré dans la demeure et figurait au pied du pétrin; il devait cette faveur à l'intervention de Calame, qui avait invoqué les précédents de saint Roch et de saint Antoine. Hiératiquement assis sur son derrière, le toutou assistait au défilé des pèlerins comme un attribut de son maître. On disait: «Onuphre et son chien.» Et les hommes, au passage, lui caressaient le crâne, espérant, que par la bête, ils se rapprocheraient du saint.

Mais voilà qu'au milieu du Carême un méchant prédicateur envoyé par monseigneur l'évêque, un de ces moines noirs et blancs qui sont toujours prêts à tonner contre quelque chose ou quelqu'un, surgit en chaire et dénonça des impostures qui scandalisaient le faubourg, des diableries qui, tout à l'heure, mèneraient leur homme au bûcher. Ses renseignements précis firent trembler toute la ville.

Calame s'empressa d'apporter la nouvelle.

—Alerte, bonnes gens! Alerte! Le torchon brûle! Le vent tourne! Onuphre, tu ne vaux plus les quatre fers de ton chien! Énergumène, mécréant, possédé du démon, sorcier, tu es tout à la fois! Coureur de routes, coupeur de bourses, eunuque condamné à mort pour viol d'une vachère, pendu échappé de prison, on t'a vu, à l'hospice, ramasser la jambe d'un amputé pour la transmuer en jambon: et Polygènel'a mangée! Alerte, alerte! Tu étais seul dans le pétrin? Vous y voilà tous, à cette heure!

Onuphre pleurait de grosses larmes; Mélanie restait assommée; Polygène se grattait la nuque; Calame se frottait les paumes. En hâte, on décida de décrocher les béquilles compromettantes, et le tronc des aumônes, de dédorer le pétrin, de décoller les images pieuses. La marmaille s'amusait du remue-ménage, mais elle piailla quand les gens du dehors commencèrent à jeter contre la porte ou par la fenêtre des cailloux, voire des pavés, et aussi des immondices qui, mieux encore que les pierres, sont aptes à exprimer l'opinion publique.

—Sottise a tourné sa casaque! Qui vous engraissait vous lapide.Vox populi, vox Dei!

La ménagère en désarroi trottait par la maison et ne s'arrêtait de courir que pour implorer les conseils du clerc astucieux:

—Qu'est-ce que je lui faisais, à ce moine-là?

—Concurrence.

—Et qu'est-ce qu'on va faire, à présent?

—Attendre et vivre dans les transes.

La famille n'y manqua point: des Inquisiteurs vêtus de noir vinrent, en fronçant les sourcils, poser des questions auxquelles on tremblait de répondre; à la tombée du jour, les passants de la route hâtaient le pas en faisant des signes de croix, et bien vite la nuit effaçait leurs silhouettes apeurées. Onuphre n'osait plus bouger: désolé d'un péril commun dont il était la cause unique, il se faisait tout petit, et il comptait les heures, et il sursautait dans sa paille, dès que la menace d'un étranger apparaissait sur le seuil.

Une fois pourtant il s'épanouit devant une figure imprévue: une fille venait d'entrer, laide de visage, mais riche de jeunesse et plantureuse; elle courut au pétrin, où elle embrassa l'homme-tronc comme si c'eût été un vrai pain.

—Gertrude!

—Je t'ai reconnu aux histoires qu'on racontait. Je me suis dit: «Si on doit le brûler, faut que je l'embrasse une fois avant...» Eh, mon pauvre garçon, que te voilà mal arrangé! Tu en as encore perdu, des choses!

—Petit à petit...

—C'est quasiment un cercueil, ta boîte. Tu étais plus aisé au cachot, bien sûr.

Il souriait, en lui caressant une épaule. Mélanie, intriguée, se rapprocha:

—Au cachot, que vous dites?

Puis, toisant l'étrangère:

—Attendez donc... Je vous remets. Vous seriez pas la fille au geôlier, des fois?

—Si dame!

—Celle qui tond les chiens et coupe les chats, à la porte de la prison?

—Juste!

—Alors, celui-là, il était en prison?

—Par erreur, qu'on l'y avait mis, à la place d'un autre.

—Sainte Vierge! Manquait plus que ça! Il a été en prison!

—Bah! dit Gertrude, comme saint Pierre.

—Et tous les saints, reprit Calame.

Longtemps la ménagère gronda en déplaçant des seaux.

—Va-t-il nous attirer de la fille, maintenant? C'était pas assez d'un poète, faut croire?... En prison!

Le bienfaiteur confus regardait la place de ses pieds, par habitude. La geôlière vint à son secours:

—Tu prendrais pas l'air, par hasard?

—Oh si!

Elle l'enleva sous son bras gauche, comme un paquet de linge, et l'emporta sur la route.

—Ouf! On est mieux dans la rue! Tu en as une chipie de patronne! Tu dois te faire vieux, chez elle?

Onuphre protestait, en vantant Mélanie, ses vertus domestiques et sa fécondité. Calame, debout, regarda la belle fille s'installer à cropetons auprès du cul-de-jatte, en le calant contre son torse: elle lui prit la main; elle lui rit près de l'oreille; Noiraud s'assit de l'autre côté; entre les deux, Onuphre, épanoui et les yeux ronds, avait l'air de contempler des anges. Le Calamiteux s'en alla, et les trois âmes simples, tout doucement, se mirent à deviser.

Au bout d'une heure, Gertrude dit:

—Faut que je m'en retourne, mon petiot.

Elle le remit dans son pétrin et le baisa sur les deux joues.

—La belle journée que tu m'as faite, Gertrude! En voilà une que je me rappellerai. On te reverra quelque jour?

—Je te le promets; chaque coup que je viendrai dans le quartier, je viendrai te voir, et si je viens pas, je viendrai quand même.

A peine elle sortait qu'un autre visage parut: rasé, verdâtre, les sourcils froncés, et tout de noir vêtu, le Fiscal se tenait sur le seuil. Il dit:

—Dehors, vous autres, que je parle à cet homme!

Quand il fut seul avec le sorcier, MeTouillechair alla pousser le verrou.

—Reconnaissez-moi: je suis votre juge. Des raisons sur lesquelles je ne veux point m'appesantir m'incitent envers vous à la bienveillance. A la faveur d'un tumulte, vous avez pu échapper au gibet, mais non sans que la foule vous ait durement molesté, et même cassé, je crois, une rotule; ce châtiment de Dieu nous a paru suffire; je me suis abstenu de vous reprendre au médecin pour vous rendre au bourreau; bien plus, à la suite du festin qui scandalisa notre hospice par un évident caractère de sorcellerie, j'ai réussi à détourner de vous la curiosité du Tribunal. Si donc je vous devais quelque chose, entendez-moi bien, si vous estimez que je vous devais quelque chose, j'ai payé ma dette. A cette heure, je ne vous dois plus rien, que la justice. Or, vous vous êtes mis en de nouveaux périls, par une récidive de vos fautes, et la main séculière va tantôt s'abattre sur vous et vos complices.

—Sur les bonnes gens, monsieur le juge?

—Sur tous les fauteurs d'impostures! Mais les paraboles de l'Évangile nous enseignent la clémence, et lorsque nous voyons que le pécheur, après s'être adonné au mal, témoigne d'un repentir en s'appliquant au bien, notre indulgence paternelle est toujours prête, non seulement à l'accueillir, mais encore à l'aider dans l'œuvre du rachat. C'est pourquoi je vous apporte un moyen de réparer vos crimes par une action bienfaisante.

—Si je pouvais, monsieur le juge...

