—La malveillance! mais elle est embusquée partout. C'est le sentiment naturel de l'homme vis-à-vis de son prochain, et des femmes vis-à-vis des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a résumé, ce bon sentiment, dans le célèbre aphorisme:Homo homini lupus. Ce serait folie de croire que la systématique hostilité, la calomnie et la médisance, dont nous avons tous à souffrir, soient l'unique apanage des classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en plaignons surtout chez nos égaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux les contacts sont immédiats. Ne croyez pas un instant que les classes inférieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre mansuétude à notre égard et ne nourrissent pas sur nous les plus injustes soupçons!
«Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours déchaîné sur moi, surtout depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux racontars. J'ai le malheur d'être encore très amoureux de ma femme; nous avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination… et inclination est un mot bien faible pour exprimer l'élan qui nous entraînait l'un vers l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'étais d'un âge où les hommes ordinairement se soucient peu d'aliéner leur liberté, je n'avais que mon talent de très jeune auteur; les parents de ma femme s'opposaient à ce mariage, mais Emma avait de la tête, elle déclara sa volonté et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre mariage, j'obtenais mon premier succès dramatique, avec cetteFornarinaqui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours ainsi: l'amour partagé entraîne la chance; il y a une telle force dans l'amour… et ce bonheur, il y a déjà dix ans que je le promène à travers le monde, et cela au grand dépit de nos amis et connaissances et à la stupeur encore plus grande des inconnus… Ah! le bonheur d'autrui ne va pas sans gêner les autres, et ce n'est pas une chose si simple qu'on paraît le supposer, que d'être amoureux de sa femme par ce temps courant d'adultères et de mariages d'intérêt. Il y a à peine deux ans qu'on nous fait l'honneur de nous croire mariés; avant, on nous supposait toujours amant et maîtresse.En Italie, en Allemagne, même en Espagne, partout on nous prenait pour des irréguliers. Songez, des gens mariés qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit toujours ensemble: voilà qui déconcerte et démolit toutes les opinions établies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes les méprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits à la fois les héros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva à Sartor, près de Domrémy, le Domrémy de Jeanne d'Arc; et celle-là vaut bien qu'on la conte.»
Thomery venait de débiter sa tirade tout d'une haleine, avec de légères interruptions nécessitées par son cigare; il en tirait de légères et courtes bouffées en volupteux qu'il était et venait enfin de l'achever. Les Namève, intéressés, mari et femme, l'écoutaient; le clair de lune et la fraîcheur du lac pénétraient par la grande baie ouverte, et dans la chambre obscure, dont Mme Thomery avait éteint l'électricité, une lueur bleuâtre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les cheveux des femmes, prêtant aux objets comme aux êtres une apparence de chose rêvée!
—C'était dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui éperdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout notre bonheur. Notre joie était si profonde, si grande et si folle d'être enfin l'un à l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et vont promener leur lunede miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol; d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont tenter de lointaines escales… Les fiords de Norvège pour les mariés du dernier bateau, et Venise pour les attardés du romanesque demeurent les buts classés des grands pèlerinages.
«Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste!
«J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait acceptée avec enthousiasme) d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions carrément cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrière.
«Nous ferions la France à petites journées, la France que nous dédaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui contient tous les paysages… Nous voyagerions par étapes, nous arrêtant où bon nous semblerait, écourtant ou prolongeant nos séjours ici ou là, au gré de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au gré de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre.
«Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le vent crispé du matin! Les cent représentations de laFornarina, dont le succès suivait son cours, mille et un projets de pièces que j'avais en tête, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je tenais là dans ma main nousfaisaient à tous deux l'âme alerte et joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurés de si obstinés voyageurs, c'est que nos déplacements actuels nous rappellent cet heureux temps-là!
«Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne à petites journées; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne satisferaient plus nos goûts deglobe-trotters; mais, alors, elles furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de petits pays parcourus Sartor nous séduisit. Sartor, c'est une rivière ou plutôt un torrent d'écume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins et des hêtres dévalent le long des pentes de deux côtes assez raides; une unique rue de village serpente et tournoie, mal pavée et bordée de très vieilles maisons, maisons à pignons et à toits de tuiles étagés de lucarnes. Une assez belle église romane domine le pays, bâtie qu'elle est dans un bois de bouleaux, sur une espèce de promontoire en aval du pont… un vrai tableau d'horloge… mais qui nous enivra justement par le poncif et le déjà-vu de ses détails!
