On s’étonne parfois du peu de détails que laissent flotter à la surface d’un souvenir, même assez peu distant, certaines existences de nobles artistes. Ce n’est pourtant qu’une conséquence naturelle de cette injustice envers les vivants, signalée et définie magistralement par Hello. Appliqués à noter les particularités de l’existence de ceux, parmi leurs contemporains, qui leur semblent marquants, les commentateurs n’ont, le plus souvent, rien à nous fournir sur les véritables grands hommes.
Il y a de l’Épiphanie dans l’apparition du génie sur la terre. C’est un peu de divin sous une apparence humaine. Mais la lumière consume son foyer, et quand, ressuscité de ses cendres, le phénix est remonté au ciel, à peine quelquesgrains d’ombre, au-dessous de beaucoup de clarté, demeurent pour attester de ce météorique passage. C’est alors que de pieux et naïfs croyants s’obstinent à retrouver des vestiges. La pierre du sépulcre a été soulevée… des linges traînent à terre… le linceul est replié… est-ce un dieu, est-ce un jardinier, ce revenant en chapeau de paille ? Alors Damis, l’évangéliste d’Apollonius, s’offre à vous fournir cent preuves de son messie. Mais l’évangéliste du Fils de Dieu se contente de conclure sur le propos de son Christ : « Il y a encore beaucoup d’autres choses qu’il a faites ; et si on les rapportait en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu’on en écrirait. »
J’ai consacré à deux artistes Flamands, un peintre et un poète, le précédent diptyque. Je veux aujourd’hui dédier le présent triptyque à trois artistes Français encore assez proches de nous, et mieux rapprochés dans le temps, par l’emploi de leurs facultés apparentées et par une environnante incompréhension, cette fois, partiellement justifiée.
Le premier d’entre eux est Monticelli, le peintre Marseillais, bien particulièrement assujetti, quoique récemment décédé, à un tel mystèreposthume. C’est que, un de nos maîtres l’a écrit avec autorité, à propos de l’impersonnalité qu’il exigeait justement dans l’œuvre du romancier : « Monsieur Gustave Flaubert n’intéresse personne. » L’amas d’anecdotes qui foisonnent, monotones ou diversifiées, autour de l’existence de chacun, n’est pas toujours en rapport direct et révélateur avec les qualités créatrices. Ceux qu’elles retiennent sont de funéraires indiscrets, l’oreille collée à la porte même des tombeaux pour surprendre un secret encore vital, le fantôme d’un bruit, le murmure d’une ombre. L’histoire et la légende confondues, dans le mémorial de Monticelli, y sont si avares et si restreintes que, satisfaire dans la mesure du possible au goût de tels curieux ne sera s’exposer qu’à une digression de peu de durée.
Né à Marseille en 1834, il y mourut en 1886. Sa famille, originaire d’Italie, descendait, dit-on, des ducs de Spolète. Une lignée plus mystique, et qu’il me plairait fort d’être, comme je crois, le premier à indiquer, c’est celle qui ne peut manquer de faire cousiner notre peintre avec ce doux frère Pierre de Monticelli dont il est question au chapitreXIIIdesFiorettide Saint François d’Assise, et qui « fut élevé corporellement au-dessusde terre, à la hauteur de cinq ou six brasses, jusqu’au pied du crucifix de l’église dans laquelle il priait ». C’est encore ce religieux qui s’entretint avec Saint Michel, lequel lui promit la grâce qu’il souhaitait « et plusieurs autres encore ». Nul doute que, parmi ces grâces sous-entendues, l’archange n’ait accordé au saint celle de compter un arrière-neveu qui s’élevât spirituellement à la hauteur de cinq ou six brasses au-dessus du niveau des peintres. Quoi qu’il en soit, notre Monticelli fut, à Marseille, l’élève d’Aubert, dont on sait que ce fut aussi le maître du distingué portraitiste Ricard, titre vénérable. Il fit, en 1846 et vers 1856, deux séjours à Paris — dont le second ne dura pas moins de dix ans — au cours desquels il connut et admira Diaz, s’initia aux œuvres de Delacroix et des grands contemporains, qu’il imita moins qu’ils ne le révélèrent à lui-même. En 1870, il revint de Paris, à pied, dans sa ville natale, et pour toujours. Il eut, de Gautier, le goût des vêtements somptueux et romantiques, auxquels il joignit, un temps du moins, de les porter avec une recherche digne de Baudelaire. Il aima idéalement l’Impératrice Eugénie, dont le type fournit à beaucoup de ses tableaux.
