[30]Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi.
[30]Probablement à l’occasion d’un projet de départ pour le Midi.
« A l’oubli, tendre défi d’ailes,Les instants qu’ils nous ont valusAttardés, inquiets, fidèles,Voltigent autour desTalus»[31].
« A l’oubli, tendre défi d’ailes,
Les instants qu’ils nous ont valus
Attardés, inquiets, fidèles,
Voltigent autour desTalus»[31].
[31]« A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus) ». 9 novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce distique :« Riante et sans air de détresseLa maison attend sa maîtresse. »
[31]« A Chéry. (Après la démolition de la Maison des Talus) ». 9 novembre 1890. Une photographie de la même demeure s’orne de ce distique :
« Riante et sans air de détresseLa maison attend sa maîtresse. »
« Riante et sans air de détresse
La maison attend sa maîtresse. »
« Que la Dame soit en joie ![32]Sous cette pierre elle a misLe vœu que sa maison voieVenir les mêmes amis. »
« Que la Dame soit en joie ![32]
Sous cette pierre elle a mis
Le vœu que sa maison voie
Venir les mêmes amis. »
[32]Pour la reconstruction sans doute.
[32]Pour la reconstruction sans doute.
« Un an de moins, mignonne, est traître.Au retour de chaque printemps,Tu finiras par disparaître…Il faut t’arrêter à vingt ans. »[33]
« Un an de moins, mignonne, est traître.
Au retour de chaque printemps,
Tu finiras par disparaître…
Il faut t’arrêter à vingt ans. »[33]
[33]Anniversaire de 1891.
[33]Anniversaire de 1891.
« Ma Chéry, pour faire semblant,Dans une piscine éternelleTrempe son pied au reflet blanc,Mais la source jeune est en elle. »[34]
« Ma Chéry, pour faire semblant,
Dans une piscine éternelle
Trempe son pied au reflet blanc,
Mais la source jeune est en elle. »[34]
[34]Evian 1891.
[34]Evian 1891.
« Tu choisis ton temps pour renaître !Tout de la fleur ivre et deboutJusqu’au rayon de la fenêtreSourit, et tu fais comme tout. »[35]
« Tu choisis ton temps pour renaître !
Tout de la fleur ivre et debout
Jusqu’au rayon de la fenêtre
Sourit, et tu fais comme tout. »[35]
[35]1eravril 1892.
[35]1eravril 1892.
« Fermé, je suis le sceptre aux doigtsEt, contente de cet empire,Ne m’ouvrez jamais si je doisDissimuler votre sourire. »[36]
« Fermé, je suis le sceptre aux doigts
Et, contente de cet empire,
Ne m’ouvrez jamais si je dois
Dissimuler votre sourire. »[36]
[36]Un éventail.
[36]Un éventail.
« Là -bas, de quelque vaste aurorePour que son vol revienne versTa petite main qui s’ignoreJ’ai marqué cette aile d’un vers. »[37]
« Là -bas, de quelque vaste aurore
Pour que son vol revienne vers
Ta petite main qui s’ignore
J’ai marqué cette aile d’un vers. »[37]
[37]Autre éventail.La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et contient, outre cette expressive définition de soi-même : « l’unanime pli », ces gracieux vers :« Une fraîcheur de crépusculeTe vient à chaque battementDont le coup prisonnier reculeL’horizon délicatement.Vertige ! Voici que frissonneL’espace comme un grand baiser…Le sceptre des rivages rosesStagnants sur les soirs d’or, ce l’estCe blanc vol fermé que tu posesContre le feu d’un bracelet. »
[37]Autre éventail.
La femme et la fille du poète ont, elles aussi, leurs éventails, qui s’éploient en l’œuvre publiée. Le dernier est le plus charmant et contient, outre cette expressive définition de soi-même : « l’unanime pli », ces gracieux vers :
« Une fraîcheur de crépusculeTe vient à chaque battementDont le coup prisonnier reculeL’horizon délicatement.Vertige ! Voici que frissonneL’espace comme un grand baiser…Le sceptre des rivages rosesStagnants sur les soirs d’or, ce l’estCe blanc vol fermé que tu posesContre le feu d’un bracelet. »
« Une fraîcheur de crépuscule
Te vient à chaque battement
Dont le coup prisonnier recule
L’horizon délicatement.
Vertige ! Voici que frissonne
L’espace comme un grand baiser
…
Le sceptre des rivages roses
Stagnants sur les soirs d’or, ce l’est
Ce blanc vol fermé que tu poses
Contre le feu d’un bracelet. »
« Musique dedans endormieIl suffit pour te rendre aux cieuxQue la bouche de cette amieOuvre son baiser gracieux. »
« Musique dedans endormie
Il suffit pour te rendre aux cieux
Que la bouche de cette amie
Ouvre son baiser gracieux. »
« Plus rapide à tire-d’aileQue lui de prendre le train,Un joyeux baiser fidèleDevancera mon quatrain. »[38]
« Plus rapide à tire-d’aile
Que lui de prendre le train,
Un joyeux baiser fidèle
Devancera mon quatrain. »[38]
[38]15 août 1898 — (sans doute un des derniers quatrains).
