M. et MmePougues, après avoir amassé une modeste fortune dans le commerce de la papeterie au détail, avaient réalisé le rêve caressé pendant trente années de travail acharné et de privations farouches : ils s’étaient retirés dans un petit pavillon entouré d’un petit jardin au fond de Vaugirard. Satisfaits, ils y vivaient dans un égoïsme vigilant, préoccupés seulement de profiter au mieux de leurs rentes et d’économiser tout le long de l’année pour le séjour qu’ils faisaient chaque été, depuis six ans qu’ils étaient libres, dans la même plage tranquille et peu fréquentée des côtes de l’Océan.
Là, ils déployaient quelque faste. MmePougues, encore jeune d’allures, arborait des mousselines à rayures éclatantes et des bérets crânement enfoncés ; affable et hautaine, elle jouait à la dame riche auprès de sa propriétaire et auprès des fournisseurs, chez lesquels elle causait complaisamment, tout en marchandant avec âpreté. M. Pougues brillait au Café de la Place. Les habitués, qui se recrutaient parmi les personnages importants de la ville, l’avaient en haute estime. Lorsque, vers cinq heures, majestueux, malgré sa petite stature étriquée, il venait s’installer à sa table préférée, un cercle se formait autour de lui. Il avait de l’éloquence et parlait de tout avec l’autorité d’un homme qui a brassé de grosses affaires et qui fréquente intimement, à Paris, les plus hautes personnalités. Ses opinions sur la guerre faisaient loi et ses vues sur l’avenir du commerce français émerveillaient ses auditeurs. En outre, il jouait parfaitement aux dominos, ce qui augmentait son prestige.
Un soir, au moment où M. Pougues franchissait la porte principale du café, par une porte adjacente un autre personnage entra. C’était un vieux monsieur de haute taille et de belle prestance, coiffé d’un canotier et élégamment vêtu de blanc, de la tête aux pieds. Sa belle barbe grise descendait avec noblesse sur sa large poitrine et sa face colorée exprimait la joie de vivre. Il vit Pougues et fit un mouvement de surprise :
— Me trompé-je ?… Suis-je le jouet d’une ressemblance ?… M. Pougues, n’est-ce pas ? C’est à M. Pougues, ancien négociant, que j’ai l’honneur ?… Vous me reconnaissez, j’espère : Buvat, Arsène Buvat… Heureuse rencontre ! Je suis ravi !…
Sa voix de basse taille emplissait le café. Il avait pris les mains de M. Pougues et les serrait. M. Pougues, un peu effaré, n’arrivait pas à le reconnaître, malgré une vague impression lointaine qu’il l’avait déjà vu. Ce nom : Buvat, ne lui disait rien. Toutefois, la tenue élégante de son interlocuteur, l’aisance de ses manières, le terme de négociant dont il s’était servi à son égard avaient séduit M. Pougues. Il répondit avec cordialité aux effusions de M. Buvat, l’invita à s’asseoir et lui présenta les habitués, qui avaient assisté à la scène avec beaucoup d’intérêt.
— Heureuse rencontre, reprit Buvat, quand il eut vidé son verre d’un seul trait. Mon cher Pougues, je suis ravi… Et vous êtes ici depuis une semaine ? Bizarre qu’on ne se soit pas encore vus… Enfin, nous nous rattraperons, puisque vous restez toute la saison et que moi je reste toute l’année. Toute l’année, parfaitement ! Ça vous étonne d’un vieux Parisien comme moi… Que voulez-vous, au fond, moi, je suis l’homme de la nature. Ah ! la mer… la mer !… Alors, quand j’ai hérité… Oui, un héritage qui m’est tombé du ciel, récemment. Un vieux cousin de Poitiers que je n’avais jamais vu… Ça m’a décidé… Il y avait deux maisons. J’ai vendu celle de Poitiers, j’ai gardé celle d’ici, où je me suis installé. CottageTout mon Rêve, à l’entrée de la forêt. Vous viendrez m’y voir.
— Charmante habitation, constata le patron du café.
