Chapter 15

Arrivons à l’œuvre de cet innocent damné.

Banville s’en montra, de bonne heure, le commentateur passionné et inimitable.

C’est le 15 juin 1861, dans laRevue Fantaisiste— dont Bresdin devint le collaborateur, en cette même année, pour une série de gravures de format un peu exigu et dont la périodicité ne pouvait convenir à sa fantaisie, — que le Maître desOdes Funambulesquesnous donne unetranspositionde l’art du graveur, qu’il décrit d’une écriture aussi fouillée que les originaux de ces planches touffues.

« Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures : Rodolphe Bresdin. Ses dessinsà la plume, ses lithographies où la pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux, sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome. »

« Voici un enthousiasme, une âme, un poète, un fou, un génie, une pensée, qui m’étonne, me trouble et me fait rêver de longues heures : Rodolphe Bresdin. Ses dessinsà la plume, ses lithographies où la pointe et le crayon s’unissent pour produire des effets prestigieux, sont des mondes à étudier, minutieux, compliqués, énormes, imposants par leurs masses hardies, détaillées jusqu’à la démence, et rivalisant avec la nature par l’infiniment petit, recherché jusqu’à l’atome. »

Et plus loin :

« Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe, les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé Rodolphe Bresdin. » — « Il a vu,poursuit l’écrivain, ces Babels de troncs et de feuillages, ces demeures de lianes… ces marais de verdure… »Il a entendu« le bruit imperceptible de la feuille qui pousse… »en un mot, il a dit« la forêt, les minutieux enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres… »et il est, comme Dürer« un espion des forces vives de l’incommensurable Nature »dont le mystère s’est révélé pour lui.« Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de l’oiseau à l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles de la création ; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon hideux ; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades, s’empare du sol ; ce champignon est végétal, il est animal aussi ; la transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture engendrent des âmes ailées ; il existe une ressemblance effrayante entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent que se ressouvenir de ces poses d’animauxféroces qu’elles affectent, et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile. »

« Autant vouloir compter les roseaux, les chardons, les brins d’herbe, les oiseaux, les animaux farouches, les nuées bizarres, les villes inouïes qui fourmillent dans un dessin grand comme la main signé Rodolphe Bresdin. » — « Il a vu,poursuit l’écrivain, ces Babels de troncs et de feuillages, ces demeures de lianes… ces marais de verdure… »Il a entendu« le bruit imperceptible de la feuille qui pousse… »en un mot, il a dit« la forêt, les minutieux enfantillages de ses jeux, les formidables excès de ses délyres… »et il est, comme Dürer« un espion des forces vives de l’incommensurable Nature »dont le mystère s’est révélé pour lui.

« Du champignon vil jusqu’à l’oiseau ivre d’éther, de l’oiseau à l’archange ailé, une chaîne d’êtres non interrompue relie les cercles de la création ; du bout de votre bâton vous déchirez ce champignon hideux ; il se divise en une nuée d’insectes qui, en noires peuplades, s’empare du sol ; ce champignon est végétal, il est animal aussi ; la transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe, comme entre la vie animale et la vie divine. L’eau croupie, la pourriture engendrent des âmes ailées ; il existe une ressemblance effrayante entre le regard des lacs et celui des prunelles humaines, les racines sont des monstres qui rampent sous la terre, les branches ne peuvent que se ressouvenir de ces poses d’animauxféroces qu’elles affectent, et ne peuvent les avoir apprises dans leur vie immobile. »

Voici maintenant une à tout jamais inimitable description de l’œuvre maîtresse de Bresdin connue sous le titre peu motivé deBon Samaritain, car, ajoute Banville : « n’en déplaise au prodigieux artiste dont la lithographie m’emporte, brisé, dans son fabuleux rêve et m’éblouit moi-même, avec ses toutes petites blanches nuées volant en pleine lumière, sous les autres nuées moins lumineuses, et sur lesquelles se découpent des branches capillaires, trouvées dans le prestige flottant et faites de rien, je ne puis prendre au sérieux lesujetqui a servi de prétexte à cette composition écrasante… »

Jugez plutôt :

« Tâchons pourtant, lutte insensée ! de donner une idée initiale vague de ce travail immense.« Sur le premier plan une eau dormante et des végétations inextricables : chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées, bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches ouvrant des gueules féroces ; en les regardant mieux, un monde d’animaux s’y cache : oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière, une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux brastordus ; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures ? Puis le tertre herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires ; les singes y pullulent, l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil, des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la végétation triomphante ; puis, formant deux coulisses gigantesques et démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus ; l’une de ces branches a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où elle brandit un dard enflammé ; ici le rêve prend corps, la nature violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer. Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté, minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont chacune sa physionomie et sonallure, océan éthéré où chaque vague est vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres, d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme la forêt d’arbres… »

« Tâchons pourtant, lutte insensée ! de donner une idée initiale vague de ce travail immense.

