Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.
Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.
Elle se rendait très-bien compte de la rudesse causée par la maladie; mais elle ne comprenait pas ce que signifiait cette manière d'agir. Le chagrin assombrit son regard et la poussa avant le temps à travers les champs, où, seule, elle murmurait: «En vain, c'est en vain, cela ne peut être. Il ne m'aimera pas. Eh bien! faut-il donc mourir?» Alors, de même qu'un innocent petit oiseau abandonné, qui n'a qu'une simple gamme de quelques notes, répète cette simple gamme tant et plus pendant toute une matinée d'avril jusqu'à ce que l'oreille se fatigue à l'entendre, ainsi la naïve jeune fille passa la moitié de la nuit à répéter: «Faut-il donc mourir?» Tantôt elle se tournait sur la droite, tantôt sur la gauche, et ne trouvait d'aise ni au mouvement ni au repos. «Lancelot ou la mort, murmurait-elle, la mort ou lui.» Et de nouveau elle répétait comme un refrain: «Lancelot ou la mort.»
Quand la blessure du chevalier, que l'on croyait mortelle, fut guérie, tous les trois ils revinrent à Astolat. Là, chaque matin, parant sa charmante personne de ce qu'elle pensait lui aller le mieux, elle venait devant messire Lancelot, «car, se disait-elle en elle-même, si je suis aimée, ce sont là mes robes de fête; sinon, ce sont les fleurs de la victime avant qu'elle tombe.» Lancelot pressait toujours la jeune fille de lui demander quelque don pour elle-même ou pour les siens: «Et ne craignez pas, ajoutait-il, de faire connaître le souhait qui tient le plus à votre cœur loyal. Nous m'avez rendu un tel service que votre volonté sera la mienne. Je suis prince et maître dans mon pays, et je puis ce que je veux.» Alors, comme un fantôme, elle leva la tête, mais comme un fantôme, sans pouvoir parler. Lancelot vit qu'elle retenait son souhait, et il resta encore quelque temps avec eux, jusqu'il ce qu'il eût une réponse. Un matin il trouva par hasard Élaine sous les ifs du jardin et lui dit: «Ne tardez pas davantage à me faire connaître votre désir. Songez qu'il me faut partir aujourd'hui.» Alors elle s'écria: «Partir, et nous ne vous verrons plus! il me faudra mourir faute d'avoir le courage de dire un mot.—Parlez. Si je vis et j'entends, dit-il, c'est à vous que je le dois.» Mors elle reprit tout d'un coup et avec passion: «Je suis folle, je vous aime, laissez-moi mourir.—Ah! ma sœur, répondit Lancelot, qu'est-ce que cela?» Élaine, étendant innocemment ses bras de neige: «Votre amour, dit-elle, votre amour, pour être votre femme.» Lancelot répondit: «Si j'avais voulu me marier, je me serais marié plus tôt, ma chère Élaine; mais maintenant je n'aurai jamais de femme.—Non, non, s'écria-t-elle, je ne tiens pas à être votre épouse; mais à être encore avec vous, à voir votre figure et à vous suivre à travers le monde. «Lancelot répondit: «Non, le monde, le monde tout yeux et tout oreilles, avec un cœur stupide pour interpréter les uns et les autres, et une langue pour lancer ses propres interprétations ... non, je reconnaîtrais bien mal l'amitié de votre frère et l'hospitalité de votre bon père.» Elle dit: «Ne pas être avec vous, ne plus voir vos traits... Hélas, malheur à moi! mes beaux jours sont passés.—Non, vraiment, noble damoiselle, répondit-il, mille fois non. Ce que vous éprouvez n'est pas de l'amour, mais le premier éclair d'amour dans un jeune cœur, chose très-commune. Oui vraiment, je le sais par moi-même, et vous serez la première à rire de vous ensuite quand vous donnerez la fleur de votre vie à quelqu'un qui sera plus à votre convenance et qui n'aura pas trois fois votre âge; alors (car vous êtes sincère et douce au delà de l'opinion que j'avais autrefois des femmes), plus particulièrement s'il arrive que votre bon chevalier soit pauvre, je le doterai d'un vaste domaine et d'un territoire jusqu'à égaler la moitié de mon royaume au delà des mers, si cela peut vous rendre heureuse. Il y a plus: comme si vous étiez de mon sang, jusqu'à la mort je serai votre champion dans toutes vos querelles. Voilà ce que je ferai, chère damoiselle, pour l'amour de vous, et ne puis faire davantage.»