Ce fut un bel et bon vivant, parent cordial, ami éprouvé, artiste idéal et sensuel, goûtant fort la bouillabaisse, dont il ne fut pas sans appliquer les procédés à nombre de ses toiles. Il en produisit plusieurs milliers, quelquefois jusqu’à trois par jour, ne leur demandant, outre la jouissance qu’il éprouvait à exercer son art et certaines recherches de métier, de toilette et de cuisine, que les sommes nécessaires à l’achat de cette couleur, qu’il proclamait belle mais coûteuse, et dont l’emploi, en certaines de ses œuvres, les assimile, plutôt qu’à des tableaux, à des bas, voire des hauts-reliefs : des chaînes de montagnes, le Mont-Blanc, l’Himalaya, écrivent ses naïfs chroniqueurs. Vers la fin de la journée, le travail accompli, l’ébauche de quelques visions, la saisie de deux ou trois rêves, il sortait pour leur trouver chaland, et en réjouir le premier venu qui l’accostait, lequel, en échange de peu de francs, savait s’approprier cette féerie. Un détail, que je tiens de tradition orale : un clou planté dans le châssis, ou dans le panneau même, permettait au peintre de promener ainsi sans dommage, à travers les allées et jusqu’à la rencontre d’un client ou la fin de sa course, ces tableaux frais peints et chargés de couleurs.Or, c’est la trace de cette pointe qui aide aujourd’hui à discerner les Monticelli véritables. Assez naïve prétention de la part des soi-disant connaisseurs, depuis qu’on a découvert une industrie qui consiste à tirer dans des meubles pseudo-anciens des décharges de petit plomb, pour imiter les trous des vers ! Le trou du clou, révélateur des œuvres authentiques du maître Marseillais, ne procréera-t-il pas de nouvelles écoles… de carabine ? — Quoi qu’il en soit, les plus aimables parmi les amateurs de cette peinture peu commune ne demeureront-ils pas sa première et « principale clientèle » au dire poétique de Paul Arène, « les pêcheurs du quartier Saint-Jean qui, avec un vague et touchant instinct d’art, sans avoir besoin de comprendre le sujet, un peu aussi par sympathie pour ce brave artiste, « peuple » comme eux, aiment suspendre aux murs sombres de leur logis, entre une rame et une palangre, ces petits carrés éblouissants, dont l’harmonieux éclat leur rappelle les grandes clartés du large, les pourpres du ciel au couchant, les phosphorescences de la mer » ? Ailleurs, lespetits carrés éblouissantsluttent contre un climat fuligineux, triomphent des spleenétiques brumes : « Il advint, écrit MonsieurÉmile Bergerat, que, dans une petite ville d’Écosse, houillère et charbonnière, où la vie est morte et le ciel fumeux, l’aristocratie minière s’éprit jusqu’à la manie des visions troubles et charmantes du Turner français. Chacun voulut avoir l’une de ses pièces, afin de l’éclairer, le soir, au réflecteur mobile, et de rêver devant elle en fumant des cigares, comme on joue au kaléidoscope. Ensuite l’Amérique s’enchanta, et des caisses de Monticellis traversèrent les mers. »
La presse locale, parcourue en des collections datant de loin, ne me fournit sur le compte de Monticelli qu’une maigre contribution monotone et ressassée. Les termes en sont peu nombreux, sinon peu caractéristiques. L’amour-propre de clocher s’en gonfle sinon avec exagération, du moins en un trouble discernement, qui se targue d’un prix, se hérisse d’une anecdote, l’un comme l’autre assez peu renouvelés. Un tableau du peintre, acheté 5,000 francs par Napoléon III, à Vichy, disparaît dans l’incendie des Tuileries. Une peinture de Monticelli atteint, à l’ébahissement général, le prix de 8,500 francs à la vente Burty, en 1891. Le prix de 25,000 francs est mis en avant par d’autres chroniqueurs, mais pour deux tableaux qu’ils ne précisent pas ; et l’assertionpeut bien être erronée. En revanche, le seul que le Musée de Marseille daigne accueillir est de ceux que l’artiste vendait quinze francs à sa clientèle des Allées.