— Logeable, logeable… Et vous, Pougues, Paris vous tient toujours ? Toujours des affaires, sans doute, d’importantes entreprises dont vous vous occupez encore, malgré votre retraite… Ah ! quand on a été lancé pendant trente ans dans le tourbillon… Mais vous avez tort… Ménagez-vous, mon cher ! Vous devriez faire comme moi… Vous fixer ici… Mais nos verres sont vides… Messieurs, que prenez-vous ?… Permettez-moi… ce sera à la santé de notre ami…
Un soleil de vanité avait incendié le petit visage bilieux de M. Pougues, que l’on considérait avec un respect accru. M. Buvat continuait ses discours qu’il émaillait de bons mots. Quand on apporta les dominos, il accepta d’y jouer et se révéla un maître étourdissant. Une admiration s’élevait autour de lui et rejaillissait sur M. Pougues. Lorsque celui-ci, surexcité par trop de consommations, qu’il avait bues sans s’en apercevoir, sortit fièrement du café au bras de cet homme décoratif, il était persuadé de l’avoir toujours eu pour plus intime ami, et il insista pour l’emmener dîner chez lui le soir même. Buvat accepta sans façons.
MmePougues, soucieuse d’être la maîtresse de maison accomplie, et que rien ne désarçonne, accueillit ces messieurs avec beaucoup d’affabilité. Cependant, bien que M. Buvat se soit précipité vers elle avec l’effusion d’une vieille connaissance, elle ne réussit, pas plus que M. Pougues, à se rappeler nettement de lui.
Le dîner fut bon et le vin excellent, car M. Pougues se piquait d’être amateur. M. Buvat enchantait ses hôtes par une verve croissante. Au dessert, il s’attendrit. Après le café, quand il eut avalé négligemment deux ou trois verres de cognac et allumé un cigare, il s’accouda carrément sur la table. Alors, tournant vers M. Pougues ses gros yeux un peu troublés, il dit soudain avec affection :
— J’ai été gentil, ce tantôt, pas vrai, mon vieux Pougues ? Je vous ai fait un peu mousser… Pour une fois, c’était drôle de les faire marcher, ces braves gens… M. Pougues, grand négociant !… Non, la bonne blague !… Vous vous rappelez, il y a vingt-cinq ans, quand on s’est connu aux Ternes ?… Eh bien ! il me semble que c’était d’hier. Ma petite maman Pougues, je vous revois, accroupie par terre, à laver votre boutique… Pendant ce temps-là, Pougues faisait les livraisons dans sa petite poussette… Quand il y avait trop à faire, je vous donnais un coup de main… Ah ! sapristi, c’est loin !…
Il se reversa un verre de cognac.
— Mon Dieu, c’est le père Buvard, souffla à son mari MmePougues affolée. M. Pougues tressaillit douloureusement et blêmit.
— Lui-même, dit l’invité, avec un sourire agréable, Octave Buvat, dit Buvard… Comment, mon vieux Pougues, vous ne m’aviez vraiment pas reconnu ? Vous ne vous rappeliez pas mon vrai nom ?… Allons, maintenant, vous me revoyez bien, hein ! dans ma petite échoppe d’écrivain public ?… J’ai été un des derniers, mais c’était déjà un métier qui se perdait, alors je vendais des chansons, je louais des feuilletons en livraisons et, quand je n’avais pas de clients, je lisais mon fonds… Et puis, j’ai changé de quartier, je suis entré chez un bouquiniste ; mais ça n’a pas été brillant jusqu’à mon héritage. La veine m’est venue tard, mais ça vaut mieux que jamais. Vous, ce n’est pas la veine. C’est à force de trimer que vous êtes sorti de la mistoufle. Hein ! on s’en donnait du mal pour manger à sa faim ? Entendons-nous bien : Je ne veux pas dire que j’en ai honte, d’avoir été pauvre… Je m’en vanterai plutôt… Quand je suis de bonne humeur, j’ai envie de le crier sur les toits… Allons, à la santé de la petite papeterie des Ternes !
Il s’était levé, son verre à la main. Sa voix formidable ébranlait la maison et devait aller troubler le repos de la propriétaire. Avec une expansion de tendresse il prit congé de ses hôtes, annonça qu’il allait faire un tour au café de la Place, dit : « A demain ! » et sortit.
Entre M. et MmePougues, il y eut un silence atterré.
— C’est malheureux, dit enfin MmePougues, les larmes aux yeux, on était si bien ici…
Et, par le premier train du lendemain, ils s’enfuirent.