Je fus hier à une matinée chorégraphique de Mlle Adorée Villany, la danseuse nue, et j’y goûtai de belles sensations d’art. Nous avons mis longtemps à comprendre le charme de la danse, mais il semble que nous y arrivons enfin. Encore quelques années et nous serons presque aussi avancés sur ce point qu’un contemporain de Sésostris ou que les barbares de tous les temps et de tous les pays. Mais ce qui nous avait manqué jusqu’ici, c’étaient des danseuses et nous ne pouvions en avoir, parce que nous avions la manie de les costumer d’une façon ridicule et de les transformer en des espèces de têtons de l’aspect le plus rébarbatif. Il faut louer beaucoup celles qui ont refusé les premières de revêtir ce burlesque uniforme et qui ont permis, d’étape et étape, l’apparition d’une Villany, l’apparition d’une femme selon toute la liberté de son allure et de sa grâce. Elle est obligée de se couvrir un peu, les magistrats ayant jugé que la pure nudité était indécente, ce qui est peut-être le contraire, sa franchise coupant court aux curiosités malapprises. Une femme nue ne danse plus seulement avec ses gestes, mais avec ses muscles, les frissons de son épiderme qui font d’elle comme un vivant miroir de toutes les émotions qui traversent son organisme et viennent aboutir là. C’est tout le corps qui parle et il parle un langage délicat sensible seulement à l’intelligence. L’obligation du voile la prive évidemment dans certaines scènes de ses meilleurs moyens d’expression. Les jeunes filles chrétiennes que l’on faisait danser dans l’arène étaient certainement nues. Comment mimer leur effroi si on impose à la danseuse des voiles importuns ? C’est cependant un des meilleurs tableaux de Mlle Villany, avec celui de l’expression de la douleur, qui a été son grand succès. Elle l’explique ainsi sur le programme : « La douleur physique, représentée par le changement des lignes du corps, comme expression artistique. » Et c’est bien cela. C’est pur. Tout est pur dans cette danse, d’ailleurs qu’elle mime la douleur, qu’elle mime la joie. Et pure dans le mouvement, elle est pure dans le repos, parce qu’elle est l’art et parce qu’elle est la beauté.