« Sur le premier plan une eau dormante et des végétations inextricables : chardons, roseaux échevelés et enchevêtrés, troncs difformes, monstrueux, épouvantables, aux branches recroquevillées, bossues, aiguës, affectant des poses de reptiles, animaux-branches ouvrant des gueules féroces ; en les regardant mieux, un monde d’animaux s’y cache : oiseaux, reptiles, singes ironiques. Au bord de l’eau dormante, de grands oiseaux rêvent gravement. En pleine lumière, une hydre aux cent griffes, aux cent gueules, aux crocs hideux, aux brastordus ; non, c’est un tronc d’arbre aussi, mais quelle abominable douleur a pu lui inspirer de si hideuses tortures ? Puis le tertre herbu, feuillu, écrasé de frondaisons noires ; les singes y pullulent, l’œil sanglant des hiboux y éclate comme un trou de flamme, des branches en éventail, en panaches, des astres aux visages de soleil, des palmes folles de joie y chantent l’hymne fulgurant de la végétation triomphante ; puis, formant deux coulisses gigantesques et démesurées, qui laissent voir derrière elles la toile de fond lumineuse, deux masses d’arbres noirs, où, plus nombreuses que les étoiles célestes et que les grains de sable du fond de la mer, toutes les feuilles, millions de milliards de feuilles, par le sortilège d’une magie inouïe, se voient, se comptent, formant comme des figures larges et gracieuses, et sur les plus hautes branchettes, dans les hauteurs infinies du ciel, sur les petites feuilles qui naissent à peine, de petits oiseaux passent et volent, et on les voit, et l’œil les suit, ailes égarées dans ces vertes dentelles végétales d’une ténuité vertigineuse, qui se découpent sur l’azur lumineux où se condensent des vapeurs fécondantes. Elles-mêmes, ces grandes masses d’arbres se débattent sous des branches mortes qui, élancées devant elles, les serrent, les étreignent, boas tordus dans l’air, serpents aux bonds furieux, monstres dentelés et griffus ; l’une de ces branches a tout à fait l’air d’un serpent ailé ouvrant sa gueule sanglante où elle brandit un dard enflammé ; ici le rêve prend corps, la nature violée livre son secret, et avoue enfin qu’elle n’est qu’un entassement de monstres déchirants, occupés à s’entre-dévorer. Au-dessus de la composition énorme, un ciel fouillé, tourmenté, minutieusement découpé en nuées qui, comme chez Albert Dürer, ont chacune sa physionomie et sonallure, océan éthéré où chaque vague est vivante et doit avoir un nom. A côté des larges masses d’arbres, d’autres masses plus légères, découpées avec la délicatesse d’un réseau de veines, et enfin, au loin, dans la pleine et sereine lumière, une ville démesurée elle-même, forêt de pierres, grande comme la forêt d’arbres… »

J’ai cité tout le morceau, parce que, je l’ai dit, il défie à jamais toute velléité de description de la même œuvre sous son ciel pommelé. J’ajouterai seulement cet unique détail omis, que Bresdin a placé visiblement, sur le corps même du quadrupède, le monogramme de sa signature.

Longtemps après, Huysmans écrit à son tour les lignes suivantes :

« LeBon Samaritain, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre : un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir, au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé, un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé de ballots de nuages. — On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium… »

« LeBon Samaritain, un immense dessin à la plume, tiré sur pierre : un extravagant fouillis de palmiers, de sorbiers, de chênes, poussés tous ensemble, au mépris des saisons et des climats, une élancée de forêt vierge, criblée de singes, de hiboux, de chouettes, bossuée de vieilles souches aussi difformes que des racines de mandragore, une futaie magique, trouée au milieu par une éclaircie laissant entrevoir, au loin, derrière un chameau et le groupe du Samaritain et du blessé, un fleuve, puis une ville féerique escaladant l’horizon, montant dans un ciel étrange, pointillé d’oiseaux, moutonné de lames, comme gonflé de ballots de nuages. — On eût dit d’un dessin de primitif, d’un vague Albert Dürer, composé par un cerveau enfumé d’opium… »

Quant à l’ouvrage de M. Henri Béraldi sur les graveurs duXIXesiècle, tel est son jugement à propos de la même œuvre :

« Moitié vision étrange des anciens maîtres, mais aussi moitié travail de patience comme en exécutent les prisonniers : c’est ce que les artistes expriment pittoresquement en disant que c’est « noix de coco ».

Voici, en outre, quelques pièces que la possession me met fréquemment sous les yeux, et qui vont nous permettre de classifier les motifs d’inspiration de l’artiste.

« O feuillage, tu m’attires ! »

« O feuillage, tu m’attires ! »

Ce mystérieux vers de Hugo pourrait servir d’épigraphe à une notable part de l’œuvre de Bresdin. Ce ne sont pas les moins éloquentes de ses planches, celles où des arbres de toutes essences, notamment des bouleaux aux blancs troncs satinés, prennent naissance entre ces rocs et s’entrecroisent au-dessus d’une eau qui les mire. En ce moment même j’admire trois deces eaux-fortes, dont deux sont datées de 1880. Une fraîcheur y règne ; ce sont des sous-bois aimés pour eux seuls, sans rien d’horrifique ni d’autrement mystérieux, que du mystère des sites ombreux, recueillis, solitaires.

La troisième de ces eaux-fortes non peuplées que du frisson de l’air, de l’onde et des ramures, est un état inachevé, fort propre à nous laisser entrevoir le travail du graveur ; les branches s’y étreignent comme des tentacules ligneux ou des pattes de crustacés ; de plus troublantes, qui revêtent des aspects quasi-humains, semblent s’enlacer corporellement, et composent des groupes amoureusement condamnés à ne s’aimer qu’à travers l’écorce.

Tout autre est celle qui suit, peut-être un ressouvenir du voyage d’Amérique, et comme un frontispice de forêt vierge ; un inextricable fouillis de branchages circulairement enchevêtrés de frondaisons et de lianes à l’entour d’une vague trouée qui s’éclaircit au centre, telle que, parmi les épineux empêchements des difficultés et des obstacles, une lumineuse orientation vers l’inconnu, une perspective sur l’espérance…

Mais l’horizon se déchire en ces deux paysagesplus rocheux, nous laissant apercevoir, dans le premier une ville biblique, laquelle pourrait bien être Sodome, sur laquelle va s’entr’ouvrir ce ciel follement fuligineux, qui balaie au-dessus des nuées échevelées et sulfureuses. — Le second, plus calme, abrite deux plus paisibles cités, blotties en des rentrants, au pied des monts, au bord des eaux.