[38]15 août 1898 — (sans doute un des derniers quatrains).
« Ceci, Seigneur, est mon livre de messeOù je vous nomme et vous prie en latinAfin qu’au ciel, dont je fus la promesse,Triomphe tard mon sourire enfantin. »[39]
« Ceci, Seigneur, est mon livre de messe
Où je vous nomme et vous prie en latin
Afin qu’au ciel, dont je fus la promesse,
Triomphe tard mon sourire enfantin. »[39]
[39]Sur un paroissien.
[39]Sur un paroissien.
« Par un paraphe et des vers attestonsQue c’est pour vous, et non pour d’autres dames,Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmesCe fier portrait du plus beau des vestons. »[40]
« Par un paraphe et des vers attestons
Que c’est pour vous, et non pour d’autres dames,
Seule Chéry, qu’à l’art nous demandâmes
Ce fier portrait du plus beau des vestons. »[40]
[40]Sur un portrait de lui-même.
[40]Sur un portrait de lui-même.
Le badinage s’accentue et se précipite, comiquement sérieux, toujours tendre, mais tournant au calembour, aux vers inspirés par la coca :
« Tout ce noir charbon que tu versesParmi tes entrailles perverses,Prends garde, après quelque bonheur,Qu’il ne te naisse un ramoneur. »[41]
« Tout ce noir charbon que tu verses
Parmi tes entrailles perverses,
Prends garde, après quelque bonheur,
Qu’il ne te naisse un ramoneur. »[41]
[41]Sur un bocal de charbon de Belloc.
[41]Sur un bocal de charbon de Belloc.
« J’aime à regarder ChéryEn qui tout, jusqu’au nez rit. »« A tant manger je serais,Non Diane, mais Cérès. »« Une Dame à qui j’ai donné le nom dePaonPossède, paraît-il, un fort joli tympan. »« Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,Je pousse des cris comme un petit paon. »« J’ai cueilli pour que tu me crussesGalant, ces violettes russes. »[42]
« J’aime à regarder Chéry
En qui tout, jusqu’au nez rit. »
« A tant manger je serais,
Non Diane, mais Cérès. »
« Une Dame à qui j’ai donné le nom dePaon
Possède, paraît-il, un fort joli tympan. »
« Quand sur mon tu-tul quelqu’un fait pan pan,
Je pousse des cris comme un petit paon. »
« J’ai cueilli pour que tu me crusses
Galant, ces violettes russes. »[42]
[42]Bouquet.
[42]Bouquet.
« Cette fleur comme toi la même chaque annéeEst mon remercîment, Chéry, que tu sois née. »[43]
« Cette fleur comme toi la même chaque année
Est mon remercîment, Chéry, que tu sois née. »[43]
[43]Anniversaire.
[43]Anniversaire.
« Belle, ne laissez jamais choirDe larme sur ce fin mouchoir. »[44]
« Belle, ne laissez jamais choir
De larme sur ce fin mouchoir. »[44]
[44]A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs, quand je manquais du mien. — En le lui rendant blanchi.
[44]A Madame Chéry-Legrand, qui m’avait prêté l’un de ses mouchoirs, quand je manquais du mien. — En le lui rendant blanchi.
« Marie et Chéry, Magnier et LegrandSont de très hautes nymphes s’adorant. »« On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry. »[45]
« Marie et Chéry, Magnier et Legrand
Sont de très hautes nymphes s’adorant. »
« On pourrait bien fouiller l’Europe et l’Améri-
Que, avant de rien trouver qui ressemble à Chéry. »[45]
[45]Vu et estampillé par S. M.
[45]Vu et estampillé par S. M.
Puis, ces menuscastigant ridendo:
« Soyez, mes yeux, à jamais étonnés :Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez !Peut-elle, sur quels pipeauxLes mettre mieux à propos ?Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,Caresse aussi la bouteille d’absinthe.Son doux œil est agrandiAprès le Cherry-Brandy.En elle rien ne semble atoneQuand elle mange un panatone[46].
« Soyez, mes yeux, à jamais étonnés :
Chéry-Legrand met ses doigts dans son nez !
Peut-elle, sur quels pipeaux
Les mettre mieux à propos ?
Chéry-Legrand, qu’on croirait une sainte,
Caresse aussi la bouteille d’absinthe.
Son doux Å“il est agrandi
Après le Cherry-Brandy.
En elle rien ne semble atone
Quand elle mange un panatone[46].
[46]Nom d’un gâteau milanais.
[46]Nom d’un gâteau milanais.
Elle a ce mignon traversDe comprendre un peu mes vers. »
Elle a ce mignon travers
De comprendre un peu mes vers. »
A son tour, lemirlitondu même à la même, dont voici le déroulement fantasque :
« Tous, de l’amitié ! Sans ça l’onNe saurait orner mon salon.J’ai, sur ce mirliton rêveur,Ma devise : «Amorfor ever[47]. »
« Tous, de l’amitié ! Sans ça l’on
Ne saurait orner mon salon.