Pendant qu'il parlait, elle ne rougit ni ne remua; mais, pâle comme la mort, elle resta debout, serrant ce qu'elle avait sous la main, puis elle répliqua: «De tout cela je ne veux rien.» A ces mots, elle tomba, et ou remporta évanouie à sa tour.
Alors son père, qui avait saisi leur entretien à travers le rideau noir des ifs, parla ainsi: «Oui un éclair, je le crains, qui donnera à ma fleur le coup de la mort. Vous êtes trop courtois, beau sire Lancelot. Je vous en prie, rudoyez-la un peu pour émousser ou étouffer sa passion.»
Lancelot dit: «Cela serait contraire à ma nature; le possible, je le ferai.» Il resta tout le jour au château, et vers le soir il envoya chercher son écu. La jeune fille se leva doucement, et le remit après avoir enlevé le fourreau. Puis, ayant entendu le cheval piaffer sur les pierres, elle ouvrit vivement la fenêtre et jeta un regard sur le heaume du chevalier: la manche n'y était plus. Lancelot entendit le léger cliquetis produit par la jeune fille, et celle-ci, guidée par le tact de l'amour, savait bien que Lancelot n'ignorait pas qu'elle le regardait; néanmoins il ne leva pas les yeux, ne salua pas de la main, ne dit point adieu, mais partit tristement. En cela seulement il se montra discourtois.
Ainsi Élaine demeura seule clans sa tour. Son écu même était parti, il ne lui restait que le fourreau, son pauvre ouvrage, son travail vide; mais elle entendait encore le chevalier, toujours son image se formait et s'élevait entre elle et les portraits de la muraille. Son père vint à elle, qui essaya doucement de la consoler: elle le remercia tranquillement. Ses frères vinrent ensuite, qui lui dirent: «La paix soit avec toi, chère sœur!» Elle leur répondit avec le même calme. Mais lorsqu'ils l'eurent laissée à elle-même, la mort, comme une voix amie arrivant d'un champ éloigné à travers les ténèbres, se fit entendre; les plaintes du hibou l'absorbèrent, et elle mêla ses chimères aux lueurs incertaines du soir et aux gémissements du vent.
Dans ce temps-là elle fit une petite chanson, qu'elle appela:L'Amour et la Mort.Elle la chanta; suaves étaient ses chansons, et mélodieux son chant.
«Doux est l'amour sincère quoique donné en vain, en vain; et douce est la mort qui met fin à la douleur: je ne sais lequel est le plus doux, non, je ne le sais pas.
«Amour, es-tu doux? alors la mort doit être amère; amour, es-tu amer? la mort m'est douce. O amour, si la mort est plus douce, laisse-moi mourir.
«Doux amour qui ne semble pas fait pour se faner, douce mort qui semble faire de nous une cendre sans amour, je ne sais quel est le plus doux; non, je ne le sais pas.
«Je suivrais volontiers l'amour, si cela pouvait être; je dois suivre la mort qui m'appelle; appelle et je viens, je viens! laissez-moi mourir.»
Sa voix monta avec le dernier vers, et cela au moment où l'aube était en feu et où soufflait un vent violent qui ébranla la tour d'Élaine. Ses frères l'entendirent et se dirent en eux-mêmes en frémissant: «Écoutez l'esprit de la maison qui crie toujours pour annoncer quelque mort.» Ils appelèrent leur père, et tous les trois, tremblants de crainte, coururent à elle; à ce moment la rouge lumière du matin éclaira sa figure, pendant qu'elle répétait d'une voix perçante: «Laissez-moi mourir.»
De même que quand nous nous arrêtons sur un mot qui nous est familier, en le répétant jusqu'à ce que ce mot à nous bien connu nous semble étrange, nous ne savons pourquoi; ainsi le père arrêta ses regards sur la figure de sa fille et se demanda: «Est-ce Élaine?» jusqu'à ce que la jeune fille retomba sur son lit. Elle tendit alors à chacun des siens une main languissante et resta couchée, les saluant silencieusement du regard. A la fin, elle dit: «Chers frères, hier au soir je me croyais encore une petite fille curieuse, heureuse comme lorsque nous demeurions dans les bois et que vous aviez l'habitude de me faire remonter avec la marée la grande rivière dans la barque du batelier. Seulement, vous ne vouliez pas aller plus loin que le cap où est le peuplier. C'est là que vous aviez fixé votre limite, souvent revenant avec le reflux. Je pleurais néanmoins, parce que vous ne vouliez point aller plus loin et dépasser le flot qui brillait, jusqu'à ce que nous eussions trouvé le palais du roi. Vous ne le vouliez pas cependant; mais cette nuit, je rêvais que j'étais toute seule sur l'eau et je dis alors: «Maintenant ma volonté se fera.» À ce moment, je m'éveillai; mais mon souhait persista. Laissez-moi donc partir pour que je puisse enfin dépasser le peuplier et la marée bien loin, jusqu'à ce que je trouve le palais du roi. Je veux y entrer parmi eux tous, et personne n'osera se moquer de moi; mais là le beau Gauvain s'étonnera de me voir, et là le grand sire Lancelot révéra à moi; Gauvain qui m'a fait mille adieux, Lancelot qui s'en est allé froidement sans me rien dire. Là le roi me fera honneur, à moi et à mon amour; la reine elle-même aura pitié de moi, toute la noble cour m'accueillera avec joie, et après mon long voyage je goûterai le repos.—Paix, dit son père. O mon enfant, vous semblez avoir perdu la tête; car quelle force avez-vous pour aller si loin, malade connue vous êtes? Pourquoi voudriez-vous jeter de nouveau les yeux sur cet orgueilleux personnage qui nous méprise tous?»