C’est encore dans un paysage rocheux tout embrumé d’obscures vapeurs, que l’humanité fait son entrée sous forme de ce chevalier sur sa blanche monture. Il sonne du cor dans la direction du manoir dont les tourelles couronnent une éminence ; et sa poésie est la même que celle qui nous émeut dans leRetour du Chevalier, une des plus pénétrantes compositions de Boeklin. — Un troisième paysage rocailleux de plus grandes dimensions, sert de décor à un bain de femmes. — Un nouveau bain de femmes, celui-là plus poétique et plus Océanien, groupe comme de jeunes Otahitiennes, entre des vols de colibris, sous la verdure veloutée des palmes. Rarahu, et ses compagnes, au ruisseau d’Apiré, vingt ans avant Loti.

Pénétrons dans les susdites villes, autre domaine de Bresdin qui se plaît à démesurerfantasmagoriquement (et sans trop pourtant les sortir du réel) de normandes ou bretonnes demeures, à ériger en mitres les toits des maisons au-dessus desquels les clochers d’église percent des ciels aux nuages ressemblant à des boucles défrisées. — Encore un lieu de prédilection pour la pointe de notre graveur, ce sont des fermes aux couvertures de chaume dépeignées, et surmontées de cages à pigeons, fort bizarres ; au devant, les palis d’un maigre verger, une mare où s’abreuve le bétail, autour de laquelle des poules picorent et des marmots piaillent.

Ou sait que l’agriculture fut un des rêves de la vie de Bresdin, qui s’en distrait à dessiner de telles métairies : « Faire de l’agriculture, objet de tous mes vœux », écrit-il dans une lettre de 1866. « Car Bresdin, ajoute Paul Arène, toujours bon gré, mal gré, ramené au gîte, toujours interné par la nécessité entre Montmartre et Montparnasse, eut toujours la même idée fixe : être colon, s’établir aux champs, dans un pays où les champs ne coûteraient rien, vivre de la vie paysanne, défricher, piocher au soleil, boire l’eau des sources, et partager avec sa famille, les oiseaux de l’air et les bestioles des bois, de grosses tranches de bon pain bis qui sent encore la terre et leblé. » Et l’écrivain conclut sur le pittoresque tableau de l’essai de colonisation d’un grenier, tenté à Paris par Bresdin : « Champs ensemencés, arbustes, gazons, légumes, parmi lesquels s’ébattaient poules et lapins, merles et moineaux, rien n’y manquait, pas même la cabane habitée dans un coin par notre colon… quand, sur la plainte du locataire d’en dessous, l’expulsion fut signifiée. »

Une des plus mystérieuses planches est celle que Bresdin lui-même intitulaitArcachon, du titre banal d’un lieu qui, sans doute, lui fournit le motif de cette illustration singulière. C’est, en effet, de prime abord, un vulgaire châlet de bains de mer, qu’on a sous les yeux, un chef-d’œuvre de constructeur local, avec, par places, toute la gauche implacabilité d’une épure. Mais cette niaiserie architecturale ne fait que mieux valoir les détails curieux qui, peu à peu, surgissent, troublants et pleins de hantise. Des tourelles s’érigent, des vitraux s’entr’ouvrent, des balcons, tels que des corbeilles, s’emplissent de femmes aux costumes orientaux et aux longs voiles. Des oiseaux voltigent dans le ciel bouclé, et parmi les denses feuillages. Une grille close règne au-devant de l’immeuble de rêve. Sur lepremier plan, une pastourelle, sa quenouille à la main, son marmot à ses trousses, garde tout un troupeau de bêtes aumailles et de leurs chiens, d’ânes et de brebis, et tout un poulailler dispersé, jusqu’aux poussins qui viennent d’éclore. Et tout ce monde velu et emplumé, marbré des taches blanchâtres d’une énigmatique clarté qui frappe la façade du châlet comme d’une rongeuse pâleur de clair de lune, se tient aux abords de cet habitacle féérique et bourgeois, prisonnier derrière sa grille.

Je possède une variante du même motif, en laquelle le châlet tourne au castel ; les sultanes y sont devenues des dames à hennin, entourées de seigneurs et de pages ; et, sur le devant, le troupeau de tout à l’heure, a fait place à des cavaliers emplumés, à des varlets sonnant du cor parmi leurs chiens. C’est un moyenâgeux départ pour la chasse sur l’air de :

« Assez dormir, ma belle,Ta cavale isabelleHennit sous les balcons ; »

« Assez dormir, ma belle,

Ta cavale isabelle

Hennit sous les balcons ; »

mais que sauve de banalité le génie du Maître. Détail curieux : l’épreuve, sur une sorte de fauxvélin, est une de celles mentionnées par Champfleury, tirées au cirage. Elle est datée de 1869.

Viennent ensuite de ces intérieurs Flamands pleins de jambons suspendus, de chapelets de saucisses et d’oignons, de claies, d’éclisses et de volumineux « pots-beurriers » coiffés d’un blanc papier ficelé, qui s’enfument dans la région supérieure du dessin. Cent accessoires du dernier fini s’entassent, au-dessous d’une image de Madone, sur la tablette encombrée et quasi débordante de cette cheminée de campagne : miche entamée, chandeliers, quinquet, pipe, tricot hérissé d’aiguilles. Et, devant l’âtre, une paisible famille de villageois, auprès du lit abrité et de son pot de chambre. Bresdin a varié plusieurs fois cette page domestique.

Passons du réel au mystique, avec une grande lithographie, de 1883, baptisée par Bresdin :la Pêche Miraculeuse. Au-dessous d’un ciel plein d’oiseaux, dans lequel toute une perruque Louis XIV semble s’être débouclée, des montagnes hérissées d’architectures Ninivites. Et, sans que se délimite la naissance de l’eau ni l’achèvement des récifs, des bateaux ont cargué leurs voiles, devant tout un peuple en train d’amener à soi des poissons étranges.

