Il y avait une statue ou un buste de Camoens. Il n’y en a plus. On l’enleva au moment même qu’en Portugal on célébrait sa mémoire en des fêtes populaires. C’est des histoires de rues dans le détail desquelles je n’entrerai pas. Camoens gênait le classement de son avenue. Voilà. C’est ici que cela devient amusant. Cet homme borgne, dit un conseiller municipal, ne s’harmonise pas avec la beauté de ces moellons sculptés et superposés en forme de cages à bipèdes. Nous tenons à l’harmonie. Faites-lui un second œil et nous classons. Le sculpteur protestait de son respect pour l’histoire où Camoens perdit un œil. Les propriétaires, avides de classement, déménagèrent Camoens. Alors on va classer. Le Portugal ne sera pas content, mais l’harmonie régnera à Paris, à ce que dit le conseiller municipal de ce quartier heureux. J’aime cette préoccupation d’harmonie. Cela indique une belle nature, mais je dois dire que je ne la comprends pas, car il y a des précédents à la désharmonie, des précédents qui ont tous été approuvés par le conseil municipal, dont cet harmonique conseiller n’est, après tout, qu’un fragment. Camoens a beau être borgne, était-il plus désharmonique que ce pochard de Musset qu’un ange gardien aide à s’asseoir au coin du Théâtre-Français ? L’était-il moins que ces tristes fantômes dont on a nanti le Cours-la-Reine, ou que le Béranger du square du Temple qui fait si peur aux enfants et ne fait pas peur aux moineaux ? Camoens avait cet avantage de ne pas tenir beaucoup de place et même de passer inaperçu, attendu qu’on ne passe guère dans son avenue. Allons ! Qu’on le mette au Luxembourg, ce cimetière des poètes !