J’ai, sur ce mirliton rêveur,
Ma devise : «Amorfor ever[47]. »
[47]Un mot changé.
[47]Un mot changé.
Augusta Holmès m’accommodeComme femme et même comme ode[48].
Augusta Holmès m’accommode
Comme femme et même comme ode[48].
[48]Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault : Thétis apportant des armes à Achille : « Augusta Holmès indique à ces messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.
[48]Sur une photographie du prix de Rome d’Henri Regnault : Thétis apportant des armes à Achille : « Augusta Holmès indique à ces messieurs qu’un casque est inutile ayant sa chevelure.
A nosfiveHortense SchneiderOte sa pelisse d’eider.Coppée, aussi je le reçois,Reste l’honneur du vers François.Quel chignon topaze ou saurSubjugue à présent Champsaur ?Quelquefois je nomme AdrienMarx mon docteur, quand je n’ai rien.Portalier, un cœur, mais des seinsPas plus que tous les médecins.Je m’accoude dans le bainAimant entendre Robin.Mon goût correct s’est gendarméContre ces vers de Mallarmé. »
A nosfiveHortense Schneider
Ote sa pelisse d’eider.
Coppée, aussi je le reçois,
Reste l’honneur du vers François.
Quel chignon topaze ou saur
Subjugue à présent Champsaur ?
Quelquefois je nomme Adrien
Marx mon docteur, quand je n’ai rien.
Portalier, un cœur, mais des seins
Pas plus que tous les médecins.
Je m’accoude dans le bain
Aimant entendre Robin.
Mon goût correct s’est gendarmé
Contre ces vers de Mallarmé. »
Enfin épars sur des albums, des cahiers Japonais aux croquis de félins, de singes et d’oiseaux :
« Cette chatte humble et tendre à qui l’attachePorte un paraphe illustre pour moustache. »« J’aimerais que l’on attachâtA notre sonnette ce chat. »« Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine. »« On ne voit pas dans les ruesTous les jours de telles grues. »« La descendance d’un singeFolle et vierge de tout lingeSe berce en grappe jusqu’auPerchoir où songe Coco. »« Dans ce monde ailé, rampant,Le talent n’omit qu’un paon. »« Gourmand comme une chatte ou comme une abbesseJe vois sur ce feuillet une bouillabaisse. »
« Cette chatte humble et tendre à qui l’attache
Porte un paraphe illustre pour moustache. »
« J’aimerais que l’on attachât
A notre sonnette ce chat. »
« Ce triste hibou, s’il neige ou bruine,
N’a pas, aux Talus, trouvé de ruine. »
« On ne voit pas dans les rues
Tous les jours de telles grues. »
« La descendance d’un singe
Folle et vierge de tout linge
Se berce en grappe jusqu’au
Perchoir où songe Coco. »
« Dans ce monde ailé, rampant,
Le talent n’omit qu’un paon. »
« Gourmand comme une chatte ou comme une abbesse
Je vois sur ce feuillet une bouillabaisse. »
Et, pour conclure, ces dédicaces des neuf cahiers de poésie :
Il y eut aussi une série d’adresses d’amis, en quatrains, dont je cite cet exemple :
« Je te lance mon pied vers l’aîneFacteur, si tu ne vas où c’estQue rêve mon ami VerlaineRu’Didot, hôpital Broussais. »
« Je te lance mon pied vers l’aîne
Facteur, si tu ne vas où c’est
Que rêve mon ami Verlaine
Ru’Didot, hôpital Broussais. »
On trouverait sans doute moyen d’établir un ordre plus méthodique et plus méticuleux entre ces quatrains et ces distiques inédits, bien qu’ils n’aient guère, entre eux, d’autre rapport que celui d’être adressés à une seule personne. Je laisse à d’autres ce précieux soin. Quatrains etdistiques, je les ai donnés à peu près distribués comme ils l’étaient, quand ils m’ont été donnés à moi-même, en leur temps.
