Jamais je n'avais vu Mme de Nevers plus ravissante qu'elle ne l'était ce soir-là. Cette coiffure de velours noir, brodée de diamants, ne couvrait qu'à demi ses beaux cheveux blonds; un grand voile brodé d'or et très-léger surmontait cette coiffure, et tombait avec grâce sur son cou et sur ses épaules, qui n'étaient cachées que par lui; un corset de soie rouge boutonné, et aussi orné de diamants, dessinait sa jolie taille; ses manches blanches étaient retenues par des bracelets de pierreries, et sa jupe courte laissait voir un pied charmant, à peine pressé dans une petite chaussure en brodequin, de soie aussi et lacée d'or; enfin, rien ne peut peindre la grâce de Mme de Nevers dans cet habit étranger, qui semblait fait exprès pour le caractère de sa figure et la proportion de sa taille. Je me sentis troublé en la voyant, une palpitation me saisit; je fus obligé de m'appuyer contre une chaise. Je crois qu'elle le remarqua: elle me regarda avec douceur. Depuis si longtemps je cherchais ce regard qu'il ne fit qu'ajouter à mon émotion. "N'allez-vous pas au spectacle? me demanda-t-elle. — Non, lui dis-je, ma soirée est finie. — Cependant, reprit-elle, il n'est pas encore huit heures? — N'allez-vous pas sortir?" répondis-je. Elle soupira; puis, me regardant tristement: "J'aimerais mieux rester," dit-elle. On l'appela; elle partit. Mais, grand Dieu! quel changement s'était fait autour de moi! "J'aimerais mieux rester!" Ces mots si simples avaient bouleversé toute mon âme! "J'aimerais mieux rester!" Elle me l'avait dit, je l'avais entendu; elle avait soupiré, et son regard disait plus encore! Elle aimerait mieux rester! rester pour moi! O Ciel! cette idée contenait trop de bonheur: je ne pouvais la soutenir; je m'enfuis dans la bibliothèque; je tombai sur une chaise. Quelques larmes soulagèrent mon coeur. "Rester pour moi!" répétai-je. J'entendais sa voix, son soupir; je voyais son regard, il pénétrait mon âme, et je ne pouvais suffire à tout ce que j'éprouvais à la fois de sensations délicieuses. Ah! qu'elles étaient loin, les humiliations de mon amour-propre! que tout cela me paraissait en ce moment petit et misérable! Je ne concevais pas que j'eusse jamais été malheureux. "Quoi! elle aurait pitié de moi!" Je n'osais dire: "Quoi! elle m'aimerait!" Je doutais, je voulais douter! Mon coeur n'avait pas la force de soutenir cette joie! Je le tempérais comme on ferme les yeux à l'éclat d'un beau soleil; je ne pouvais la supporter tout entière. Mme de Nevers se tenait souvent le matin dans cette même bibliothèque où je m'étais réfugié: je trouvai sur la table un de ses gants; je le saisis avec transport; je le couvris de baisers; je l'inondai de larmes. Mais bientôt je m'indignai contre moi-même d'oser ainsi profaner son image par mes coupables pensées; je lui demandais pardon de la trop aimer. "Qu'elle me permette seulement de souffrir pour elle! me disais-je; je sais bien que je ne puis prétendre au bonheur. Mais est-il donc possible que ce qu'elle m'a dit ait le sens que mon coeur veut lui prêter? Peut-être que si elle fût restée un instant de plus elle aurait tout démenti." C'est ainsi que le doute rentrait dans mon âme avec ma raison; mais bientôt cet accent si doux se faisait entendre de nouveau au fond de moi-même. Je le retenais, je craignais qu'il ne s'échappât; il était ma seule espérance, mon seul bonheur: je le conservais comme une mère serre un enfant dans ses bras!
Ma nuit entière se passa sans sommeil. J'aurais été bien fâché de dormir, et de perdre ainsi le sentiment de mon bonheur. Le lendemain, M. le maréchal d'Olonne me fit demander dans son cabinet. Je commençai alors à penser qu'il fallait cacher ce bonheur, qu'il me semblait que tout le monde allait deviner; mais je ne pus surmonter mon invincible distraction. Je n'eus pas besoin longtemps de dissimuler pour avoir l'air triste… Je revis Mme de Nevers; elle évita mes regards, ne me parla point, sortit de bonne heure et me laissa au désespoir. Cependant sa sévérité s'adoucit un peu les jours suivants, et je crus voir qu'elle n'était pas insensible à la peine qu'elle me causait. Je ne pouvais presque pas douter qu'elle ne m'eût deviné: si j'eusse été sûr de sa pitié, je n'aurais pas été malheureux.
Je n'avais jamais vu danser Mme de Nevers, et j'avais un violent désir de la voir, sans en être vu, à une de ces fêtes où je me la représentais si brillante. On pouvait aller à ces grands bals comme spectateur: cela s'appelait alleren beyeux. On était sur des tribunes ou sur des gradins séparés du reste de la société; on y trouvait en général des personnes d'un rang inférieur et qui ne pouvaient aller à la cour. J'étais blessé d'aller là, et la pensée de Mme de Nevers pouvait seule l'emporter sur la répugnance que j'avais d'exposer ainsi à tous les yeux l'infériorité de ma position. Je ne prétendais à rien, et cependant me montrer ainsi à côté de mes égaux m'était pénible. Je me dis qu'en allant de bonne heure je me cacherais dans la partie du gradin où je serais le moins en vue, et que dans la foule on ne me remarquerait peut-être pas. Enfin, le désir de voir Mme de Nevers l'emporta sur tout le reste, et je pris un billet pour une fête que donnait l'ambassadeur d'Angleterre et où la reine devait aller. Je me plaçai en effet sur des gradins qu'on avait construits dans l'embrasure des fenêtres d'un immense salon. J'avais à côté de moi un rideau derrière lequel je pouvais me cacher, et j'attendis là Mme de Nevers, non sans un sentiment pénible, car tout ce que j'avais prévu arriva, et je ne fus pas plutôt sur ce gradin que le désespoir me prit d'y être. Le langage que j'entendais autour de moi blessait mon oreille; quelque chose de commun, de vulgaire, dans les remarques, me choquait et m'humiliait comme si j'en eusse été responsable. Cette société momentanée où je me trouvais avec mes égaux m'apprenait combien je m'étais placé loin d'eux. Je m'irritais aussi de ce que je trouvais en moi cette petitesse de caractère qui me rendait si sensible à leurs ridicules. "Le vrai mérite dépend-il donc des manières? me disais-je. Qu'il est indigne à moi de désavouer ainsi au fond de mon âme le rang où je suis placé et que je tiens de mon père! N'est-il pas honorable ce rang? Qu'ai-je donc à envier?" Mme de Nevers entrait en ce moment. Qu'elle était belle et charmante! "Ah! pensai-je, voilà ce que j'envie; ce n'est pas le rang pour le rang, c'est qu'il me ferait son égal. O mon Dieu! huit jours seulement d'un tel bonheur, et puis la mort." Elle s'avança, et elle allait passer près du gradin sans me voir, lorsque le duc de L… me découvrit au fond de mon rideau et m'appela en riant. Je descendis au bord du gradin, car je ne voulais pas avoir l'air honteux d'être là. Mme de Nevers s'arrêta, et me dit: "Comment! Vous êtes ici? — Oui, lui répondis-je; je n'ai pu résister au désir de vous voir danser. J'en suis puni, car j'espérais que vous ne me verriez pas." Elle s'assit sur la banquette qui était devant le gradin, et je continuai à causer avec elle. Nous n'étions séparés que par la barrière qui isolait les spectateurs de la société, triste emblème de celle qui nous séparait pour toujours! L'ambassadeur vint parler à Mme de Nevers, et lui demanda qui j'étais. "C'est le fils de M. G…, avec lequel je me rappelle que vous avez dîné chez mon père, il y a environ un an, lui répondit-elle. — Je n'ai jamais rencontré un homme d'un esprit plus distingué," dit l'ambassadeur. Et, s'adressant à moi: "Je fais un reproche à Mme de Nevers, dit-il, de ne m'avoir pas procuré le plaisir de vous inviter plus tôt… Quittez, je vous prie, cette mauvaise banquette, et venez avec nous." Je fis le tour du gradin, et l'ambassadeur, continuant: "La profession d'avocat est une des plus honorées en Angleterre, dit-il; elle mène à tout. Le grand-chancelier actuel, lord D…, a commencé par être un simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang dans notre pays. Le fils de lord D… a épousé une personne que vous connaissez, Madame, ajouta l'ambassadeur en s'adressant à Mme de Nevers: c'est lady Sarah Benmore, la fille aînée du duc de Sunderland. Vous souvenez-vous que nous trouvions qu'elle vous ressemblait?" L'ambassadeur s'éloigna. "Comme vous êtes pâle! qu'avez-vous? me dit Mme de Nevers. — Je l'emmène, dit le duc de L… sans l'entendre; je veux lui montrer le bal, et d'ailleurs vous allez danser." Le prince d'Enrichemont vint chercher Mme de Nevers, et j'allai avec le duc de L… dans la galerie, où la foule s'était portée, parce que la reine y était. Le duc de L…, toujours d'un bon naturel, était charmé de me voir au bal; il me nommait tout le monde, et se moquait de la moitié de ceux qu'il me nommait. J'étais inquiet, mal à l'aise; l'idée qu'on pouvait s'étonner de me voir là m'ôtait tout le plaisir d'y être. Le duc de L… s'arrêta pour parler à quelqu'un; je m'échappai, je retournai dans le salon où dansait Mme de Nevers, et je m'assis sur la banquette qu'elle venait de quitter. Ah! ce n'est pas au bal que je pensais! Je croyais encore entendre toutes les paroles de l'ambassadeur… Que j'aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes au mérite, où l'impossible ne s'élevait jamais devant le talent, où l'on ne disait jamais: "Vous n'irez que jusque-là!" Emulation, courage, persévérance, tout est réduit par l'impossible, cet abîme qui sépare du but et qui ne sera jamais comblé! Et ici l'autorité est nulle comme le talent; la puissance elle-même ne saurait franchir cet obstacle, et cet obstacle, c'est ce nom révéré, ce nom sans tache, ce nom de mon père dont j'ai la lâcheté de rougir! Je m'indignai contre moi-même, et, m'accusant de ce sentiment comme d'un crime, je restai absorbé dans mille réflexions douloureuses. En levant les yeux je vis Mme de Nevers auprès de moi. "Vous étiez bien loin d'ici, me dit-elle. — Oui, lui répondis-je; je veux aller en Angleterre, dans ce pays où rien n'est impossible. — Ah! dit-elle, j'étais bien sûre que vous pensiez à cela!