Une demande en mariage qui n’aurait pas été précédée d’un accord complet entre les parties aurait beaucoup de chance aujourd’hui pour paraître quasi-injurieuse à une jeune fille. Il n’en était pas de même dans le milieu du siècle dernier. La question se traitait d’abord entre parents, à la Turque, et ce n’est qu’alors qu’on demandait son avis à la jeune fille. Progrès certes sur l’époque et les mœurs où la jeune fille n’est pas même consultée, mais méthode qui nous paraît encore un peu barbare. Un journal contait hier que c’est ainsi que s’accomplit le mariage de Pasteur. Il n’eut donc rien d’original. Comme tout le monde, en 1845, il considérait que la jeune fille n’existait que dans le futur. Lui parler, chercher à s’en faire aimer aurait été considéré comme de conduite irrespectueuse, presque suspecte, surtout dans les rigides familles bourgeoises de province. Il y avait un protocole sévère. Un jeune homme bien élevé ne pouvait songer à s’entretenir, je ne dis pas même d’amour, mais de mariage avec une jeune fille. On faisait sa déclaration à la famille qui la transmettait, si cela lui plaisait. J’estime cependant qu’il y eut toujours des jeunes gens mal élevés, c’est-à-dire qui aimaient à traiter ces questions dans les petits coins, heureusement pour les jeunes filles. Et il y a des gens qui regrettent ces mœurs et qui appellent l’époque où elles dominaient, le bon vieux temps ! Il doit y avoir peu de jeunes filles de cet avis. Elles ont dorénavant la prétention d’exister, d’avoir leurs sentiments propres, leur volonté. On peut les attaquer sans qu’elles perdent contenance ; la riposte ne leur manquera pas. Et je trouve vraiment cela un peu plus digne, quoi qu’on dise, et plus respectueux de la liberté des filles et de leur jugement. D’ailleurs, c’est toujours le dernier état des mœurs qui semblera le meilleur à un homme sensé.