—Venise ondoyante, Venise magnifique, Venise en or…, un conte fabuleux d'amour et de sang, de vin rose et de fleuve enchanté, qui entraîne au fond de ses eaux une succession de siècles légendaires…!
Et Cantho, la barbe en éventail, les paupières plissées, toute la face hilare, parodiait avec un grand geste l'emphase et l'enthousiasme du poète Sforsina. Nous étions tous deux attablés devant trois douzaines de Natives. Je venais de retrouver ce bon peintre de Venise sur le boulevard, je l'avais laissé en novembre sur la place Saint-Marc et le croyais cet hiver-là au Caire. Le hasard venait de le mettre devant moi, à l'angle de la Chaussée-d'Antin, et d'autorité je l'avais emmené chez Paillard. Le peintre avait eu beau se défendre, attendu qu'il était, paraît-il, à Montmartre; un johannisberg et un rœderer demi-sec avaient eu raison de ses derniers scrupuleset, émoustillés tous deux par la lumière et la présence des jolies femmes dont le restaurant était rempli, nous remuions des souvenirs de Venise et quels flambloiements de souvenirs!
Il y perçait un peu de jalousie contre Sforsina. Ma passionnée compréhension de Venise, je la devais autant à la peinture du peintre qu'au lyrisme parlé du poète; tous deux m'avaient initié à la ville et Cantho ne l'ignorait pas. C'est cette conscience de n'avoir pas été mon seul guide et éducateur qui l'animait contre l'absent. Il renversait sa large face camuse en arrière et continuait des phrases retentissantes:
—Galère d'or, aux rames d'ivoire, parmi les flammes et les oriflammes leBucentaures'avance dans la nacre incendiée du couchant. Comme un tapis d'Orient tendu aux vents de mer, le revêtement rosé du Palais des Doges s'étale au ras de ses piliers trapus, et sur les quais grouillants de peuple chaque Vénitienne reflète dans ses yeux le bleu fervent de l'Adriatique… Hein! est-ce assez cela?
Et, tout à coup familier, le bon pitre me tapait sur le ventre. J'étais gêné, nous avions tous les yeux du restaurant sur nous.
Le compère poursuivait:
—Et vos vers, votre poésie à la petite dentellière de chez Jésurum, car vous êtes poète à vos heures, vous aussi, vous savez qu'ils ont fait le tour de la ville? Un petit journal les a même imprimés.Ah! ils étaient en mauvais italien et pas très forts comme syntaxe, mais d'un si joli sentiment, je m'en souviens.
Moi aussi je me souvenais et j'évoquais un visage étroit et long de petite fille, deux larges prunelles de clartés sous un front de lumière, un front rond à cinq pointes comme ceux des femmes du Tintoret et la gracilité d'une nuque délicate, une nuque jaillie, comme une tige, hors des plis d'un pauvre petit châle noir.
—Vous lui avez porté bonheur, s'esclaffait Cantho, Harisson l'a prise comme modèle et l'a emmenée à New-York.
—Harisson, le peintre américain? mais elle posait déjà chez lui de mon temps.
—Mais z'elle n'était pas za maîtresse.
—Tandis que maintenant…
—Vous l'avez lancée, que voulez-vous! Vos vers lui ont fait un souczès.
Des noms en avaient amené d'autres, ma curiosité fouillait maintenant les deux mois déjà lointains de mon automne à Venise, je questionnais fiévreusement Cantho. Qu'étaient devenus Nerbatcheff, et la comtesse Azimoff, et la baronne Stourline? La comtesse de Croix-Vimeuse recevait-elle toujours dans son palais du Grand-Canal, et Mandello et Irimani et tant d'autres, lord Saringham et le beau Sforsina?
Cantho répondait à toutes mes questions. La comtesse Azimoff et la baronne Stourline étaient descenduessur Florence, Sforsina les avait suivies, un flirt s'était établi entre le poète et la Moscovite, mais Mme Sforsina y avait mis le holà. Elle avait couru dare-dare après le couple et avait ramené le fugitif; il entretenait maintenant une intrigue avec une danseuse de Padoue, on l'affirmait, du moins; les deux Russes, elles, passaient leur hiver à Palerme. Nerbatcheff était installé chez la comtesse de Croix-Vimeuse, il décorait une des salles de son palais, mais la décoration n'avançait guère, le jour est si mauvais pour peindre en hiver, et Cantho avait des sourires réticents. Lord Saringham s'était intéressé à Irimani, il l'avait emmené sur son yacht au Caire. Si Irimani ne faisait pas là le beau mariage et ne cueillait pas la grosse dot avec un tel parrainage (il y a là-bas tant de dollars échoués pour la saison), c'est que saint Marc ne protégeait plus Venise. Quant à Mandello, il s'occupait de vente de bibelots et brocantait des collections. On le disait commissionné par une Compagnie anglaise, les temps sont durs pour les descendants des doges, et la goguenardise de Cantho se mouillait de tristesse en parlant des choses de là-bas.