… Mais ne dansez-vous pas? me demanda-t-elle. — Je crains que cela ne soit inconvenable, lui dis-je. — Pourquoi donc? reprit-elle; puisque vous êtes invité, vous pouvez danser, et je ne vois pas ce qui vous en empêcherait… Et qui inviterez-vous? ajouta-t-elle en souriant. — Je n'ose vous prier, lui dis-je; je crains qu'on ne trouve déplacé que vous dansiez avec moi. — Encore! s'écria-t-elle; voilà réellement de l'humilité fastueuse. — Ah! lui dis-je tristement, je vous prierais en Angleterre." Elle rougit. "Il faut que je quitte le monde, ajoutai-je; il n'est pas fait pour moi: j'y souffre, et je m'y sens de plus en plus isolé. Je veux suivre ma profession: j'irai au Palais. Personne là ne demandera pourquoi j'y suis; je mettrai une robe noire, et je plaiderai des causes. Me confierez-vous vos procès? lui demandai-je, je les gagnerai tous. — Je voudrais commencer par gagner celui-ci, me dit-elle. Ne voulez-vous donc pas danser avec moi?" Je ne pus résister à la tentation: je pris sa main, sa main que je n'avais jamais touchée! et nous nous mîmes à une contredanse. Je ne tardai pas à me repentir de ma faiblesse: il me semblait que tout le monde nous regardait; je croyais lire l'étonnement sur les physionomies, et je passais du délice de la contempler, d'être si près d'elle, de la tenir presque dans mes bras, à la douleur de penser qu'elle faisait peut-être pour moi une chose inconvenante, et qu'elle en serait blâmée. Comme la contredanse allait finir, M. le maréchal d'Olonne s'approcha de nous, et je vis son visage devenir sérieux et mécontent. Mme de Nevers lui dit quelques mots tout bas, et son expression habituelle de bonté revint sur-le-champ. Il me dit: "Je suis bien aise que l'ambassadeur vous ait prié. C'est aimable à lui." Cela voulait dire: "Il l'a fait pour m'obliger, et c'est par grâce que vous êtes ici." C'est ainsi que tout me blessait, et que, jusqu'à cette protection bienveillante, tout portait un germe de souffrance pour mon âme et d'humiliation pour mon orgueil.
Je fus poursuivi pendant plusieurs jours après cette fête par les réflexions les plus pénibles, et je me promis bien de ne plus me montrer à un bal. L'infériorité de ma position m'était bien moins sensible dans l'intérieur de la maison de M. le maréchal d'Olonne, ou même au milieu de sa société intime, quoiqu'elle fût composée de grands seigneurs ou d'hommes célèbres par leur esprit. Mais là, du moins, on pouvait valoir quelque chose par soi-même, tandis que dans la foule on n'est distingué que par le nom ou l'habit qu'on porte; et y aller comme pour y étaler son infériorité me semblait insupportable, tout en ne pouvant m'empêcher de trouver que cette souffrance était une faiblesse. Je pensais à l'Angleterre: que j'admirais ces institutions qui du moins relèvent l'infériorité par l'espérance! "Quoi! me disais-je, ce qui est ici une folie sans excuse serait là le but de la plus noble émulation! là je pourrais conquérir Mme de Nevers! Sept lieues de distance séparent le bonheur et le désespoir. Qu'elle était bonne et généreuse à ce bal! Elle a voulu danser avec moi pour me relever à mes propres yeux, pour me consoler de tout ce qu'elle sentait bien qui me blessait. Mais est-ce d'une femme, est-ce de celle qu'on aime, qu'on devrait recevoir protection et appui? Dans ce monde factice, tout est interverti, ou plutôt c'est ma passion pour elle qui change ainsi les rapports naturels; elle n'aurait pasrendu serviceau prince d'Enrichemont en le priant à danser. Il prétendait à ce bonheur, il avait droit d'y prétendre, et moi toutes mes prétentions sont déplacées, et mon amour pour elle est ridicule!" J'aurais mieux aimé la mort que cette pensée; elle s'empara pourtant de moi au point que je mis à fuir Mme de Nevers autant d'empressement que j'en avais mis à la chercher; mais c'était sans avoir le courage de me séparer d'elle tout à fait, en quittant, comme je l'aurais dû peut-être, la maison de M. le maréchal d'Olonne, et en suivant ma profession. Mme de Nevers, par un mouvement opposé, m'adressait plus souvent la parole, et cherchait à dissiper la tristesse où elle me voyait plongé; elle sortait moins le soir, je la voyais davantage, et peu à peu sa présence adoucissait l'amertume de mes sentiments.
Quelques jours après le bal de l'ambassadeur d'Angleterre, la conversation se mit sur les fêtes en général; on parla de celles qui venaient d'avoir lieu, et l'on cita les plus magnifiques et les plus gaies. "Gaies, s'écria Mme de Nevers; je ne reconnais pas qu'aucune fête soit gaie; j'ai toujours été frappée, au contraire, qu'on n'y voyait que des gens tristes et qui semblaient fuir là quelque grande peine. — Qui se serait douté que Mme de Nevers ferait une telle remarque? dit le duc de L…. Quand on est jeune, belle, heureuse, comment voit-on autre chose que l'envie qu'on excite et l'admiration qu'on inspire? — Je ne vois rien de tout cela, dit-elle, et j'ai raison; mais, sérieusement, ne trouvez-vous pas comme moi que la foule est toujours triste? Je suis persuadée que la dissipation est née du malheur: le bonheur n'a pas cet air agité. — Nous interrogerons les assistants au premier bal, dit en riant le duc de L…. — Ah! reprit Mme de Nevers, si cela se pouvait, vous seriez peut-être bien étonné de leurs réponses! — S'il y a au bal des malheureux, dit le duc de L…, ce sont ceux que vous faites, Madame. Voici le prince d'Enrichemont: je vais l'appeler et invoquer son témoignage." Le duc de L… se tirait toujours de la conversation par des plaisanteries: observer et raisonner était une espèce de fatigue dont il était incapable; son esprit était comme son corps, et avait besoin de changer de place à tout moment. Je me demandai aussi pourquoi Mme de Nevers avait fait cette réflexion sur les fêtes, et pourquoi depuis six mois elle y avait passé sa vie. Je n'osais croire ce qui se présentait à mon esprit: j'aurais été trop heureux.
Les jours suivants, Mme de Nevers me parut triste, mais elle ne me fuyait pas. Un soir, elle me dit: "Je sais que mon père s'est occupé de vous, et qu'il espère que vous serez placé avantageusement au ministère des affaires étrangères. Cela vous donnera des moyens de vous distinguer prompts et sûrs, et cela vous mettra aussi dans un monde agréable. — Je tenais à la profession de mon père, lui dis-je; mais il me sera doux de laisser M. le maréchal d'Olonne et vous disposer de ma vie."
Peu de jours après, elle me dit: "La place est obtenue, mais mon père ne pourra pas longtemps vous y être utile. — Les bruits qu'on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d'A… sont donc vrais? lui demandai-je. — Ils sont trop vrais, me répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant toute apparence, il sera exilé à Faverange, au fond du Limousin, et je l'y accompagnerai. — Grand Dieu! m'écriai-je, et c'est en ce moment que vous me parlez de place? Vous me connaissez donc bien peu si vous me croyez capable d'accepter une place pour servir vos ennemis! Je n'ai qu'une place au monde: c'est à Faverange, et ma seule ambition, c'est d'y être souffert." Je la quittai en disant ces mots, et j'allai, encore tout ému, chez M. le maréchal d'Olonne lui dire tout ce que mon coeur m'inspirait. Il en fut touché. Il me dit qu'en effet le duc d'A… était disgracié, et que, sans avoir partagé ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa disgrâce. "J'ai dû le soutenir dans une question où son honneur était compromis, dit-il; je suis tranquille, j'ai fait mon devoir, et la vérité sera connue tôt ou tard. J'accepterai votre dévouement, mon cher Edouard, comme j'aurais accepté celui de votre père; je vous laisserai ici pour quelques jours; vous terminerez des affaires importantes, que sans doute on ne me donnera pas le temps de finir. Restez avec moi, me dit-il; je veux mettre ordre au plus pressé, être prêt et n'avoir rien à demander, pas même un délai."
L'ordre d'exil arriva dans la soirée, et répandit la douleur et la consternation à l'hôtel d'Olonne. M. le maréchal d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres précis, et, en fixant une occupation à chacun, suspendit les plaintes inutiles.
