SUR LE JURY

Le jury est une très ancienne institution anglo-saxonne, c’est-à-dire datant d’une époque où l’Angleterre n’était encore qu’un mélange obscur d’Angles et de Saxons. Il a traversé la période danoise, la période normande, plusieurs révolutions ; on peut donc dire qu’il est parfaitement adapté à la psychologie de ceux qui sont devenus et demeurés des Anglais et dans lesquels on n’aperçoit aucune trace de désaffection pour ce mode de justice. Il n’en est pas de même chez les divers peuples qui l’ont adopté au temps où l’Angleterre passait pour être le modèle des gouvernements. En France, par exemple, le jury inspire de sérieuses inquiétudes. Mais c’est peut-être parce que nous n’en avons guère transplanté que la moitié. Nous confions bien au jury criminel le soin de juger les crimes, mais nous avons gardé et même perfectionné une magistrature de carrière qui est appelée à connaître des délits. De sorte que tout ce qui est grave est soumis à la jugeotte de l’épicier, de l’horloger et du cafetier voisins, mais que pour tout ce qui est léger on fait appel à des gens munis de diplômes conquis à la suite de longues études judiciaires et qui, de plus, ont fait des stages prolongés dans la maison de justice où l’on apprend à connaître la psychologie du délinquant. Cela a l’air d’un défi au sens commun et cela n’en a peut-être que l’air. En Angleterre, on sait que le jury a une compétence universelle : il connaît d’une escroquerie aussi bien que d’un meurtre. Criminels et délinquants sont donc également privilégiés, si le jury est un privilège. Mais, toujours si le jury est un privilège, que dire d’un système judiciaire où le criminel seul est privilégié ?


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