LA JALOUSIE

Dans notre état social, la jalousie semble un produit particulier de l’esprit provincial. Je ne veux pas dire qu’il n’y ait pas de tempéraments jaloux à Paris ni qu’un jaloux n’y souffre pas ; bien au contraire. Mais la culture de la jalousie n’est possible que dans une existence aux longues oisivetés, aux longues attentions, aux longues ruses, telle qu’elle ne peut se dérouler que dans la vie provinciale, la vie balzacienne. Un jaloux, à Paris, ira-t-il compter les enveloppes qu’il laisse à la disposition de sa femme, ainsi qu’on le voit dans une histoire récente ? A Paris la femme a cent manières d’être libre et d’écrire et de faire ce qu’elle veut. Un jaloux peut crever sa jalousie, il ne peut empêcher sa femme de disparaître dans une voiture, le tramway, le métro. Il peut bouder, gronder et rouler des yeux, faire bien voir qu’il est jaloux, il se rend ridicule et voilà tout. Le jaloux, à Paris, est peut-être plus malheureux encore qu’ailleurs parce qu’il n’a pas l’usage de toutes les petites précautions qui, en province, gênent une femme et la font réfléchir. Elles deviennent d’une telle absurdité qu’il ne tarde pas à y renoncer et à prendre le parti de souffrir en silence, s’il ne peut vaincre son caractère et le plier aux circonstances sociales. Surveiller une femme, la faire surveiller, interroger les bonnes, les concierges, tous moyens dont la profonde inutilité ne tarde pas à se faire sentir. Alors, il ne reste bientôt plus que la confiance et c’est à cela que le jaloux même ne tarde pas à se résigner. Quant aux femmes jalouses, et elles le sont toutes, leur position est encore plus précaire : la conduite d’un mari ou d’un amant leur échappera toujours. Si elles ne domptent pas leur cœur malade, elles se vouent au malheur.


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