Le duc de L…, le prince d'Enrichemont et les autres amis de la famille accoururent à l'hôtel d'Olonne au premier bruit de cette disgrâce. M. le maréchal d'Olonne eut toutes les peines du monde à contenir le bouillant intérêt du duc de L…, à enchaîner son zèle inconsidéré et à tempérer la violence de ses discours. Le prince d'Enrichemont, au contraire, toujours dans une mesure parfaite, disait tout ce qu'il fallait dire, et je ne sais comment, en étant si convenable, il trouvait le moyen de me choquer à tout moment. Quelquefois, en écoutant ces phrases si bien tournées, je regardais Mme de Nevers, et je voyais sur ses lèvres un léger sourire, qui me prouvait que le prince d'Enrichemont n'avait pas auprès d'elle plus de succès qu'auprès de moi. J'eus à cette époque un chagrin sensible. M. d'Herbelot se conduisit envers M. le maréchal d'Olonne de la manière la plus indélicate. Ils avaient eu à traiter ensemble une affaire relative au gouvernement de Guienne, et, après des contestations assez vives, mon oncle avait eu le dessous. Il restait quelques points en litige; mon oncle crut le moment favorable pour le succès; il intrigua et fit décider l'affaire en sa faveur. Je fus blessé au coeur de ce procédé.
Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne, quelques chariots partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers quittèrent Paris le lendemain, ne voulant être accompagnés que de l'abbé Tercier. Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne; mais M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il dédaignait cette insulte au pouvoir, dont les exemples étaient alors si communs; il trouvait plus de dignité dans un respectueux silence. Je l'imite, mais je ne doute pas qu'à cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.
Les affaires de M. le maréchal d'Olonne me retinrent huit jours à Paris. Je partis enfin pour Faverange, et mon coeur battit de joie en songeant que j'allais me trouver presque seul avec celle que j'adorais. Joie coupable! indigne personnalité! J'en ai été cruellement puni, et cependant le souvenir de ces jours orageux que j'ai passés près d'elle sont encore la consolation et le seul soutien de ma vie.
J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai. Le maréchal d'Olonne se méprit à la joie si vive que je montrai en le revoyant; il m'en sut gré, et je reçus ses éloges avec embarras. S'il eût pu lire au fond de mon coeur, combien je lui aurais paru coupable! Lorsque j'y réfléchis, je ne comprends pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes sentiments secrets; mais la vieillesse et la jeunesse manquent également de pénétration: l'une ne voit que ses espérances, et l'autre que ses souvenirs.
Faverange était ce vieux château où Mme de Nevers avait été élevée et dont elle m'avait parlé une fois. Situé à quelques lieues d'Uzerches, sur un rocher, au bord de la Corrèze, sa position était ravissante. Un grand parc fort sauvage environnait le château; la rivière qui baignait le pied des terrasses fermait le parc de trois côtés. Une forêt de vieux châtaigniers couvrait un espace considérable, et s'étendait depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivière. Ces arbres vénérables avaient donné leur ombre à plusieurs générations. On appelait ce lieu la Châtaigneraie. La rivière, les campagnes, les collines bleuâtres qui fermaient l'horizon, tout me plaisait dans cet aspect; mais tout m'aurait plu dans la disposition actuelle de mon âme. La solitude, la vie que nous menions, l'air de paix, de contentement de Mme de Nevers, tout me jetait dans cet état si doux où le présent suffit, où l'on ne demande rien au passé ni à l'avenir, où l'on voudrait faire durer le temps, retenir l'heure qui s'échappe et le jour qui va finir.
M. le maréchal d'Olonne, en arrivant à Faverange, avait établi une régularité dans la manière de vivre qui laissait du temps pour tout. Il avait annoncé qu'il recevrait très-peu de monde, et, avec le bon esprit qui lui était propre, il s'était créé des occupations qui avaient de l'intérêt, parce qu'elles avaient un but utile. De grands défrichements, la construction d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie de ses matinées; d'autres heures étaient employées dans son cabinet à écrire des mémoires sur quelques parties de sa vie plus consacrées aux affaires publiques. Le soir, tous réunis dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par ses souvenirs ou ses projets; les gazettes, les lectures, fournissaient aussi à la conversation, et jamais un moment d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand seigneur exilé, ni le dépit dans la victime d'une injustice. Cette simplicité, cette égalité d'âme, n'étaient point un effort dans M. le maréchal d'Olonne: il était si naturellement au-dessus de toutes les prospérités et de tous les revers de la fortune qu'il ne lui en coûtait rien de les dédaigner, et si la faiblesse humaine, se glissant à son insu dans son coeur, y eût fait entrer un regret de la vanité, il l'aurait raconté naïvement et s'en serait moqué le premier. Cette grande bonne foi d'un caractère élevé est un des spectacles les plus satisfaisants que l'homme puisse rencontrer; il console et honore ceux mêmes qui ne sauraient y atteindre.
Je parlais un jour avec admiration à Mme de Nevers du caractère de son père. "Vous avez, me dit-elle, tout ce qu'il faut pour le comprendre. Le monde admire ce qui est bien, mais c'est souvent sans savoir pourquoi; ce qui est doux, c'est de retrouver dans une autre âme tous les éléments de la sienne, et, quoi qu'on fasse, dit-elle, ces âmes se rapprochent: on veut en vain les séparer! — Ne dites pas cela! lui répondis-je; je vous prouverais trop aisément le contraire. — Peut-être ce que vous me diriez fortifierait mon raisonnement, reprit-elle; mais je ne veux pas le savoir." Elle se rapprocha de l'abbé Tercier, qui était sa ressource pour ne pas rester seule avec moi.
Il était impossible qu'elle ne vît pas que je l'adorais: quelquefois j'oubliais l'obstacle éternel qui nous séparait. Dans cette solitude, le bonheur était le plus fort. La voir, l'entendre, marcher près d'elle, sentir son bras s'appuyer sur le mien, c'étaient autant de délices auxquelles je m'abandonnais avec transport. Il faut avoir aimé pour savoir jusqu'où peut aller l'imprévoyance; il semble que la vie soit concentrée dans un seul point, et que tout le reste ne se présente plus à l'esprit que comme des images effacées. C'est avec effort que l'on appelle sa pensée sur d'autres objets, et, dès que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la passion, dans l'oubli de tout ce qui n'est pas elle.
Quelquefois je croyais que Mme de Nevers n'était pas insensible à un sentiment qui ressemblait si peu à ce qu'elle avait pu inspirer jusqu'alors; mais, par la bizarrerie de ma situation, l'idée d'être aimé, qui aurait dû me combler de joie, me glaçait de crainte. Je ne mesurais qu'alors la distance qui nous séparait; je ne sentais qu'alors de combien de manières il était impossible que je fusse heureux. Le remords aussi entrait dans mon âme avec l'idée qu'elle pouvait m'aimer. Jusqu'ici je l'avais adorée en secret, sans but, sans projets, et sachant bien que cette passion ne pouvait me conduire qu'à ma perte; mais enfin je n'étais responsable à personne du choix que je faisais pour moi-même. Mais, si j'étais aimé d'elle, combien je devenais coupable! Quoi! je serais venu chez M. le maréchal d'Olonne, il m'aurait traité comme un fils, et je n'aurais usé de la confiance qui m'admettait chez lui que pour adorer sa fille, pour m'en faire aimer, pour la précipiter peut-être dans les tourments d'une passion sans espoir! Cette trahison me paraissait indigne de moi, et l'idée d'être aimé, qui m'enivrait, ne pouvait pourtant m'aveugler au point de voir une excuse possible à une telle conduite; mais là encore l'amour était le plus fort: il n'effaçait pas mes remords, mais il m'ôtait le temps d'y penser. D'ailleurs, la certitude d'être aimé était bien loin de moi, et le temps s'écoulait comme il passe à vingt-trois ans, avec une passion qui vous possède entièrement.
Un soir, la chaleur était étouffante; on n'avait pu sortir de tout le jour; le soleil venait de se coucher, et l'on avait ouvert les fenêtres pour obtenir un peu de fraîcheur. M. le maréchal d'Olonne, l'abbé et deux hommes d'une petite ville voisine assez instruits étaient engagés dans une conversation sur l'économie politique; ils agitaient depuis une heure la question du commerce des grains, et cela faisait une de ces conversations pesantes où l'on parle longuement, où l'on suit un raisonnement, où les arguments s'enchaînent et où l'attention de ceux qui écoutent est entièrement absorbée; mais rien aussi n'est si favorable à la rêverie de ceux qui n'écoutent pas: ils savent qu'ils ne seront pas interrompus et qu'on est trop occupé pour songer à eux. Mme de Nevers s'était assise dans l'embrasure d'une des fenêtres pour respirer l'air frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce côté du château montait dans la fenêtre et s'entrelaçait dans le balcon. Debout à deux pas derrière elle, je voyais son profil charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore doré par les derniers rayons du couchant; l'air était rempli de ces petites particules brillantes qui nagent dans l'atmosphère à la fin d'un jour chaud de l'été; les coteaux, la rivière, la forêt, étaient enveloppés d'une vapeur violette qui n'était plus le jour et qui n'était pas encore l'obscurité. Une vive émotion s'empara de mon coeur. De temps en temps un souffle d'air arrivait à moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce souffle embaumé semblait s'exhaler de celle qui m'était si chère! Je le respirais avec avidité. La paix de ces campagnes, l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort en harmonie avec ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour. Mais bientôt mille réflexions douloureuses se présentèrent à moi. "Je l'adore, pensai-je, et je suis pour jamais séparé d'elle! Elle est là, je passe ma vie près d'elle, elle lit dans mon coeur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-être sans colère: eh bien! jamais, jamais, nous ne serons rien l'un à l'autre! La barrière qui nous sépare est insurmontable… Je ne puis que l'adorer; le mépris la poursuivrait dans mes bras! Et cependant nos coeurs sont créés l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas là peut-être ce qu'elle a voulu dire l'autre jour!" Un mouvement irrésistible me rapprocha d'elle; j'allai m'asseoir sur cette même fenêtre où elle était assise, et j'appuyai ma tête sur le balcon. Mon coeur était trop plein pour parler. "Edouard, me dit-elle, qu'avez-vous? — Ne le savez-vous pas?" lui dis-je. Elle fut un moment sans répondre; puis elle me dit: "Il est vrai, je le sais; mais, si vous ne voulez pas m'affliger, ne soyez pas ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous; ne le savez-vous pas aussi? — Je devrais être heureux de ce que vous me dites, répondis-je, et cependant je ne le puis. — Quoi! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons passé ces deux mois, vous seriez malheureux?" je n'osai lui dire que oui; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu'à peine; je les lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes baisers et de mes larmes. Bientôt j'entendis qu'elle pleurait, et je fus au désespoir. "Si vous êtes malheureuse, lui dis-je, combien je suis coupable! Dois-je donc vous fuir? — Ah! dit-elle, il est trop tard." On apporta des lumières, je m'enfuis du salon; je me trouvais si à plaindre! et pourtant j'étais si heureux que mon âme était entièrement bouleversée.