Monticelli aimait la musique jusqu’au délire. Sa palette comportait vingt-sept couleurs. Tout lui était bon pour la distribuer sur la toile, fût-ce le tuyau de sa pipe. Mais une science profonde des réactions et de toute la chimie de son art le rendait maître de ses effets, jusqu’à des conclusions presque magiques. C’est un fait presque avéré, bien que démenti par plusieurs, que certain paon, aujourd’hui plus que visible, admirable, dans un tableau de la collection Samat, faisait totalement défaut lors de la livraison de la toile par son auteur, qui cependant s’était engagé à y faire figurer cet oiseau. « Non seulement il y est, mais il est très beau, avait affirmé Monticelli, et il sortira. » Et le paon est sorti, désormais radieux et immarcescible. Le même trait nous est rapporté au sujet d’un vase, puis des yeux d’un portrait d’enfant, qui de noirs sont devenus bleus, se conformant, après coup, à la ressemblance.
La même sécurité qui lui faisait d’avance certifier de tels résultats aux incrédules spectateurs,qui s’en convainquaient ensuite, induisait notre homme à une philosophie, sans doute non moins méprisante que résignée, à l’égard des critiques de ses œuvres. « En l’accrochant dans un autre sens, elle fera peut-être meilleur effet », disait-il en ses jours de complaisance. Mais, pour de moins incompréhensifs amateurs, il ajoutait cette phrase que je cite dans son incorrection caractéristique : « Delacroix a peint pour vingt ans après lui. Moi, je peins pour dans cinquante ans. Il faudra ce temps-là pour qu’on apprenne à voir ma peinture. »
Mais il reprenait vite sa bonhomie accommodante et sa bonne humeur. Certain jour qu’une servante s’était assise sur un panneau fraîchement terminé, il accepta en riant cette étrange collaboration, et se mit à reprendre l’ouvrage, sur ce propos rassurant adressé à la délinquante confuse : « Ça ne fait rien, dit-il,au contraire !»
Ces termes banaux et baroques, agencés par la chronique du terroir, sans beaucoup plus de diversité que le renversement par lequel Monsieur Jourdain modifiait sa prose, constituent les thèmes de la légende de Monticelli. J’en dirai maintenant les variations plus ingénieuses, nonpourtant avant d’avoir cité cette phrase recueillie dans un journal de Marseille, parce qu’elle nous donne des premières, à propos d’une toile de Monticelli, le ton de certaines notations, que nous verrons mieux orchestrées : « Le motif en est un sous-bois, dans lequel se jouent des femmes richement vêtues. Une irradiation de lumière se joue à travers la feuillée, troue la pénombre du bois, se traîne sur le sol, enveloppe les personnages et les fait saillir de la toile dans un relief illuminé. »
Trois articles parus dans des journaux Parisiens les exécutent d’un art plus renseigné et plus savant, d’une vibration plus claire. Le premier, daté des premiers jours du mois de mars 1881, est signé Émile Blémont, et traite de la vente Burty qui venait de s’accomplir. Je citerai deux importants fragments de cet article, parce qu’ils m’ont paru des mieux venus, parmi les commentaires, d’ailleurs assez rares, inspirés par Monticelli. Ceux-ci résument excellemment deux aspects de notre modèle. Le premier, qui a trait à sa mystérieuse réputation, contient aussi de lui un portrait qui semble véridique : « Une des dernières passions de Burty fut pour les tableaux de Monticelli. Il enavait, avec délices, découvert et acquis de très beaux, et leur avait donné une place d’honneur dans son salon. Il ne se lassait pas de les signaler à ses visiteurs. D’abord, son intérêt pour ces œuvres, si étrangement captivantes, se compliquait du mystère qui planait sur leur auteur. — Quel était ce Monticelli ? Nul ne pouvait donner sur lui les moindres renseignements. Les quelques poètes qui partageaient à son égard les sentiments de Burty firent une enquête. L’enquête resta infructueuse.
« On le crut mort. Ses admirateurs en devinrent plus fanatiques. Les spéculateurs ouvrirent l’œil. — La production était arrêtée. L’œuvre ne devait plus s’augmenter. L’artiste avait disparu. C’était fini. Ce qu’il avait signé atteindrait certainement une très haute valeur vénale, au moment de la tardive justice rendue au génie. — Malgré ces considérations alléchantes, on tentait rarement l’aventure. Et, juste au moment où l’on commençait à prendre confiance, on apprit que Monticelli existait en personne.