Des pieux sujets, Bresdin semble avoir, entre tous préféré la Fuite en Égypte. Il y voyait sans doute divinisé son propre rêve de familial voyage.

Je possède, en diverses grandeurs, en successifs états de lithographie et d’eau-forte, six variations autour de ce thème. Les jeux du ciel et de l’eau, des rocs, et surtout des branchages, modulent, autour du groupe auréolé, de linéaires symphonies. Les deux plus belles sont d’aspect bien différent : celle-ci, paisible, parmi la luxuriance d’une végétation d’Orient, sous l’entrecroisement noueux des rameaux vêtus de feuilles ; celle-là (l’épreuve d’un noir velouté que Bresdin lui-méme dénommala Vigoureuse) triste, en un paysage d’hiver, sous le fer forgé des branchages nus, image de la mort, au-dessus d’un torrent, image de la vie. Il semble que cette gravure soit la reproduction du dessin décrit par le numéro 2, du catalogue cité par M. Fourès.

LaComédie de la Mortsuit de près et emboîte justement le pas ; moins intéressante, elle fut plus célèbre et plusieurs fois décrite. On sait : des squelettes entourés de larves de Tentations ; masques de rameaux noueux, grimaces de racines, grouillantesbestioles aux impossibles anatomies. Un sage médite en sa grotte, un miséreux s’affale, hébété ; et vainement, Jésus, nimbé et invitant, désigne un ciel trop plein de nuages.

Écoutez encore Huysmans :

« LaComédie de la Mort, de Bresdin, où dans un invraisemblable paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le dos, les pieds devant une mare. »

« LaComédie de la Mort, de Bresdin, où dans un invraisemblable paysage, hérissé d’arbres, de taillis, de touffes, affectant des formes de démons ou de fantômes, couvert d’oiseaux à têtes de rat, à queues de légumes, sur un terrain semé de vertèbres, de côtes, de crânes, des saules se dressent, noueux et crevassés, surmontés de squelettes agitant, les bras en l’air, un bouquet, entonnant un chant de victoire, tandis qu’un Christ s’enfuit dans un ciel pommelé, qu’un ermite réfléchit, la tête dans ses deux mains, au fond d’une grotte, qu’un misérable meurt, épuisé de privations, exténué de faim, étendu sur le dos, les pieds devant une mare. »

Et ce sont encore deux actes, ou deux intermèdes de la même comédie macabre, ces deux feuillets jadis publiés par laRevue Fantaisiste: deux chasseurs dénichant sous un buisson où elle se tapit, la Mort, qu’ils destinaient à leur proie ; puis, cette Mort assise, se prêchant elle-même à une femme en train d’allaiter, au bord d’une eau attirante et qui l’invite au suicide. J’ai vu, dans une autre collection, une plus convaincante figure de la Mort, à l’égard de cettefemme ; elle la persuade en lui tenant un écheveau allégorique du fil de nos jours. Et quand, dans une suivante gravure, la Mère s’est pendue avec son enfant, la Mort s’en réjouit en violonant.

Voici encore un curieuxCombat antique. Un César lauré, à cheval, des mercenaires, des prisonniers, toute une forêt d’hommes, de lances et de casques, traités par Bresdin avec l’enfantine et méticuleuse virtuosité qu’il apporte au rendu de ses forêts véritables. Une guerrière orientale, en turban, à cheval, l’épée à la main, dans un défilé, suivie de peuplades et de troupes. Enfin, le très compliqué et naïf frontispice de laRevue Fantaisiste.

J’ai gardé pour la fin, dans le compte rendu de cette petite collection, le tirage d’ailleurs récent et défectueux, (d’après une pierre retrouvée) d’une lithographie qui me livre la clef d’un épisode, dont voici le roman comique.

Des circonstances que je dirai tout à l’heure,m’ont mis entre les mains une bizarre correspondance adressée à Bresdin, par un M. Hippolyte de Thierry-Faletan, demeurant à Paris, 67, avenue Joséphine, auteur (!) de fables, qu’il s’est mis en tête de faire illustrer. M. Dusolier sert d’intermédiaire ; le prix convenu est de cent francs pour un frontispice, et d’un total de deux cents francs pour quatre autres dessins. Il est vrai que l’auteur est aussi ignorant de la syntaxe que de l’orthographe, confond une apostrophe avec un accent aigu, et rédige des phrases de cette tournure : « Si le travail que vous me ferez sera aussi consciencieux que vous me le dites dans votre lettre, ma conscience ne me permettrait guère de vous faire tort d’un centime. »

Une épreuve de laComédie de la Mortest envoyée par M. Dusolier, au fabuliste, qui répond à l’artiste : « C’est une fort belle œuvre ; puissiez-vous, Monsieur, vous inspirer de mes quelques fables, et me faire d’aussijolies(!) compositions, et tout aussi bien exécutées. » Et ce disant, il adresse à son illustrateur une espèce d’ébauche (car il dessine aussi !) indiquant par à peu près la composition du frontispice.

« Numéro 1.

Un homme étant couché dans un petit bateau,Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,A différents poissons tendait un certain piègeSoutenu par un mince liège…

Un homme étant couché dans un petit bateau,

Amarré sous un saule au bord d’un clair ruisseau,

A différents poissons tendait un certain piège

Soutenu par un mince liège…

« Numéro 3. — La fable n’étant pas encore faite je ne vous envois (sic) qu’un sommaire du sujet ; ainsi il faudra représenter deux nègres en pantalons rayés et grand chapeau de paille, l’un d’eux travaillant à la terre, l’autre, encore dans le lointain, arrive avec une béquille, le bras en écharpe, et les vêtements en lambeaux.

« Numéro 4. — Ici, représenter un train de chemin de fer sortant d’un tunnel et glissant sur une voie soutenue par un mur en maçonnerie.