Je sortis du château, mais sans pouvoir m'en éloigner; j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui renfermaient Mme de Nevers, et je m'abandonnais à tous les transports de mon coeur. Etre aimé, aimé d'elle! Elle me l'avait presque dit, mais je ne pouvais le croire. Elle a pitié de moi, me disais-je: voilà tout; mais n'est-ce pas assez pour être heureux! Elle n'était plus à la fenêtre; je vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du château. Cette lumière venait d'un cabinet d'étude qui dépendait de l'appartement de Mme de Nevers. Un escalier tournant, pratiqué dans une tourelle, conduisait de la terrasse à ce cabinet. La porte était ouverte, je m'en rapprochai involontairement; mais à peine eus-je franchi les premières marches que je m'arrêtai tout à coup. "Que vais-je faire? pensai-je; lui déplaire peut-être, l'irriter!" Je m'assis sur les marches; mais bientôt, entraîné par ma faiblesse, je montai plus haut. "Je n'entrerai pas, me disais-je; je resterai à la porte, je l'entendrai seulement, et je me sentirai près d'elle." Je m'assis sur la dernière marche, à l'entrée d'une petite pièce qui précédait le cabinet. Mme de Nevers était dans ce cabinet! Bientôt je l'entendis marcher, puis s'arrêter, puis marcher encore. Mon coeur, plein d'elle, battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai, je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce moment sa porte s'ouvrit: "Agathe, dit-elle, est-ce vous? — Non, répondis-je; me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumière dans ce cabinet… j'ai pensé que vous y étiez… Je ne sais comment je suis ici. — Edouard, dit-elle, venez. J'allais vous écrire; il vaut mieux que je vous parle, et peut-être que j'aurais dû vous parler plus tôt." Je vis qu'elle avait pleuré. "Je suis bien coupable, lui dis-je; je vous offense en vous aimant, et cependant que puis-je faire? Je n'espère rien, je ne demande rien: je sais trop bien que je ne puis être que malheureux. Mais dites-moi seulement que, si le sort m'eût fait votre égal, vous ne m'eussiez pas défendu de vous aimer? — Pourquoi ce doute? me dit-elle; ne savez-vous pas, Edouard, que je vous aime? Nos deux coeurs se sont donnés l'un à l'autre en même temps; je ne me suis fait aucune illusion sur la folie de cet attachement; je sais qu'il ne peut que nous perdre. Mais comment fuir sa destinée? L'absence eût guéri un sentiment ordinaire: j'allai près de mon amie chercher de l'appui contre cette passion qui fera, Edouard, le malheur de tous deux. Eugénie employa toute la force de sa raison pour me démontrer la nécessité de combattre mes sentiments. Hélas! vous n'ignorez pas tout ce qui nous sépare! Je crus qu'elle m'avait persuadée; je revins à Paris armée de sa sagesse bien plus que de la mienne. Je pris la résolution de vous fuir; je cherchai la distraction dans ce monde où j'étais sûre de ne pas vous trouver. Quelle profonde indifférence je portais dans tous ces lieux où vous n'étiez pas, où vous ne pouviez jamais venir! Ces portes s'ouvraient sans cesse, et ce n'était jamais pour vous! Le duc de L… me plaisantait souvent sur mes distractions. En effet, je sentais bien que je pouvais obéir aux conseils d'Eugénie et conduire ma personne au bal; mais, Edouard, n'avez-vous jamais senti que mon âme était errante autour de vous, que la meilleure moitié de moi-même restait près de vous, qu'elle ne pouvait pas vous quitter?" Je tombai à ses pieds. Ah! si j'avais osé la serrer dans mes bras! Mais je n'avais que de froides paroles pour peindre les transports de mon coeur. Je lui redis mille fois que j'étais heureux; que je défiais tous les malheurs de m'atteindre; que ma vie se passerait près d'elle à l'aimer, à lui obéir; qu'elle ne pouvait rien m'imposer qui ne me parût facile. En effet, mes chagrins, mes remords, son rang, ma position, la distance qui nous séparait, tout avait disparu; il me semblait que je pouvais tout supporter, tout braver, et que j'étais inaccessible à tout ce qui n'était pas l'ineffable joie d'être aimé de Mme de Nevers. "Je ne vous impose qu'une loi, me dit-elle: c'est la prudence. Que mon père ne puisse jamais soupçonner nos sentiments: vous savez assez que, s'il en avait la moindre idée, il se croirait profondément offensé; son bonheur, son repos, la paix de notre intérieur, seraient détruits sans retour. C'est de cela que je voulais vous parler, ajouta-t-elle en rougissant. Voyez, Edouard, si je dois ainsi rester seule avec vous? Je vous ai dit tout ce que je ne voulais pas vous dire. Hélas! nous ne savons que trop bien à présent ce qui est au fond de nos coeurs! Ne nous voyons plus seuls. — Je vais vous quitter, lui dis-je; ne m'enviez pas cet instant de bonheur… Est-il donc déjà fini?"
L'enchantement d'être aimé suspendit en moi pour quelques jours toute espèce de réflexion: j'étais devenu incapable d'en faire. Chacune des paroles de Mme de Nevers s'était gravée dans mon souvenir et y remplaçait mes propres pensées; je les répétais sans cesse, et le même sentiment de bonheur les accompagnait toujours. J'oubliais tout: tout se perdait dans cette idée ravissante que j'étais aimé; que nos deux coeurs s'étaient donnés l'un à l'autre en même temps; que, malgré tous ses efforts, elle n'avait pu se détacher de moi; qu'elle m'aimait; qu'elle avait accepté mon amour; que ma vie s'écoulerait près d'elle; que la certitude d'être aimé me tiendrait lieu de tout bonheur. Je le croyais de bonne foi, et il me paraissait impossible que la félicité humaine pût aller au delà de ce que Mme de Nevers venait de me faire éprouver lorsqu'elle m'avait dit que, même absente, son âme était errante autour de moi.
Cet enivrement aurait peut-être duré longtemps si M. le maréchal d'Olonne, qui se plaisait à louer ceux qu'il aimait, n'eût voulu un soir faire mon éloge. Il parlait à quelques voisins qui avaient dîné à Faverange; j'avais essayé de sortir dès le commencement de la conversation, mais il m'avait forcé de rester. Ah! quel supplice il m'imposait! M'entendre vanter pour ma délicatesse, pour ma reconnaissance, pour mon dévouement! Il n'en fallait pas tant pour rappeler ma raison égarée et pour faire rentrer le remords dans mon âme. Il s'en empara avec violence, et me déchira d'autant plus que j'avais pu l'oublier un moment; mais, par une bizarrerie de mon caractère, j'éprouvai une sorte de joie de voir pourtant que je sentais encore ce que devait sentir un homme d'honneur; que la passion m'entraînait sans m'aveugler, et que du moins Mme de Nevers ne m'avait pas encore ôté le regret des vertus que je perdais pour elle. J'essayai de me dire qu'un jour je la fuirais. Fuir Mme de Nevers! m'en séparer! Je ne pouvais en soutenir la pensée, et cependant j'avais besoin de me dire que dans l'avenir j'étais capable de ce sacrifice. Non, je ne l'étais pas; j'ai senti plus tard que m'arracher d'auprès d'elle, c'était aussi m'arracher la vie.
Il était impossible qu'un coeur déchiré comme l'était le mien pût donner ni recevoir un bonheur paisible. Mme de Nevers me reprochait l'inégalité de mon humeur. Elle qui n'avait besoin que d'aimer pour être heureuse, tout était facile de sa part: c'était elle qui faisait les sacrifices; mais moi, qui l'adorais et qui étais certain de ne la posséder jamais, dévoré de remords, obligé de cacher à tous les yeux cette passion sans espoir, qui ferait ma honte si le hasard la dévoilait à M. le maréchal d'Olonne! Que me dirait-il? que je devais fuir? Il aurait raison, et je sentais que je n'avais d'autre excuse qu'une faiblesse indigne d'un honnête homme, indigne de mon père, indigne de moi-même; mais cette faiblesse me maîtrisait entièrement: j'adorais Mme de Nevers, et un de ses regards payait toutes mes douleurs. Grand Dieu! je n'ose dire qu'il effaçait tous mes remords.
On passait ordinairement les matinées dans une grande bibliothèque, que M. le maréchal d'Olonne avait fait arranger depuis qu'il était à Faverange. On venait de recevoir de Paris plusieurs caisses remplies de livres, de gravures, de cartes géographiques, et un globe fort grand et fort beau nouvellement tracé d'après les découvertes récentes de Cook et de Bougainville. Tous ces objets avaient été placés sur des tables, et M. le maréchal d'Olonne, après les avoir examinés avec soin, sortit, emmenant avec lui l'abbé Tercier.