« Monticelli n’était pas mort ! Monticelli n’était pas une chimère ? Il vivait là-bas, à Marseille, dans son coin, sans prétention, sans gloire, parfaitement insoucieux, travaillantpour vivre, presque totalement inconnu, résigné à sa clientèle obscure et hasardeuse, vieux, mais toujours vert, la peau tannée, le poil blanchissant, l’œil visionnaire, l’air pauvre et supérieur, le geste distrait et familier. Il faisait deux, trois tableaux par jour, avec une verve endiablée ; et quand il n’avait plus le sou, il courait les cafés, ses toiles et ses panneaux sous le bras et à la main, pour les offrir aux consommateurs propices. Il acceptait bonnement le peu qu’on lui en offrait, dix francs, cinq francs, parfois moins, et retournait dans son grenier plein de ciel et de soleil, se griser de lumière et de mirages. — Ziem le connaissait, déjeunait avec lui lorsqu’il passait à Marseille, et le traitait comme un camarade. Paul Arène, Clovis Hugues le virent, causèrent avec lui, nous contèrent son histoire. Raoul Gineste le visita à plusieurs reprises, et publia sur lui une excellente étude, avec illustrations à l’appui.
« Malgré le grand nombre et le bas prix de ses compositions nouvelles à Marseille, la valeur de ses tableaux ne baissa pas à Paris. Dans sa dernière manière, en effet, ses qualités de coloriste étaient exaltées en taches éclatantes et miroitantes qui, de sa moindre esquisse, faisaientun feu d’artifice, très réjouissant pour les fanatiques, mais inquiétant pour les sages.
« Et enfin, il mourut réellement. »
L’autre fragment a trait à l’œuvre même de Monticelli, dont il nous donne une transposition assez approchante, et non sans saveur :
« Il nous promène dans le monde enchanté de Boccace et de Shakespeare. Ici, c’est leDécaméron. Là, c’est leSonge d’une nuit d’été. Il est le poète de la lumière. — Comme on l’a dit pour Diaz : « Il ne montre pas un arbre ou une figure, mais l’effet du soleil sur cette figure ou sur cet arbre. » Il a « ce style de fête » dont parle Carlyle. Il est pétri de clarté Provençale, comme Rembrandt de clarté Flamande. Et, comme Rembrandt dans son moulin, il s’est formé tout seul dans sa bastide Marseillaise.
« Sans effort, en se laissant naïvement aller à son imagination, il évoque des féeries adorables, où il réunit, en des décors et sous des costumes d’éternelle beauté, les déesses et les demi-déesses de tous les âges et de toutes les patries, les Dalila et les Calypso, les Hélène et les Judith, les Fiammetta et les Rosalinde, les Ève et les Béatrice, les courtisanes de Corinthe et les marquises de la Régence.
« Il a reconquis pour nous ce suave et chimérique domaine de Watteau, où fleurit l’élégance d’une vie surnaturelle ». Il en a « renouvelé la grâce ». Il y a retrouvé « le sourire de la ligne, l’âme de la forme, la cadence des gestes », en des bosquets d’apothéose, en des bois baignés d’un clair de lune bleu, en de magiques campagnes pleines de vibrations musicales et de pénétrants parfums, en des fêtes galantes d’une volupté suprêmement mélancolique. — Mais j’en avertis les gens positifs, il faut être un peu poète pour sentir la poésie un peu folle de ces personnages lyriques et de ces chimériques paysages. Il faut avoir en soi de quoi éclairer cette lanterne magique. Alors seulement un tableau de Monticelli, avec toutes ses imperfections, toutes ses défaillances, est aux regards et à la pensée, suivant l’expression du poète,une joie pour toujours. »
Un article de Paul Arène, paru dans le même mois, et dont j’ai plus haut détaché une phrase, ne fait que varier les mêmes motifs sur un ton plus badin.