« Numéro 6. — Ici il faudrait représenter l’entrée d’une caverne, ou vaste grotte, dans laquelle on verrait des oiseaux de proie, comme milans, buses et faucons, en train d’égorger une compagnie de pigeons. Un corbeau doit sortir de la grotte en s’envolant.

« Numéro 7. — Le bloc de marbre… Vous pouvez représenter ce bloc de marbre fendu parle milieu, ou disjoint ; mais je pense que, comme il servirait pour le titre du livre (il serait nécessaire), de ne pas le trop disjoindre, afin de pouvoir y lire facilement ce titre : Fables par H. T. F.[18]»

[18]Cette lettre est datée du 22 mars 1868.

[18]Cette lettre est datée du 22 mars 1868.

Or, dans la descriptive énumération des dessins de M. Capin, citée par M. Fourès, nous lisons :

« Frontispice ; il est bordé de branches entrelacées où grimpent des écureuils et où se glissent des serpents, avec deux chiens à l’extrémité. Au milieu, assis sur une large pierre, un poète tient un livre à la main, bouche ouverte, la dextre en avant et portant une escarcelle à sa ceinture ; sur la pierre on lit : Fables, par T. F. 1868. Rodolphe Bresdin. Au-dessus, sur un pont passe un express. A gauche et au bas, un pêcheur à la ligne tient un poisson à la main. A droite, un homme va devant une paire de bœufs ; un cavalier vient derrière lui. Hautes montagnes. »

Voilà donc notre frontispice. Quant au jugement qu’il inspire à l’étonnant La Fontaine, le voici formulé dans une lettre de lui, datée de 1868 :

« J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, j’en apprécie tout le consciencieux de l’ouvrage, etc… quant au personnage que vous avez introduit, le jeune homme assis sur le bloc de marbre, je n’en ai pas saisi la nécessité ;pourquoi lui faites-vous tenir un poisson ?… »

« J’arrive de voyage, et je viens de voir le frontispice, j’en apprécie tout le consciencieux de l’ouvrage, etc… quant au personnage que vous avez introduit, le jeune homme assis sur le bloc de marbre, je n’en ai pas saisi la nécessité ;pourquoi lui faites-vous tenir un poisson ?… »

Et, plus loin :

« J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets formant le frontispice, sauf quelques petits détails. Le paysan se sauvant sur son âne, et le pêcheur volé, n’étant qu’une seule et même fable, il est fâcheux que vous ayez placé entre ces deux sujets, celui des nègres planteurs. Ensuite n’oubliez pas,et cela est un point essentiel, l’un des deux nègres est, seulement, estropié, et les habits déchirés ; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit exprimer le bonheur et l’aisance. »

« J’approuve la disposition que vous donnez aux sujets formant le frontispice, sauf quelques petits détails. Le paysan se sauvant sur son âne, et le pêcheur volé, n’étant qu’une seule et même fable, il est fâcheux que vous ayez placé entre ces deux sujets, celui des nègres planteurs. Ensuite n’oubliez pas,et cela est un point essentiel, l’un des deux nègres est, seulement, estropié, et les habits déchirés ; l’autre au contraire travaille, et tout en lui doit exprimer le bonheur et l’aisance. »

Ces fables, la correspondance nous en livre trois, tout au long. Je me dispenserai d’en faire autant ; les quelques vers cités plus haut donneront le ton de ces apologues, comme la mesure de cette prosodie, et les commentaires seuls sont pour nous d’un instructif attrait. La première fable adressée à l’illustrateur a pour titre bien venu :Le Diplomate et la Fourmilière.

« J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes fables, pour qu’en en prenant connaissance, vous vous inspiriez à faire un des quatre dessins convenus. Selon moi, il y a de quoi faire un superbe paysage d’automne, sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu) avecun grand beau chêne ; je laisse d’ailleurs à votre riche imagination de le peupler d’insectes et d’animaux ; parmi ceux-ci, des lapins, castors, écureuils, lézards, hérissons, etc…; mais pas de gros gibier. Quant à l’action à représenter, ce serait au moment où le personnage, en costume de chasse, s’arrête pour contempler la fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du haut de l’arbre, contemple le diplomate et semble n’attendre que son départ pour fondre sur la fourmilière. »

« J’ai l’avantage de vous adresser ci-jointe une de mes fables, pour qu’en en prenant connaissance, vous vous inspiriez à faire un des quatre dessins convenus. Selon moi, il y a de quoi faire un superbe paysage d’automne, sous bois ou autrement (en Europe, bien entendu) avecun grand beau chêne ; je laisse d’ailleurs à votre riche imagination de le peupler d’insectes et d’animaux ; parmi ceux-ci, des lapins, castors, écureuils, lézards, hérissons, etc…; mais pas de gros gibier. Quant à l’action à représenter, ce serait au moment où le personnage, en costume de chasse, s’arrête pour contempler la fourmilière. Ayez soin de figurer un corbeau qui, du haut de l’arbre, contemple le diplomate et semble n’attendre que son départ pour fondre sur la fourmilière. »

Comparez le numéro 7 du catalogue de M. Fourès : « Dans un bois, un chasseur tient son fusil par le canon, etc… »

Voici ensuite :Le Papillon et la Mare. Un papillon attiré par une fleur d’eau, risque de se noyer dans la boue.