Je demeurai seul avec Mme de Nevers, et nous restâmes quelque temps, debout devant une table, à faire tourner ce globe avec l'espèce de rêverie qu'inspire toujours l'image, même si abrégée, de ce monde que nous habitons. Mme de Nevers fixa ses regards sur le grand Océan pacifique et sur l'archipel des îles de la Société, et elle remarqua cette multitude de petits points qui ne sont marqués que comme des écueils. Je lui racontai quelque chose du voyage de Cook que je venais de lire, et des dangers qu'il avait courus dans ces régions inconnues par ces bancs de corail que nous voyons figurés sur le globe, et qui entourent cet archipel comme pour lui servir de défense contre l'Océan. J'essayai de décrire à Mme de Nevers quelques-unes de ces îles charmantes; elle me montra du doigt une des plus petites, située un peu au nord du tropique, et entièrement isolée. "Celle-ci, lui dis-je, est déserte; mais elle mériterait des habitants: le soleil ne la brûle jamais, de grands palmiers l'ombragent; l'arbre à pain, le bananier, l'ananas, y produisent inutilement leurs plus beaux fruits; ils mûrissent dans la solitude, ils tombent, et personne ne les recueille. On n'entend d'autre bruit, dans cette retraite, que le murmure des fontaines et le chant des oiseaux; on n'y respire que le doux parfum des fleurs; tout est harmonie, tout est bonheur dans ce désert. Ah! lui dis-je, il devrait servir d'asile à ceux qui s'aiment. Là, on serait heureux des seuls biens de la nature, on ne connaîtrait pas la distinction des rangs, ni l'infériorité de la naissance; là, on n'aurait pas besoin de porter d'autres noms que ceux que l'amour donne, on ne serait pas déshonoré de porter le nom de ce qu'on aime!" Je tombai sur une chaise en disant ces mots; je cachai mon visage dans mes mains, et je sentis bientôt qu'il était baigné de mes larmes. Je n'osais lever les yeux sur Mme de Nevers. "Edouard, me dit-elle, est-ce un reproche? Pouvez-vous croire que j'appellerais un sacrifice ce qui me donnerait à vous? Sans mon père, croyez-vous que j'eusse hésité?" Je me prosternai à ses pieds; je lui demandai pardon de ce que j'avais osé lui dire: "Lisez dans mon coeur, lui dis-je; concevez, s'il est possible, une partie de ce que je souffre, de ce que je vous cache… Si vous me plaignez, je serai moins malheureux."
Cette île imaginaire devint l'objet de toutes mes rêveries. Dupe de mes propres fictions, j'y pensais sans cesse; j'y transportais en idée celle que j'aimais. Là, elle m'appartenait; là, elle était à moi, toute à moi! Je vivais de ce bonheur chimérique; je la fuyais elle-même pour la retrouver dans cette création de mon imagination, ou, loin de ces lois sociales, cruelles et impitoyables, je me livrais à de folles illusions d'amour, qui me consolaient un moment, pour m'accabler ensuite d'une nouvelle et plus poignante douleur.
Il était impossible que ces violentes agitations n'altérassent pas ma santé: je me sentais dépérir et mourir; d'affreuses palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais à la fin de ma vie, et j'étais si malheureux que j'en voyais le terme avec joie. Je fuyais Mme de Nevers; je craignais de rester seul avec elle, de l'offenser peut-être en lui montrant une partie des tourments qui me déchiraient.
Un jour, elle me dit que je lui tenais mal la promesse que je lui avais faite d'être heureux du seul bonheur d'être aimé d'elle. "Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je, et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas fait pour moi, je n'y prétends pas; mais dites-moi seulement, dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera quelquefois vos pas; dites que vous eussiez souhaité qu'il n'y eût pas d'obstacle entre nous." Je la quittai sans attendre sa réponse; je n'étais plus maître de moi; je sentais que je lui dirais peut-être ce que je ne voulais pas lui dire, et la crainte de lui déplaire régnait dans mon âme autant que mon amour et que ma douleur. Je m'en allais dans la campagne; je marchais des journées entières, dans l'espérance de fuir deux pensées déchirantes qui m'assiégeaient tour à tour: l'une, que je ne posséderais jamais celle que j'aimais; l'autre, que je manquais à l'honneur en restant chez M. le maréchal d'Olonne. Je voyais l'ombre de mon père me reprocher ma conduite, me demander si c'était là le fruit de ses leçons et de ses exemples; puis à cette vision terrible succédait la douce image de Mme de Nevers: elle ranimait pour un moment ma triste vie; je fermais les yeux pour que rien ne vînt me distraire d'elle. Je la voyais, je me pénétrais d'elle; elle devenait comme la réalité, elle me souriait, elle me consolait, elle calmait par degré mes douleurs, elle apaisait mes remords. Quelquefois je trouvais le sommeil dans les bras de cette ombre vaine; mais, hélas! j'étais seul à mon réveil! O mon Dieu! si vous m'eussiez donné seulement quelques jours de bonheur! Mais jamais, jamais! tout était inutile; et ces deux coeurs formés l'un pour l'autre, pétris du même limon, pénétrés du même amour, le sort impitoyable les séparait pour toujours!
Un soir, revenant d'une de ces longues courses, je m'étais assis à l'extrémité de la Châtaigneraie, dans l'enceinte du parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me calmer avant que de rentrer dans ce salon où j'allais rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet: elle avait ôté son chapeau, ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; son vêtement léger flottait autour d'elle; son joli pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas; elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle avec tant de violence; le désespoir auquel je m'étais livré tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon coeur. Elle vint à moi, et, dès que j'entendis le son de sa voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur moi-même. "Où avez-vous donc passé la journée? me demanda-t-elle; ne craignez-vous pas que mon père ne s'étonne de ces longues absences? — Qu'importe! lui répondis-je; mon absence bientôt sera éternelle. — Edouard, me dit-elle, est-ce donc là les promesses que vous m'aviez faites? — Je ne sais ce que j'ai promis, lui dis-je; mais la vie m'est à charge: je n'ai plus d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi s'en effrayer? Lui dis-je; elle sera plus bienfaisante pour moi que la vie. Il n'y a pas de rangs dans la mort, je n'y retrouverai pas l'infériorité de ma naissance, qui m'empêche d'être à vous, ni mon nom obscur: tous portent le même nom dans la mort! Mais l'âme ne meurt pas, elle aime encore après la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne serions nous pas unis? — Nous le serons dans celui-ci, me dit-elle. Edouard, mon parti est pris: je serai à vous, je serai votre femme. Hélas! c'est mon bonheur aussi bien que le vôtre que je veux! Mais dites-moi que je ne verrai plus votre visage pâle et décomposé comme il l'est depuis quelque temps; dites-moi que vous reviendrez à la vie, à l'espérance; dites-moi que vous serez heureux. — Jamais! m'écriai-je avec désespoir. Grand Dieu! c'est donc quand vous me proposez le comble de la félicité que je dois me trouver le plus malheureux de tous les hommes!… Moi, vous épouser! Moi, vous faire déchoir! vous rendre l'objet du mépris! changer l'éclat de votre rang contre mon obscurité! vous faire porter mon nom inconnu! — Eh! qu'importe? dit-elle; j'aime mieux ce nom que tous ceux de l'histoire; je m'honorerai de le porter, il est le nom de ce que j'aime. Edouard! ne sacrifiez pas notre bonheur à une fausse délicatesse. — Ah! ne me parlez pas de bonheur, lui dis-je; point de bonheur avec la honte! Moi, trahir l'honneur! trahir M. le maréchal d'Olonne! Je ne pourrais seulement soutenir son regard! Déjà je voudrais me cacher à ses yeux! De quelle juste indignation ne m'accablerait-il pas! Le déshonneur! c'est comme l'impossible; rien à ce prix! — Eh bien, Edouard, dit-elle, il faudra donc nous séparer?" Je demeurai anéanti. "Vous voulez ma mort, lui dis-je; vous avez raison, elle seule peut tout arranger. Oui, je vais partir; je me ferai soldat, je n'aurai pas besoin pour cela de prouver ma noblesse; j'irai me faire tuer. Ah! que la mort me sera douce! Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment." Je ne regardais pas Mme de Nevers en prononçant ces affreuses paroles. Hélas! la vie semblait l'avoir abandonnée. Pâle, glacée, immobile, je crus un moment qu'elle n'existait plus; je compris alors qu'il y avait encore d'autres malheurs que ceux qui m'accablaient! A ses pieds, j'implorai son pardon; je repris toutes mes paroles, je lui jurai de vivre, de vivre pour l'adorer, son esclave, son ami, son frère; nous inventions tous les doux noms qui nous étaient permis. "Viens, me dit-elle en se jetant à genoux; prions ensemble; demandons à Dieu de nous aimer dans l'innocence, de nous aimer ainsi jusqu'à la mort!" Je tombai à genoux à côté d'elle; j'adorai cet ange presque autant que Dieu même; elle était un souffle émané de lui; elle avait la beauté, l'angélique pureté des enfants du Ciel. Comment un désir coupable m'aurait-il atteint près d'elle? elle était le sanctuaire de tout ce qui était pur. Mais loin d'elle, hélas! je redevenais homme, et j'aurais voulu la posséder ou mourir.