Approchons du gouffre obscur des proses. Les abords en sont accessibles, tout comme ceux des premiers poèmes. C’est encore, selon Baudelaire, selon Poë, selon Aloÿsius Bertrand, que débutent ces poèmes en prose. Dansle phénomène futur, « le montreur de choses passées », exhibe « une femme d’autrefois » à « une malheureuse foule vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles ». Dans laplainte d’automne, le poète, veuf de son amie, écoute l’orgue de Barbarie « l’instrument des tristes » et « ne lance pas un sou par la fenêtre, de peur de se déranger, ou de s’apercevoir que l’instrument ne chantait pas seul. »Le démon de l’analogie, déjà plus arcane, fait obséder l’esprit d’un rêveur, par les idées et images correspondantes aux « lambeaux maudits d’une phrase absurde » ; le tout en apparence incohérent finit par rencontrer son explication dans la mise en présenced’objets, qui semblent avoir impressionné de loin la pensée du bizarre promeneur. Lepauvre enfant pâleest comme la préventive complainte du guillotiné. Pour le moment, ce triste gosse n’est qu’un petit chanteur des rues, auquel le poète rend cet oracle tragique : « Et ta complainte est si haute, si haute, que ta tête nue qui se lève en l’air à mesure que ta voix monte, semble vouloir partir de tes petites épaules. Petit homme, qui sait si elle ne s’en ira pas un jour, quand, après avoir crié longtemps dans les villes, tu auras fait un crime ?… »
« Ta tête se dresse toujours et veut te quitter, comme si d’avance elle savait… »
La pipe, reprise, refumée pour la première fois depuis un séjour à Londres, reporte, remporte, en une bouffée, un fumeur vers le rivage brumeux, et lui rappelle tendrement sa « pauvre bien aimée errante, en habits de voyageuse, » coiffée de ce chapeau « que les riches dames jettent en arrivant…, et que les pauvres bien aimées regarnissent pour bien des saisons encore. Autour de son cou, s’enroulait le terrible mouchoir qu’on agite en se disant adieu pour toujours ». —Un spectacle interrompun’est autre que celui patiemment guetté par les clients des montreursd’ours ; à savoir la révolte de ce dernier contre son belluaire. Mallarmé l’interpréta autrement, spectateur « étonné de n’avoir pas senti, cette fois encore, le même genre d’impression que ses semblables », et conclut de cette étreinte un peu trop étroite, infligée par le fauve à son « aîné subtil » qu’elle ne veut que lui dire : « Explique-moi la vertu de cette atmosphère de splendeur, de poussière et de voix, où tu m’appris à me mouvoir. »
Réminiscencenous présente un petit frère dupauvre enfant pâle, un orphelin errant « en noir et l’œil vacant de famille ». La rencontre d’un fils de pitre le lui fait regretter, au récit des grimaces d’un pèrefarce, d’une maman qui mange de la filasse aux bravos de la foule. « Tu ne sais rien, ajoute le narrateur, des parents sont des gens drôles, qui font rire. » Et l’orphelin s’éloigne, « déçu tout-à -coup, de n’avoir pas de parents. »
Ladéclaration foraines’illumine de la fantaisie d’une belle promeneuse, soudainement induite par un charitable élan, à se substituer au phénomène manquant dans une baraque miséreuse.
Lenénuphar blancest cueilli par le canotier,au retour et en souvenir d’une aquatique promenade employée à ne point voir, à entendre qu’à peine effleurer d’un pas le gravier, une mystérieuse riveraine.
L’ecclésiastique, de fantaisie macabre et bouffonne, nous fait assister aux solitaires et printaniers ébats d’un jeune abbé, sorte de Narcisse noir et capricant, traitant les touffes d’herbes comme « les bruns adolescents » traitent leurs « oreillers » dans les vers de Baudelaire. Personnage qu’on dirait échappé d’un livre de Daudet, pour se rouler dans cette syntaxe.
La gloire, l’écrivain vient d’apprendre à la connaître, et plus « rien ne l’intéressera d’appelé par quelqu’un ainsi ». C’est la forêt de Fontainebleau qui lui donne cette leçon, un jour qu’ayant pris le train, en même temps que nombre de voyageurs, pour y goûter les splendeurs de l’automne, il s’aperçoit que nul autre que lui n’a eu cette pitié envers laglorieuseforêt, et que le train l’« avait déposé là seul ».
Leconflits’établit entre Mallarmé (toujours impersonnel, bien entendu) et des terrassiers qui, cette année-là , sous prétexte de travaux de voie ferrée, lui empoisonnent sa villégiature de Valvins, « le séjour chéri pour la désuétude etde l’exception, tourné par les progrès en cantine d’ouvriers de chemins de fer. » — « Je suis le malade des bruits (continue Mallarmé qui partage cette infirmité avec Madame Vigée-Lebrun) et m’étonne que presque tout le monde répugne aux odeurs mauvaises, moins au cri. » Et l’antagonisme s’établit entre l’écrivain et ses voisins bruyants. Mais le dimanche, avec sa soûlerie, vient à son tour terrasser ces manœuvres, et le poète rendu à son silencieux repos, rêve aux étoiles.
Mais ceci, anecdotes et poèmes, ne représente que bagatelles de la porte, « riens auxquels on a fait un sort exagéré » selon l’expression de Mallarmé dans sa préface.