—Silence. Je sais que vous pouvez. Il existe en cette ville une âme malheureuse qui perd son salutéternel, par incapacité d'aucune résistance aux démons qui travaillent la chair dont elle est l'esclave. Épouse d'un homme intègre et vénérable entre tous, d'un juge qui place au-dessus de ses propres joies le souci de protéger, contre Satan et contre eux-mêmes, les êtres dont Notre-Seigneur Jésus et notre seigneur Roi lui confièrent la garde, elle le désole par les spectacles de son intempérance, et il a délibéré de lui conquérir le paradis. Puisqu'en cette créature l'âme est victime de la chair, il importe de les séparer l'une de l'autre, et d'abandonner le misérable corps à l'Esprit des ténèbres, afin que l'âme libre remonte à l'esprit de lumière. Or, entendez-moi bien: dans treize jours, à l'occasion de la sainte Pâque, par le double sacrement de la pénitence et de la communion, cette femme aura obtenu rémission de ses péchés: dans cet état de grâce, qui ne lui durerait guère, elle se trouvera provisoirement en posture de comparaître au Divin Tribunal. Le ciel vous saura gré de lui renvoyer, en un pareil moment, la brebis égarée; par un acte si louable vous aurez racheté vos fautes. Voici des cheveux de la dame, et voici la figurine de cire modelée à son image. Vous savez mieux que moi ce qui vous reste à faire. Opérez. Je vous quitte. Vous avez treize jours et vous vous sauverez en sauvant cette pauvre femme. Mais si, le soir de la Pâque, ou le lundi au plus tard, nous ne la voyons pas appelée à rendre ses comptes au Juge suprême, ceux qui le représentent ici-bas vous sommeront de leur rendre les vôtres, et vous ne devez pas espérer de leur justice une miséricorde que vous n'aurez pas eue pour la détresse du prochain. Vous m'avez compris? Ne répondez pas. Cachez ceci.

MeTouillechair déposa dans le pétrin un petit paquet enveloppé de linges, puis il fit de la main le geste qui imposait silence, et il s'en alla.

Polygène, qui rentrait, et qui vit le Fiscal au seuil de sa maison, recula d'épouvante. Mélanie se chargea d'expliquer la chose en détail.

—Il sort de prison! Il t'avait caché ça, à toi! Du joli monde, oui! Et ça se fait passer pour un prince! T'as pas l'air de comprendre? Il sort de prison, je te dis!

Onuphre balbutia:

—Par erreur, ma cousine...

—Sûr, qu'y a eu erreur de vous laisser sortir! Et d'abord, je ne suis pas votre cousine. On est tout du monde propre, dans notre famille, apprenez ça! En prison! Et des gourgandines qu'il amène, par-dessus le marché, oui, des gourgandines! Une gueuse qui l'embrassait en plein devant les petites! Qu'est-ce qu'il vous a dit, le Fiscal?

Dieudonat n'osait y penser; il baissa le nez sans répondre. Le père de famille attendit un moment, et rendit sa sentence:

—Il veut rien dire, il a ses secrets. Laisse-le. Il est mon sauveur, pas vrai? Il a droit aux égards. Il nous a mis en passe d'aller tous au bûcher, avec ses simagrées de saint, et à cette heure, il déshonore mon toit avec ses maîtresses. N'empêche qu'il est le Bienfaiteur, et qu'il restera chez nous tant que ça lui fera plaisir de nous faire du tort.

Il traversa la salle,—une, deux, trois,—en longueur, se gratta la nuque, retraversa la salle,—une, deux, trois,—en largeur, et reprit la parole:

—Y a aussi une nouvelle, Onuphre, que je vaist'apprendre, moi, et pas des meilleures: on ne veut plus de moi sur les toits à cause de ta rotule pourrie. Je suis plus couvreur, je suis plus rien.

—Dieu du ciel! cria Mélanie, qu'est-ce qu'on va manger?

—Tant qu'il restera un morceau de pain à la maison, il sera pour le Bienfaiteur.

—Tu n'y seras pas remonté longtemps, sur les toits! Et maintenant nous voilà avec un cul-de-jatte sur les bras, pour la vie!

Onuphre trouvait qu'à cela il n'y avait rien à répondre. La nuit vint; il ne dormit guère. Il songeait tour à tour aux injonctions du juge, à la rotule de Polygène, aux bons yeux de Gertrude, à tous les désastres d'une journée qu'il avait cru tantôt être la plus douce de son existence.

—Envoyez-moi Calame, grand Dieu, pour qu'il me conseille.

Mais le thaumaturge avait abjuré le droit de rien demander pour lui-même, et Calame ne vint pas: engrossé d'un poème par le charmant avril, le troubadour arpentait le printemps. Chaque matin, après sa prière, Onuphre se répétait:

—Ce sera pour aujourd'hui, peut-être... Plus que neuf jours, et le Fiscal reviendra nous prendre... Plus que huit jours et on viendra chercher les bonnes gens pour les brûler... Plus que sept jours... Ayez pitié, mon Dieu, et envoyez Calame!

Il avait caché sous son surcot la méchante figure de cire. Les heures étaient longues, longues, et l'existence se faisait plus dure; Polygène, devenu manœuvre, portait des fardeaux, comme Onuphre naguère; l'homme gagnait moins, la femme grognaitdavantage. Elle avait bien, dans un vieux bas, des écus amassés au temps des pèlerinages, mais le cœur lui saignait d'y toucher.

—Puisqu'on n'a plus de pain, à cause de cette rotule, faudrait voir à me rendre le pétrin, vous!

De sa couche récemment glorieuse, on le descendit pour toujours, comme un saint qu'on extrait de sa niche. On le planta dans un coin de la salle, puis dans un autre, sous prétexte qu'il encombrait celui-là, et ensuite dans un autre, et sans cesse de l'un à l'autre, puisqu'il gênait partout: il jouait tout seul aux quatre coins. Depuis qu'il résidait au ras du sol, la ménagère pouvait le cogner par hasard avec quelques objets particulièrement durs; les fillettes jouèrent à imiter maman; quant à la vieille, une fois par jour elle se rapprochait sournoisement, à pas menus, puis arrivée devant le Bienfaiteur et calée des deux paumes sur la crosse de son bâton, elle bavait en branlant du chef, jusqu'à ce qu'enfin elle allongeât vers lui une main de squelette, très lente, et qui lui faisait un pinçon. Sa bru feignait de ne rien voir.

—Vous pourriez pas aller dehors, au lieu de rester dans nos jambes...

Le tronc d'homme se traîna comme une larve, en s'agriffant des doigts au sol graisseux; Noiraud, penché vers lui, le suivait pas à pas en fronçant les sourcils et lui soufflait sur l'échine, pour l'aider. Dans la maison, une des filles braillait en réclamant du pain, et la maman lui répondait:

—Faut le garder pour le Bienfaiteur.

C'est ainsi que la mère-grand gagna l'idée de geindre, toutes les dix minutes:

—J'ai faim, moi...

—Demandez au Bienfaiteur de vous envoyer une oie rôtie.

—Sale Bienfaiteur!

Quand il avait rampé jusqu'au bord de la route, il se haussait sur les paumes, regardant si là-bas, au tournant du chemin. Calame ne surgirait pas. C'est Gertrude qui apparut.

Elle portait sur le crâne un immense chapeau de bois, carré comme une caisse et décoré de quatre roulettes, en guise de plumes ou d'affiques.

—Voilà pour toi, dit-elle en posant à terre son chaperon de planches.

