Vers la fin de l’après-midi, le père Goulard, après son habituelle tournée à travers ses champs et ses prés, revint à la ferme. Dans la vaste cuisine, étincelante de propreté, à un coin de la longue table, sa femme était assise, faisant des comptes. Comme Goulard entrait, une servante qui mettait le couvert laissa tomber une assiette.
Au bruit, MmeGoulard se retourna.
— Voyons, Céline, faites donc moins de train. M. Jean travaille à côté.
Aux derniers mots il y avait eu de l’emphase dans sa voix, comme chaque fois qu’elle parlait de son fils. Elle ajouta :
— Allez dans la cour donner à manger aux bêtes, vous finirez le couvert après.
— Alors, il travaille ? Il est toujours dans ses livres ? demanda Goulard à demi-voix avec une intonation respectueuse.
— Tu sais bien qu’il n’aime que ça, dit la mère.
L’homme secoua gravement la tête.
— Oui, on a de la satisfaction. On ne regrette pas ce qu’on a fait… Il travaille à force. On peut le dire : il a du courage… Même pendant ses vacances rester enfermé toute la sainte journée…
— Il n’aime que ses livres, répéta la mère.
— Il n’aura pas les mains noires de terre, il ne s’échinera pas du matin au soir en plein soleil ou sous la pluie…
— Il ne sera pas comme nous, ça vaut bien tous les sacrifices qu’on a faits…
— Au bourg où je suis passé ce tantôt, reprit Goulard, le maire m’a parlé de lui. Il m’a dit que ça devait nous coûter bon, son éducation, et il m’a demandé ce que nous voulions faire de lui. J’ai dit : « Ça coûte ce que ça coûte : c’est pas la question… Et quant à sa carrière, il choisira… Il est libre. Je sais qu’il nous fera honneur, voilà tout… »
Tous deux échangèrent un regard d’orgueil. Ils restèrent un moment silencieux, rêvant au brillant avenir de leur fils, et plus ils l’imaginaient différent de ce qu’ils étaient eux-mêmes, plus ils éprouvaient de joie vaniteuse.
— Je me demande ce que j’aimerais mieux qu’il soit, murmura la mère… Enfin, d’abord, il doit se faire recevoir à ce baccalauréat, puisqu’on l’a refusé en juillet par injustice… Tiens, mais ça me fait penser que j’ai reçu une lettre de Paris. C’est le cousin Armand qui m’écrit que Jean doit retourner là-bas la semaine prochaine, pour qu’il lui fasse suivre des cours…
— Tu lui as dit ça, à Jean ?
— Non. Je n’ai pas voulu le déranger. On va lui dire maintenant. Du reste, il a assez travaillé, voilà la nuit qui tombe.
Ils se dirigèrent vers le fond de la salle et montèrent quelques marches. La mère ouvrit une porte et entra, suivie du père.
A une table, devant une fenêtre ouverte, un garçon en veste de flanelle était assis, la tête entre ses poings et un livre sous les yeux.
— Tu travailles encore, mon Jean ? dit MmeGoulard.
Il se dressa. C’était un fort garçon qui semblait au moins dix-sept ans. Une barbe naissante frisottait sur ses joues, et ses cheveux drus coiffaient comme d’une calotte blonde sa tête ronde. Debout, il chancela comme étourdi et ouvrit sur ses parents de gros yeux troubles.
— Oui, je travaille… balbutia-t-il.
— Eh bien ! il y en a assez pour aujourd’hui et pour ces jours-ci, mon gars, dit le père Goulard. Donne-toi un peu de répit, tu l’as bien gagné… Et comme, la semaine prochaine, tu vas retourner à Paris…
— Oui, le cousin Armand a écrit, intervint la mère.
Jean tressaillit ; ses joues rouges devinrent pâles. Et soudain, d’une voix rauque :
— Je ne veux pas !
Les parents, surpris, le regardaient.
— Tu ne veux pas… quoi ?
Il fit deux pas vers eux, les mains serrées et les lèvres tremblantes.