Des portraits suivent : un croquis de Baudelaire[49], un Villiers en pied, « candidat à toute majesté survivante » en même temps que « désespéré seigneur perpétuellement échappé au tourment » avec toujours « dans l’aspect de l’homme devenu chétif, quelque trait saillant de l’apparition de jeunesse, à quoi il ne voulut jamais être inférieur. » L’oraison funèbre deVerlaine ; des souvenirs sur Rimbaud « avec je ne sais quoi fièrement poussé, ou mauvaisement, de fille du peuple, j’ajoute, de son état blanchisseuse, à cause de vastes mains, par la transition du chaud au froid rougies d’engelures. Lesquelles eussent indiqué des métiers plus terribles, appartenant à un garçon. » — Tailhade, Beckford[50], annoncé par cette phrase digne de Flaubert : « Sous la tutelle des lords Chatham et Littleton, anxieux d’en faire un homme politique marquant, étudiait, choyé par sa mère et banni d’auprès d’elle pour l’achèvement d’une éducation somptueuse, le fils de feu le lord-maire Beckford, (de qui la fière adresse à Georges III se lit sur un monument érigé au Guildhall.) » — Tennyson, faute de qui « une musique qui lui est propre manquerait à l’Anglais ; » — Banville, « l’être de joie et de pierreries, qui brille, domine, effleure. » — Poë, semblable à un Whistler, en leur « tragique coquetterie noire, inquiète et discrète » ; — Whistler « un Monsieur rare… l’enchanteur d’une œuvre de mystère… » — Manet « chèvre-pied au pardessusmastic, barbe et blond cheveu rare, grisonnant avec esprit. » — Berthe Morisot « avec une pointe deXVIIIesiècle exaltée de présent… et quelque chose d’élyséennement savoureux. » — Enfin, Wagner, magnifiquement festoyé de cette prière : « Voilà pourquoi, Génie ! moi, l’humble qu’une logique éternelle asservit, ô Wagner, je souffre et me reproche, aux minutes marquées par la lassitude, de ne pas faire nombre avec ceux qui, ennuyés de tout afin de trouver le salut définitif, vont droit à l’édifice de ton Art, pour eux le terme du chemin. Il ouvre, cet incontestable portique, en des temps de jubilé qui ne le sont pour aucun peuple, une hospitalité contre l’insuffisance de soi et la médiocrité des patries ; il exalte des fervents jusqu’à la certitude : pour eux ce n’est pas l’étape la plus grande jamais ordonnée par un signe humain, qu’ils parcourent avec toi comme conducteur, mais le voyage fini de l’humanité vers un idéal. »
[49]Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce poète.
[49]Je dois à la munificence de Mallarmé un très bel autographe de ce poète.
[50]Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après celui du volume.
[50]Cet ordre est incohérent, mais je dois l’avoir établi d’après celui du volume.
Lescrayonnagessur le théâtre, lequel n’est point fait pour qui « se suffit, avec la tenture de ses songes » traitent de Hamlet « dans sa traditionnelle presque nudité sombre… au charme tout d’élégance désolée » auprès d’un Polonius « figure comme découpée dans l’usure d’unetapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir… tas de loquace vacuité gisant que plus tard il (Hamlet) risquerait de devenir à son tour, s’il vieillissait. » —Les balletsnous font admirer au-dessous de « quelques coups d’épingle stellaires en une toile de fond bleue… les roses qu’enlève et jette en la visibilité de régions supérieures un jeu de chaussons d’un satin pâle vertigineux. » — La Loïe Füller, « en une fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte… se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action d’une danse… et au bain terrible des étoffes, se pâme, radieuse. »
LeVers, dans l’étude qu’il lui consacre, le poète le proclame en état decrise, non sans nous avoir fort heureusement garanti dans un précédent essai, la sauvegarde de notre prosodie, grâce au Parnasse contemporain dont il définit bien l’effort : « Simplement resserrer une bonne fois, avant de le léguer au temps, en condition excellente, avec l’accord voulu et définitif, un vieil instrument parfois faussé, le vers français, et plusieurs se montrèrent dans ce travail, d’experts luthiers. » Nonobstant, Mallarmé déclare vaincu en lui par des « infractions volontaires »et de « savantes dissonances » de ce qu’on a appelé le vers libre, le « pédant qui se fut, il y a quinze ans, à peine révolté, comme devant quelque sacrilège ignare. »
Dans ses trois chapitres sur leLivre, Mallarmé nous ébauche une théorie d’art et de style, nous confie un peu de son secret, secret d’âme aussi, de méconnaissance, de mélancolie : « méditer, sans traces, devient évanescent… l’encrier, cristal comme une conscience, avec sa goutte, au fond, de ténèbres…avec le rien de mystère indispensable, qui demeure, exprimé, quelque peu» (à savoir : qui survive à l’expression ne le livrant pas tout entier). — LeMystère dans les Lettres, qui en est la conclusion personnelle, trahit quelque mécontentement moins impassible, plus immédiat, et dut être tracé sous le coup d’un méchant procédé, d’autant plus sensible au « Monsieur plutôt commode, écrit Mallarmé, que certains observent la coutume d’accueillir par mon nom » ; oui, sous le coup d’un article bêtement injurieux d’où résulte une colère hautaine, mais tout de même douloureuse. Déjà il avait formulé plus haut : « Tristesse que ma production reste, à ceux-ci, par essence, comme les nuages au crépuscule, ou des étoiles,vaine. » Il se sent, « enveloppé dans une plaisanterie immense et médiocre » désigné comme « suppôt d’ombre » et l’un de ceux qui désormais ne pourront placer un mot sans que la foule lui crie : « Comprends pas ! » — l’innocent annonçât-il se moucher. — Il condamne les individus, qui, « parce qu’ils puisent à un encrier sans nuit » croient devoir, à l’égard des écrivains mystérieux, « déverser en un chahut la vaste incompréhension humaine. » Leur « entreprise » à eux « ne compte pas littérairement ». Elle consiste à « exhiber les choses à un imperturbable premier plan, en camelots activés par la pression de l’instant », au lieu de « tendre le nuage précieux flottant sur l’intime gouffre de chaque pensée. »