Les gamines accoururent: tout de suite elles avaient deviné l'usage possible du chapeau à roulettes; déjà la plus jeune grimpait dedans, et l'aînée poussait sur la chaussée le retentissant véhicule. Gertrude expliqua:

—C'est pour toi promener, Onuphre, que tu prennes l'air; il te fallait une voiture, puisque tu n'as plus de jambes.

—Tu as toujours ton cœur donnant, Gertrude...

—Oh! ça m'a pas coûté grand'peine, va! Un prisonnier qui était satisfait de moi, tu sais, et charpentier de son état, me l'a charpentée pour le plaisir, avec du vieux bois. A quoi tu penses?

—Je pense que j'ai été beaucoup de choses, dans ma vie, et que j'ai bien, par ci par là, donné quelques petites affaires, mais que c'est la première fois qu'il m'arrive de recevoir un cadeau.

—Vrai? Oh! je suis contente!

—Tu m'aimes donc un peu?

—Oui donc, je t'aime bien.

—Et aussi je croirais assez que personne ne m'ajamais aimé, et que tu es la première, depuis ma maman.

Elle semblait si heureuse, et il ressentait pour sa part une émotion si douce que la perte de ses membres lui apparut comme un événement béni, largement compensé par les joies de cette minute. Il demanda sa voiture, la retourna dans tous les sens, en fit jouer les roues.

—Tu l'essaierais, pas, dit Gertrude, que je t'apprenne à t'en servir?

—Oh si!

La fête commença: la grande fille et les fillettes, en charroyant le cul-de-jatte, riaient aux larmes; on le versa dans le fossé, on le replanta poussiéreux, et en avant! Tout le monde suait, et Noiraud tournoyait alentour, en aboyant aux nez avec une joie furieuse. La mère-grand, sur le seuil, se tenait les côtes. De voir enfin des gens heureux, Dieudonat oubliait ses soucis.

Enfin, il essaya de marcher avec les poignées, et quand Gertrude l'eut quitté, Mélanie, les deux poings aux hanches, lui cria:

—Vous devriez aller mendier, maintenant que vous avez votre voiture.

Il s'en alla, docile, et trouvant l'idée bonne; mais les enfants de la rue lui lancèrent des cailloux; les personnes pieuses, en reconnaissant le sorcier et son chien, se signaient et prenaient le large: il ne rapporta ni sou ni maille.

En revanche, il apprit que Calame était venu.

—Mon Dieu, mon Dieu, plus que cinq jours!

Mais il n'eut pas longtemps le loisir de se désoler sur ce thème; ce qu'il vit au pas de la porte lui causa un bien autre émoi: l'aînée des filles, assise contrele pied-droit, emmaillotait et berçait la figurine de cire, et sa cadette, avec des cris, revendiquait cette poupée; Mélanie arrivait au bruit de la querelle, saisissait l'objet du litige, déshabillait la minuscule femelle, s'étonnait des organes impudiquement excessifs, et s'enquérait:

—D'où ça vient, ça?

—C'est à moi, glapit la cadette; je l'ai trouvée dans le fossé, où Onufe a tombé.

—Envoûteux! C'est à vous, cette horreur?

Il eut tout juste le temps de répondre: «Oui, cousine.» Et son émotion était si forte qu'incontinent il fut pris d'une attaque.

Quand il revint à lui, le Calamiteux était debout à son côté; il leva vers lui son œil morne:

—Calame... quel jour... nous sommes?

—Mercredi saint.

—Un, deux, trois, quatre... Penchez-vous que je vous parle.

—Emportez-le, plutôt, cria la mégère, et qu'on ne vous revoie ni l'un ni l'autre!

Dès qu'ils furent seuls, Dieudonat fit effort de toute sa tête pour raconter l'histoire du Fiscal.

—Mauvais, conclut Calame, deux fois mauvais! Maître Touillechair ambitionne la faveur d'être promu au rang des veufs, et il te charge de la besogne: gare-toi de lui, si tu n'obéis pas, et gare-toi de Mélanie, qui a enfin trouvé une arme pour se délivrer de ta carcasse.

—Vous pouvez croire?...

—Ah! les bonnes gens! Leur aménité naturelle, excitée par leur gratitude, fait des progrès quotidiens: on te déteste, à présent.

—Ils me...

—Hein?... Tu pleures?

—Pourquoi m'avez-vous dit ça?... Il ne fallait pas me montrer ça... Je ne voulais pas le voir, moi, et maintenant je ne pourrai plus ne pas y penser...

—Voyons, voyons, calme-toi.

—Ils sont comme ils peuvent, les pauvres. Ils ne savent pas se commander. Je leur coûte à nourrir, moi, comprenez-vous? Et, par-dessus le marché, je deviens dangereux, à cette heure.

—Donc, méfie-toi; en portant à son curé la preuve de tes maléfices, la digne femme s'innocente et, du même coup, se débarrasse: double gain.

—Dénoncer leur ami? Le brave Polygène opposera!

—Il hésitera, en effet, mais il cédera, en fin de compte: sitôt qu'il n'est plus en colère, sa femme le mène par le bout de ce que tu sais.

—Le bout du nez? dit Onuphre, à travers ses larmes.

—Oui, mon innocent, le bout du nez. Tu ne veux pas qu'on te brûle, n'est-ce pas?

—Si ça peut arranger les choses... Mais je ne veux pas que ceux-ci aillent me vendre, comme des Judas: ce serait un trop vilain péché; faut le leur épargner, Calame.

—Fais un vœu.

—Non, faut que ça leur vienne de leur bon cœur, et je les débarrasserai après, je vous débarrasserai tous, puisque je suis encore un danger. Parlez-leur un peu, mon Calame...

Le poète rentra dans la maison, mais il n'y resta guère. Dieudonat le vit ressortir, courant, tendant ledos, et ouvrant ses deux mains au-dessus de son crâne, pour garer la boîte aux poèmes contre les coups de pincettes appliqués par l'épouse et les coups de gourdin assénés par l'époux: les conjoints le poursuivirent jusqu'à ce que le souffle leur manquât.

Quand ils revinrent, une grosse larme coulait sur la joue du bienfaiteur.

—Crotte! hurla Mélanie. Voilà qu'il pleure, à ce coup-ci, pour se vanter qu'on le martyrise.

—Femme, ordonna Polygène, tais-toi! Il est le Bienfaiteur: il peut tout nous faire.

Alors, elle servit la soupe; le cul-de-jatte resta dehors, afin d'être moins seul, et il caressait l'échine de Noiraud, que parfois il regardait dans les yeux.

Le lendemain, Calame revint courageusement chez Polygène: il n'y trouva plus son ami.

—Où donc est-il?

—Savons pas, il raconte rien.

—Il se promène?

—D'hier soir, il n'a point rentré.

—Vous ne l'avez pas recherché?

—Il est son maître, pas vrai? On lui demande pas de rendre des comptes. J'ai point de droits sur sa liberté, moi!

—Bref, il s'est sauvé?

—S'il a fait ça, après le mal qu'on se donnait pour lui et ce qu'on a enduré à cause de sa magie, c'est un ingrat.

Calame courut à la porte de la prison.

—Vous l'avez vu, Gertrude?

—Oui, donc! Il est venu hier, à la nuit tombante, tout penaud et dolent, avec son chien: il m'a racontéqu'il allait loin, pour débarrasser les bonnes gens, qui ont de la peine à vivre; il s'était caché d'eux, rapport qu'on l'aurait retenu, qu'il raconte; il venait m'embrasser avant de partir pour toujours; et il m'a dit de vous embrasser bien fort, mais qu'il doit se cacher de vous comme des autres, parce qu'il fait du tort au monde.

—Vraiment?