—Et la marquise Amaforti? Cette brune aux yeux si noirs?
—Et qui avait de zi beaux gondoliers, Guillermo et Giovanni! la marquouise Amaforti!
Et tout le visage de Cantho prenait une expression comique, tiraillé entre le fou rire et un visible effort vers l'apitoiement.
—La marquouise Amaforti, la pôvre, vous ne la reverrez plus. Elle a quitté Venize et pour touzours. Après ze qui loui est arrivé.
—Que lui est-il donc arrivé?
—Comment, vous ne zavez pas? Quel zcandale, mon cer monzieur Menard, la marquouise, elle a été dévalizée.
—On l'a dépouillée de ses bijoux. Naturellement cela devait lui arriver, avec sa folie de promenade nocturne en gondole, et quel est le gondolier qui a fait le coup?
—Il z'acit bien d'oune gondoulier, z'est oune bande de malfaitours organizée, oune bande de malfaitours cozmopolites qui a detrouzé la marquouise.
—Détroussé est charmant.
—Oh! z'est ze qui vous trompe. Ils z'ont été on ne peut plous rezpectoueux, ils z'y ont mis toutes les fourmes, mais la marquouise a été dévalizée dans les grands prix. On ne lui a pas pris que zes bizoux, za villa a été coumplètement déménazée, tout le moubilier, les bibeloux, les tableaux, les z'obcets d'art, l'arçenterie, les tentoures, tout jousqu'au linze et la garde-roube a été enlevé, mis z'en caize et embarqué zur deux zénormes çalands venous de Trieste. Oun a même emmené les çevaux, le doumaine a été vidé, nettoyé et cela zous les zeux du persounnel ahouri. L'intendant a laizé faire, il y avait des zourdres zignés de la marquouise, le déménaçement a douré près de deux zours.
—Deux jours! et la marquise, pendant ce branle-bas?
—Zéquestrée ou retenoue dans zoune maizon dézerte, dans zoune des zîles de la grande lagoune, traitée, d'ailleurs, avec tous les zégards. Ah! ça a été toute oune hiztoire…
—Contez-moi cela en détails, Cantho.
—Eh bien! voilà. Vous zavez que la marquouise Amaforti avait loué sur la Brenta une magnifique villa avec des zécouries et des dépendanses prinzières, la Palomba, size à oune heure de Venize et quarante minoutes de Stra. Oun merveilloux çardin complétait le doumaine habité, dit-on, zadis par le douc de Ragouse, lors du zéjour dou prinze de Beauharnais à Stra; la marquouise Amaforti a le coulte de l'époque impériale. Zette proupriété, la marquouise l'avait dizposée et meublée avec le goût de l'artiste et la proudigalité de la milliounnaire qu'elle est. Elle avait dépenzé là près d'oun million, mais z'est la femme de toutes les fantaizies, la femme des beaux gondouliers décoratifs pour ses proumenades de çour et des gondouliers inconnous à mines patiboulaires et menazantes pour zes retours, la nouit. Mais vous zavez oun zoir zaisi oune partie de zes confidenzes, le zoir dou fameux dîner de lord Zaringham aux Zatteré. Comme je zerrais de près zette proie de zoix, elle m'avoua que mon phyzique tourmenté lui plaizait, mais que malheureusement elle me connaissait trop et que la parfaite zécourité qu'elle aurait avec moi lui ôteraittout le plaizir, puis, quand arrivée à la ztazion des gondoules, il lui fallou çoizir oun rameur. «Zelui-là», me dit-elle en me dézignant oun ezpèze de géant à tête de broute, oun vrai mouffle de fauve à l'œil bigle, à l'air zournois, «za laideur m'eçite, il doit être capable de tout!» De pareils zinztincts appelaient la catastrophe.
—Mais enfin comment cela lui est-il arrivé?
