RETOUR

Il arriva l’après-midi. A travers la calme ville, une voiture de la gare le cahota jusqu’à sa maison. Il passa le seuil qu’il n’avait pas passé depuis sept ans. La vieille servante qui était gardienne s’empressa.

— Monsieur Georges, c’est pas Dieu possible que vous voilà enfin ! C’est que ça en fait du temps que vous n’êtes pas revenu… Quand je pense que maintenant, de toute la famille, il ne reste plus que vous !… Dire que je vous ai vu tout enfant !… Ça vous va bien l’uniforme… Et vos blessures, ça ne vous fait plus souffrir ?… Vous allez voir comme je vais bien vous soigner, monsieur Georges… Parce que vous êtes ici pour un bon bout de temps, n’est-ce pas ?

Il dit qu’il était guéri et qu’il ne resterait que trois jours, et la vieille s’exclama de nouveau. Il la laissa qui défaisait sa valise et il se mit à parcourir la vieille maison familiale où il était né, où il avait grandi, où, à chaque pas, dans les corridors sombres, dans les pièces muettes, se levaient pour lui tous ses souvenirs d’enfance et de jeunesse.

D’une chambre du premier, qui avait été sa chambre, il ouvrit avec peine les persiennes aux gonds rouillés. Devant lui, sous un soleil pâle dans un brouillard léger, s’étendait le jardin inculte avec ses allées effacées par l’herbe, son bassin tari, ses statues grimées par l’injure du temps et, au fond, la haie. Et dans la haie haute et touffue il put reconnaître, à demi bouchée par les pousses des buissons, la brèche qui communiquait avec l’autre jardin, là-bas…

Et, brusquement, son amour et sa souffrance surgirent du passé, aussi ardents, aussi cruels, aussi éperdus que dans le passé même.

« Je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée… murmura-t-il. Comment ai-je pu croire que je l’avais oubliée ?… »

Elle avait habité, avec une vieille parente, la maison qui était là-bas, au bout du jardin, de l’autre côté de la haie. Il l’avait aimée, enfant lui-même, quand elle était une enfant moqueuse et impérieuse qui le pliait à tous ses caprices et le récompensait parfois en lui permettant d’embrasser sa joue. Il l’avait aimée tout le long de leur adolescence, qu’il fût près d’elle ou loin d’elle, qu’elle fût dédaigneuse ou bonne, selon la fantaisie de sa coquetterie. Il l’avait aimée plus encore, à mesure que le temps passait, qu’elle devenait une femme. Et il avait cru qu’elle l’aimait elle aussi, qu’elle consentait à l’épouser, quand, un soir de juin, à travers la brèche de la haie, elle l’avait écouté, semblant émue, et sans lui répondre par des railleries. Mais il avait, peu de temps après, compris à quel point il s’était trompé lorsqu’il avait appris qu’elle allait épouser un homme qui avait une fortune très considérable et de hautes ambitions. Il avait éprouvé alors une douleur si affreuse, une jalousie si torturante qu’il s’était enfui pour ne pas la voir auprès d’un autre, pour ne plus entendre prononcer son nom. Il avait passé des années à l’étranger et, brusquement, était revenu pour la guerre. Maintenant, dans cette maison où il osait rentrer pour la première fois, les souvenirs et les images de jadis renaissaient plus despotiquement. Il descendit vers le jardin. Sous ses pas, des feuilles mortes, montait une odeur humide et flétrie.

Il s’arrêta auprès de la brèche dans la haie. Il essayait en vain de dominer son émotion et il était irrité en songeant qu’il porterait toute sa vie le fardeau de cet amour dont les rêves et les souffrances ne voulaient pas se laisser oublier.

Derrière la haie, soudain, glissa un pas léger. Il vit une forme svelte dans un grand manteau sombre. Bouleversé, il recula. C’était elle. Elle était là… avec son mari, sans doute… Il allait les voir côte à côte…

« Pourquoi suis-je revenu ? » se dit-il avec angoisse.

Elle s’approcha de la brèche. Il voulut s’enfuir et n’eut pas la force de détourner les yeux de son visage.

— Restez, chuchota-t-elle, je savais que vous deviez venir et j’ai voulu…

Il l’interrompit violemment. Ce qu’il disait c’étaient ses pensées qui continuaient tout haut et sa voix haletait d’émotion.

— Non, non, je ne veux pas vous entendre ! je ne veux pas vous voir ! Je souffre assez, je vous aime assez déjà ! Laissez-moi ! Je vous ai aimée toute ma vie. Jamais je ne pourrai aimer une autre femme. Vous le savez ! Vous m’avez appris la souffrance ! J’étais un enfant quand vous me l’avez apprise, enfant aussi vous-même, mais déjà sans pitié ! Maintenant vous êtes à un autre…

Elle eut un mouvement d’étonnement.

— Vous ne savez donc pas ?…

— Je ne suis jamais revenu ici avant aujourd’hui. Je ne suis revenu en France que pour la guerre… Maintenant j’espérais vous avoir oubliée, après tant de temps… après tant de choses… Mais non, je ne vous ai pas oubliée ! Au milieu du danger, des épreuves, des fatigues, ma vraie souffrance c’était vous… Vous n’étiez pas obligée de m’aimer… Mais j’ai cru… Vous m’avez laissé croire… Et c’est un autre…

Sa voix s’étrangla. Elle dit lentement :

— Je suis veuve depuis trois ans. Mon mari est mort dans un accident. Il était violent et emporté… J’ai été malheureuse… très malheureuse… Et j’ai changé…

Oui, elle avait changé. Il le comprenait à l’entendre et à la voir. Dans l’ombre du soir qui tombait il la regardait ardemment. Elle n’était plus celle de jadis, l’enfant éclatante, capricieuse, dédaigneuse. Elle était peut-être moins belle, mais il se demanda si elle n’était pas d’une séduction plus émouvante, maintenant que la vie l’avait assouplie et meurtrie.

« Je suis revenue seule dans cette vieille maison, reprit-elle. Je voulais y retrouver les souvenirs de tout ce que j’ai dédaigné, de tout ce que j’ai gâché, de tout ce que j’ai perdu… Il faut me pardonner, Georges… Depuis longtemps je sais… je sais… »

Ses yeux étaient baissés et elle tordait une branche mince de la haie entre ses doigts fins. Il se pencha vers son visage, n’osant encore comprendre, tant la détresse du passé l’opprimait toujours, mais elle releva les yeux et alors, suffoquant, il dut rester silencieux avant de pouvoir lui dire ce qu’elle était pour lui et quel bonheur il emporterait quand il repartirait.

— Partir… Oh, c’est vrai… c’est vrai… vous allez partir, retourner au péril…

Elle avait pâli. Une émotion cruelle crispait son visage passionné. D’une voix basse, où tremblait la peur d’une angoisse qui venait de naître pour elle avec son amour, elle ajouta :

« Eh bien, vous voyez, c’est à mon tour… C’est moi maintenant qui vais souffrir à cause de vous… »


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