—Fallait l'entendre quand il disait: «Loin! Je veux aller loin!» C'était pas son ton ordinaire; de toute sa petite force, il criait ça: «Je veux!» Il a même ajouté: «Ainsi soit-il.» Et puis il est parti.

—Mais, de quoi vivre?

—Eh! eh! j'avais prévu, quasiment: je me méfiais. Il a son gagne-petit, allez! Tond-les-chiens-et-coupe-les-chats, comme moi! Je lui ai montré la mécanique avec la manière de s'en servir.

—Et des outils?

—Les miens, pardine! Mes grands ciseaux, mon couteau neuf et une belle boîte pour les mettre, toute garnie de cuir, avec de gros clous de laiton; elle est jolie, allez! Elle ouvre, elle ferme... Il l'admirait assez et la tournait dans tous les sens. Depuis le prédicateur, je la cloutais exprès pour lui, crainte de ce qui devait arriver; mais j'ai pas eu le temps de la finir, à preuve que voilà le reste de mes clous. Ils brillent, hein?

—Magnifiques!

—Ils coûtent cher. J'épargnais sur le manger. Je me disais: «Ce sera pour mon petit Onuphre.» Et, chaque fois, je riais, et ma soupe prenait meilleur goût, de n'avoir ni beurre ni lard. Vous me croyez pas?

—Si fait: vous vous priviez... Et pour donner, vraiment donner, il faut se priver, sans doute?

—Bien sûr! Quand on se prive pas, on ne donne point, hein?

—On rend, n'est-ce pas?

—Juste!

—J'ai toujours trouvé ça aussi: donner ce qu'on a en trop, c'est une manière de rendre.

—Juste! Et y a point de plaisir, vous trouvez pas?

—Alors, bonne Gertrude, offrez-vous ce plaisir de me donner les clous qui restent.

—Vous voulez aller finir ma boîte, je parie? Vous voulez le rejoindre?

—Peut-être... Un jour...

—Tout de suite, donc! Il faut. Il est tant seul, il est si bon! Vous le rattraperez vite, du train dont il marche.

—Par où est-il parti?

—Par la Porte de l'Est, et tout droit, en suivant le pavé du roi: je vous mettrai dans le chemin.

Elle le lesta d'une soupe et le conduisit hors la ville, pour être sûre qu'il partirait.

Calame se mit en route: il allait, lui aussi, droit en avant, vers l'Est, et suivait le pavé du roi, en remâchant les vers de son poème et en jetant des rimes aux paysages de printemps.

—Bizarre, comme il me manque, ce morceau d'homme, tronc sans pattes et presque sans tête: c'est à croire que nous nous complétions, lui le cœur, et moi la cervelle...

La piste était facile à suivre: à la traversée des hameaux, il s'enquérait d'un cul-de-jatte escorté d'un chien jaune.

—Ouais, repartit un paysan, on l'a vu: il a coupé notre petit chat, et il lui disait en douceur: «Laisse-toi faire, mon minet, c'est pour ton bien; en ce bas monde, moins on en a, mieux ça va; moins on est, plus on est heureux.»

—Il disait cela, lui?

—Même qu'on a bien ri et qu'il s'est fait griffer. On lui a donné un quignon de pain pour sa peine.

Calame reprit sa route.

—Est-il possible que le gamin ait parlé de la sorte? Aurait-il déchiffré le fin mot de la vie?

Toujours les gens lui affirmaient avoir vu le cul-de-jatte et le chien jaune.

Il continuait d'avancer sur le pavé du roi, mais il avait beau se hâter: les jours succédaient aux jours, et jamais Calame ne rejoignait Dieudonat.

—Lui le cœur et moi le cerveau...

Il le cherchait des yeux, au bout aminci de la chaussée du roi et sur le dos des horizons.

—Est-il possible qu'il ait marché si vite?

Parfois, il croyait l'apercevoir, en silhouette, au ras du ciel.

—Est-il possible qu'il ait monté si haut?

Il gravissait la hauteur et n'y trouvait personne.

—La peste soit du petit homme qui a roulé comme un géant! Je n'en peux plus.

A mesure qu'il s'exténuait dans sa poursuite vaine, l'inaccessible Dieudonat grandissait dans sa pensée, jusqu'à prendre tournure de symbole: colossale et transfigurée, l'image du disparu souriait de béatitude, et le poète en la contemplant au fond de son souvenir, croyait y reconnaître la moitié de lui-même et n'avoir plus en lui que l'autre moitié.

Enfin, un matin, il découvrit dans une ornière l'empreinte des quatre roulettes: elle était sèche et déjà ancienne.

—Le cœur va devant, le cœur va plus vite! Est-ce que je le rattraperai jamais?

Le soir de ce jour-là, étant parvenu au sommet d'une colline, il aperçut en bas, dans la brume violette des grandes villes, les toits sans nombre et les clochers d'une cité immense, à cheval sur un fleuve rouge: il reconnut la capitale du roi Gaïfer.

Après quelques semaines de recherches, Calame retrouva son prince, un matin, sous le porche de la cathédrale, calé contre un pilier près de la porte dextre, aux pieds du dixième apôtre. A sa droite, Noiraud se tenait sévèrement assis; à sa gauche, une cassette couverte de cuir était ornée de clous qui brillaient comme de l'or fin. Que ce fût par fatigue, maladie, ou méditation, le groupe semblait pétrifié, et les figures de pierre peinte, dans leurs niches enduites d'azur et étoilées d'argent, n'étaient guère plus immobiles.

—Oh, dit le cul-de-jatte, vous avez donc voulu me joindre, bon Calame? Vous avez fait ce long voyage!

Ils s'embrassèrent; Noiraud remua la queue, frotta sa truffe nasale contre la joue du poète, et passa poliment du côté borgne, pour laisser la meilleure place au nouvel arrivant.

—Vous êtes bien maigre, Calame... Nous autres, nous vivons largement. Le matin, nous restons ici; on nous donne: les gens sont charitables, et donnent plus que vous ne croiriez, surtout les pauvres. En sorte qu'il nous reste souvent de quoi offrir quelque bon morceau à de plus miséreux, pas vrai, Noiraud? Sans compter qu'on ne s'ennuie pas, au parvis: il y a des fêtes de toute espèce, des mariages, des enterrements, des baptêmes, desTe Deum; on voit de tout, les grands de la terre et les petits, parce que tout le monde va chez le Bon Dieu, n'est-ce pas, Noiraud? Il y a aussi le Maître de chapelle, qui nous aime bien, et qui ne manque jamais de s'arrêter, et qui nous parle gentiment; il est un peu dur d'oreille et il n'entend pas quand je lui réponds, mais il me raconte des histoires de la ville. Ça empêche de penser. Vous m'en direz aussi, des histoires, n'est-ce pas, Calame? Quand l'heure des offices est passée, je me rends dans ma voiture à la berge, contre la culée du pont: là, je tonds les chiens et je coupe les chats: car j'ai un métier, voyez-vous? Et une jolie boîte! C'est encore Gertrude qui m'a donné tout ça! Lorsqu'il nous vient de la clientèle, et qu'un petit chien veut remuer trop, ou qu'un petit chat n'est pas content, Noiraud se plante devant, et il faut le voir leur faire les gros yeux, en leur disant de se tenir tranquilles! Il m'aide bien, le bon Noiraud. Et puis, en ville, nous avons encore des amis, d'autres chiens des rues; on se dit bonjour. Pas vrai, Noiraud? Je suis heureux. Je crois que je n'ai jamais été aussi heureux...