« Je pense — reprend notre fabuliste — que vous saurez tirer grand parti de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique composition… Il faudrait représenter un joli paysage dans une vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des montagnes ; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de fleurs, de papillons, etc… Il faudra représenter dans la mare ou sur ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (sic), grenouilles, petits serpents, rats, lézards ; et, dans les branches de quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votreComédie de la Mort, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agitenfin de faire opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges, et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien donner une physionomie caractéristique. »

« Je pense — reprend notre fabuliste — que vous saurez tirer grand parti de ce petit sujet allégorique, dont vous aurez facilement saisi la morale, et vous en ferez, j’en suis certain, une poétique composition… Il faudrait représenter un joli paysage dans une vallée, avec la mare sur le premier plan, et dans le lointain, des montagnes ; le ciel sans nuages. A l’exception de la mare et de ses abords, la campagne devrait être d’un aspect riant, beaucoup de fleurs, de papillons, etc… Il faudra représenter dans la mare ou sur ses bords, toute sorte de petits animaux tels que crapeaux (sic), grenouilles, petits serpents, rats, lézards ; et, dans les branches de quelques saules rabougris et grimaçants, comme ceux de votreComédie de la Mort, il faudrait mettre de grosses araignées dans leurs toiles, ainsi que quelques chauves-souris, cachées dans quelques crevasses de troncs, ou des hiboux. Il s’agitenfin de faire opposition avec le riant du reste de la campagne, et représenter une nature-morte désolée, triste et pleine de terreurs et de pièges cachés. Au milieu de la mare, il faudra sur un lit de feuilles larges, et à fleur d’eau, représenter une belle fleur épanouie. Je laisse à votre idée le moment à saisir et à représenter, soit l’instant où le papillon tombe dans la mare, près de la fleur, soit quand, arrivé sain et sauf sur les bords, il s’envole. Dans tous les cas, il faudrait pouvoir exprimer soit la joie, soit le dépit qu’éprouveraient les animaux malfaisants de la mare, et même donner une expression en rapport avec la situation aux arbres auxquels vous savez si bien donner une physionomie caractéristique. »

Or la planche exécutée d’après ce dessin est celle que je possède, et qui nous a menés à cet épisode. Je l’ai dit, le tirage récent en est défectueux, mais on y reconnaît fort bien le résultat des volitions de l’infatigable exigeant. La fleur centrale est mal venue, et le papillon joue un rôle si accidentel qu’on le distingue à peine ; mais les branches sont vraiment grimaçantes, comme il est écrit, et les aquatiques animaux grouillent dans ce cloaque.

C’est, sans nul doute, l’original du dessin inspiré par la fable suivante,Le Dindon et les Paons, que nous retrouvons daté de 1868, dans la collection de M. Capin, toujours selon le catalogue cité par M. Fourès :

« Une dizaine de paons, perchés sur de vieux troncs d’arbres, regardent, au-dessous d’eux, un dindon rouant, et qui semble vouloir les dépasser en beauté. Deux paons sont sur le sol, en face de l’orgueilleux et paraissent le narguer. » Suivons bien notre La Fontaine :

« Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de grands vases. »

« Je laisse à vous, monsieur, de choisir le moment à représenter dans le dessin. Je pense que le plus caractéristique serait le dernier épisode de la fable, celui où tous les paons, les uns traînant leur queue, les autres en la déployant, regardent dédaigneusement le dindon qui avance fièrement parmi eux. Vous pouvez mettre la scène sur la terrasse d’un château ou d’un palais, ou bien dans un beau jardin, les paons se promenant, ou restant perchés sur des balustrades, sur de grands vases. »

Enfin, la fable intituléela Baleine et les Poissonsest accompagnée de cette lettre (le 11 mai 1868) :

« Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!) et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre composition ; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en masse près de la baleine ; celle-ci devra être représentée à demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux. Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la tempête ; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger denaufrage ; la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc… — Vous pourriez vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux, etc… — Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le tableau, ainsi que des reptiles à introduire dansLe Papillon et la Mare, etc., etc… »

« Monsieur, je vous ai donné cette fable tout au long, afin que vous en approfondissiez bien toutes les nuances (!), toutes les situations (!) et que vous choisissiez ainsi l’instant le plus approprié pour votre composition ; je vous laisse toute liberté d’allure, seulement, d’après moi, le moment à représenter serait celui où les poissons arrivent en masse près de la baleine ; celle-ci devra être représentée à demi-corps, hors de la mer, lançant deux gerbes d’eau de ses naseaux. Il va sans dire que les vagues doivent être fort agitées par la tempête ; dans le lointain, un ou deux vaisseaux en danger denaufrage ; la pluie tombe, et un éclair sillonne le ciel. Dans un coin du tableau il faudra placer un rocher sortant de l’eau, etc… — Vous pourriez vous rendre chez un libraire de la ville et lui demander le livre de M. Louis Figuier, traitant des poissons, reptiles, oiseaux, etc… — Vous y puiseriez une foule de modèles de poissons pour le tableau, ainsi que des reptiles à introduire dansLe Papillon et la Mare, etc., etc… »

Rapprochez du no6 du catalogue de M. Fourès : « Au pied d’une falaise très élevée est une énorme baleine. Des poissons très nombreux semblent attirés vers elle. »

L’intègre Bresdin répond d’abord fort honnêtement, docilement, douloureusement :

Paris, le 18 avril 1868.«Mon cher Monsieur,« Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les couches de ma femme, les yeux vinrent malades ; depuis quelques jours, j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre. J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que, malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me ledemandez, commencé la fable duDiplomate et des Fourmis. — De plus, quant au frontispice,j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me demandez. »

Paris, le 18 avril 1868.

«Mon cher Monsieur,

« Je m’empresse de répondre à votre lettre, d’autant plus que je suis en retard sur le travail que je dois faire pour vous. Il serait plus avancé, si malheureusement le malheur ne se jouait de moi. Après les couches de ma femme, les yeux vinrent malades ; depuis quelques jours, j’ai un rhumatisme aigu dans une épaule, avec atteinte dans l’autre. J’éprouve de telles douleurs qu’il m’a été impossible, depuis plus de huit jours, de faire quoi que ce soit. Ce qui fait que, malheureusement, vos dessins n’ont pas été plus avancés, et ne sont même pas commencés, sauf le frontispice où il y a encore beaucoup de travail à faire. Je vais un peu mieux, et vais me dépêcher de le terminer. Je n’ai donc pas encore, comme vous me ledemandez, commencé la fable duDiplomate et des Fourmis. — De plus, quant au frontispice,j’y ai fait entrer toutes les choses que vous me demandez. »

Pour cent francs !

