Il paraît que le tribunal de la Seine (il se compose de maintes chambres et sections) travaille avec une ardeur incomparable. Il juge tout ce qui lui tombe sous la main avec une célérité telle qu’on en reste confondu d’étonnement. Dix, vingt, trente mille affaires ne lui font pas peur. Il y en avait malgré tout quatorze mille en souffrance. On va déblayer cela. Et cela marche, la besogne avance. Ah ! nous sommes loin du chêne de Saint-Louis ! Faut-il dire que je n’ai pas lu sans un certain effroi le compte rendu de ces travaux précipités ? Ces juges connaissent vraiment trop bien leur métier. Ils ont un tour de main un peu inquiétant. Précisément un de mes amis a eu l’occasion d’assister, ces jours derniers, à une audience correctionnelle et il m’avouait en être sorti un peu effaré, tellement tombaient drus, sur les pauvres diables, les jours, les mois, les années de prison. Personne n’y comprenait rien et surtout les malheureux dont les actes discutables semblaient justement demander une certaine discussion. Mais pour le juge, et surtout pour le juge pressé, le juge qui déblaie à la pelle le tas de quatorze mille affaires en retard, là où nous voyons des espèces particulières, il n’y a que des catégories. Dix affaires de vol nous paraissent dix affaires bien dissemblables, tant par l’attitude du voleur que par celle du volé, mais pour le juge, il n’y en a qu’une, il n’y a qu’un délit, et c’est le délinquant qui devient une abstraction. Est-ce le juge qui a raison, est-ce nous qui ne savons pas sortir de notre naïveté ? Un fait, c’est un fait. Très bien, mais il y a les individus qui donnent au fait leur qualité spéciale. Oh ! si l’on voulait entrer dans toutes ces histoires de psychologie, cela n’en finirait pas. Et il faut en finir, puisque cela recommence toujours. L’affaire suivante !