«Sartor était si bien le village de notre chaise de poste!
«Il y avait naturellement une auberge, très simple, mais une auberge à truites et à gibier comme on n'en sert pas dans les grands hôtels; une forge dont l'enclume retentissante nous éveillait à l'aube, un presbytère, et, juste devant notre hôtellerie, unlavoir, dont le bruit de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit! Nous décidâmes de demeurer huit jours à Sartor; Emma se sentait un peu lasse; on assurait les environs charmants.
«—Nous dépenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je déclaré fastueusement à l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du champagne à tous les repas.
«Et l'aubergiste avait salué jusqu'à terre, en nous fixant de deux yeux ronds.
«Notre installation révolutionnait le pays: les cheveux ondés, la nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion et de porter le trouble dans les âmes. Nous ne pouvions sortir de l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars s'assemblaient devant leLion d'Or, pour nous voir dîner, et nous ne sortions qu'entre une double haie de badauds.
Cette curiosité amusait d'abord Emma et l'énervait bientôt. A la curiosité se mêlaient déjà (il nous sembla, du moins) de l'hostilité et de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions surpris le curé de Sartor en grande conversation avec les lavandières. A notre vue, il avait tourné les talons et regagné sa cure à pas lents. L'aubergiste était moins déférent; il y avait comme une impertinence dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays dévisagèrent Emmaassez grossièrement… Il se passait quelque chose.
«Victorine, la femme de chambre emmenée par Emma, nous donnait le fin mot de la chose. Un après-midi, où je travaillais, elle entrait assez brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contractée, les yeux luisants.
«—Qu'y a-t-il, ma fille?
«—Il y a, Madame, que ça ne peut pas durer. Je ne puis pas comme ça laisser insulter Madame.
«—Comment, on nous insulte, Victorine?
«—Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et Madame ne sont pas mariés, que Monsieur est ici avec une cocotte… A moi qui ai assisté au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille et qui suis avec elle depuis déjà deux ans, moi, ça me retourne et ça me révolte.
«Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux. Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait à sécher ses paupières, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait enfin son courage à deux mains.
«—Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage?
«—Mais parfaitement, ma fille, je l'ai même dans ma malle.
«—Eh bien! si c'était un effet de la bonté de Madame, Madame serait bien aimable de me le prêter… Je serais heureuse de le montrer à l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi à la femme de l'épicier… C'est l'épicier qui a fait tout le mal, Madame, et tout ça par la faute du curé.
«—Comment! le curé!
«—Oui, Madame, le curé était au lavoir le jour où on lavait le linge de Madame, et quand il a vu les pantalons à dentelles et les chemises à entre-deux de Madame, il s'est penché pour les regarder de près, s'est informé, et puis il a déclaré que ce n'était pas là du linge de femme mariée… et que Madame était sûrement une actrice de la Comédie-Française qui voyageait avec Monsieur. Et voilà! La chose a fait le tour du pays. La parole du curé, cela fait foi au village, et un opprobre est sur Madame et sur Monsieur.
«Et Victorine s'essuyait les yeux.
«Ma femme avait ouvert sa malle:
«—Tenez, Victorine, le voilà, cet acte de mariage. Courez vite le leur montrer, puisque cela les intéresse, ces braves gens, et rapportez-le moi.
«—Ah! Madame.
«Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant.
«Nous nous regardions sans rire: notre équipée tournait au tragique. Vingt minutes après, Victorine revenait, triomphante:
«—Je le leur ai montré, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas leurs yeux, l'épicier surtout… Il m'a demandé si Monsieur et Madame consentaient à lui prêter leur acte de mariage pour cette soirée. Il voudrait le montrer au curé et le faire lire, au cabaret, au ferblantier et au forgeron… Il a le cœur de réparer le mal qu'il a fait, cet homme.
«—Gardez donc cet acte, Victorine, et prêtez-le à l'épicier. Mais qu'il ne le perde pas… Nous en aurons besoin pour les autres villages.
«Sartor fut-il convaincu? Non. Une réprobation continua à planer sur nous; le curé, après la lecture, avait hoché la tête et ronchonné:
«—Mariée, peut-être! mais cette femme-là a du linge et des instincts de cocotte.
«Les dessous d'Emma l'avaient révolté. Nous quittâmes Sartor accablés du mépris public. On ne va pas contre l'opinion.»