[12]Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à Monsieur Georges Feydeau.
[12]Elles l’ont adjugé pour vingt et un mille francs à Monsieur Georges Feydeau.
Est-ce à dire que « la brute hyperboréenne des anciens jours, l’éternel Esquimau porte-lunettes ou plutôt porte-écailles que tous les éclairs ne sauraient éclairer[13]» se rende à ce charme décisif ? Dieu nous en préserve ! Ce monstre m’est apparu sous forme mâle et femelle, dans l’Exposition, bien notamment le premier jour, et j’ai vu — à distance, heureusement ! — sahideuse bouchese crisper en la significative déformation qu’inflige aux contours buccaux une bêtise proférée. Cette bêtise, ce doit être l’une de celles qui sont le plus chères au Philistin ; elle consiste à traiter degoûts maladesles goûts autres que ceux des gens qui emploient leur trop de santé à dire des niaiseries. Voici, en outre, le mot d’une des petites filles du Cousin Pons : « Je ne me représente pas un Stevens chez moi. » N’eût-il pas été plus judicieux de demander au tableau ce qu’il penserait lui-même de la cohabitation avec une personne si éclairée ?
[13]Suivant un texte de Baudelaire.
[13]Suivant un texte de Baudelaire.
Quant aux vraies femmes, « reconnaissantesd’être si bien devinées », selon une jolie expression inspirée par l’Exposition Stevens, — un peu déroutées cependant par les toilettes avec lesquelles elles jouèrent pour la première foisà la dame, quand elles étaient enfants, elles murmureraient volontiers, devant beaucoup de ces tableaux, ce vers de Mallarmé, si elles ne commençaient pas par l’ignorer :
« En toi je m’apparus comme une ombre lointaine. »
« En toi je m’apparus comme une ombre lointaine. »
Et leur palme, leurs fleurs à la main, elles s’avancent vers le vieux maître qui les devina, et lui composent de leurs noms associés la stèle gravée en tête du catalogue, et qui restera comme un curieux document d’art et de mondanité de la fin du siècle.
Et celle qui s’est mise à leur tête, la Comtesse Élisabeth, arrivée auprès de son illustre compatriote, lui récite ce mien sonnet, qu’il entend, qu’il aime :
AU MAITRE ALFRED STEVENS
Vous avez révélé les velours et les voilesD’une Vénus qui naît de l’écume des flots ;Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles ;Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moellesRien qu’à peindre avec art de précieux tableauxOù vers une Cythère aux amoureux îlotsDe belles robes vont gonflant satins ou toiles ?C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le seinPrès des souples émaux de l’ample cachemire ;Et que ce ne sont pas les moins âpres douleursQue celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs !
Vous avez révélé les velours et les voiles
D’une Vénus qui naît de l’écume des flots ;
Non les flots de la mer aux trop profonds sanglots,
Mais les flots de sa jupe, aux bijoux pour étoiles ;
Comment nous faites-vous frissonner jusqu’aux moelles
Rien qu’à peindre avec art de précieux tableaux
Où vers une Cythère aux amoureux îlots
De belles robes vont gonflant satins ou toiles ?
C’est qu’elles sont l’aimée et l’amante, en essaim,
Ces femmes, dont je vois, sans cris, battre le sein
Près des souples émaux de l’ample cachemire ;
Et que ce ne sont pas les moins âpres douleurs
Que celles dont l’émoi dans les Psychés se mire,
Et qui, pour leurs colliers de perles, ont leurs pleurs !
Une épreuve pour laquelle l’épithète de Dantesque, seule, aurait suffi, n’a pas été consommée. Stevens, seul d’entre tous les Parisiens, n’aura pas été privé d’admirer son Exposition. Il sort d’en faire, aujourd’hui 28 février, la visite discrètement triomphale. Un mercredi des Cendres, titre de son premier tableau exposé là. Ses amis, ses proches, l’entouraient, heureux, attendris.
Dans son fauteuil roulant, moderne transposition de la litière du Grand Cardinal, il a fait le tour des salles que son art a si finement brodées. Cette tapisserie a quelque rapport aveccelle que la Princesse de Beauvau adorablement émailla de toutes les roses du Rosaire. Le Rosaire de roses d’Alfred Stevens, ce sont tant de minois fleuris de sourires, emperlés de larmes. Le maître en a pleuré à leur aspect, de douces, de nostalgiques. On l’a fêté sur tout le parcours de ces stations de beauté. On l’a acclamé devant cette merveille qu’il a intitulée :Tous les bonheurs. Ces tableaux, il les reconnaissait, les caressait du regard, s’inquiétait de leur santé matérielle, de leur état, visiblement préoccupé de leur viabilité, de leur longévité, de leur avenir. Et quand, sur le seuil de ces galeries, il a vu l’accueillir, le gracieux essaim de ces jeunes femmes qui lui doivent de se survivre, ne fût-ce pas touchant, en présence de tant de chefs-d’œuvre et tant de souvenirs, d’entendre le vieux grand maître chuchoter ce mot de coquetterie, mot de confidence aussi : « Voilà donc tous mes vieux péchés ! »
L’Exposition est close. La réunion est dispersée : « On croit déranger leXVIIIesiècle qui causait », écrivent les Goncourt à propos des impressionnantes salles du Musée de La Tour. Dumusée de Stevens, on aurait pu dire : « On croit déranger le Second Empire qui rêvait. » Peu ou point d’hommes : un pianiste, un convalescent, deux ou trois éphèbes. Mais tout ce que l’antiquité avait intitulé unSénat de femmes, éprises d’art, endolories d’amour, exaltées de coquetterie, à se faire entre elles la montre du dernier bibelot, la confidence du dernier caprice, les honneurs du dernier cachemire.