—Mais vous avez un véritable talent de conteur, mon cher Désambrois. Gros cachotier, va.
Robert de Fly s'était levé de son divan et venait s'appuyer au dossier du rocking-chair du gros usinier, dont il immobilisait l'équilibre.
—Mais oui, on ne raconte pas tout aux amis.
—Vous devriez envoyer de la copie à l'Auto, soulignait le petit de Mercœur.
—Et que non que vous ne racontez pas tout, reprenait le grand de Brochart, car vous ne nous dites pas votre arrivée à Venise. Si vous avez quitté Vérone le 19 septembre à cinq heures et demie du soir, vous avez dû arriver à Venise vers les huit heures, et vous y avez trouvé aussi la grève à Venise, et quelsciopero! J'y étais.
—Ah! vous y étiez—et Désambrois levait au ciel deux bras éperdus—ah! vous y étiez. Ç'a été gai, je m'en souviendrai.
—Oui, ces quarante-huit heures-là ne furent pas précisément drôles, philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et, encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir desciopero. Moi je l'ai eu pendant quarante-huit heures. Il a commencé le dimanche matin pour finir le lundi à minuit.
Alors, Désambrois:
—Je vous conseille, vous n'avez pas été comme moi forcé de porter vos bagages à la gare à Danielli.
Les trois hommes s'esclaffaient.
—Comment, mon pauvre Désambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un homme archi-millionnaire!
—Moi, et ma femme aussi.
—Comment, la baronne Désambrois a porté sa valise?
—Parfaitement. Hélène portait l'étui aux cannes et parapluies, moi j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son nécessaire, et il pèse.
—Mais vos domestiques?
—Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions expédiés le matin du lac de Garde. Ils étaient arrivés à Venise à une heure de l'après-midi, mais, terrorisés par la grève, ils s'étaient bien gardés de venir à notre rencontre à la gare. D'abord, comment l'auraient-ils trouvée, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et s'orienterà Venise, la nuit, et y trouver laferroviasans gondole… car il n'y avait pas de gondole, à Venise, pendant lesciopero.
—Naturellement, approuvait de Brochart.
—Nos domestiques! Ils avaient déjà eu bien du mal à trouver Danielli en plein jour, et puis ils étaient figés par la peur. Lescioperovisait tout le monde. Dans la matinée, les grévistes s'étaient présentés dans tous les hôtels pour emmener avec eux le personnel.
—Ça, c'est vrai, appuyait de Brochart: à la Luna, où j'étais descendu, ils avaient réquisitionné les sommeliers et les maîtres d'hôtel.
—Et à Britannia donc! renchérissait Désambrois. Intimidés par le danois de l'hôtelier, qui avait montré les dents à leurs guenilles, les grévistes prétendaient qu'on avait voulu les faire dévorer par le chien de l'établissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des bûches, les entassaient devant Britannia et voulaient brûler l'hôtel. La troupe fut réquisitionnée pour en défendre les abords. La princesse Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en était encore toute tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a été gaie pour lesforestiericet automne.
—Mais votre arrivée à Venise, baron, votre arrivée! Comment vous êtes-vous tirés de là?
—Mais plutôt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.
—Vous voilà donc débarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.
—Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions déjà pas rassurés, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en proie auxscioperanti; à Vérone, notre voiture avait été arrêtée en pleine campagne par les grévistes, et nous n'avions dû notre salut qu'à l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train, ils donnaient la chair de poule; lesscioperis'étaient déclarés à Gênes, à Livourne et à Turin; à Brescia, des femmes et des enfants s'étaient couchés sur les rails pour empêcher les trains de partir. Qu'allions-nous trouver à Venise? «Bah! Venise est une ville de luxe qui ne vit que des étrangers, avait dit Hélène, la population y est douce et trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule desforestieri; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle viderait les hôtels», et mille autres raisonnements échafaudés dans sa jugeotte de femme.
«Venise! le cœur me battait de la revoir; nous étions justement sur la digue, au milieu des étendues d'eau de la lagune morte. Pas drôle la pâleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mélancolie du soir! J'avais beau me pencher à la portière, l'horizon demeurait sombre; je ne voyais aucune lumière, et cette obscurité ne laissait pas que de m'inquiéter. Enfin nous arrivions.
«Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun porteur, pas unfacchino, qu'y a-t-il?Sciopero, Sciopero generale.Ici comme partout, la grève a suspendu tout travail; des groupesd'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien là une bande de portiers d'hôtels, mais ils n'ont plus leur casquette galonnée; on ne sait à qui s'adresser. Parvenus sur les marches de l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi en grève. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le Grand Café s'enfonce obscur entre deux hautes rangées de maisons noires. Venise est privé de gaz depuis la veille. Nous débarquons dans une ville vraiment morte; il va falloir gagner notre hôtel à pied, à pied par ses quartiers déserts et miséreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces quartiers, je ne les connais pas. Les étrangers ne s'aventurent jamais à pied au delà du Rialto.
—Mon pauvre ami! riait de Brochart.