Alors le rude Torre se leva, se mit à marcher et éclata en sanglots: «Je ne l'ai jamais aimé, dit-il; si je me trouve avec lui, je me soucie peu qu'il soit si grand, je le frapperai et l'abattrai à mes pieds. Pour peu que la fortune me favorise, je lui donnerai la mort. Par cette affliction, il a ruiné notre maison.»
A ces paroles, sa noble sœur répliqua: «Ne vous chagrinez pas, mon cher frère; puisque ce n'est pas plus la faute de messire Lancelot de ne point m'aimer, que ce n'est la mienne d'aimer celui de tous les hommes qui me semble le plus grand.
—Le plus grand?» répondit le père comme un écho, «le plus grand! (Il voulait éteindre la passion de sa fille.) Non, ma fille, je ne sais ce que vous appelez le plus grand; mais ce que je sais avec tout le monde, c'est que sans vergogne il aime la reine, et que sans vergogne elle le paie de retour. Si cela est grand, qu'appelle-t-on donc petit?»
Alors parla la damoiselle d'Astolat au teint de lis: «Cher père, je suis trop faible et trop malade pour me mettre en colère. Ces bruits sont des calomnies. Jamais encore une âme noble n'a échappé à d'ignobles attaques. Il n'a pas d'amis celui qui ne s'est jamais fait d'ennemis; mais maintenant c'est ma gloire d'avoir aimé un homme sans pareil, sans tache: laissez-moi donc passer, mon père, quelle que je puisse vous sembler; je meurs sans être tout à fait malheureuse, ayant aimé le meilleur et le plus grand des ouvrages de Dieu, bien que mon amour n'ait point été payé de retour. Cependant, quand je vous vois désirer que votre enfant vive, je vous remercie; mais vous travaillez contre votre propre désir, car si je pouvais croire les choses que vous dites, je n'en mourrais que plus tôt. Cessez donc, mon bon père; dites que l'on appelle ici l'homme de Dieu, qu'il me confesse et que je meure.»
L'homme de Dieu étant venu et reparti, Élaine, la figure calme comme après le pardon des péchés, supplia Lavaine d'écrire, mot pour mot, une lettre qu'elle lui dicterait. Et lorsqu'il demanda: «Est-ce pour Lancelot? est-ce pour mon cher seigneur? je la porterai alors avec joie,» elle répliqua: «Pour Lancelot, la reine et le monde entier; mais il faut que je la porte moi-même.» Il écrivit alors la lettre sous sa dictée. Après qu'elle fut écrite et pliée: «O cher père, tendre et sincère, dit-elle, ne me refusez pas pour la première fois une fantaisie; quelque étrange qu'elle soit, c'est la dernière. Placez la lettre dans ma main un peu avant que je meure, et fermez ma main sur elle. Je la conserverai même dans la mort; et quand la chaleur aura abandonné mon cœur, alors prenez le petit lit sur lequel je serai morte: parez-le richement comme celui de la reine, ensevelissez-moi aussi comme elle dans ce que j'ai de plus précieux, et placez-moi sur cette couchette; qu'une litière soit toute prête pour me porter vers la rivière, ainsi qu'une barque drapée de noir. Je vais en cérémonie à la cour pour trouver la reine: alors sûrement je parlerai pour moi-même aussi bien qu'aucun de vous ne saurait le faire. Laissez donc notre vieux muet venir avec moi: il peut gouverner et ramer, il me guidera à la porte de ce palais.»
Elle cessa de parler, son père fit la promesse demandée; là-dessus elle devint si joyeuse qu'on crut que sa mort gisait plutôt dans son imagination que dans son sang. Mais dix longues matinées s'écoulèrent; la onzième, son père lui mit la lettre dans la main, la ferma, et elle mourut. Ce jour-là il y eut deuil dans Astolat.