Au lieu « du labyrinthe illuminé par des fleurs, cesressasseursn’ont à offrir sur une route migraineuse qu’un blanc mur en platras aveuglant où même la réclame hésite à s’inscrire » et sans autre verdure que celle des « culs de bouteille et des tessons ingrats. » — « Notre littérature — ajoute Mallarmé — dépasse legenrecorrespondance ou mémoires. » Sa phrase, qui semble balbutier, par l’emploi des incidentes, « s’enlève en quelque équilibre supérieur, à balancementprévu d’inversions. » Et récusant « l’injure d’obscurité » il retourne à ses adversaires celle « d’incohérences, de rabâchages, de plagiat et de platitude. » — « Je préfère, conclut-il devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire. » Et, quelques pages plus loin, indiquant « une parité secrète, entre la magie et le sortilège que restera la poésie », par « le Vers, trait incantatoire » et « le cercle que perpétuellement ouvre et ferme la rime » en « une similitude avec les ronds parmi l’herbe, de la fée et du magicien », avec enfin, ce seul « dosage subtil d’essences, délétères ou bonnes » que sont « les sentiments », il s’incline à cet aveu catégorique : « peut-être personnellement me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une mesure qui a outrepassé l’aptitude à en jouir consentie par mes contemporains. »
Ce propos est trop définitif pour y rien ajouter. Il a le mérite d’anéantir pourles contemporains qui savent lire, cette donnée courante d’un Mallarmé mystificateur s’étant fait une rusée spécialité et une marque de fabrique d’amphigouris malignement enchevêtrés, à dessein d’ahurir le badaud et d’épater le bourgeois.Non, desservant hautain d’un culte ésotérique, il « traîne les gazes d’origine » et se sent en lutte avec « le gâchis en faveur. » — Huysmans l’a bien intensivement dépeint dans ce passage :
« Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine un imperceptible fil. — Ces idées nattées et précieuses, il les nouait avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.« Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un ensemble. — Cela devenait une littérature condensée, un coulis essentiel, un sublimé d’art… »
« Ce poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un temps de lucre, vivait à l’écart des lettres, abrité de la sottise environnante par son dédain, se complaisant, loin du monde, aux surprises de l’intellect, aux visions de sa cervelle, raffinant sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées, que reliait à peine un imperceptible fil. — Ces idées nattées et précieuses, il les nouait avec une langue adhésive, solitaire et secrète, pleine de rétractions de phrases, de tournures elliptiques, d’audacieux tropes.
« Percevant les analogies les plus lointaines, il désignait souvent d’un terme donnant à la fois par un effet de similitude, la forme, le parfum, la couleur, la qualité, l’éclat, l’objet ou l’être auquel il eût fallu accoler de nombreuses et de différentes épithètes pour en dégager toutes les faces, toutes les nuances s’il avait été simplement indiqué par son nom technique. Il parvenait ainsi à abolir l’énoncé de la comparaison qui s’établissait toute seule, dans l’esprit du lecteur, par l’analogie, dès qu’il avait pénétré le symbole, et il se dispensait d’éparpiller l’attention de chacune des qualités qu’auraient pu présenter un à un les adjectifs placés à la queue leu-leu, la concentrait sur un seul mot, sur un tout produisant comme pour un tableau, par exemple, un aspect unique et complet, un ensemble. — Cela devenait une littérature condensée, un coulis essentiel, un sublimé d’art… »
Nous sommes, du reste, à l’issue du livre. Qu’il nous suffise donc de noter encore ce passage sur « le numéraire, engin de terrible précision ». — « Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand croulent seuls les nuages, en l’abandon que l’homme leur fait du rêve, une liquéfaction de trésor rampe, rutile à l’horizon : j’y ai la notion de ce que peuvent être des sommes, par cent et au delà , égales à celles dont l’énoncé dans le réquisitoire, pendant un procès financier, laisse, quant à leurs existences, froid. — … Si un nombre se majore et recule, vers l’improbable, il inscrit plus de zéros : signifiant que son total équivaut spirituellement à rien, presque. — … en raison du défaut de la monnaie à briller abstraitement, le don se produit chez l’écrivain, d’amonceler, la clarté radieuse avec des mots qu’il profère comme ceux de Vérité et de Beauté. » — Encore, cette description d’Oxford : « le même (sol de l’Angleterre) où habitent des provinces de fer et de poussier, populeuses, supporte la jumelle floraison, en marbre, de cités, construites pour penser… — Notre échafaudage semble agencé provisoirement en vue que rien, analogue à ces recueillements privilégiés, ne verse l’ombredoctorale, comme une robe, autour de la marche de quelques messieurs délicieux. » Des portraits encore : celui très véridique et très digne de « Monsieur Octave Mirbeau qui sauvegarde certainement l’honneur de la presse en faisant que toujours y ait été parlé, ne fût-ce qu’une fois, par lui, avec quel feu, de chaque œuvre d’exception. » — Cet autre très comique de Ponsard qui, Hugoregnante« joua l’obligation de frénétiquement surgir faute de quelqu’un ; et se contraignit après tout à des efforts qui sont d’un vigoureux carton. » Enfin et terminons nos citations sur cet envol d’un journal « près des roses, jaloux de couvrir leur ardent et orgueilleux conciliabule ».