Quatre ans plus tard, une chronique de Caliban retient le thème et le renouvelle. Il s’agissait de l’achat, projeté pour le Louvre, d’unTurner contesté. Bergerat en prit spirituellement texte pour exalter celui qu’il appela judicieusement leTurner Français, et qui se trouvait être Monticelli, « plus original que l’autre, mais de quelques degrés encore plus fou de la couleur, plus malade de la lumière et plus puissant visionnaire. »
Rapprochez ce portrait du précédent :
« La guerre de 1870 terminée, on voyait à Marseille, dans les cafés de la fameuse Cannebière, un grand gaillard chauve et barbu, coiffé du chapeau bousingot à larges ailes, vêtu du veston classique de velours, tourner autour des tables des terrasses, et proposer aux consommateurs l’achat d’une toile qu’il avait sous le bras. Sur cette toile, il y avait des visions extraordinaires, qu’il fallait, pour les démêler, regarder à distance. Elles se dégageaient lentement, comme du brouillard, d’un empâtement de matière colorée de l’épaisseur d’un pouce, et paraissaient peintes sans l’intervention de la brosse et de la palette, avec le tube même, aidé de l’ongle et du coude. Mais, de cette furie de praticien en délire naissaient des évocations délicieuses de jardins d’amour, aux terrasses de marbre, peuplées de dogaresses Vénitiennes,qu’escortaient de longs lévriers, des promenades dans Cythère, rêvées par un Watteau enragé, des rencontres de brocarts, de satins, de soieries, de dentelles, flagellés de rayonnements mystérieux, et des théâtreries galantes de la Comédie Italienne, ciselées dans la profondeur des pâtes.
« Les gens de Marseille, jaloux aujourd’hui de la gloire du Maître local, n’entendaient pas grand’chose à ces conceptions hyperboliques, où l’harmonie des tons multipliait ses tours de force frénétiques. C’est comme qui dirait, pensaient-ils, la palette de Véronèse pendant lesNoces de Cana, mais rien de plus que ses raclures. Et, pour quelques louis, ils soulageaient Monticelli de son panneau, qu’ils suspendaient pour rire, et sans cadre, à leurs murs épouvantés. »
Voilà d’importants documents, de décisives notations, qui nous permettent de reconstituer, d’une part, une figure, de l’autre, une manière.
Poursuivons. L’étude signée Paul Guigou, en tête des reproductions de Monticelli par Lauzet, bien que plus uniquement fantaisiste et dithyrambique, nous fournit encore certains détails appréciables : « Il avait pour tout logement une petite pièce, meublée d’un lit bas en un coin, d’un chevalet, de deux chaises. Uneseule fenêtre donnait du jour, voilée d’un rideau rouge à ramages. Toute la chambre baignait dans une teinte de pourpre, dont le vieux peintre se réjouissait. — Toute musique le rendait fou, mais surtout celle des tziganes, qui le bouleversait d’enthousiasme. Au dernier coup d’archet, il partait en hâte, rentrait dans son grenier, allumait tout ce qu’il pouvait rassembler de chandelles et peignait tant que duraient ses forces. »
J’arrêterai là ces citations, élues à travers de longues et difficiles recherches. Elles nous fournissent en plusieurs notables masses, dont les autres ne sauraient que les répéter, de solides dessous pour ce double portrait d’une physionomie et d’un talent, d’un homme et de son art. A nous de l’unifier et compléter de touches, de rehauts, de glacis et de lumières.
Un nom qui manque, entre ceux évoqués par les commentateurs, c’est le nom de Walter Scott. Il y est de prime importance, cependant, ce nom qui crée une atmosphère en laquelle certaines toiles du peintre Marseillais replongent nos souvenirs. Leicester, Kenilworth, et le triomphant équipage de la Reine Vierge, et le somptueux manteau de sir Walter Raleigh déployé dans laboue, sous les pieds de la « Royale Célibataire », portant, selon l’expression de Carlyle, « du fard rouge sur le nez et du fard blanc sur les joues, comme ses dames d’atours, lorsque des chagrins et des rides l’eurent éloignée des miroirs, avaient accoutumé de l’accommoder ». Bien des femmes de Monticelli sont accommodées de cette façon-là. Il n’y regarde pas de si près. Et, si vous le pressez un peu, il aura vite fait de vous répondre que, par un procédé emprunté au paon de la collection Samat, ces nez-là vous apparaîtront blancs dans dix ans et, ces joues, roses dans quinze.
Un intitulé prononcé à propos, c’est celui deFêtes galantes; avec le titre deJardins d’amour, il baptise excellemment une grande part de cette œuvre, toute faite d’un papillonnement, d’un papillotement de Triboulets et de Méphistos, de pages et d’abbés, de seigneurs et de dames. Le motirradiationcaractérise bien le fluide en lequel ils baignent. Ce sont des trouées, des percées, des infiltrations lumineuses, quasi incandescentes ; comme des vols d’abeilles de flamme, des essaims de papillons ignés ou de lucioles envahissant les feuillages, soudain piquetés, tiquetés, tigrés de voltigeantes étincelles.