Nous entrâmes bientôt dans la lutte la plus singulière et la plus pénible, elle pour me déterminer à l'épouser, et moi pour lui prouver que l'honneur me défendait cette félicité que j'eusse payée de mon sang et de ma vie. Que ne me dit-elle pas pour me faire accepter le don de sa main! Le sacrifice de son nom, de son rang ne lui coûtait rien; elle me le disait, et j'en étais sûr. Tantôt elle m'offrait la peinture séduisante de notre vie intérieure. "Retirés, disait-elle, dans notre humble asile, au fond de nos montagnes, heureux de notre amour, en paix avec nous-mêmes, saurons-nous seulement si l'on nous blâme dans le monde?" Et elle disait vrai, et je connaissais assez la simplicité de ses goûts pour être certain qu'elle eût été heureuse, sous notre humble toit, avec mon amour et l'innocence. Quelquefois elle me disait: "Il se peut que j'offense, en vous aimant, les convenances sociales; mais je n'offense aucune des lois divines: je suis libre, vous l'êtes aussi, ou plutôt nous ne le sommes plus ni l'un ni l'autre. Y a-t-il, Edouard, un lien plus sacré qu'un attachement comme le nôtre? Que ferions-nous dans la vie, maintenant, si nous n'étions pas unis? Pourrions-nous faire le bonheur de personne?" Je ne puis dire ce que me faisait éprouver un pareil langage: je n'étais pas séduit, je n'étais pas même ébranlé; mais je l'écoutais comme on prête l'oreille à des sons harmonieux qui bercent et endorment les douleurs. Je n'essayais pas de lui répondre; je l'écoutais, et ses paroles enchanteresses tombaient comme un baume sur mes blessures. Mais, par une bizarrerie que je ne saurais expliquer, quelquefois ces mêmes paroles produisaient en moi un effet tout contraire, et elles me jetaient dans un profond désespoir. Inconséquence des passions! le bonheur d'être aimé me consolait de tout ou mettait le comble à mes maux. Mme de Nevers quelquefois feignait de douter de mon amour. "Vous m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas des mépris du monde. — J'oublierais tout à vos pieds, lui disais-je, hors le déshonneur, hors le blâme dont je ne pourrais pas vous sauver. Je le sais bien, que les maux de la vie ne vous atteindraient pas dans mes bras; mais le blâme n'est pas comme les autres blessures, sa pointe aiguë arriverait à mon coeur avant que de passer au vôtre; mais elle vous frapperait malgré moi, et j'en serais la cause. De quel nom ne flétrirait-on pas le sentiment qui nous lie? Je serais un vil séducteur, et vous une fille dénaturée. Ah! n'acceptons pas le bonheur au prix de l'infamie! Tâchons de vivre encore comme nous vivons, ou laissez-moi vous fuir et mourir. Je quitterai la vie sans regret: qu'a-t-elle qui me retienne? Je désire la mort plutôt; je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis après la mort, qu'elle sera le commencement de notre éternelle union."
Nos larmes finissaient ordinairement de telles conversations; mais, quoique le sujet en fût si triste, elles portaient en elles je ne sais quelle douceur qui vient de l'amour même. Il est impossible d'être tout à fait malheureux quand on s'aime, qu'on se le dit, qu'on est près l'un de l'autre. Ce bien-être ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-même.
Cependant nous sentions la nécessité de nous distraire quelquefois de ces pensées douloureuses pour conserver la force de les supporter. Nous essayâmes de lire ensemble, de fixer sur d'autres objets que nous-mêmes nos idées et nos réflexions; mais l'imagination préoccupée par l'amour ressemble à cette forêt enchantée que nous peint le Tasse, et dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu. La passion répond à tout, et tout ramène à elle. Si nous trouvions dans nos lectures quelques sentiments exprimés avec vérité, c'est qu'ils nous rappelaient les nôtres; si les descriptions de la nature avaient quelque charme pour nous, c'est qu'elles retraçaient à nos coeurs l'image de la solitude où nous eussions voulu vivre. Je trouvais à Mme de Nevers la beauté et la modestie de l'Eve de Milton, la tendresse de Juliette, et le dévouement d'Emma.
La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime: rien ne nous étonnait, et l'idéal de la vie nous semblait l'état naturel de nos coeurs, tant nous vivions facilement dans cette sphère élevée des sentiments généreux. Mais quelquefois aussi un mot qui nous rappelait trop vivement notre propre situation, ou ces tableaux touchants de l'amour dans le mariage, qu'on rencontre si fréquemment dans la poésie anglaise, me précipitaient du faîte de mes illusions dans un violent désespoir. Mme de Nevers alors me consolait, essayait de nouveau de me convaincre qu'il n'était pas impossible que nous fussions heureux, et la même lutte se renouvelait entre nous et apportait avec elle les mêmes douleurs et les mêmes consolations.
Il y avait environ six mois que M. le maréchal d'Olonne était à Faverange, et nous touchions aux derniers jours de l'automne, lorsqu'un soir, comme on allait se retirer, on entendit un bruit inaccoutumé autour du château: les chiens aboyaient, les grilles s'ouvraient, les chaînes des ponts faisaient entendre leur claquement en s'abaissant, les fouets des postillons, le hennissement des chevaux, tout annonçait l'arrivée de plusieurs voitures en poste. Je regardai Mme de Nevers: le même pressentiment nous avait fait pâlir tous deux, mais nous n'eûmes pas le temps de nous communiquer notre pensée. La porte s'ouvrit, et le duc de L… et le prince d'Enrichemont parurent. Leur présence disait tout, car M. le maréchal d'Olonne avait annoncé qu'il ne voulait recevoir aucune visite tant que durerait son exil, et il n'était venu à Faverange que deux ou trois vieux amis, qui même n'y avaient fait que peu de séjour. M. le maréchal d'Olonne était en effet rappelé. Le duc de L… le lui annonça avec le bon coeur et la bonne grâce qu'il mettait à tout, et le prince d'Enrichemont recommença à dire toutes ces choses convenables que Mme de Nevers ne pouvait lui pardonner. Il en avait toujours de prêtes pour la joie comme pour la douleur, et il n'en fut point avare en cette occasion. Il s'adressait plus particulièrement à Mme de Nevers. Elle répondait en plaisantant. La conversation s'animait entre eux, et je retrouvais ces anciennes souffrances que je ne connaissais plus depuis six mois; seulement elles me paraissaient encore plus cruelles par le souvenir du bonheur dont j'avais joui près de Mme de Nevers, seul en possession du moins de ce charme de sociabilité qui n'appartenait qu'à elle: à présent il fallait le partager avec ces nouveaux venus, et, pour que rien ne me manquât, je retrouvais encore leur politesse, cérémonieuse de la part du prince d'Enrichemont, cordiale de la part du duc de L…, mais enfin me faisant toujours ressouvenir et de ce qu'ils étaient et de ce que j'étais moi-même.
La conversation s'établit sur les nouvelles de la société, sur Paris, sur Versailles. Il était simple que M. le maréchal d'Olonne fût curieux de savoir mille détails que personne depuis longtemps n'avait pu lui apprendre; mais j'éprouvais un sentiment de souffrance inexprimable en me sentant si étranger à ce monde dans lequel Mme de Nevers allait de nouveau passer sa vie. Le prince d'Enrichemont conta que la reine avait dit qu'elle espérait que Mme de Nevers serait de retour pour le premier bal qu'elle donnerait à Trianon. Le duc de L… parla du voyage de Fontainebleau, qui venait de finir. Je ne pouvais m'étonner que Mme de Nevers s'occupât de personnes qu'elle connaissait, de la société dont elle faisait partie; mais cette conversation était si différente de celles que nous avions ordinairement ensemble qu'elle me faisait l'effet d'une langue inconnue, et j'éprouvais une sensation pénible en voyant cette langue si familière à celle que j'aimais. Hélas! j'avais oublié qu'elle était la sienne, et le doux langage de l'amour que nous parlions depuis si longtemps, avait effacé tout le reste.
Le duc de L…, qu'on ne fixait jamais longtemps sur le même sujet, revint à parler de Faverange, et s'engoua de tout ce qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. Il admira la vieille boiserie de chêne, noir et poli comme l'ébène, qui portait dans chacun de ses panneaux un chevalier armé de toutes pièces, sculptés en relief, avec le nom et la devise du chevalier, sculptés aussi au bas du panneau. Le duc de L… lut les devises et plaisanta sur la délivrance de Mme de Nevers, enfermée dans ce donjon gothique comme une princesse du temps de la chevalerie. Il lui demanda si elle ne s'était pas bien ennuyée depuis six mois. "Non sans doute, dit-elle, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. — Oui, dit M. le maréchal d'Olonne, le souvenir du temps que j'ai passé ici sera toujours un des plus doux de ma vie. Il y a deux manières d'être heureux, ajouta M. le maréchal d'Olonne: on l'est par le bonheur qu'on éprouve ou par celui qu'on fait éprouver. S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source des jouissances les plus pures et les plus durables, car le plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire le bien, et surtout un bien qui doit nous survivre." Je fus frappé au dernier point de ce peu de paroles. Une pensée traversa mon esprit. Quoi! M. le maréchal d'Olonne, si je lui ravissais sa fille, aurait encore une autre manière d'être heureux; et moi, grand Dieu! en perdant Mme de Nevers, je sentais que tout était fini pour moi dans la vie! Avenir, repos, vertu même, tout me devenait indifférent; et jusqu'à ce fantôme d'honneur auquel je me sacrifiais, je sentais qu'il ne me serait plus rien si je me séparais d'elle. La mort seule alors deviendrait ma consolation et mon but: rien n'était plus rien pour moi dans le monde; le monde lui-même n'était plus qu'un désert et un tombeau. Cette idée que M. le maréchal d'Olonne serait heureux sans sa fille était le piége le plus dangereux qu'on eût encore pu m'offrir.
Deux jours après l'arrivée des deux amis, M. le maréchal d'Olonne quitta Faverange. Avec quelle douleur je m'arrachai de ce lieu où Mme de Nevers m'avait avoué qu'elle m'aimait! Je ne partis que quelques heures après elle; je les employai à dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était plus; je me mis à genoux devant le siége qu'elle occupait; je baisais ce qu'elle avait touché; je m'emparais de ce qu'elle avait oublié; je pressais sur mon coeur ces vestiges qu'avait laissés sa présence. Hélas! c'était tout ce qu'il m'était permis de posséder d'elle, mais ils m'étaient chers comme elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui l'avaient entourée, de ce siége où elle s'était assise, de cet air qu'elle avait respiré. Je savais bien que je serais moins avec elle où j'allais la retrouver que je ne l'étais en ce moment dans cette solitude remplie de son image: un triste pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés.