Il me reste maintenant à parler de Mallarmé, tel que je l’ai connu, vers 1879, avant sa relative célébrité, au cours de laquelle un silencieux malentendu précédant une muette réconciliation, nous sépara environ dix années. Qu’on me permette de citer tout exceptionnellement ces fragments d’une correspondance parce qu’elle témoigne de sa profonde sensibilité, de sa parfaite bonne grâce.
87, rue de Rome.
Mercredi soir, 9 avril 1879.
Cher Monsieur de Montesquiou,
J’ai voulu tous ces jours-ci, sans le pouvoir, vous serrer la main sur un bout de papier. Votre carte, qui accompagnait l’amical envoi fait à monbaby, était bordée de deuil, et je crains que vous n’ayez eu la douleur de perdre votre sœur. Si je me trompe, comme je veux l’espérer, chassez aisément cette noire appréhension que vous porte ma lettre. Autrement, croyez que je sympathise avec tout chagrin qui peut vous atteindre. — Gardez, dans l’un et l’autre cas, de ce mot hâtif, mon silencieux pressement de mains. A bientôt, n’est-ce pas ? Voici que fatigué du travail de l’hiver, je vais passer une dizaine de jours près de Fontainebleau, avec ma fille, laissant, hélas ! ma femme près d’Anatole tout endolori de rhumatismes. Mais au retour, donnons-nous signe de vie.
Votre
S. M.
Paris, 87, rue de Rome.
Dimanche, 10 août 1879.
Cher Monsieur de Montesquiou,
Je crois que votre délicieuse petite bête[51], feuillage anticipé, a distrait le mal de notre patient, à qui la campagne va être permise. Si de premiers indices de convalescence s’affirment d’aujourd’hui à demain, ou après, il se peut que nous partions tout de suite, le temps le voulant bien. — Avez-vous entendu d’où vous êtes (je l’ignore et vous parle à Paris) tous les cris de joie de notre malade, ne quittant des yeux que pour les fermer sur son bonheur, la merveilleuse princesse captive dans un palais merveilleux, qui s’appelle Sémiramis à cause des jardins de pierreries dont elle porte le reflet ? J’aime à croire que cette satisfaction longtemps improbable d’un vieux désir a été pour quelque chose dans l’effort d’une santé qui veut revenir ; même sans évoquer comme un mage, la secrète influence de pierre précieuse dardée continuellement de la cage, par son habitante, sur l’enfant.
[51]Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.
[51]Un oiseau des îles envoyé à l’enfant malade.
Que vous avez été charmant et amical, vous si pris de tous côtés, pendant ces derniers temps ; et ce m’est plus qu’un plaisir de vous annoncer, avant personne, que je crois tous nos soucis, dissipés dans le futur.
C’est à Valvins, près de Fontainebleau, que nous allons bientôt ; et il faut qu’avant la fin de la saison, car septembre sera très beau, vous veniez avec moi, vous enfoncer un jour sous la forêt. Je vous souhaite quelque lamevenue des mers du loin, comme dit Poë, si vous êtes en train de vous baigner.
Votre main,
S. M.
Valvins, près Fontainebleau.
Mardi, 9 septembre 1879.
Mon cher Monsieur de Montesquiou,
Ainsi vous nous avez trouvés tous envolés ! C’était avec espoir et joie, vous savez, nous avons tant de fois parlé de cette fuite à la campagne. Malheureusement, au bout de quelques jours, tout, le mauvais temps aidant à la mauvaise santé, s’assombrit : nous avons traverséles heures les plus cruelles que nous ait causées notre malade mignon, car des symptômes que nous croyions disparus à jamais se sont représentés ; ils s’installent à présent. Les améliorations anciennes n’ont été que factices, et le combat de la maladie me semble se livrer maintenant. La campagne nous procure l’expérience déjà commencée d’une diète lactée dont un médecin espère grand bien. Je suis trop tourmenté et même trop pris matériellement par notre pauvret, pour rien faire littérairement, que tracer quelques notes rapides.
Vous, où en êtes-vous ? Je vois par le timbre de votre lettre que vous avez pris à pleins poings, quelques heures au moins, la crinière des vagues, c’est un divertissement salutaire et noble. Que vous seriez charmant de venir une fois en notre verdure ! vous nous trouveriez fort en désarroi, et vous contenteriez d’un coin de table vite mise, aux moments des repas ; mais notre bonne amitié jetterait là son voile, ou sa nappe.Toleparle bien de vous, et se plaît même, le matin, à gentilment imiter votre voix. La perruche dont le ventre aurore semble s’enflammer de tout un orient d’épices, regarde en cet instant d’un œil la forêt, et le lit de l’autre,comme un désir empêché de promenade qu’aurait son petit maître.
