CROYANCES

Les Turcs, qui n’ont pas le culte de la mort, font de leurs cimetières des lieux de promenade et d’agrément ; les Français, qui l’ont à un haut degré, obtiennent souvent le même résultat. Il est peu d’endroits plus pittoresques et plus plaisants que le cimetière de Bonsecours, près de Rouen, situé sur une colline d’où l’on a la vue la plus magnifique sur la ville et sur la vallée de la Seine. Bonsecours est un lieu de pèlerinage et un lieu de promenade. Il y a une église et un casino ; on y chante des cantiques, cependant que le phonographe y étale ses flons-flons ; on y consomme force eau bénite et force limonade gazeuse, les deux commerces se prêtent un mutuel appui ; mais le grand attrait de Bonsecours, c’est son cimetière, endroit privilégié au sens pieux comme au sens esthétique. Il est immense et l’on se demande tout d’abord par quel miracle tant de gens sont venus mourir dans la petite paroisse de Blosseville-Bonsecours. Le mystère est impénétrable pour ceux qui ne savent pas que c’est un acte de piété de se faire enterrer là : on y vient de Rouen et des environs, on y vient jusque de Paris. C’est, en effet, une croyance que les morts inhumés à Bonsecours n’ont rien à craindre du jugement dernier et qu’ils peuvent compter sur la bienveillance du juge suprême : on ne sort de la terre Bonsecours que pour aller en paradis. Parmi les gens qui ont voulu reposer là se trouve le poète José-Maria de Heredia. J’ai en vain cherché sa tombe, mais je sais qu’elle y est. Cela fut dans le temps annoncé par les journaux. Une telle superstition n’est-elle pas bien curieuse ? Je ne sais si elle est ancienne, mais elle est très vivace. Le cimetière grandit d’année en année et on y retient sa place d’avance.


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