— Je ne veux pas m’en aller ! Je veux rester ici ! Je ne veux plus étudier ! Je ne veux plus ! Je ne peux plus ! Je ne comprends pas la moitié des choses ! J’apprends par cœur et j’oublie ! C’est trop difficile pour moi, je n’y arrive pas ! Je travaille tout le temps, tout le temps, et ça ne sert à rien. Depuis six ans que vous m’avez envoyé au lycée c’est comme ça ! On me dit que j’ai une tête de bois et on a raison et j’ai toujours de mauvaises notes. Le cousin Armand ne vous dit rien parce que vous lui donnez de l’argent pour être mon correspondant, et moi je ne vous dis rien non plus pour ne pas vous faire de la peine… Mais maintenant c’est cet examen, et puis une autre année à recommencer, et puis d’autres études. Ça n’est plus possible ! Je veux rester ici, chez nous, comme vous !
Il avait parlé en phrases entrecoupées et haletantes, avec parfois des intonations d’homme indigné, parfois des intonations plaintives d’enfant qui va pleurer. Et brusquement il se mit à sangloter. Ses parents, sans nettement comprendre ce qui arrivait, étaient plongés dans une stupeur que MmeGoulard secoua la première.
— C’est la fatigue qui lui tourne la tête, déclara-t-elle. Jean, mon Jean, voyons, calme-toi, reviens à toi… Pense à ton avenir. Tu vas passer ton examen. Tu te choisiras une carrière. Tu seras étudiant. Tu auras des succès… Tu réussiras… Nous serons si fiers de toi !
— Je ne réussirai jamais ! cria-t-il à travers ses larmes. Je ne peux pas réussir et je ne veux pas réussir ! Tout ça, ça m’embête ! C’est pas fait pour moi ! Je veux rester ici et travailler comme vous. Il n’y a que les choses d’ici qui m’intéressent !
— C’est donc ça que l’autre jour, à dîner chez M. Tillois, il ne s’est occupé que du prix des bœufs et des cochons, au lieu de parler de son lycée et de ses camarades, comme j’aurais voulu, murmura le père Goulard.
— C’est pas de ma faute ! Je n’aime que ça, la terre, et la culture, et le bétail… Ça me fait de la peine à cause de la peine que ça vous fait, mais tu te rappelles bien, papa, quand j’étais petit, tu n’étais pas d’avis, toi, de me mettre au collège ! Il a fallu que maman insiste… Je sais bien que c’était pour mon bien, mais ça n’a pas réussi. C’est pas de ma faute, je vous assure… Mais je veux vivre ici ! Si vous saviez comment il vit, à Paris, le cousin Armand ! Au cinquième, sans meubles, sur une cour sale, et ses créanciers viennent faire du train, et toute la journée il est à galoper pour trouver de quoi manger !… Je ne dis pas que je deviendrai comme lui, mais je veux rester ici !… Je veux rester ici !…
Il se laissa tomber sur la chaise, près de la table, et enfouit sa tête dans ses bras. Des sanglots secouaient ses grosses épaules. Ses parents le regardaient, se regardaient, atterrés et confondus, concevant à peine encore l’écroulement de leurs rêves d’orgueil.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! gémit la mère, c’était bien la peine de se saigner aux quatre veines pour le rendre heureux.
— Voyons, voyons, il y a peut-être quelque chose là-dessous, faut savoir, dit pour lui-même le père Goulard.
Il se pencha vers son fils, lui mit la main sur l’épaule et à voix basse :
— Voyons, mon garçon, c’est bien la vérité que tu nous dis ? Ça ne serait pas parce que tu aurais le cœur pris que tu voudrais rester ici ?… Dame ! Il y a des fillettes qui sont gentilles… C’est peut-être bien pour les yeux bleus de ta cousine Claire, ou pour la petite Madeleine avec qui tu t’es promené l’autre dimanche… Hein ! j’ai touché juste, tu es amoureux ?…
Jean leva la tête de ses bras. Il était un peu apaisé. Il regarda en face le père Goulard et lui répondit simplement :
— Non, père. C’est ça que j’aime !…
Et, d’un geste, il montrait, à travers la fenêtre ouverte, les prés, les champs, les bois, s’endormant sous le ciel obscurci où tremblaient les premières étoiles.