L’autre soir, sur le boulevard Saint-Germain, vers huit heures, un camelot criait la deuxième édition d’un grand journal du soir, en ajoutant : « L’assassinat de M. Jaurès ! Tous les détails ! » Et les sous s’échangeaient fiévreusement contre la feuille si bien informée. Mais la joie des badauds, s’apprêtant à savourer une nouvelle sensationnelle, était brève. L’un d’eux même, à peine eut-il jeté les yeux sur le journal, voulait le rendre, mais il le faisait si timidement que la confiance des autres n’en était pas ébranlée. Quelques-uns, avant d’avoir découvert l’entrefilet émouvant, esquissaient déjà un commentaire philosophique sans bienveillance, puis pliaient la feuille, afin de la lire en famille : « Tu ne sais pas ? Devine qui on a assassiné ? » Ils se représentaient déjà la tête ahurie de leur moitié, sur la bonne surprise de laquelle ils comptaient pour se faire pardonner leur rentrée tardive. Je n’avais eu qu’un quart de seconde d’hésitation, le journal en question assassinant moralement M. Jaurès tous les jours ; doutant, je me repentis de ne pas l’avoir acheté pour voir qu’elle était la manchette qui avait suggéré le bon tour du camelot. Ces surprises sont assez rares, maintenant que les camelots n’ont plus le droit de crier autre chose que le titre de la feuille. Autrefois, quand ils avaient pleine liberté d’appréciation, la rue était assez gaie à partir de cinq heures du soir. Elle le redevient parfois, quand les crieurs ont bu un coup de trop, ce qui était, il me semble bien, le cas, ce jour que l’un d’eux assassinait M. Jaurès. Telle est la supériorité de la fausse nouvelle sur la vraie, qu’elle donne des émotions sans dommage pour personne.