Mais lorsque le premier soleil monta à l'horizon, suivie des deux frères, qui marchaient lentement la tête baissée, la funèbre litière passa comme une ombre à travers la campagne en plein été, vers le ruisseau où se trouvait la barque drapée, dans toute sa longueur, du plus noir samit. Le vieux muet, le loyal serviteur qui avait toujours vécu dans la maison, se tenait sur le pont les yeux pleins de larmes et les traits contractés. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur et le placèrent sur le noir tillac; ils mirent en sa main un lis, suspendirent sur elle le fourreau brodé d'armoiries, baisèrent son front tranquille et lui dirent: «Adieu, sœur, adieu pour toujours.» Ils répétèrent: «Adieu, chère sœur,» et partirent tout en larmes. Alors se leva le vieux serviteur muet, et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche, ses brillants cheveux dénoués et flottants. Toute la couverture était de drap d'or tiré jusqu'à sa ceinture, elle-même était tout en blanc, sauf la figure, et cette figure aux traits sereins était belle; car elle ne semblait pas morte, mais profondément endormie: on eût dit qu'elle souriait.
Ce jour-là, messire Lancelot demandait, au palais, audience à Genièvre pour lui remettre enfin le prix de la moitié d'un royaume, don précieux difficilement gagné par des blessures et des coups, par la mort d'autrui et presque la sienne, les diamants pour lesquels on avait combattu neuf ans; ayant vu quelqu'un de la maison de la reine, il l'envoya à sa maîtresse présenter sa requête. La reine accueillit le messager avec une majesté si imposante qu'on eût pu la prendre pour sa statue; mais lui se baissant jusqu'à baiser les pieds de Genièvre avec le respect d'un serviteur loyal, il vit en regardant de côté l'ombre d'un lambeau de dentelle dans l'ombre de la reine se jouer sur les murs, et il partit en riant dans son cœur de courtisan.
Dans le palais d'Arthur, du côté du midi, vers la rivière, se trouve un réduit tapissé de vignes. Là l'entrevue eut lieu, et Lancelot s'agenouillant prononça ces paroles: «Reine, dame, ma souveraine, vous dans laquelle j'ai placé ma joie, recevez ces joyaux, que je n'ai gagnés que pour vous, et rendez-moi heureux en en faisant un bracelet pour le bras le plus rond qui soit au monde, ou un collier pour un cou auprès duquel le cou du cygne paraît plus brun que celui de son petit. Ce sont là des mots: votre beauté vous appartient en propre et je pèche en la vantant. Cependant permettez des mots à mon culte comme nous accordons des larmes au chagrin. Peut-être pouvons-nous pardonner tous les deux un pareil péché en paroles; mais, ma reine, j'apprends qu'il circule des bruits à la cour. Le lien qui nous unit, n'étant pas celui du mariage, devrait donner lieu à une confiance plus absolue pour remédier à ce défaut. Laissez dire; quand est-ce qu'il n'a pas couru de bruits? Comme j'ai confiance que, dans votre noblesse, vous vous fiez à moi, je puis bien ne pas croire que vous y ajoutiez foi.»
Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.
Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.
Pendant qu'il parlait ainsi, la reine à moitié tournée arrachait une à une les feuilles de la vigne touffue qui ombrageait la fenêtre, et les jetait à terre jusqu'à ce que l'endroit où elle se tenait fût tout vert. Quand elle eut fini, elle prit aussitôt les diamants d'une main froide et distraite, les mit de côté sur une table près d'elle et répliqua:
«Il se peut que je sois plus prompte à croire que vous ne pensez, Lancelot du Lac. Le lien qui nous unit n'est pas celui du mariage. Ce qu'il y a de bon en lui, quelque mauvais qu'il soit, c'est qu'il est plus facile à rompre. Pour vous j'ai pendant plusieurs années fait tort et injure à quelqu'un que, dans le plus profond de mon cœur, j'ai reconnu comme étant plus noble que vous. Qu'est-ce que cela? des diamants pour moi! Ils auraient eu trois fois leur valeur étant donnés par vous, si vous n'aviez pas perdu la vôtre propre. Pour un cœur loyal la valeur de tous les dons doit varier suivant le donateur. Ces diamants ne sont pas pour moi, mais pour elle, pour votre nouveau caprice. Accordez-moi seulement ceci, je vous en prie, jouissez de votre bonheur à l'écart. Je ne doute pas qu'en dépit de votre changement, vous ne conserviez autant de bonne grâce, et moi-même je voudrais éviter de rompre ces liens de la courtoisie dans laquelle la femme d'Arthur se meut et règne: je ne puis donc exprimer ma pensée. Une fin à tout cela! fin étrange! Cependant je l'accepte. Ajoutez, je vous en prie mes diamants à ses perles; parez-la avec ces joyaux; dites-lui qu'elle m'éclipse: un bracelet pour un bras auprès duquel celui de la reine est desséché, ou un collier pour un cou, oh! d'une plus belle, autant qu'une foi jadis sincère était plus précieuse que ces diamants..., voilà pour elle, et non pour moi... Non vraiment, par la Mère de Notre-Seigneur lui-même, pour elle ou pour moi, j'en ferai maintenant ma volonté..., elle ne les aura pas.»
