Obscure, malgré le soleil du dehors, délabrée et sentant le moisi, la boutique, derrière sa devanture masquée de poussière, était toute encombrée d’un confus amas d’objets de toute sorte, et de loques de toute nature, difficiles à identifier pour la plupart tant étaient grandes leur usure et leur crasse. Vers le centre, dans un espace vide, une enfant de treize à quatorze ans, maigre dans une robe trouée et tenant sur son bras une toute petite fille maladive, harcelait de supplications ardentes un vieillard noueux, jaune et chauve, aussi sordide que son commerce.
— Mais si, monsieur Barbinet, je sais bien que vous prêtez sur gages… Tout le monde le sait dans le quartier… Papa vous a engagé des choses dans le temps où maman est morte… Ça, c’est son alliance, à maman… Elle m’avait dit de la garder toujours, et je l’ai gardée tant que j’ai pu… Mais on n’a plus rien… Il y a si longtemps que je n’ai pas envoyé de paquets à papa… Ça me fait tant de peine… Et puis, ma petite sœur Louisa est malade, regardez-la comme elle est pâle… et tout est si cher… Alors je voudrais quinze francs… Ça m’aiderait bien, et sans ça… Je vous en prie, monsieur Barbinet… Je vous rendrai petit à petit… Et, puisque j’ai un gage… C’est de l’or, vous savez…
Elle lui tendait un anneau mince, et, comme il ne le prenait pas et qu’il faisait « non » de la tête, sans la regarder, elle commençait à pleurer et sa voix devenait plus tremblante.
Soudain, M. Barbinet l’interrompit :
— Tiens, le voilà ton argent ! Et garde l’alliance ! Tu ne penses pas que je vais la prendre pour me faire de sales histoires ! Je m’arrangerai avec ton père quand il viendra en permission. On ne me met pas dedans, moi ! Maintenant, file !…
La petite, frémissante de joie, remercia éperdument, mais le vieux semblait furibond ; du geste, il la chassa.
M. Barbinet, avec un grommellement irrité, s’en revint vers le fond de sa boutique. Là, derrière une portière en loques, était installé, fumant sa pipe avec gravité, un autre vieillard noueux, jaune et chauve, trop semblable à M. Barbinet pour ne pas être son frère.
M. Barbinet, dans ce qui avait été une bergère Empire, s’assit en face de lui.
— Alors, Octave, comment ça va-t-il, depuis trois mois qu’on ne s’est vu ? lui demanda-t-il après quelques moments de silence.
— La santé, ça va, à part les rhumatismes. Le commerce, c’est comme ci comme ça. Les bouquins, ça se vend toujours un peu, mais je me fais vieux pour rester de planton sur le quai. Enfin, j’aurai toujours de quoi t’offrir à dîner quand tu viendras.
Il lâcha une forte bouffée de fumée et reprit d’un air sarcastique :
— Toi, je vois que c’est brillant, tes affaires.
— Comment ça ?
— Oui, mes compliments. Tu as une façon de traiter tes clients… Fichtre, ça doit rapporter gros des opérations comme celle que tu viens de faire… Quinze francs à la première gamine venue… Tu es devenu millionnaire, c’est pas possible…
M. Barbinet, qui semblait gêné, ne dit rien.
— Ça ne me regarde pas, bien sûr, reprit l’autre. Tes affaires sont tes affaires, les miennes sont les miennes… C’est le meilleur moyen que nous restions toujours d’accord comme nous l’avons toujours été. Le métier que tu as pris, moi je ne l’aurais pas choisi. De la brocante, et, surtout, du prêt sur gage, ça ne me dit rien. D’abord, on se fait mal voir et on a des ennuis… Toi, ça t’est égal, très bien. Je comprends ça. Mais ce que je ne comprends pas, c’est l’histoire de tout à l’heure. Vrai, j’en suis bleu. Pourquoi n’as-tu pas pris le gage ? Oui, la bague…
— C’est pas de l’or, dit M. Barbinet avec un haussement d’épaules. La vraie alliance je l’ai achetée au père de la petite, il y a quatre ans, à un moment où il était sans travail. Et il m’a demandé de lui céder un anneau en cuivre doré pour que la petite n’en sache rien. Tu comprends ?
— Oui, je comprends, mais les quinze francs, je ne comprends plus. Pourquoi les as-tu donnés ?
M. Barbinet resta un moment sans répondre, puis, d’une voix basse et où il y avait de l’angoisse :
— Parce que je n’ai pas pu faire autrement.
— Pourquoi donc ? Qu’est-ce que c’est que cette petite ?
— Je ne la connais pas plus que ça. C’est pour elle comme pour les autres. Voilà ce qu’il y a… (M. Barbinet hésita et, sourdement.) Il y a que ça me fait pitié. Oui. Je ne peux plus… J’ai changé. C’est idiot. C’est plus fort que moi. C’est venu d’abord à cause d’une histoire de médaillon que j’ai rendu à une jeune femme ; elle ne voulait pas que son mari qui venait en permission sache qu’elle était dans la misère. Alors, j’ai eu pitié d’elle et ç’a été ma première bêtise. Et puis ç’a été une vieille, à propos d’envois à son fils prisonnier. Et j’ai eu pitié d’elle. Et puis d’autres… Je ne peux plus refuser…
Il répéta les derniers mots en ouvrant les bras d’un geste effaré et continua :
« Si tu savais ce que peut vous dire une femme qui a besoin d’un peu d’argent pour envoyer des choses à son soldat ou pour soigner son enfant… Il y en a plus qu’on ne croit qui viennent me voir en cachette… Ce qu’elles m’apportent ne vaut pas souvent grand’chose. Dame, le meilleur est parti d’abord. C’est des petits bijoux, de la pacotille, des souvenirs qui les font pleurer quand elles me les laissent, et elles croient que ça a de la valeur parce qu’elles y tiennent. C’est moi qu’elles viennent trouver en dernière ressource, et, petit à petit, j’ai été pris… J’ai changé. Je m’en moquais pas mal avant, n’est-ce pas… Ça m’était bien égal que par derrière on me traite d’usurier… « Vous voulez tant ? Tant d’intérêt. Voilà ! » Je ne connaissais que ça… Dame, l’argent, pourquoi est-ce que ça ne se vendrait pas comme le reste ? Il y a des moments où cent francs, ça en vaut mille. Bref, je raisonnais… Maintenant… je ne me reconnais plus… Je ne sais plus dire non. Et l’argent s’en va, s’en va… J’en deviens enragé. »
Son vieux visage bouleversé par des émotions diverses, M. Barbinet se tut.
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? demanda son frère après un silence.
— Tout bazarder, et rondement, dit M. Barbinet, désignant d’un geste la boutique autour d’eux. J’ai attendu pour voir si ça passerait, mais ça ne passe pas. Je donne des sous aux enfants dans la rue. Je prête sans gage. Je rends les gages sans être payé… C’est fou !… Faut que je file d’ici, sans ça je suis fichu. Elles me mettront sur la paille…