Il exagérait. Avec une rouerie d'enfant, bien vite il s'était dépêché d'affirmer son bonheur matériel, pourn'être pas interrogé sur son état moral, qui valait moins. Depuis ses adieux précipités à la maison de Polygène, une tristesse sourde et muette habitait au tréfonds de lui, une lassitude, un découragement qu'il ne voulait avouer à personne, à Noiraud pas plus qu'à d'autres, et à lui-même moins encore.

C'était comme un mauvais brouillard, dans lequel on ne voit plus que des choses vagues et qui bougent, sans qu'on sache pourquoi elles vont ici plutôt que là, des larves incertaines, larves de gens, larves d'idées, le bien, le mal, des êtres inconnus qui sont le présent et qui déjà s'estompent, des êtres connus qui sont le passé et qu'on ne discerne guère mieux. De ce brouillard grouillant, une odeur fade s'exhalait, peut-être l'odeur de la mort; et quand elle montait en bouffées, Dieudonat s'en détournait par une brusque torsion du cou, comme si véritablement le poison eût été dans son cœur.

Il n'était pas non plus exempt des misères que procurent les contingences immédiates; elles lui venaient quotidiennement, à heure fixe, d'un ami qui le détestait: en face de lui, sous le même porche, un vieillard aveugle taillait dans du bois blanc de petits animaux difformes, n'en vendait guère, et attribuait la baisse de son industrie à la concurrence du cul-de-jatte.

—Je ne gagne plus ma vie, depuis que tu es là!

Quand la sortie de la messe avait été mauvaise, il s'en prenait à Dieudonat, en lui lançant, d'un pilier à l'autre, des noms que la sainteté du lieu n'aurait pas dû permettre. Vainement le prince lui répondait par des paroles conciliantes; pour gagner de l'indulgence, il admirait tout haut des lapins ou des moutonsde bois, et il en signalait la beauté à Noiraud; souvent aussi, il profitait de la cécité de l'adversaire pour jeter dans la sébile une pièce de monnaie: l'aveugle, averti par la finesse de son ouïe, n'était jamais dupe, mais affectait de remercier un passant imaginaire, afin de garder intégralement son droit à la rancune, droit d'autant plus précieux que toute récrimination avait pour résultat de provoquer un versement. Noiraud flairant une vilaine âme, grognait à tout moment contre l'artiste, qui feignait de prendre peur, et Dieudonat se donnait mille peines pour ramener la paix entre les deux ennemis.

L'arrivée de Calame apporta au tailleur d'images une nouvelle occasion de geindre:

—Vas-tu nous attirer ici tous les mendiants de la ville? Est-ce un endroit pour raccommoder les vieux souliers? Vous n'avez pas fini de planter des clous?

Le premier soin du Calamiteux fut, en effet, de terminer la boîte de Gertrude; Dieudonat et Noiraud s'intéressaient fort à ce travail décoratif, qui dura toute une journée, et peu à peu ils virent apparaître, sur le cuir du panneau antérieur, un écu d'armoiries.

—Tiens, fit le prince: les armes de mon père! Je voudrais tant savoir ce qu'il est devenu, mon père...

Calame s'en alla aux nouvelles, et, le lendemain:

—Hardouin est mort, voilà beau temps; Gaïfer l'a fait déposer par l'Empereur et décapiter par le bourreau, pour mieux assurer l'annexion du royaume.

—Mon ouvrage...

Dieudonat fit une prière pour le repos de l'âme paternelle, mais son oraison ne put suffire à le rasséréner; il s'accusait de parricide, et dès lors cetteidée le hanta: vingt fois par jour, il se frappait la poitrine, en priant pour son père. En face de lui, sans repos, sans répit, une voix chantonnait:

—Ayez pitié d'un pauvre aveugle...

—Tout de même, disait Calame, tu es Roi, maintenant, Roi légitime: car ton peuple persiste à te chercher, à t'espérer: il te réclame, il ne veut pas croire à ta mort. Que penserais-tu d'aller reconquérir ton sceptre? Avec deux ou trois souhaits, on en verrait la farce. Tu me nommerais premier ministre.

Pour compléter le décor de la boîte armoriée, le clerc disposa des clous de cuivre en forme de couronne royale, au-dessus de l'écusson.

Mais il s'en amusa tout seul. Dieudonat devenait plus morne; Noiraud, par contagion, devenait plus sévère; le Calamiteux ne réussissait plus à faire rire ni l'un ni l'autre.

Sa propre vie n'était pas gaie, d'ailleurs. Pour tuer le temps, il recommençait à fréquenter la montagne de l'Université: sans plaisir, il écoutait la leçon des maîtres sur les places publiques, et sans succès il montait lui-même sur les bornes des carrefours, pour réciter ses vers: il en avait composé de superbes, sur le mode alexandrin, récemment inventé par le clerc Alexandre, mais ses poèmes étaient véritablement trop supérieurs à l'esprit du siècle, en sorte que les aumônes affluaient peu dans sa besace. Il soupait rarement: ses heures de gastronomie se passaient à la devanture des rôtisseurs, où le fumet des oies se substituait pour un instant aux fumées de la métaphysique; après ce repas idéal, il s'éloignait avec un soupir, et, s'il ne mourait pas de faim, du moins il en vivait.

Son pain le plus sûr lui venait du tondeur de chiens, qui gagnait davantage. En échange de quelque maigre viande, il apportait au repas commun son écot de pâture spirituelle, en contant les anecdotes de la capitale; par malchance, elles attristaient l'auditoire plus souvent qu'elles ne le récréaient:

—Ce matin, on menait à la Plaine un nommé Anoure; son histoire est comique: figure-toi que le paillard se faisait passer pour eunuque, et profitait de la confiance générale pour attirer dans son repaire des proies d'un très jeune âge, qu'on ne revoyait plus; il abusait, en vérité: on eût dit qu'il se rattrapait; on l'a pendu.

—Hélas!...

L'insuccès de ses contes ne décourageait pas le conteur:

—Aujourd'hui, tu riras, j'espère, car l'aventure est joyeuse! J'ai rencontré, avec son escorte d'écuyers et de pages, un richissime imbécile, qui fut jadis mon camarade d'école: Gontran-le-Coquin. Rappelle-toi: tu l'as connu dans la caverne des brigands, chez Ruprecht-le-Camard, et je t'ai dit qu'au temps de nos jeunesses, nous fûmes trois inséparables, Ruprecht, la brute aventureuse, Gontran, le sot avantageux, et moi, l'homme de génie. Gontran nous semblait le moins armé, et l'était plus que nous, puisque seul il a prospéré; on l'appelle maintenant le vicomte d'Avatar; il a épousé la fille unique d'un Lombard, et successivement l'a rendue orpheline, l'a rendue mère, l'a conduite en terre: somptueux désormais par l'héritage de son propre enfant, il plastronne à la face de l'univers. Par lui, j'ai su que Ruprecht s'est laissé prendre, l'an dernier, et écarteler. Le vicomte,en personne, daigna me narrer ces détails, en dépit de mes guenilles, ou à cause d'elles: car visiblement il se sentait accru par notre déchéance presque autant que par sa fortune, et il se montrait tout candidement fier du contraste que ses habiletés ont su mettre entre son destin et les nôtres. Il a poussé la démonstration jusqu'à me donner une poignée d'écus, sans compter, et m'en a promis davantage. Tu vois que la journée est bonne!

—Non, Calame, et votre histoire est vilaine; cet argent-là ne vous vaudra rien.

—Tu n'es jamais content: on t'offre le tableau d'un homme qui réussit...

—Hélas!...

La voix de l'aveugle, en face, glapissait sa requête aux passants.

—Partagez vos écus avec celui-là, voulez-vous? Et contez vite une autre histoire, qu'on oublie celle de Gontran.

—Préfères-tu de la politique? Grave nouvelle! Le vieil Empereur se décide à mourir: il vient d'entrer, dit-on, dans une agonie que l'Archiduc attendait depuis si longtemps avec une impatiente patience.

—Alors, la petite Aude devient impératrice?

—La petite Aude? Mais elle est morte! Il était fort jaloux, elle était bien futile: un jour, il l'a si rudement traînée par les cheveux que la cervelle est venue avec la crinière. On prétend qu'elle l'avait épousé par amour.

—Hélas! mes jolies narines...

—De fait, il y a eu tout un drame, à la Cour. Ce Galéas, que l'on continuait à appeler «le Borgne»,était un séduisant gaillard: la reine Gaude s'en est éprise.

—Hélas! Ma ressemblance...

—Comme l'Empereur tardait trop à mourir, les deux amants firent projet de détrôner Gaïfer, pour s'offrir un royaume en attendant l'empire.

—J'ai connu un complot pareil...

—Mais ce que tu ne sais pas, sans doute, c'est que celui-ci fut découvert par un stupéfiant gamin, aux regards de qui rien n'échappe: c'est un nommé Epagomène, naguère encore page du Roi, et aujourd'hui son secrétaire intime. Il sort on ne sait d'où. On ignore son âge.

—Il doit gagner seize ans.

—Il a la taille d'un éphèbe et le visage d'un vieillard. Doté de l'omniscience et dénué d'illusions, il a tout lu, il pèse tout, et voit toutes les choses par le fond; au lieu de regarder les effets, comme un homme, il ne regarde que les causes; il comprend tout, tellement qu'il a l'air de ne rien comprendre, à force de rester impassible; il est si avisé, qu'il ne prend même pas plaisir aux honneurs qu'on lui décerne; par la faveur de son maître, il possède tout, et par son excès d'intelligence, il ne jouit de rien. On ne l'a jamais vu rire; jamais on ne l'a vu en colère; malgré son âge, on ne lui connaît aucun amour, et, bien qu'il vive entouré de haines, on ne lui connaît pas de rancune: il ne daigne, ou il ne peut.

—Je lui ai fait ce cadeau...

—Joli cadeau à faire à un enfant! D'ailleurs, Galéas s'en va: son délateur Epagomène ne périra peut-être pas sous les poignards de la vengeance.

—Quand part-il, l'Archiduc?

—Ce matin. Tant qu'il restait là, le Roi n'a rien osé contre la Reine; mais le futur Empereur ne se soucie plus d'elle, et Gaïfer parle déjà d'enfermer dans un couvent son épouse adultère, non sans lui imposer une amende honorable au parvis de la cathédrale. Royal spectacle, auquel ta Majesté assistera délicieusement, d'ici!

—J'aimerais mieux ne pas voir ça.

La voix perpétuelle, sous l'autre pilier, répétait: «... pitié d'un pauvre aveugle...»

—Oh, oui, seigneur, ayez pitié de l'aveugle que je fus! Et vous, mon cousin, s'il vous plaît, vous ne me raconterez plus d'histoires; j'en ai ma charge.

Dieudonat devint encore plus triste: la tête inclinée vers la poitrine, et la paupière baissée sur son œil unique, il tombait en de longs silences, pendant lesquels il évoquait ses actes d'autrefois, par pénitence. Mais le présent glissait autour de lui, sans susciter en lui autre chose qu'une commisération volontairement vaine et totalement désolée, car la notion des choses révolues ne lui permettait plus l'espoir de remédier au mal des choses imminentes. Toutes ses forces renonçaient.

Chaque jour, en arrivant sous le porche, Calame le retrouvait pareil; debout devant lui, il le contemplait sans rien oser lui dire, et, chaque jour, en revoyant ainsi le nabot immobile, il se remémorait la phrase de Paracelse: «Tous ceux qui, en n'importe quoi, ont dépassé la mesure, tombent dans le désespoir».

Ensuite, il s'asseyait. Dieudonat au milieu, Calame à droite, Noiraud à gauche, ils restaient des heures sans bouger, sans parler. Parfois, le souverain sanstrône poussait un soupir; entre temps, la voix de l'aveugle psalmodiait son antienne...

Cette langueur dura tout un mois, au bout duquel un grand bruit se fit sur la place: les troupes se rangeaient devant le parvis; la foule accourait par toutes les rues.

—Qu'est-ce donc? fit le Prince.

—Ils viennent, dit Calame, pour l'amende honorable de la Reine Gaude.

—Non, non! Je ne veux plus! Je ne veux pas voir ça!

A ce moment, le sculpteur répétait: «Ayez pitié d'un pauvre aveugle». Mais presque aussitôt il s'écria:

—Je vois clair!

Et dans l'instant d'après il ajouta:

—Je vois d'un œil.

Calame épouvanté se pencha sur le roi Dieudonat, lui posa la main au front, lui renversa la tête: deux orbites vides regardaient la voûte étoilée du porche.

—Malheureux! Qu'as-tu fait encore?

—Rien de bon, sans doute. Je me décharge.

Dieudonat ne vit point la Reine Gaude à genoux au parvis; mais il entendait ses sanglots, les chants liturgiques, les prières, les répons, les sonnettes, les cloches; le Calamiteux lui expliquait les épisodes de la scène.

—Calame, s'il vous plaît, j'aimerais mieux ne pas entendre ça.

Le poète se tut; mais l'aveugle, extasié du spectacle, continuait à le décrire. Enfin, la cérémonie s'acheva; les assistants se retiraient; la voix de Calame interpella l'un d'eux; elle disait:

—Bonjour, Gontran!

Une autre voix, entendue jadis, répondait:

—Eh! Te voilà, mon camarade? Belle cérémonie, avoue! J'en suis l'organisateur. Mais celui qui en prépara les bases n'a pas su jouir de son triomphe, et la Reine est déjà vengée: ce petit Epagomène s'est bêtement laissé empoisonner. Entre nous, c'était un nigaud. Je le remplace auprès du Roi; mais j'adopte un autre titre, mieux en rapport avec l'importance de mon rôle: Comte d'Avatar, Ministre de la Cour! J'ai tout dans la main! Je vais pouvoir enfin montrer ce que je suis!

Et la voix du poète répliquait doucement:

—Pourvu que cela ne constitue pas un attentat à la pudeur.

Ces propos furent les derniers que Dieudonat entendit proférer par l'indomptable Calamiteux; quelques minutes plus tard, il l'entendit encore, mais il ne parlait plus, cette fois, il criait: les gens du guet l'emmenaient en prison, par ordre du seigneur Comte d'Avatar, Ministre de la Cour.

A compter de ce matin-là, le Prince ne connut d'autre parole humaine que celle du tailleur d'images récriminant contre la guigne. Le vieillard, en effet, avait lieu de se plaindre: depuis qu'il voyait clair, il s'appliquait à fignoler ses œuvres, qui perdaient tout le charme de leur naïveté; au surplus, le public les trouvait dépourvues d'intérêt, puisqu'elles n'étaient plus sculptées par un aveugle; il en vendait de moins en moins, et le bedeau voulait le faire déguerpir:

—Maintenant que tu as recouvré la vue, il faut t'en aller, tu n'as plus de raisons pour mendier.

A cette injonction, l'expulsé ne manqua point de constater un air de triomphe sur la face du cul-de-jatte; il lui cria:

—C'est ta faute! Tu me fais chasser, bien sûr, pour être seul!

Tous les jours, tout le jour, chronométriquement, en ciselant ses bouts de bois, il grognait:

—C'est ta faute! Je ne gagnerai plus mon pain!

Feignant d'être toujours aveugle, il se rapprochait du tronçon d'homme, et il lui marchait sur les doigts, par mégarde.

—C'est ta faute!

Noiraud, indigné, le mordit.

—C'est ta faute!

Et Dieudonat songeait:

—Hélas, oui, c'est ma faute, et plus encore qu'il ne pense; tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça...

—C'est ta faute!

—Tout est de ma faute, toujours, excepté cependant le sort du pauvre Calame, qui a fait son malheur lui-même; et c'est un peu curieux que la seule créature pour laquelle je n'ai rien tenté soit aussi à plaindre que les autres...

L'invisible Noiraud lui poussait sous la main son crâne oblong à bosse unique; en souriant il caressait cette boîte tiède, qu'il sentait toute emplie d'amour, et une idée de chien lui entrait par les doigts: «Non, ce n'est pas ta faute, il ne faut pas les croire, il ne faut pas te croire. Le malheur vient tout seul et tu n'y es pour rien.»

—Tu crois, Noiraud? Merci, Noiraud...

—Les chiens modestes savent ça: toute vie est misère. Les cloches aussi le savent. Écoute-les, qui te le disent...

D'heure en heure, le bronze des cloches le coiffaitd'une lourde chape de sons qui lui tombait sur le crâne et sur les épaules: elles l'enveloppaient d'un frémissement qui le pénétrait par tous les pores: sa poitrine s'enflait de ces grondements renouvelés, et c'était comme s'il eût senti, heure par heure, dans son maigre corps, battre le gros cœur de la ville.

—Tout de même, je voudrais bien ne plus entendre ça...

Un soir d'automne, le maître de chapelle s'arrêta devant lui; il parlait d'une voix triste:

—Ah! la vie n'est pas drôle! Voilà que je deviens complètement sourd; les fabriciens vont me remplacer: je n'ai plus qu'à mourir de faim.

Le Roi ne répondit rien; il donna son ouïe.

Il eut d'abord le sentiment d'une délivrance nouvelle.

Puis, un immense désert se fit, dans le silence, et une solitude sans bornes.

Calame n'avait pas reparu. L'organiste lui-même ne s'arrêtait plus guère et cessait d'adresser des mots à ce pauvre diable qui ne percevait plus les sons. Depuis qu'il était sourd, Dieudonat perdait la parole. Il disait encore: «Noiraud... Noiraud»... Ou encore, quand on lui jetait un quignon de pain: «Merci... Merci...» Et rien d'autre.

Personne ne le regarda plus. Au pied de son pilier, il se tassait, comme une moitié de statue.

Plus qu'autrefois, Noiraud venait se blottir contre lui; sous le porche venté, ils se tenaient chaud l'un à l'autre, et le cul-de-jatte pouvait, sans se baisser, trouver à bout de bras un crâne fraternel, plein de pensées muettes, comme les siennes.

Mais les heures étaient bien lentes, et trop nombreuses,même en hiver: pour les compter encore, il essayait de les deviner, faute de les entendre gronder au-dessus de sa tête. De plus en plus, il se replia sur lui-même, et il diminuait.

Une nuit qu'il neigeait, le chien se mit à trembler de fièvre et à claquer des mâchoires; il lécha tristement la main de son ami, et, à sa manière, il disait: «Adieu, je vais mourir, je le regrette...»

Le Roi donna sa vie au chien.

Mais le sacrifice servit de peu, car Noiraud accompagna le corps et se laissa mourir sur la tombe de son frère.

Feu le Prince Dieudonat, en la trente-neuvième année de son âge, arriva fort perplexe à la porte du Paradis: sans doute il n'aurait pas eu spontanément la présomption de se diriger par là, si quelque force occulte ne l'y avait conduit; même, il fit ce trajet avec tant de lenteur que Noiraud eut loisir de le rattraper en route.

En les voyant venir, si hésitants et si penauds, Saint Pierre en eut pitié et sortit de sa loge. Debout sur le seuil, il souriait, un peu narquois mais bénévole, en hochant la tête avec un air de réprobation attendrie, comme ferait un vieux grand-père en face du bambin qui n'a pas été sage.

Dieudonat le reconnut aussitôt, à sa barbe de marin, à sa calvitie couronnée de frisons, surtout à ses clefs: devant cette apparition colossale, et bien qu'il eût lui-même récupéré par la mort l'intégrité desa personne, il se sentit infirme plus encore que sur terre, et plus chargé de fautes:

—Excusez-moi, grand saint; je vois que je me suis trompé de chemin. Je cherchais le Purgatoire.

—Derrière vous, mon ami.

Le défunt se retourna et n'aperçut que la terre.

—C'était là: vous en sortez. N'y avez-vous pas fait un séjour suffisant?

—Suffisant pour les autres, à qui je n'ai cessé de nuire! Mon père, je me confesse à vous. Tous ceux que j'approchais ont souffert par mon geste.

—J'aime à vous entendre parler de la sorte, mon fils, mais n'exagérons rien, je vous prie: il y a de l'orgueil à exagérer quoi que ce soit, même le sentiment de vos responsabilités, puisque c'est, du même coup, amplifier votre importance. N'y persévérez plus.

—Tout au long du chemin, j'ai vu mes œuvres se lever contre moi. Partout j'ai répandu la douleur et la mort!

—Comme toute créature, par cela seul qu'elle existe et qu'elle se meut.

—J'ai fait plus de mal qu'un autre!

—Parce que vous pouviez davantage, mon enfant. La moindre nocivité coïncide avec la moindre action. Pouvoir plus qu'un autre homme, c'est pouvoir plus de mal. Le Diable y songeait bien, quand il vous concéda la possibilité d'agir par-delà les bornes humaines.

—La douleur guettait tous mes gestes! Du bien que j'ai voulu, il ne sortait que du mal...

—Les effets ne sont pas votre ouvrage, mais l'œuvre totale des innombrables forces que votre mouvementsuffit à déclancher: ils sont la coopération de l'univers. Que deviendrions-nous, grand Dieu, s'il nous fallait exiger que les bons vouloirs n'eussent produit que de bons résultats? Le Paradis serait désert. Pas un saint, que je sache, ne résisterait à l'examen des suites que son rêve et son rôle ont suscitées derrière lui. Serais-je ici, moi qui vous parle? Notre-Seigneur lui-même y pourrait-il entrer, tant il advint souvent que l'on fit du mal en son nom?

—Oh!

—Par le seul fait d'être remis aux mains des foules et des siècles, tout idéal se déprave et cesse d'être compris, et cesse d'être admirable, ou même désirable. Il faut savoir le confesser, jeune homme: vouloir le bien est un beau rêve, mais servir est une chimère.

—J'ai mal vécu!

—Pour mieux vivre, il vous aurait tout bonnement suffi d'épouser une brave fille, de faire des enfants, et de bêcher votre champ afin de les nourrir. Tout le secret est là, et aussi la morale de votre histoire.

—Pourtant, le ciel m'avait comblé de présents magnifiques...

—Magnifiques? Magnifiques! Évidemment, nous vous avions comblé, comme vous dites, mais à l'excès. En vous voyant sortir des Limbes, lorsque chacun vous chargeait de ses dons, et quand vous vous acheminiez vers la planète, si menu, si écrasé sous le fardeau de vos capacités futures, Dieu m'est témoin que je vous plaignais par avance: «Ah, pauvre petit, qu'est-ce que vous lui donnez là? Qu'est-ce qu'il va devenir, le pauvre petit?» Une victime! Et vous le fûtes, beaucoup plus que coupable.

—Si quelquefois...