Disant cela, elle saisit les diamants et les lança par la fenêtre, grande ouverte à cause de la chaleur. Ils étincelèrent en tombant et frappèrent l'eau. Du sein des flots ainsi touchés s'élevèrent d'autres diamants comme pour venir à leur rencontre, et ils disparurent. Alors pendant que messire Lancelot se penchait sur le bord de la fenêtre, à moitié dégoûté de l'amour, de la vie, de toute chose, juste sous ses yeux et à travers l'endroit où les diamants étaient tombés, passa lentement la barque où la blanche fille d'Astolat était couchée, souriante comme une étoile dans la plus sombre nuit.
Mais la reine furieuse, qui n'avait rien vu, sortit précipitamment pour pleurer et se lamenter en secret; et la barque glissant vers la porte du palais, s'arrêta. Là se tenaient deux hommes d'armes qui en gardaient l'entrée. Ajoutez, échelonnées tout le long de l'escalier de marbre, des bouches béantes et des yeux qui semblaient questionner; mais les traits effarés du batelier, durs et mornes comme la figure que l'œil de l'imagination voit dans les roches brisées sur quelque montagne escarpée, tout cela les effraya, et ils dirent: «Il est enchanté et muet... Pour elle, voyez comme elle dort!... ce doit être la reine des fées: elle est si belle! oui vraiment, mais combien elle est pâle! Qui sont-ils? sont-ils en chair et en os? ou sont-ils venus pour emmener le roi dans la terre des fées? car certains prétendent que notre Arthur ne peut mourir, mais qu'il passera dans ce pays-là.»
Pendant qu'ils causaient ainsi, le roi parut escorté par des chevaliers. Alors le muet, qui était tourné de profil, se montra de face et se leva; il indiqua du doigt la damoiselle et la porte. Arthur donna l'ordre au doux sire Perceval et au pur sire Galahad de lever la jeune fille; et ils la portèrent avec respect dans la salle du palais. A ce moment le beau Gauvain se présenta et s'émerveilla en la voyant. Plus tard vint Lancelot, et il rêva auprès d'elle; enfin la reine elle-même arriva et se sentit émue de pitié; mais Arthur apercevant la lettre dans la main de la jeune fille, se baissa, prit l'écrit, brisa le sceau et lut: ce fut tout.
«Très-noble seigneur, messire Lancelot du Lac, moi, appelée quelquefois la damoiselle d'Astolat, je viens ici vous faire mes derniers adieux, car vous m'avez quittée sans prendre congé de moi. Je vous aimais, et mon amour n'a point été payé de retour: c'est pourquoi mon sincère attachement a été ma mort, et voilà pourquoi à notre dame Genièvre et à toutes les autres dames je porte mes plaintes. Priez pour mon âme, et accordez-moi la sépulture. Prie aussi pour mon âme, messire Lancelot, aussi vrai que tu es un chevalier sans pair.»
Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames pleuraient, promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui reposait silencieuse; et parfois ils allaient jusqu'à croire que les lèvres qui avaient dicté la lettre remuaient encore.
Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais ingénié pour la sauver d'elle-même.»
Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et la reine baissa les siens quand il ajouta:
«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais faire mieux; mais elle refusa et mourut.»
Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.
Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.
Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»
Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur, suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue; elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté; mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part, s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:
«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le grand sire Lancelot du Lac.»
Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais l'amour veut être libre et sans chaînes.
—L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure? Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois, encore libre, et noble, je le sais.»
Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait
Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait
Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez, damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine. Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin ... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine, si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche: Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, l e pécheur paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»
Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant qu'il mourrait un jour en état de sainteté.
Pl. 1.... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....
Pl. 2.La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.
Pl. 3.Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une hauteur.
Pl. 4.Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.
Pl. 5.Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.
Pl. 6.Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.
Pl. 7.Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.
Pl. 8.Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.
Pl. 9.Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait.