Lorsque MmeBruide lui faisait des scènes (en semaine, c’était le soir ; le dimanche, jour de liberté, c’était le matin, parce qu’on sortait l’après-midi), M. Bruide, entraîné par une longue habitude, à ses cris opposait le plus souvent un silence méprisant qui, plus qu’aucune réplique acerbe, exaspérait sa femme ; dans les grandes occasions, sans mot dire, il sortait, et c’était pour elle la pire insulte.
Ce dimanche-là, avant même que M. Bruide eût quitté son lit, la scène avait commencé et elle durait encore comme il finissait de s’habiller. MmeBruide, personne vive et brune, encore bien, pour l’instant coiffée de bigoudis et vêtue de pilou mauve, élevait la voix de plus en plus. M. Bruide eut une inspiration malheureuse. Il n’avait pas envie de sortir ; du reste, il n’était plus jeune et ses étages, depuis quelque temps, le fatiguaient. Il redressa sa haute taille maigre, passa la main dans ses cheveux gris en toupet bouffant, enveloppa sa femme d’un long regard glacial et, la laissant dans la chambre, s’en alla, hautain, sur le balcon.
Trente secondes s’écoulèrent. MmeBruide, de l’intérieur, referma la fenêtre. M. Bruide tressaillit. L’autre fenêtre du petit balcon (c’était celle du salon) fut fermée aussi.
M. Bruide était en prison sur son balcon, au troisième étage. Tout d’abord, par dignité, il ne voulut pas avoir l’air de s’en apercevoir, mais ce sentiment fut étouffé par l’indignation, et il se retourna vers la vitre, afin d’y frapper et d’exiger qu’on lui ouvrît. A ce moment, le bruit de la porte d’entrée violemment fermée lui apprit que MmeBruide venait de quitter l’appartement et, effectivement, en se penchant au balcon, il vit bientôt son chapeau vert qui sortait de la maison. Elle s’éloigna sans tourner la tête.
M. Bruide, sur son balcon, resta suffocant de colère. Son impuissance l’affolait. L’idée de briser les vitres lui traversa l’esprit, mais il la rejeta aussitôt ; il se blesserait ; il ne trouverait personne, ce dimanche, pour réparer la fenêtre et il aurait froid la nuit ; enfin, c’étaient de hautes vitres d’un seul morceau, et il frémit à l’idée du prix qu’on lui demanderait pour les remplacer.
Accoudé rageusement à son balcon, M. Bruide regardait, sans les voir, la rue et les passants. Il roulait des idées de vengeance, de départ, de divorce.
— Beau temps, n’est-ce pas, Monsieur ? dit une voix à son oreille.
Il sursauta. Un gros petit homme chauve, aux yeux débonnaires et à la tête de rat, se tenait à son côté tout contre la grille qui, entre les deux appartements jumeaux, séparait le balcon.
M. Bruide était peu liant et n’avait pas répondu, jusqu’à ce jour, aux avances qu’avait tentées déjà son voisin, mais sa détresse le rendit sociable.
— Oui, monsieur, beau temps, pas trop chaud…
Et, après un moment, M. Bruide ajouta négligemment :
« Ces balcons sont charmants, on y passerait des heures…
— En effet… en effet… dit le gros petit homme.
Il fit une pause et, d’un air obligeant, reprit :
« Vous savez que si vous voulez vous en aller, vous pouvez passer par chez moi. La grille n’est pas haute et avec deux tabourets que j’apporterai…
— Monsieur, je ne vous comprends pas, dit en se redressant M. Bruide, dont le visage bilieux s’était empourpré.
— Mais si, mais si, protesta doucement le voisin. Je sais bien que Madame vous a enfermé là… Alors, comme votre bonne est renvoyée, personne ne peut vous ouvrir…
M. Bruide ne répondit pas. Il eut pour MmeBruide des pensées homicides. Un flot de honte le submergeait. Son ridicule était public. Mais pour rien au monde il ne l’eût reconnu lui-même en acceptant l’offre de son voisin. D’ailleurs, la seule idée d’escalader une grille de balcon, à une hauteur de trois étages, lui glaçait le sang dans les veines.
Le gros petit homme le regarda de côté, un peu timidement.
« Vous êtes fâché ? Excusez-moi, je n’aurais peut-être pas dû m’en mêler, mais c’était pour vous rendre service. J’ai beaucoup de sympathie pour vous… D’abord, je suis fonctionnaire, moi aussi, sous-chef de bureau, et, comme vous, j’espère passer chef à la fin de l’année. Nous avons le même âge, nous avons fait notre droit en même temps, nous aurions pu nous connaître…
— Monsieur, comment savez-vous mes affaires ? dit M. Bruide, ahuri.
L’autre rougit un peu.
— Eh bien, voilà… C’est que… je suis votre voisin, n’est-ce pas… Et les cloisons de la maison sont minces, et puis c’est une maison en fer, un vrai tambour… Alors, j’entends, vous comprenez… Vous vous tenez dans votre salle à manger, le soir… moi aussi. Du reste, j’entends aussi de la chambre… Alors quand vous… discutez avec Madame, ou plutôt quand elle discute avec vous, moi j’écoute… j’entends, je veux dire… Ça me distrait, n’est-ce pas… Dame, on ne sait pas quoi faire le soir, les cafés ferment de si bonne heure, et moi, si je me couche avant minuit, je ne dors pas… Dans ces conditions-là, depuis deux ans que je suis votre voisin, je me trouve au courant… Madame parle un peu fort quand elle s’anime, et vous aussi. C’est plus rare, mais je vous entends très bien. Je sais les histoires de votre cousin Théodore, qui a mal tourné, de la faillite de l’oncle de Madame et de l’héritage du parrain que vous n’avez pas eu. Et je sais aussi l’histoire de la petite actrice, à cause de laquelle, dit Madame, vous avez essayé d’écrire pour le théâtre, ce qui n’a pas réussi…
La colère de M. Bruide éclata.
— Monsieur, cet espionnage est indigne !… Surprendre ainsi…
— Non, non, interrompit l’autre, suppliant, ce n’est pas de l’espionnage. J’ai d’abord entendu malgré moi, je vous jure. Et moi, dans la vie, je suis seul, sans femme, sans parents, sans amis… Je vieillis seul. Alors, quand je vous entends, ça me fait une compagnie. Je m’asseois derrière la cloison et il me semble que je suis un peu en famille. C’est de l’indiscrétion, peut-être ? Mais maintenant que je deviens vieux je regrette tant de ne pas m’être marié !… Je me sens si abandonné ; j’ai peur la nuit de tomber malade ; ma femme de ménage me vole… Croyez-moi, tout vaut mieux que d’être seul. Oui, tout ! Même les scènes de chaque jour…
Il y eut un silence. M. Bruide regardait cet homme qui le connaissait mieux qu’aucun homme au monde ne l’avait jamais connu, et qui lui était étranger. Il éprouvait pour lui une animosité vive et aussi une sorte d’affection, comme à l’égard d’un ami à qui l’on n’a plus rien à cacher.
— Où voulez-vous en venir ? demanda-t-il sèchement.
— Mais à rien, à rien du tout… J’ai de la sympathie pour vous… J’ai voulu vous rendre service… Si, par hasard, le soir, cela ne vous ennuie pas trop, je pourrai venir passer un moment avec vous… Vous n’auriez qu’à m’appeler à travers la cloison… Voilà Madame qui rentre, ajouta-t-il avec un coup d’œil vers la rue. — Vous n’allez pas déjeuner seul. Vous êtes bien heureux…