Le petit tableau cataloguéConfidences, dans la collection André, à Marseille, est un exemple merveilleusement scintillant de cette pluie d’étoiles. Ce tableau, comme presque tous ceux qui composent cet intéressant groupe, me semble appartenir à cette seconde manière de Monticelli, celle qui se dégage des bitumes lisses, sans encore s’irruer dans les « Himalayas » d’empâtements et de raclures.
Les autres Monticelli de cette galerie sontLa Moisson, que je cite tout d’abord à cause du prix qu’y attache son possesseur, bien que ce tableau ne me semble pas caractéristique de la plus curieuse manière du peintre, ni de sa plus captivante forme de rêverie. Au reste, M. André ne me le cite point parmi ceux qui figurèrent à l’Exposition de 1900. Combien je préfère, en effet, outre lesConfidencesprécitées, ces autres toiles :Dames et Amours, des Cupidons potelés devant un groupe de dames en causerie ; — lesFemmes aux canaris, des charmeuses d’oiseaux, en train de caresser ou d’encager leserinde Lesbie ; —Le Thé, ou plutôtLe Goûter, un groupe d’idéales jeunes femmes assemblées dans leur éternel parc, sous une lumière blonde, autour d’un guéridon où des boissons fraîchissent.Conciliabule féminin, tiré d’un Compiègne de rêve par un Winterhalter de génie ; — enfinLe Parc de Saint-Cloud, les mêmes jeunes femmes, isolées, cette fois, avec des enfants, sous des arbres plus profonds, en un effet d’ombre et de lumière plus marqué, plein de poésie. Quant àFrançois Ieret les dames de la Cour, c’est un de ces panneaux de la dernière manière du peintre, plus rugueuse, plus diaprée et qui abondent dans son œuvre. La collection de M. André, l’une des plus importantes pour les amateurs de Monticelli et que leur propriétaire fait admirer avec autant de complaisance que de fierté, comporte, de ce peintre, une trentaine d’ouvrages distants de dates, par conséquent d’intérêt gradué. Citons encore :Cavalier et amazone,L’indiscrétion,Cuisiniers,L’Aumône,La Halte,Intérieur,Paysages d’automne,Portraits de Rembrandt, etc. Je tiens à exprimer ici toute ma gratitude à M. André, pour la bonne grâce ingénieuse avec laquelle il m’a aidé à documenter ce travail.
J’ai visité, à Marseille, plusieurs collections contenant chacune d’intéressants spécimens : M. Chave, M. Negretti, M. Guinand, sont, entre beaucoup, de ces heureux possesseurs. ChezM. Chave, je note un curieux portrait d’enfant, aux yeux noirs veloutés, aux cheveux en boucles apprêtées, aux menottes croisées sur des fleurs, en jupe grise ballonnée, en escarpins vernis à bouffettes jaunes, une fillette, attifée comme pour la distribution des prix d’un pensionnat prétentieux ou la récitation d’un compliment de fête. D’autres tableaux appartenant à M. Chave sont : uneFête à Herculanum, uneNativité, uneChasse, lePont de Saint-Menet, etc.
M. Guinand, qui est neveu de Monticelli, a cédé, si je me souviens bien, les tableaux qu’il tenait de lui. Mais il a gardé les portraits de famille : une saisissante tête de sa mère, de dimension un peu plus grande que nature, et un portrait de sa sœur enfant, prenant une tasse de chocolat, qui est, à mon avis, l’un des chefs-d’œuvre de l’artiste. Chez M. Rambaud, c’est unDécaméron, à peu près dans les dimensions de celui de Winterhalter, qui fut célèbre. Si (et ce n’est pas impossible) ce dernier inspira Monticelli, c’est, une fois de plus, la preuve qu’une veine médiocre peut ne pas être étrangère au concept d’une réalisation supérieure. Une perle de la même collection,c’est une ronde de jeunes femmes dans un sous-bois, à ma connaissance, petite toile unique dans l’œuvre de Monticelli, par le fini à la fois libre et heureux, la composition, la couleur. Chez M. Negretti, je note bien, entre beaucoup de belles marines, uneSortie de messe, uneSuzanne au bain, uneEscarpolette, desChiffonnières ivres(une esquisse qui fait penser à Delacroix), un portrait de Monticelli par lui-même ; mais nous rentrons, avec cette collection, dans les compositions plus répétées, plus lâchées aussi, souvent, sinon inspirées, du moins animées, involontairement ou non, de l’esprit de tel ou tel maître : Rembrandt, Watteau, Millet, Decamps, Tassaert.