Le Mécène riposte par la commande d’un sixième dessin, lequel devra représenter « une réunion d’animaux tels que lion, tigre, léopard, ours, panthère, loups, rhinocéros, renard, etc… » (toujours tout ça pour cinquante francs), et il annonce « des remaniements fort importants dansle Diplomate et les Fourmis. »

Bresdin commence pourtant à se fatiguer de tout ce verbiage. Le 29 juin 1868, il écrit de Bordeaux :

« Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière… je vous ai dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en référer à vous… ayant toujours des changements, des corrections à faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même. »

« Monsieur, vous n’avez pas compris ma lettre dernière… je vous ai dit déjà plusieurs fois que cela m’était égal de faire tel ou tel sujet. Comme vous m’avez interrompu plusieurs fois pour me dire d’en référer à vous… ayant toujours des changements, des corrections à faire, ne soyez pas étonné si je n’avance pas et si j’attends que vous me donniez chaque fois le sujet que vous préférez vous-même. »

En réponse, l’auteur duDiplomatese fâche à son tour, se gonfle, fait le dindon, met en avant ses hautes relations qui eussent pu profiter à un Bresdin plus souple. Puis il s’amende : « Vous avez tort de vous fâcher, je n’ai pas eu l’intentionde vous froisser… » Et les travaux reprennent… et le bavardage :

« Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon ; mais persuadé que vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé. — Puisque vous recommencez le dessin duPapillon, je me permets de vous adresser un projet de disposition… Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté. Touts (sic) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de laComédie de la Mort. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les chaleurs de l’été, et dans un climat méridional… »

« Au moment même où ma lettre était à la poste, je m’aperçois de mon erreur en vous parlant de canard au lieu de dindon ; mais persuadé que vous feriez abstraction de cette confusion, je ne vous ai pas aussitôt écrit pour vous rassurer. Vous voilà maintenant fixé. — Puisque vous recommencez le dessin duPapillon, je me permets de vous adresser un projet de disposition… Souvenez-vous du ciel sans nuages, et quant au papillon, il devrait être légèrement posé sur l’eau, et comme se débattant et faisant des efforts pour sortir de la mare sans se souiller au contact impur et suicidial (!) de l’eau corrompue, dans laquelle s’étale la belle fleur aux reflets d’albâtre qui l’a tenté. Touts (sic) les animaux malfaisants ou autres que vous mettrez dans la mare devront converger leur attention sur le papillon. Donnez aux saules des figures diaboliques comme dans votre dessin de laComédie de la Mort. La végétation, par opposition à la fleur qui, d’un beau blanc, s’étale, ou se dresse de la mare, devra paraître quelque peu fanée et desséchée. N’oubliez pas que la scène se passe pendant les chaleurs de l’été, et dans un climat méridional… »

J’ai transcrit ce petit procès par le menu en l’élucidant de mon mieux, parce que, sous sa niaise apparence, il est fort édifiant ; on lui pourrait donner comme épigraphe, cette réflexion d’un penseur contemporain : « Le monde nous est parfois révélé par ses interprètes les plus lourds. » Voyez cet amateur plus qu’inhabile,et plus que tatillon, dont la vanité s’enfle à l’idée de se voir illustré par ce graveur qui donne aux branches une physionomie ; et le voilà tel qu’un taon autour de Bresdin, à le piquer deci, delà, des plus sottement dans la forme, des plus salutairement quant au fond, puisqu’il en résulte les beaux dessins de la collection Capin, entre lesquels, particulièrement celui des paons doit être admirable.

Maintenant le fol Thierry en a-t-il été pour ses avis, et pour unsic vos non vobisfinalement murmuré ?… En un mot, le recueil de fables a-t-il paru illustré par Bresdin ? Je l’ignore et j’en doute beaucoup ; mais je laisse à quelque bibliophile vétilleux cette solution finale. M. Aglaüs Bouvenne a publié un catalogue de l’œuvre gravé de Bresdin ; il comprend 61 numéros et fait mention de trois des lithographies du livre de fables.

Je pourrais décrire encore quelques gravures admirées dans des collections étrangères, mais l’inspiration n’en diffère pas sensiblement de celles que nous avons examinées, et je ne veux pas étendre hors de proportions cette longue étude.

Aux écrivains déjà mentionnés pour s’être occupés de Bresdin, il sied d’ajouter Cladel qui, dansUrbains et Ruraux, a consacré un chapitre à Bresdin, sous ce titre :Sous-cantonnier de l’Arc-de-Triomphe. Paul Arène dansUn Vieil Artiste, le chapitre qu’à son tour, il consacre à Bresdin, en sonParis-Ingénu, certifie le fait qui sert de thème aux variations de Cladel : « En 1880, l’année du rude hiver… alors que, presque aveugle, il (Bresdin) était réduit, pour gagner sa vie, à raccommoder, sous un hangar ouvert à tous les vents, les outils des ouvriers occupés à balayer la neige des rues. » — Un petit article signéNives, dansL’Art Françaisdu 12 janvier 1878, fait discrètement appel à la charité, en faveur de Bresdin, et précise le détail : « Bresdin, l’auteur duBon Samaritainet de laFuite en Égypte, Bresdin est balayeur ! Vous avez bien lu : balayeur… » —Væ Victis, dans un autre volume de Cladel :Raca, traite encore de Bresdin.