—Mon pauvre ami! Vous êtes superbe. Quand on connaît la ville, il y a quarante minutes à pied de Danielli, où nous allions, de l'endroit où nous étions, et j'avais deux valises à la main, la mienne et le sac de ma femme. A Venise, pas d'auberge auprès de la gare; inutile de songer à y coucher. Que faire? Quant à nous aventurer sans guide par le dédale de ces rues inconnues, c'eût été folie, et les voyageurs arrivés en même temps que nous avaient disparus. Nous étions là dans l'ombre, environnés de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs à ce qu'aucun d'entre eux ne nous portât nos valises. Ah! nous avons vécu là une de ces minutes!
«Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent à le laisser marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode interminable par des ruelles étroites et noires, inextricables, coupées d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des voûtes, des descentes de marches dans du mystère et de l'obscur, et à chaque instant un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'uncanalettoapparu au bout d'unestrada.
—Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est alors qu'un canot à pétrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'étiez plus dans la plaine de Vérone!
—Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la baronne suivait, trébuchante, et les valises pesaient lourd; et les trois grévistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hélène dans ma valise, ceux qu'elle emporte en voyage.
—Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercœur.
—Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Désambrois.
—Nous ne sommes pas loin de compte.
—Enfin, après vingt minutes d'escorte, les trois hommes s'évanouissaient dans l'ombre et nous respirions.
—Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de Mercœur.
—Vous êtes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile, mais le silence et le complet abandon. Ah! le délabrement et la misère de ces faubourgs de Venise, quelle détresse! Parfois des chuchotements dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait à travers des persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqués sous une voûte, derrière un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah! les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans lumière, abandonnée au bon plaisir des grévistes. Enfin, nous traversons des places toutes blanches de lune; çà et là surgissent des façades sculptées de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrières de Venise, minces et longues dans leur châle, s'offrent pour soutenir Hélène; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies, qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son châle, à cause desscioperanti. Cesscioperanti!
«Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons Saint-Marc par desviccolidéserts. Rencontrées par des grévistes, les deux petites Vénitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement des ennuis… La place Saint-Marc!… Des groupes silencieux l'emplissent, la lune seule l'éclaire; des échafaudages dressés pour les réparations des Procuraties et les charpentes montées autour de la Bibliothèque changent complètement son aspect. A la place Saint-Marc, d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermées, les restaurants clos. Nous traversons laPiazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et descendons le pont parallèle au pont des Soupirs, et tombons presque morts à Danielli. Tout y était fermé; à peine si on voulait nous ouvrir. Le maître d'hôtel avait eu aussi le matin affaire auxscioperanti; une salutaire terreur figeait toute la ville. «Ah! madame, ah! monsieur, nous vous avons cru morts!» C'est Georgette, la femme de chambre d'Hélène, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur rendons presque leur étreinte. Dans ces moments-là…
«—On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.—Monsieur a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont l'instinct et le sentiment de la propriété comme leurs maîtres. Nous les rassurons et nous montons enfin à nos chambres; là, on nous sert à souper, un souper sans pain.Scioperode boulangers depuis la veille? Un tub, et nous nous mettons au lit, un litbien gagné, et nous y dormons, oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurés par l'hôtelier, qui nous a donné sa parole que lescioperoprendrait fin le soir même à minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain… Et voilà notre entrée à Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps!»
De Brochart s'était levé depuis quelques minutes. Il était venu se camper devant Désambrois, avait croisé ses bras et l'écoutait parler avec un visible dédain; le dédain se changeait même en mépris.
—Et vous vous êtes couchés sans plus? articulait-il d'une voix lente. Vous n'avez même pas eu la tentation d'ouvrir la fenêtre et de regarder les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni déserts, sans un passant, sans une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore à l'horizon et, à l'entrée du Grand-Canal, devenu une allée de palais fantômes, la veillée de marbre de la Salute et de ses dômes en soie blanche dans le bleu de la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette idée-là? Mais vous êtes un barbare, Désambrois, vous aviez là une occasion unique! Vous doutez-vous qu'on ne reverra peut-être jamais Venise comme elle a été cette nuit-là? Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise reculée de huit siècles, la Venise du Carpaccio, presque!
Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de malédiction. Alors le gros usinier, interloqué:
—Mais je tombais de fatigue; tant d'émotions!Je n'en pouvais plus… Et puis ouvrir les fenêtres, la nuit! Et les moustiques!
—Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel… Un concours imprévu de circonstances fait ressurgir du fond des siècles la Venise des Doges et des Musées; une lune invraisemblable s'en mêle pour achever le décor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit cents ans, et vous parlez de moustiques… Mais moi, qui avais passé par bien d'autres émotions que vous, puisque j'étais depuis deux jours dans cette grève, cette nuit-là, j'ai erré depuis dix heures jusqu'à cinq heures du matin dans le silence de la ville déserte, m'attardant à des angles de rues, à des coins de canaux, parcourant passionnément lesvicoliet les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscitée, redevenue de jadis.
—Non, vous, le vainqueur de la dernière course de bateaux automobiles.
—Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enragéyachtmande Cowes et même de Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-là dans la lagune morte, croyez que j'aurais souhaité le voir sombrer, s'enfoncer, périr.
—Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercœur et de Fly.
Alors Désambrois, reprenant son aplomb:
—Mais vous, de Brochart, vous êtes un artiste!
L'injure, lancée d'une intonation sûre, mettait fin à l'entretien.