J’ai parlé de la peinture au paon, propriété de M. Samat, directeur duPetit Marseillais. Chez les collectionneurs de Marseille, on rencontre encore :Les Pêcheurs, à M. Magnan ;Les Chèvres, à M. Molinard ; plusieurs toiles chez le Docteur Mireur[15], chez M. Pelleu, ami et élève du maître, et chez MM. Petit, Buy, Rey, Raybaud, Rambaud, Lieutier, etc.
[15]Dispersées depuis.
[15]Dispersées depuis.
A Cannes, M. Delpiano possède un grandnombre de Monticelli, de valeur inégale : unMéphistophélès, de beaux bouquets, des saltimbanques, des cuisiniers, et surtout des oiseaux aquatiques, notables entre tous.
Un tableau célèbre sous le nom deLa Cour de Henri IIIappartenait à Madame Estrangin, à Aix[16]. Il est daté de 1874. C’est un épisode de laDame de Montsoreau: des femmes parées jouent sur une terrasse avec des seigneurs et des chiens, entre des draperies répandues, des perroquets, de Véronésiens écroulements de vaisselles et de fruits. Et le Triboulet qui, du fond de la toile, préside à cette scène, occupe la place d’un galant abbé de Cour, complaisamment supprimé par le peintre au nom d’un scrupule religieux.
[16]Acquis depuis par M. Boussod.
[16]Acquis depuis par M. Boussod.
Le Musée de Lille possède deux toiles de Monticelli, tué, on ne sait par quelle erreur, longtemps avant sa mort, toujours par les dates inscrites aux cadres.
Je possède quatre belles études de Monticelli :Les Reîtres, sur le fond d’un paysage de décor, zébré de hachures, de balayures d’un vert d’émeraude et de turquoise morte, que ponctued’une blessure orangée un reste de soleil couchant, à droite, dans le ciel, un groupe de trois personnages, une ribaude entre deux reîtres magnifiques et corpulents, tout pleins de morgue, de redondance et de rodomontade. Elle, au chaperon emplumé, décolletée, toute en brocart et velours, tient à sa droite le plus gracieux de ces deux galants, steppant de la jambe gauche, dans son maillot clair, en sa trousse bouffante, sous son feutre à plume et son manteau d’un rouge vif. L’autre, plus épais, en sa veste d’un vert riche, ressemble fort, sous sa barbe rousse, à Monticelli lui-même. Il est escorté de son chien, gauche comme un mouton de « crèche », et ses brodequins sont du même ton orangé que la plaie ouverte dans le ciel.
Viennent ensuiteLes Colombes. Quatre belles jeunes femmes dans un parc. L’une d’elles, une rousse, s’accoude à un vase de jardin, d’où ruissellent des roses. Deux autres, aux cheveux châtains, s’appuient l’une à l’autre comme en une confidence. La quatrième, la blonde, assise de profil sur la droite du tableau, est la vraie charmeuse de colombes. Ces oiseaux l’entourent, familiers, à ses pieds, sur son épaule et dans ses bras refermés. Deux lévriers, l’un clair, l’autrefoncé, assistent à la scène. Et par une anomalie fréquente dans les tableaux de ce peintre, le ciel semble plutôt nocturne, tandis que l’atmosphère est diurne, et que les personnages sont dévorés d’une ardente lumière solaire.
La troisième peinture devrait s’intitulerLes Premiers Pas, tant l’intérêt de quatre jeunes femmes réunies dans un parc se concentre sur deux enfants, debout devant elles, et notamment une fillette dans l’attitude à la fois rigide, importante et craintive d’un marmot qui, pour la première fois, se tient tout seul debout sur ses petites jambes. Les deux inévitables chiens sont ici deux bassets, toujours différents de robes. La scène se passe au pied d’une statue à vaste socle, dans un beau parc aux ombres d’écaille brune, qu’ensanglante un soleil couchant somptueux et tragique.
La quatrième ébauche, la plus curieuse, représente la fin d’une soirée de gala ; seigneurs et dames, rassemblés sur une terrasse, écoutent chanter un bouffon en habit citron, qui se détache sur un fond d’un intense vert-bleu, lequel oppose aux tons roux dont les groupes sont baignés par la lueur d’invisibles flambeaux, la froide clarté d’un clair de lune. Je l’intitule :Fantasio.