—Oh! le plous zimplement du monde. Oun zoir qu'elle avait dîné cez la comteze de Croix-Vimeuze, çe crois, elle prit, zelo zon habitoude, oun gondoulier tout à fait inconnou et de mine plous qu'équivoque. La voilà filant dans la nouit noire à travers les lagounes dézertes, dans la direczion de la Brenta. Elle frizonnait délizieuzement, car il lui zemblait que l'homme, en la regardant, avait des luizances dans les zœils. Tout à coup, il lui zemble que l'homme a çençé de direczion; la gondole a tourné à droite et file vers Malamoco, pis deux gondoles zuivent la sienne, qui ze rapproçent et maintenant l'ezcortent et il y a deux hommes dans çaque gondole, et cela fait zinq inconnous, pouis za gondole z'arrête, oune des deux zautres aborde, et oun des deux zhommes zaute auprès d'elle et, la zalouant très bas:
«—Ne prenez pas peur, madame, vous trouverez, où nous vous menons, bon zouper et bon çite. Vous êtes zizi à oune lieue de toutes habitazions et il est oune heure dou matin. Donc inoutile de crier. D'ailleurs on ne vous veut aucun mal, mais ne vouszeffrayez pas zi z'eçige que vous vous laiziez bander les yeux. Il est de tout importanze que vous z'ignoriez où l'on vous condouit.»
«La tête farzie de lectoures galantes, la marquize veut croire à oun enlèvement et, demi-morte d'épouvante, laize faire. Les gondoles repartent, on vogue encore pendant quarante minoutes, pouis on aborde. Deux z'hommes la prennent zous les bras et la font dezendre à terre; puis on lui fait monter quelques marces, des portes z'ouvrent et ze referment. Elle traverse des couloirs, puiz on ouvre oune dernière porte et on la délivre de zon bandeau. Elle est danz oun zalon de campagne, devant oune table zervie. Oun inconnou très correct z'incline devant elle et avec un léçer aczent anglais:
«—Croyez, madame, que ze souis au regret de la violenze que nous avons été forzés de vous faire; mais comme il est peu probable que vous auriez accordé de plein gré ze que z'ai à vous demander, nous avons dû ouzer de soubterfouze; vous ne courez aucun danzer dans zette maison, mais ze vous préviens qu'elle est très izolée, à trois lieues de Venize et dans oune île où perzonne ne peut zoupçonner votre prézence. En dehors de moi et dou gondolier que vous avez pris ze zoir et qui est oun faux gondolier, perzonne izi ne comprend l'italien; z'est vous dire que vouz êtes abzoloument à ma dizcrétion. Ze pouis tout, tout sur vous: mais, rassurez-vous, ze ne vous veux aucun mal et, zi nous nouz entendons, ze dont ze ne doute pas,vous sortirez d'izi comme vouz y êtez entrée, emportant le zouvenir d'oune émozion azez rare, et çe sais, madame, que vous ne déteztez pas les émozions. Mais vous voilà toute pâle, marquize, oune verre de marzala et entamez donc ze perdreau.»
«La marquouize levait enfin les yeux zour zon interlocouteur:
«—Oun voulez-vous en venir, mounzieur, faites vite!
«—Madame, vouz avez le goût le plus sûr, oune connaizance dou bibelot, qui vouz a permis de réounir dans votre villa de la Brenta la plous merveilleuse coullection: meubles, vieilles tapizeries, tableaux et statoues, émaux, verreries et dentelles, tout zela est eztimé à près d'oun million. Malheureuzement, vous avez montré vos trézors à pas mal de connaizeurs et la Compagnie que ze reprézente (car ze souis izi qu'oun reprézentant) a acheteurs pour votre colleczion à deux millions; c'est oune opération que nous ne pouvons manquer et z'est tout votre mobilier de la Palomba que çe viens vous demander de nous zéder.
«—Au prix coûtant?
«—Ze me souis mal expliqué, Madame. Vous êtes izi entre les mains d'oune bande, d'oune bande organizée. Vous allez écrire oun mot à votre intendant. Dans ce mot, vous le prierez de faire emballer par votre perzonnel tout votre mobilier et de le laizer zarzer à bord des deux zalands qui zeront demain à quai de la Palomba. On vous zait fantasque.Votre intendant ne discoutera pas vos ordres.
«—Et zi ze refouse?