Le 13 janvier 1885, Monsieur Henry Fouquierconsacre, lui aussi, dansL’Événement, à la mémoire de Bresdin, un bienveillant commentaire.

Les éléments de ce travail étaient rassemblés, quand il m’a été donné d’apprendre l’existence, et de faire la connaissance de Mademoiselle Rodolphine Bresdin, fille aînée et préférée du graveur. Malgré les irréparables dissensions qui divisaient alors le ménage de ses parents, elle rendit à son père, dans Sèvres, une visite indiquée au cours de l’étude de M. Fourès.

J’ai vu moi-même, chez Mademoiselle Bresdin, d’étonnants albums dont elle a patiemment et pieusement réuni les éléments divers. Lithographies et eaux-fortes s’y entremêlent de magnifiques dessins dont, à mon sens, voici la provenance. Je ne tiens aucun d’eux pour un original proprement dit, et tel est aussi l’avis de Mademoiselle Bresdin.

Au moment de livrer un de ses dessins à la plume, l’auteur en prenait un calque, aussi fouillé que le modèle, à en juger par ces spécimens. C’est une grande partie de ces calques dont la fille du graveur possède la collection. Elle est extraordinaire, et peut, et doit servir de prétexte à réunir autour d’elle, quelque prochainjour, une exposition de l’œuvre de Bresdin, sur laquelle le moment est plus que venu d’attirer l’attention du public artiste.

Les dessins de M. Capin, et ceux qu’on pourra çà et là se procurer, dans quelques rares cabinets d’amateurs, formeront, avec les lithographies et les eaux-fortes prêtées par tel ou tel, un ensemble respectable quant au nombre, mais bien principalement, quant au prestige. Ce qu’on verra dans ces dessins, ce seront les variations des thèmes que j’ai indiqués, mais infiniment plus précieuses ; de vieilles villes aux pignons historiés et mystérieux, et dont les clochers, pareils à des index aigus et levés, semblent dévider des nuages ; des montagnes, des défilés de maisons ; et devant, et parmi, sous d’étranges parasols, des foules lilliputiennes, des forêts pleines d’horreur sacrée, des paysages hantés de guerriers : Schamyl, qui fut un héros de Bresdin ; de plus anciens combats : des chars gaulois, la bataille d’Ascalon.

Et, sur l’eau, ce sont les mâts qui s’érigent, tels que les clochers de la verte et mouvante cité des vagues. — Puis, au-dessus de toutes ces choses, la Mort planant, l’inévitable persuasive, l’universelle réconciliatrice que, sans nuldoute, l’artiste envisage, selon la belle figure de Madame Valmore, comme

« … cette cueilleuse d’âmes,Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,Comme on ôte le sable où dort le diamant. »

« … cette cueilleuse d’âmes,

Ne les moissonnant pas pour en tuer les flammes,

Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement,

Comme on ôte le sable où dort le diamant. »

Et le visiteur, souvent charmé, toujours fasciné, devant la révélation de ces dessins qui n’ont d’équivalent que dans certains tracés médiumniques, de ces dessins que l’on comprend mieux en sachant que l’auteur restait parfois de longues heures à contempler les araignées tissant leur toile, s’ébahira une fois de plus au souvenir de celui qui fut l’Ixion du « Moëllon lithographique ».

« Je roule cette pierre depuis cinquante ans » a-t-il écrit sur un rocher qui occupe le centre d’une de ses compositions. Daniel qui habita un temps, rue Fosse-aux-Lions, mais qui, toute sa vie, fut livré aux bêtes. Artiste que Gautier eût rangé parmi sesgrotesques, Vallès, parmi sesréfractaires, Verlaine, entre sesmaudits, et que j’intitule, moi, leJob du Burin.

Quant à son caractère, d’une pure rusticité bonasse et naïve, il l’assimile, sur de certainspoints, au frère Junipère desFioretti, ou encore au Saint-Joseph de Cupertino desPhysionomies de Saints.

J’ai, devant moi, deux portraits de Bresdin, en des temps meilleurs ; l’un, une gravure de M. Aglaüs Bouvenne, présente une tête de reître, à la barbe touffue, au crâne socratique, assez semblable au Verlaine des dernières années. L’autre, bien préférable, une photographie du bonhomme, assis, jambes croisées, en attitude familière, sous son paletot de grosse étoffe, son pantalon à carreaux, sa pipette à la main, la tête débonnaire et volontaire, paysanne et fine.

Ixion a cessé de rouler sa pierre, à Sèvres, le 11 janvier 1885. Daniel s’est évadé hors de cette fosse aux lions que fut pour lui l’existence humaine. Job a rendu le dernier soupir dans un grenier de quarante mètres de long, où il s’efforçait d’acclimater la nature, et dont il affirmait avec orgueil, pour exalter les proportions d’un tel logis, qu’on ne saurait s’y asphyxier, à moins de vingt-cinq francs de charbon.

Son voisin, M. Henri Boutet, nous a légué une triste image de Bresdin sur son grabat de mort. C’est en un coin de grenier sordide, un lit, ou plutôt un coffre en planches ; et dedans,la dépouille : une sorte de vieux marmot barbu et chauve, une poupée en guenilles, aux menottes non rejointes. La paillasse est houleuse, le lit, trop court ; des hardes y sont accrochées. Par terre des sabots, une canne, une casserole, une caisse, un casque tonkinois frappé de coups d’ombre et de clarté par une lumière de chandelle.

Ce dessin a été racheté le 28 janvier 1891, Rue Drouot, dans la vente de Champfleury, qui a bien pu supporter la vue d’une telle image desa victime; Champfleury qui, alorsdirecteur de la Manufacture de Sèvres, daigna suivre en la compagnie de MM. Cladel, Bracquemont, Boulet, et de quelques terrassiers, le convoi de l’homme dont il était convaincu d’avoir fait la célébrité…

Il lui devait sa fortune.


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