Au revoir ; bien votre main,
StéphaneMallarmé.
Paris, 87, rue de Rome.
Mardi, 6 octobre 1879.
Mon cher Monsieur de Montesquiou,
Votre bonne lettre m’a dit les premières paroles amies que nous devions recevoir à Paris, quand je la trouvai, le soir de notre retour tant appréhendé. Grâce à des précautions inouïes, tout s’est bien passé, ou sans accident sur le moment même ; mais le minet a payé de plusieurs journées mauvaises la tension de sa petite énergie. Il est en proie à une inexplicable et affreuse toux nerveuse, sans laquelle il passerait de douces journées de malade avec un peu de sommeil et de faim ; cela l’ébranle tout un jour et toute une nuit… Je l’ai confié tout de suite au plus grand spécialiste du cœur, qui nous a donné un de ses confrères jeune et notoire avec qui il consultera dans quelques jours. Le pauvrepetit se trouve dans des mains exceptionnelles, et s’il peut être sauvé le sera.
Je m’appesantis sur tout avec vous comme on parle à un ami ancien ; mais vous nous montrez tant de charmante sympathie. — Oui, je suis bien hors de moi, et pareil à quelqu’un sur qui souffle un vent terrible et prolongé. Veilles, émotions contradictoires de l’espoir et de la crainte soudaine, ont supplanté toute pensée de repos là -bas, mais ne sont rien à côté du combat si multiple qu’il va me falloir soutenir ici contre mille soucis. Pas de travail de longtemps ! Je ne savais pas cette flèche terrible dirigée sur moi de quelque coin d’ombre indiscernable…
Votre main et bien à vous. Mon petit malade vous sourit de son lit, comme une fleur blanche qui se rappelle au soleil parti.
StéphaneMallarmé.
Mercredi,
Mon cher Monsieur de Montesquiou,
Au moment où je portais un mot pour vous à la poste, notre cher enfant nous a quittés, doucement, sans le savoir, je ne veux pas que vousappreniez notre malheur par la lettre de faire-part. Le pauvre petit adoré vous aimait bien.
StéphaneMallarmé.
Paris, 87, Rue de Rome,
Mon cher Montesquiou,
Vous êtes celui que je serai toujours heureux de voir : car si nos esprits s’accordent, je ne sais pourquoi, aussi vous avez d’autre part établi entre nous maints liens d’une sympathie intime. Ou plutôt si ! Je me rends compte qu’avec votre pénétration vraie vous avez lu beaucoup du charme de l’être délicieux qui fut notre trésor et la joie d’ici ; et maintenant vous ne l’oubliez pas. Je vous remercierai.
Votre
StéphaneMallarmé.
Poignant ressouvenir que ne pourrait qu’affaiblir tout commentaire. Et pourtant j’ai parlé d’un malentendu noué silencieusement, dénoué de même, mais non sans une gêne et une tristesse que la mort seule dénoua.
Voici encore deux billets, à propos de mes livres :
« Vous êtes un ample et ingénieux magicien. Merci du livre que vous laissâtes si amicalement, un jour de cet été. Mille fois je m’y suis promené et reposé, et j’en ai surveillé l’ensemble fastueux ; il s’exhale, de son infini jardin, un très puissant enchantement. La luxuriance, quand c’est la multiplication de la délicatesse, est, tout à fait, un aspect de la poésie. Vous me l’avez indiqué, dans cette rare lecture, jusqu’ici comme personne. La sensation donnée paraît celle de quelqu’un de supérieur existant en vers, suavement, éperdûment ou à l’orientale, d’un génie résumant la rosée possible de tant de fleurs. Je suis heureux de posséder leChef des Odeurs Suaves. Recevez mon amitié.
S. M. »
Valvins par Avon, 22 juillet 1895.
Mon cher Poète,
La croyance a ceci que quelques-uns pensent exclusivement en vers, et ne sauraient ne pas le faire, vous l’illustrez jusqu’aux délices dans cesurprenant livrele Parcours du Rêve au Souvenir; dans lequel, je dirai, vous respirez en vers. Le millier de bulles vitales et chantantes s’assemble dans un diaphane suspens de kiosque où entre les perles au rire isolé, tout à coup de grandes harmonies, belles comme sous un retour invisible de lointain. A mon ravissement, c’est très mille et une nuits spirituelles, illuminations par un génie éblouissant et narquois, qui sait que l’office du poète est d’abord de donner une fête.
Votre lecteur
S. M.
« Exclu de toute participation aux déploiements de beauté officiels » selon une expression de lui, que je retrouve dans Carlyle[52], la participation lui suffisait, aux déploiements de beauté de sa forêt de Fontainebleau. C’est là que je le vis une dernière fois en un pique-nique d’automne. Y prenaient part les Mirbeau et les Rodenbach. L’auteur de l’Après-Midis’était levé de bon matin, pour balayer de tout papier incongruses chers sous-bois. C’est qu’il avait comme une pudeur pour ces arbres royaux, l’homme qui s’écriait : Palmes ! comme un autre se fût écrié : Peste !