«—Nous en reparlerons, Madame; vous avez toute la nouit pour y réfléchir. Ze conçois que l'estrémité où vouz êtes trouble oun peu oune çolie femme. Votre çambre est au premier, l'on va vouz y conduire.»
«La marquouize, vous le pensez, dormit mal. Le lendemain matin, à neuf heures, on frappait à sa porte, et le même inconnou ze prézentait:
«—Ze viens prendre voz ordres. Avez-vous réfléçi, Madame?
«—Z'est tout réfléçi: ze refuze!
«—Z'est dommaçe, car un courrier allait partir pour çez vous. Il aurait pou vous ramener votre femme de çambre; vous en pazer doit vouz être pénible. Un mot, et elle vouz aurait rapporté un nézézaire, du linze, des robes et des biçoux, voz écrins; nous aurions fait un zoix, car nous sommes trop bien élevés pour vous priver de voz zoyaux de famille.»
«La marquouise hauzait les épaules.
«—Ze reviendrai donc à cinq heures en cauzer oune dernière fois avec vous, Madame.»
«A cinq heures, la marqouise exazpérée rezevait de haut l'inconnou.
«—C'est inoutile, monsieur, ze ne zignerai pas, ze n'écrirai pas. D'ailleurs, çe ne zuis paz en peine, ma disparizion doit être zignalée; la Questoure, àl'heure qu'il est, est zour pied et ma délivranze n'est qu'oune question de quelquez heures.
«—Puissamment raizonné, Madame. Votre intendant doit être, en effet, à la Questoure en ze moment; les reçerçes commenzeront demain. Or, écoutez-moi bien, Madame. Notre zoziété a fait de grands frais, nous avons loué zette maison exprès pour vouz y conduire; deux çalands venous de Triezte attendent dans la lagoune votre bon plaizir pour aller déménaçer votre villa; nouz avons diz hommes à bord de chaque: z'est toute oune mize de fonds, comme vous voyez. Si demain matin nos çens ne zont paz à la Palomba, nous nous çarçons d'arrêter les reçerçes de la polize. Le cadavre de la marqouise Amaforti zera retrouvé dans la lagoune, auprès des débris de za gondole, zelle-là même qui vous a amenée izi: vous vous zerez noyée dans la nouit. Nous n'en zommes paz à oun açident près.
«—Mais, monzieur!…
«—C'est vous qui l'aurez voulou, Madame. Lez affaires zont lez affaires.
«—Mais, monzieur, ma mort ne vous fera pas entrer en pozezion de mes biens. Que gagnerez-vouz à ze crime?
«—Ze veux bien vous le dire. Votre acte de dézès ouvrira votre zuccezion; votre mobilier zera mis zous scellés et il y zera conztitoué oun gardien. Ce gardien, notre Compagnie est azez riçe pour l'açeter et, z'il est honnête, nouz nouz en débarazerons. Nous nous zommes miz en tête d'avoir votre mobilier;il vous zerait zi fazile de nouz éviter deux meurtres.
«—Mais, monzieur, z'est horrible, abominable!
«—Madame, ze reviendrai à minouit prendre votre réponze ou vous emmener faire un tour en gondoule.»
«A minouit, l'inconnou ze reprézentait devant la marqouize, et la malheureuze femme écrivait tout ze que l'on voulait, lettre à zon intendant, lettre à za femme de çambre. A midi, la marqouise Amaforti avait za camérizte auprès d'elle; elle lui arrivait avec deux caizes d'effets et de lince et zes écrins. Son zeôlier, galant, lui laizait distraire un bon tiers des zoyaux, ceux de famille. On gardait encore la marqouize et la femme de çambre deux çours dans l'izolement de la maizon inconnoue et de zon île, pouis on faizait monter les deux femmes en gondole, après leur avoir bandé les yeux. Elles s'éveillaient comme d'un rêve dans oune partie dézerte dou Lido, la marquize retrouvait zes bagaçes et zes écrins, ceux qu'on lui avait laissés à l'hôtel Danielli; on y était prévenu de zon arrivée.
«La Palomba était entièrement démenazée: la Compagnie anonyme y avait fait maizon nette. L'intendant et le perzonnel ahouris ze réclamèrent des zordres zignés de la marquize. Des voleurs, pas de traze. La marquize ne pout même indiquer la direczion da l'île où elle avait été zéquestrée. Le danger d'aimer trop les promenades sur l'eau avec des gondouliers inconnous, la nouit!»