En arrivant à l'hôtel d'Olonne, j'éprouvai un premier chagrin: Mme de Nevers était sortie. Je parcourus ces grands salons déserts avec une profonde tristesse. Le souvenir de la mort de mon père se réveilla dans mon coeur. Je ne sais pourquoi cette maison semblait me présager de nouveaux malheurs. J'allai dans ma chambre: j'y retrouvai le portrait de Mme de Nevers enfant. Sa vue me consola un peu, et je restai à le contempler jusqu'à l'heure du souper. Alors je descendis dans le salon: je le trouvai plein de monde. Mme de Nevers faisait les honneurs de ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se dissipa tout à coup. Magie de l'amour! j'oubliai toutes mes peines; je me sentis fier de ses succès, de l'admiration qu'on montrait pour elle. Si j'eusse pu lui ôter une nuance de ce rang qui nous séparait pour toujours, je n'y aurais pas consenti. En ce moment, je jouissais de la voir au-dessus de tous encore plus que je ne souhaitais de la posséder, et j'éprouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'étais incapable pour moi-même. Si j'avais pu ainsi m'oublier toujours, j'aurais été moins malheureux; mais cela était impossible: tout me froissait, tout blessait ma fierté. Ce que j'enviais le plus dans une position élevée, c'est le repos que je me figurais qu'on devait y éprouver; c'était de ne compter avec personne et d'être à sa place partout. Cette inquiétude, ce malaise d'amour-propre, aurait été un véritable malheur si un sentiment bien plus fort m'eût laissé le temps de m'y livrer; mais je pensais trop à Mme de Nevers pour que les chagrins de ma vanité fussent durables, et je les sentais surtout parce qu'ils étaient une preuve de plus de l'impossibilité de notre union. Tout ce qui me rabaissait m'éloignait d'elle, et cette réflexion ajoutait une nouvelle amertume à des sentiments déjà si amers.
J'occupai, à mon retour de Faverange, la place que M. le maréchal d'Olonne m'avait fait obtenir aux affaires étrangères, et qu'on m'avait conservée par considération pour lui. Le travail n'en était pas assujettissant, et cependant je le faisais avec négligence. La passion rend surtout incapable d'une application suivie: c'est avec effort qu'on écarte de soi une pensée qui suffit au bonheur, et tout ce qui distrait d'un objet adoré semble un vol fait à l'amour. Cependant ces sortes d'affaires sont si faciles qu'on était content de moi et que je recueillais de ma place à peu près tout ce qu'elle avait d'agréable; elle me donnait des relations fréquentes avec les hommes distingués qui affluaient à Paris de toutes les parties de l'Europe, et je prenais insensiblement un peu plus de consistance dans le monde, à cause des petits services que je pouvais rendre. Je logeais toujours à l'hôtel d'Olonne; j'y passais toutes mes journées, et ce nouvel arrangement n'avait rien changé à ma vie que de créer quelques rapports de plus. Les étrangers qui venaient chez M. le maréchal d'Olonne, me connaissant davantage, me montraient en général plus d'obligeance et de bonté.
J'avais bien prévu qu'à Paris je verrais moins Mme de Nevers; mais je me désespérais des difficultés que je rencontrais à la voir seule. Je n'osais aller que rarement dans son appartement, de peur de donner des soupçons à M. le maréchal d'Olonne, et dans le salon il y avait toujours du monde. Elle était obligée d'aller assez souvent à Versailles, et quelquefois d'y passer la journée. Il me semblait que je n'arriverais jamais à la fin de ces jours où je ne devais pas la voir: chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon coeur; il s'écoulait un temps énorme avant qu'une autre minute vînt remplacer celle-là. Lorsque je pensais qu'il faudrait supporter ainsi toutes les heures de ce jour éternel, je me sentais saisi par le désespoir, par le besoin de m'agiter du moins et de me rapprocher d'elle à tout prix. J'allais à Versailles; je n'osais entrer dans la ville, de peur d'être reconnu par les gens de M. le maréchal d'Olonne; mais je me faisais descendre dans quelque petite auberge d'un quartier éloigné, et j'allais errer sur les collines qui entourent ce beau lieu. Je parcourais les bois de Satory ou les hauteurs de Saint-Cyr. Les arbres, dépouillés par l'hiver, étaient tristes comme mon coeur. Du haut de ces collines je contemplais ces magnifiques palais dont j'étais à jamais banni. Ah! je les aurais tous donnés pour un seul regard de Mme de Nevers! Si j'avais été le plus grand roi du monde, avec quel bonheur j'aurais mis à ses pieds toutes mes couronnes! Qu'il est heureux, l'homme qui peut élever à lui la femme qu'il aime, la parer de sa gloire, de son nom, de l'éclat de son rang, et, quand il la serre dans ses bras, sentir qu'elle tient tout de lui, qu'il est l'appui de sa faiblesse, le soutien de son innocence! Hélas! je n'avais rien à offrir à celle que j'aimais qu'un coeur déchiré par la passion et par la douleur! Je restais longtemps abîmé dans ces pénibles réflexions, et, quand le jour commençait à tomber, je me rapprochais du château; j'errais dans ces bosquets déserts qui semblent attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois, assis aux pieds d'une statue, je contemplais ces jardins enchantés, créés par l'amour; ils ne déplaisaient pas à mon coeur: leur tristesse, leur solitude, étaient en harmonie avec la disposition de mon âme. Mais, quand je tournais les yeux vers ce palais qui contenait le seul bien de ma vie, je sentais ma douleur redoubler de violence au fond de mon âme. Ce château magique me paraissait défendu par je ne sais quel monstre farouche. Mon imagination essayait en vain d'en forcer l'entrée; elle tentait toutes les issues: toutes étaient fermées, toutes se terminaient par des barrières insurmontables, et ces voies trompeuses ne menaient qu'au désespoir. Je me rappelais alors ce qu'avait dit l'ambassadeur d'Angleterre. Ah! si j'avais eu une seule carrière ouverte à mon ambition, quelles difficultés auraient pu m'effrayer? J'aurais tout vaincu, tout conquis. L'amour est comme la foi et partage sa toute-puissance; mais l'impossible flétrit toute la vie! Bientôt la triste vérité venait faire évanouir mes songes; elle me montrait du doigt cette fatalité de l'ordre social qui me défendait toute espérance, et j'entendais sa voix terrible qui criait au fond de mon coeur: "Jamais, jamais tu ne posséderas Mme de Nevers!" La mort alors m'eût semblé douce en comparaison des tourments qui me déchiraient. Je retournais à Paris dans un état digne de pitié, et cependant je préférais ces agitations à la longue attente de l'absence, où je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.
Je tombai bientôt dans un état qui tenait le milieu entre le désespoir et la folie. En proie à une idée fixe, je voyais sans cesse Mme de Nevers; elle me poursuivait pendant mon sommeil; je m'élançais pour la saisir dans mes bras, mais un abîme se creusait tout à coup entre nous deux; j'essayais de le franchir, et je me sentais retenu par une puissance invincible; je luttais en vain, je me consumais en efforts superflus; je sortais épuisé, anéanti, de ce combat qui n'avait de réel que le mal qu'il me faisait et la passion qui en était cause. Mystérieuse alliance de l'âme et du corps! Qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obéit à une pensée, que le malheur détruit et qu'une idée fait mourir! Je sentais que je ne résisterais pas longtemps à ces cruelles souffrances. Mme de Nevers me montrait sans déguisement sa douleur et son inquiétude; elle cherchait à adoucir mes peines sans pouvoir y parvenir; sa tendresse ingénieuse me prouvait sans cesse qu'elle me préférait à tout. Elle, si brillante, si entourée, elle dédaignait tous les hommages, elle trouvait moyen de me montrer à chaque instant qu'elle préférait mon amour aux adorations de l'univers. Une reconnaissance passionnée venait se joindre à tous les autres sentiments de mon coeur, qui se concentraient tous en elle seule. Si j'avais pu lui donner ma vie! mourir pour elle, pour qu'elle fût heureuse! ajouter mes jours à ses jours, ma vie à sa vie! Hélas je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trésor inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner en retour.
Chaque jour la contrainte où je vivais, la dissimulation à laquelle j'étais forcé, me devenait plus insupportable. J'avais renoncé au bonheur, et il me fallait sacrifier jusqu'au dernier plaisir des malheureux, celui de s'abandonner sans réserve au sentiment de leurs maux! il me fallait composer mon visage et feindre quelquefois une gaieté trompeuse qui pût masquer les tourments de mon coeur et prévenir des soupçons qui atteindraient Mme de Nevers! La crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez d'empire sur moi-même pour persévérer dans un rôle qui m'était si pénible.
Je m'apercevais depuis quelque temps que cette bienveillance dont j'avais eu tant à me louer de la part du prince d'Enrichemont et du duc de L… avait entièrement cessé. Le prince d'Enrichemont me montrait une froideur qui allait jusqu'au dédain, et le duc de L… avait avec moi une sorte d'ironie qui n'était ni dans son caractère ni dans ses manières habituelles. Si j'eusse été moins préoccupé, j'aurais fait plus d'attention à ce changement; mais M. le maréchal d'Olonne me traitait toujours avec la même bonté, me montrait toujours la même confiance: il me semblait que je n'avais à craindre que lui seul, et que, tant qu'il ne soupçonnerait pas mes sentiments pour Mme de Nevers, j'étais en sûreté. La conduite du prince d'Enrichemont et du duc de L… me blessa donc sans m'éclairer. Je n'avais jamais aimé le premier, et je me sentais à mon aise pour le haïr; je n'étais pas jaloux de lui, je savais que Mme de Nevers ne l'épouserait jamais, et cependant je l'enviais d'oser prétendre à elle et d'en avoir le droit. Je lui rendais avec usure la sécheresse et l'aigreur qu'il me montrait, et je ne perdais pas une occasion de me moquer devant lui des défauts ou des ridicules dont on pouvait l'accuser, et de louer avec exagération les qualités qu'on savait bien qu'il ne possédait pas.