Nommons encore, parmi les collectionneurs de Monticellis : M. Mesdag, peintre de marine Hollandais ; M. van Thorne, de Montréal, et nombre d’amateurs étrangers.
Ne parlons que pour mémoire des Monticellis signés Diaz par des vendeurs peu scrupuleux ; l’avenir se chargera de rendre à chacun ce qui lui appartient ; le savoir, le goût, chacun reconnaîtra les siens.
Une mention spéciale pour un tableau religieux exécuté par Monticelli dans des conditions particulières. C’est dans l’église d’Allauch, petite ville des environs de Marseille, que l’artiste a consacré cette peinture à la mémoire de sa fiancée, Rose Aubanel, morte en sa vingtième année. Le panneau représente une gloire, dans laquelle la jeune fille, toute vêtue de blanc, s’élève vers le ciel, sans cesser d’être étendue, portée et contemplée par les anges. Quelques-uns d’entre eux sont à la ressemblance de parents et d’amis de la jeune morte.
Quant au portefeuille édité par Boussod et Valadon, et contenant vingt-deux lithographies, d’ailleurs belles, exécutées par le pauvre Lauzet d’après les peintures de Monticelli, je dirai que le projet en fut aussi téméraire que le seraitcelui d’un lithographe, lequel tenterait, avec son noir et blanc, de nous donner une idée de la Corne d’or, ou d’une éruption du Vésuve.
Les anecdotes sont nombreuses touchant notre peintre ; elles sont ressassées par les ana locaux : j’y renvoie le lecteur. Citons-en deux, plus inédites. La première nous renseigne bien sur son caractère. Un riche négociant de ses amis lui paraît soucieux. « Embarras d’argent ? » fait Monticelli. L’autre ayant acquiescé, l’artiste lui tend gravement une pièce de deux francs, et, sur un sourire de son ami : « Quoi, s’écrie-t-il, tu n’as pas besoin de quarante sous, et tu te plains ? Moi, quand je les ai, je suis riche ! »
La seconde m’est contée par un collectionneur qui en tremble encore. Monticelli, sur la fin de sa vie, et sans doute un peu exalté, visitait la galerie de cet amateur. Après des marques d’admiration fort judicieusement témoignées à des peintures d’intérêt divers, on arrive à une aquarelle de la facture la plus savoureuse. Et le peintre de s’écrier : « Ah ! celle-là est trop belle, il faut que je la mange ! » Ce disant, il se mit en devoir de dévorer le tableau dans lequel sa morsure resta marquée.
Ce n’est pas seulement par le sujet d’un grand nombre de ses tableaux que Monticelli mériterait d’être assimilé à l’auteur desFêtes galantes. Le premier de ces traits prouve qu’il lui ressemblait aussi de bonhomie, et quelques-uns de leurs portraits offrent des parités d’expression, sinon de figure. Ceux de nos poètes auxquels je comparerais encore Monticelli seraient, pour certaine guise, Ponchon, pour certain air de visage, Armand Silvestre.
Celui de nos peintres, en lequel je retrouve magistralement amplifiées, quelques touches de Monticelli, c’est Albert Besnard, bien notamment en son beau portrait de Réjane.
Mais les meilleurs tableaux à rapprocher de ceux de ce coloriste étonnant, tous, enfants, nous les avons faits, et je les revois dans mon souvenir. Au chaud de l’été, nous écrasions, entre une planchette et un fragment de vitre, lobélias, calcéolaires, géraniums, tous les tons les plus fulgurants du jardin, et nous nous complaisions des heures à contempler, fascinés, les éblouissants ensembles ainsi obtenus, composés de fleurs broyées.
Ces tableaux, les filles de la campagne qui nous apprenaient à les faire, les appelaient desparadis, et c’est en effet l’un d’eux que Notre-Dame de la Salette avait commandé aux enfants, Mélanie et Maximin, afin d’y reposer ses pieds et d’y pleurer à son aise. Les personnages divins peuvent bien quelquefois venir pleurer sur la terre, leurs yeux daignent s’y promener sur nos maux, mais leurs pieds doivent être séparés du terrain poudreux ou fangeux par un portatif morceau de paradis qui les isole. Les iniquités ne souillent pas les yeux qui les contemplent, mais les pas qui s’y complaisent et s’y égarent…