—L'être d'exception est toujours une victime! On vous avait doté? Eh, là! Les dotations superficielles sont des causes de joie, je vous le concède, mais les dotations profondes sont des sources de peine.

—Il est bien vrai que j'ai souffert en mon cœur du mal que je faisais, et que j'ai souffert en mon esprit du bien que je concevais; à cause de la puissance qu'on avait mise en moi tout mon cœur a saigné, et sur mon impuissance tout mon esprit s'est lamenté.

—Le champ de bataille où se heurtaient les forces du Ciel et de l'Enfer, voilà ce que vous fûtes. Aux présents dont nous avions accablé un pitoyable prince, Satan a mis le comble en lui disant: «Tes vœux se réaliseront.» Dieu vous avait donné la conscience, c'est-à-dire la notion de votre incapacité humaine, et le Malin, là-dessus, vous octroyait le pouvoir surhumain: en sorte que vous deveniez la créature hybride, toute-puissante et avertie de son impuissance, le dérisoire chevalier d'amour qui parmi les désolations de la terre promène cette devise décevante: «Pouvoir tout et savoir qu'on ne pourra rien.»

—La souffrance est-elle donc l'inéluctable loi du monde? O mon père, tandis que je résumais ma vie, sous le porche de l'église, dans l'apparente humilité où je croupissais alors, plus misérable que Job, j'ai consommé l'acte suprême de l'orgueil: en même temps que je me jugeais, j'ai jugé Dieu, et je l'ai condamné! Pourquoi Dieu a-t-il mis la douleur sur la terre?

—Par pitié, mon enfant, pour vous sauver.

—L'inutile et cruelle douleur?

—L'attentive et très bienveillante douleur! Vous croyez n'avoir que cinq sens, et cette erreur par trop naïve vient de ce que vous n'avez pas compris à quoi ils servent. Comme des enfants, vous avez cru qu'on vous les octroyait en guise de jouets, et pour votre agrément. Leur rôle est bien plus vaste: on vous les a donnés, en apparence, pour votre joie, et, en réalité, pour les besoins de l'univers.

—Mes sens?

—Eh oui! La vie vous est concédée comme un dépôt transmissible: il importe donc à la fois que vous la préserviez en vous et que vous la transmettiez. Dans ce double dessein, la nature munit ses enfants d'avertisseurs qui les rappelleront à leur double devoir: ces gardiens sont vos sens. Mais, afin d'animer davantage votre attention, on a voulu qu'ils fussent pour vous des éléments de volupté, en même temps que des conseillers de prudence, et certes cela est fort ingénieux, puisqu'en vous promettant un plaisir on excite vos égoïsmes individuels à l'accomplissement de la mission commune.

—J'entrevois...

—Exposés comme vous l'êtes à des périls ambiants et à des périls extérieurs, vous avez pour toute éventualité vos informateurs spéciaux: contre ce qui vous menace de loin, la vue et l'ouïe; contre ce qui vous blesserait, le toucher; contre ce qui vous empoisonnerait, l'odorat et le goût; afin de réveiller votre vigilance contre le connu ou l'inconnu, vous avez la peur, et contre les inconvénients de la gravitation, vous avez le vertige. Ainsi garés de vos alentours, il ne s'agissait plus que de vous défendre contre vous: la faim, la soif et la suffocation vous avisent desdépenses internes, avec injonction d'y pourvoir, et voilà les dix sens qui veillent sur la créature. Mais s'il convient à l'univers de sauvegarder l'individu, bien qu'en somme il le tienne pour négligeable en soi, c'est surtout parce qu'il a besoin de perpétuer l'espèce: en conséquence, la Nature vous a pourvus d'un sens propagateur, l'amour, auquel elle attacha pour vous le maximum de volupté, puisqu'il comportait pour elle le maximum d'utilité: si bien que, en vue de satisfaire à ce sens impérieux, vous passerez outre à toute considération de sagesse personnelle.

—Palais d'Armide, ô mon péché...

—Mais ce n'était point assez de vous inciter par des joies; afin de vous prémunir contre les dangers de votre incurie, outrances ou défaillances, une sollicitude vraiment tutélaire a pris soin de vous enrichir encore d'un sens suprême qui totalisât tous les autres, en vous admonestant d'une voix plus pressante: la douleur. Ce sens-là, c'est l'avertisseur par excellence, le manomètre à sonnerie d'alarme, celui qui jette l'alerte en cas d'urgence, et qui vous décèle vos ennemis, avérés ou sournois, ceux du dedans comme ceux du dehors, et qui vous indique la limite de votre résistance: brutalement, violemment, il sonne, fort, de plus en plus fort. La sonnerie est pénible? Il la fallait telle pour vous décider à entendre, et à obéir; contre votre apathie, il fallait la rigueur de cette sommation inexorable, qui vous contraint à combattre le mal pour que l'avertisseur se taise.

—Et puisque nous découvrions, en chacun de nos organes, la possibilité d'un abus, c'est-à-dire d'unvice, il en fut de la douleur comme des autres sens; ainsi nous pûmes concevoir ce forfait monstrueux de la cultiver pour elle-même ou de la mettre en branle, dans l'unique désir d'entendre son beau cri d'appel, le cri de ce qui souffre!

—Le goût est inné, dans les créatures, de martyriser la faiblesse.

—A tel point que nous inventâmes des supplices, des instruments, et même des professions, pour obtenir de la Douleur en soi!

—Est-ce tout, mon enfant? Allez-vous oublier que les appétits de torture sont si morbidement invétérés dans l'homme qu'il osa les prêter à Dieu, en imaginant un Enfer où des victimes sans défense sont déchirées sans fin par des bourreaux en joie?

Le défunt s'était retourné vers la terre, et il l'apercevait, déplorablement seule, ronde dans l'espace. Alors, Pierre lui dit:

—S'il est vrai que l'humanité s'égara plus loin que la bête, dans les voies de la dépravation, elle a du moins eu cet honneur de s'imposer des bornes, et c'est celles-là que Satan vous sollicitait à franchir, mon prince, lorsque, par une faveur perfide, il vous donna l'omnipotence.

—Je ne l'ai su que trop.

—Jamais assez, les hommes ne sauront quel intérêt ils ont à craindre le pouvoir! Jamais assez, on ne leur répétera que pouvoir davantage est le plus sûr moyen de multiplier non seulement les occasions de se tromper, mais celles aussi de déchoir.

—Hélas...

—La Conscience humaine n'est pas assez solide pour qu'elle se risque impunément au danger dedétenir une force sans contrôle: inévitablement, dans l'homme, le pouvoir amoindrit son ennemie, la conscience, et ce qui vous fait grands, c'est votre conscience.

—Mon père...

—Vous étiez tout petit, ô Dieudonat, à cause de ce pouvoir immense; mais vous avez grandi à force de vous amoindrir.

—Mon père...

—Devenir grand, mon fils, ce n'est pas atteindre aux grandeurs, c'est accroître sa conscience, et vous l'avez compris.

L'apôtre parlait d'un verbe sûr. Dieudonat qui l'écoutait, en baissant le front sous l'éloge, releva la tête et s'aperçut avec stupeur que le saint et lui se trouvaient maintenant face à face, et de taille pareille. Pierre lui souriait et dit:

—Tu l'as compris et tu t'es délivré! Comme moi tu étais aux Liens, et, comme moi, tu es sorti des griffes d'Hérode. Viens, mon frère, que je t'embrasse.

Le grand vieillard ouvrait les bras, le mort s'y jeta en pleurant; l'ancien pêcheur de Galilée caressait doucement l'épaule de l'ancien cul-de-jatte:


Back to IndexNext