Un jour M. le maréchal d'Olonne alla souper et coucher à Versailles: Mme de Nevers devait l'accompagner, mais elle se trouva souffrante: elle fit fermer sa porte, resta dans son cabinet, et l'abbé et moi nous passâmes la soirée avec elle. Jamais je ne l'avais vue si belle que dans cette parure négligée, à demi couchée sur un canapé, et un peu pâle de la souffrance qu'elle éprouvait. Je lui lus un roman qui venait de paraître, et dont quelques situations ne se rapportaient que trop bien avec la nôtre. Nous pleurâmes tous deux; l'abbé s'endormit. A dix heures, il se réveilla, et mon coeur battit de joie en voyant qu'il allait se retirer. Il partit et nous laissa seuls: dangereux tête-à-tête, pour lequel nous étions bien mal préparés tous deux! "Edouard, me dit-elle, je veux vous gronder… Qu'est-ce que ces continuelles altercations dans lesquelles vous êtes avec le prince d'Enrichemont? Hier vous lui avez dit les choses les plus aigres et les plus piquantes. — Prenez-vous son parti? lui demandai-je. Il est vrai, je le hais; il prétend à vous, et je ne puis le lui pardonner. — Je vous conseille d'être jaloux du prince d'Enrichemont! me dit-elle; je vous offre ce que je lui refuse, et vous ne l'acceptez pas! — Ah! faites-moi le plus grand roi du monde, m'écriai-je, et je serai à vos genoux pour vous demander d'être à moi. — Vous ne voulez pas recevoir de moi ce que vous voudriez me donner, me dit-elle. Est-ce ainsi que l'amour calcule? Tout n'est-il pas commun dans l'amour? — Ah! sans doute, lui dis-je; mais c'est quand on s'appartient l'un à l'autre, quand on n'a plus qu'un coeur et qu'une âme! Alors, en effet, tout est commun dans l'amour. — Si vous m'aimiez comme je vous aime, dit-elle, combien il vous en coûterait peu d'oublier ce qui nous sépare!" Je me mis à ses pieds. "Ma vie est à vous, lui dis-je, vous le savez bien; mais l'honneur! il faut le conserver: vous m'ôteriez votre amour si j'étais déshonoré. — Vous ne le seriez point, me dit-elle. Le monde nous blâmerait peut-être… Eh! qu'importe? quand on est à ce qu'on aime, que faut-il de plus? — Ayez pitié de moi, lui dis-je; ne me montrez pas toujours l'image d'un bonheur auquel je ne puis atteindre: la tentation est trop forte. — Je voudrais qu'elle fût irrésistible, dit-elle. Edouard! ne refusez pas d'être heureux!… Va, dit-elle avec un regard enivrant, je te ferais tout oublier! — Vous me faites mourir, lui dis-je. Eh bien, répondez-moi. Ce sacrifice que vous me demandez, c'est celui de mon honneur. Le feriez-vous, ce sacrifice, dites, le feriez-vous, à mon repos? le feriez-vous, hélas! à ma vie?" Elle ne me comprit que trop bien. "Edouard, dit-elle d'une voix altérée, est-ce vous qui me parlez?" J'allai me jeter sur une chaise à l'autre extrémité du cabinet. Je crus que j'allais mourir: cette voix sévère avait percé mon coeur comme un poignard. Me voyant si malheureux, elle s'approcha de moi et voulut prendre ma main. "Laissez-moi, lui dis-je; ne me faites pas perdre le peu de raison que je conserve encore." Je me levai pour sortir; elle me retint. "Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter!" Je tombai à ses genoux. "Ange adoré, je te respecterai toujours, lui dis-je; mais, tu le vois, tu le sens bien toi-même, que je ne puis vivre sans toi! Je ne puis être à toi, il faut donc mourir!… Ne t'effraye pas de cette pensée: nous nous retrouverons dans une autre vie, bien-aimée de mon coeur! Y seras-tu belle, charmante, comme tu l'es en ce moment? viendras-tu là te rejoindre à ton ami? lui tiendras-tu les promesses de l'amour? Dis, seras-tu à moi dans le Ciel? — Edouard, vous le savez bien, dit-elle toute troublée, si vous mourez, je meurs… Ma vie est dans ton coeur: tu ne peux mourir sans moi!" Je passai mes bras autour d'elle; elle ne s'y opposa point; elle pencha sa tête sur mon épaule. "Qu'il serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! — Ah! lui dis-je, il serait bien plus doux d'y vivre! Ne sommes-nous pas libres tous deux? Personne n'a reçu nos serments: qui nous empêche d'être l'un à l'autre? Dieu aura pitié de nous." Je la serrai sur mon coeur. "Edouard, dit-elle, aie toi-même pitié de moi, ne déshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas de forces contre toi. Sauve-moi! sauve-moi! S'il ne fallait que ma vie pour te rendre heureux, il y a longtemps que je te l'aurais donnée; mais tu ne te consolerais pas toi-même de mon déshonneur. Eh quoi! tu ne veux pas m'épouser, et tu veux m'avilir? — Je ne veux rien, lui dis-je au désespoir, je ne veux que la mort! Ah! si du moins je pouvais mourir dans tes bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lèvres!" Elle pleurait; je n'étais plus maître de moi: j'osai ravir ce baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses larmes, ses sanglots, son désespoir, me firent payer bien cher cet instant de bonheur: elle me força de la quitter. Je rentrai dans ma chambre le plus malheureux des hommes, et pourtant jamais la passion ne m'avait possédé à ce point. J'avais senti que j'étais aimé; je pressais encore dans mes bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort, j'aurais été heureux de ce souvenir. Ma nuit entière se passa dans d'affreuses agitations; mon âme était entièrement bouleversée; j'avais perdu jusqu'à cette vue distincte de mon devoir qui m'avait guidé jusqu'ici. Je me demandais pourquoi je n'épouserais pas Mme de Nevers; je cherchais des exemples qui pussent autoriser ma faiblesse; je me disais que dans une profonde solitude j'oublierais le monde et le blâme; que, s'il le fallait, je fuirais avec elle en Amérique et jusque dans cette île déserte objet de mes anciennes rêveries. Quel lieu du monde ne me paraîtrait pas un lieu de délices avec la compagne chérie de mes jours, mon amie, ma bien-aimée? Natalie! Natalie! Je répétais son nom à demi-voix pour que ces doux sons vinssent charmer mon oreille et calmer un peu mon coeur. Le jour parut, et peu d'instants après on me remit une lettre. Je reconnus l'écriture de Mme de Nevers… Jugez de ce que je dus éprouver en la lisant!
"Ne craignez pas mes reproches, Edouard; je ne vous en ferai point: je sais trop que je suis aussi coupable et plus coupable que vous; mais que cette leçon nous montre du moins l'abîme qui est ouvert sous nos pas: il est encore temps de n'y point tomber. Plus tard, Edouard, cet abîme ensevelirait à la fois et notre bonheur et notre vertu. Ne trahissons pas les sentiments qui ont uni nos deux coeurs. C'est par ce qui est bon, c'est par ce qui est juste, vrai, élevé dans la vie, que nous nous sommes entendus; nous avons senti que nous parlions le même langage, et nous nous sommes aimés. Ne démentons pas à présent ces qualités de l'âme auxquelles nous devons notre amour, et sachons être heureux dans l'innocence et nous contenter du bonheur dont nous pouvons jouir devant Dieu.
"Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous séparer. Nous séparer! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot si je ne savais bien que l'effet en est impossible? où trouverais-tu de la force pour me fuir? Où en trouverais-je pour vivre sans toi? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que nous sommes inséparables? Que peux-tu m'opposer? Un fantôme d'honneur qui ne reposerait sur rien. Le monde t'accuserait de m'avoir séduite! Eh! quelle séduction y a-t-il, pour deux êtres qui s'aiment, que la séduction de l'amour? N'est-ce pas moi, d'ailleurs, qui t'ai séduit? Si je ne t'avais montré que je t'aimais, m'aurais-tu avoué ta tendresse? Hélas! tu mourais plutôt que de m'en faire l'aveu! Tu dis que tu ne veux pas m'abaisser! Mais, pour une femme, y a-t-il une autre gloire que d'être aimée? un autre rang que d'être aimée? un autre titre que d'être aimée? Te défies-tu assez de ton coeur pour croire qu'il ne me rendrait pas tout ce que tu te figures que tu me ferais perdre? Imagine, si tu le peux, le bonheur qui nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l'oses, ces prétendus avantages que tu m'enlèves. Mon père, Edouard, est le seul obstacle: je méprise tous les autres, et je les trouve indignes de nous. Eh bien! je veux t'avouer que je ne suis pas sans espérance d'obtenir un jour le pardon de mon père. Oui, Edouard, mon père m'aime; il t'aime aussi: qui ne t'aimerait pas? Je suis sûre que mon père a regretté mille fois de ne pouvoir faire de toi son fils: tu lui plais, tu l'entends, tu es le fils de son coeur. Eh! n'es-tu pas celui de son vieil ami, qui sauva autrefois son honneur et sa fortune? Eh bien! nous forcerons mon père d'être heureux par nos soins, par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous admettra à Faverange. Là, il osera nous reconnaître pour ses enfants; là, il sera père dans l'ordre de la nature, et non dans l'ordre des convenances sociales, et la vue de notre amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois l'un à l'autre? Crois-moi, il n'y a d'impossible que de cesser de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Edouard! ose choisir le bonheur. Ah! ne le refuse pas! Crois-tu n'être responsable de ton choix qu'à toi seul? Hélas! ne vois-tu pas que notre vie tient au même fil? Tu choisirais la mort en choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne!"