—Assez remué de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les Alpes du Tyrol doivent se profiler toutes blanches au-dessous de Murano, et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la neige à Venise. Laissons la ville des doges dormir aux bords de ses canaux fourrés d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons de vous, mon cher ami. Qu'êtes-vous venu faire ici? Je vous croyais au Caire. Vous avez donc lâché les pyramides?
Nous achevions de dîner. Le maître d'hôtel venait de servir les fruits rafraîchis.
Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne:
—Il faut vivre, zézayait-il avec un clignement d'œil; ze zouis venou izi faire oune expozitione…
—De vos œuvres! Je vous prédis un beau succès, Cantho.
—De mez œuvres et de zelles dez autres. Les peintres américains, ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues prizes à Venize; et les peintres véniziens, ils n'envoient zamais, eux, de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penzé avec d'autres camarades qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort?
—Non pas. L'idée est admirable, d'autant plus qu'étant le premier peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont paraître des croûtes auprès des vôtres!
—Ah! mon cer monsieur Ménard, ze vous azoure! protestait le Vénitien. Vous me connaissez mal.
—Au contraire, je vous juge très bien. C'est très fort, très fort, ce que vous faites là, Cantho. Vous méritez de réussir.
—Vous m'y aiderez?
—Dans la petite combinazione, mais comment donc! de tout mon possible. Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres vénitiens.»
Toute la face camuse de Cantho pétillait de malice: ses prunelles, ses narines, ses lèvres, tout jusqu'à ses oreilles semblait rire dans la grimace enflammée de pourpre, qu'était devenu son visage.
—Mais non, mais non! se défendait Cantho; si leurs peintoures n'ont pas de sucés, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme desz'études de moi et ze les venderai coume du pain.
Je me renversais un peu en arrière pour contempler cet homme admirable:
—Mon cher Cantho, vous êtes plus Parisien que moi et vous avez tout à m'apprendre. Vous avez sans doute déjà choisi votre salle d'exposition. Puis-je savoir où je serai convié à admirer vos toiles et celles de vos amis? Vous êtes, vous le savez, le seul, à mon avis, qui ayez compris et bien rendu Venise, son atmosphère de nacre humide et les gris infiniment doux et changeants des vieux dômes de marbre sur les ciels de l'Adriatique… Vous exposerez où?
—Mais çez Dourand-Ruel ou çez Zeorzes Petit.
—A merveille, vous avez du flair. Le loyer est un peu chaud, mais la publicité y est tout installée.
—Oh! la poublizité, interrompait Cantho, z'aurai oun zcandale, z'il le faut. Z'ai oune maîtreze très zalouse qui tirera oun coup de pistolet zour moi, zi z'est nézézaire. Ze l'ai ammenée eçprès avec moi d'Italie.
—Ah! vous l'avez amenée?
—Oui, Zinah est capable de tout, za ne dépend que de moi.
—Mes compliments, c'est une Vénitienne?
—Prezque, elle est de Vérone, le pays dou grand Paolo; des çeveux couleur de couivre, oun front a zinq pointes et çalouze comme oun tigre.
—Tigresse, faisais-je en rétablissant le français du peintre, et elle était avant d'être Mme Cantho?
—Modèle, déclarait emphatiquement le Vénitien. Ze l'ai connoue dans l'atelier d'oun ami, mais çe l'ai connoue vierze. Zamais z'avant moi, par la Madona, ze le zoure, zamais aucun homme! Elle ze dénoudait bien pour les z'autres, maiz elle ne z'est dézhabillée que pour moi.
J'appréciais la délicatesse de la restriction.
—Et jolie, cette Zinah?
Et j'allumais une troisième cigarette.
—Admirable, vous la verrez çez moi. Oune Vénus Anadyomène, mais bien plous oune femme dou Tintoret que dou Véronèze. Elle est frottée de roze partout, dans les bonz endroits, avec des petits frisons d'or qui z'alloument de zi de là. Zi ç'avais à la peindre, ah! ze crois qu'il m'en faudrait dou vermillon et dou zaune de chrome zoure ma palette. Oun vrai coucer de zoleil sour le Lido, que la noudité de Zinah!
—Et cette nudité-là n'a jamais tenté votre pinceau, Cantho?
—Oh! moi, ze ne m'attaque pas au nou, ze ne fais que le payzaçe.
—Et c'est peut-être un tort, entre nous. Un joli modèle est chose rare, et la nudité d'une maîtresse a fait ici la fortune de plus d'un peintre. On est très friand de morceaux de nu à Paris.
Nous n'en dîmes pas plus ce jour-là; nous nous étions attardés à bavarder. Il était près de dix heures, et Cantho, qui n'avait pas prévenu sa maîtresse, avait hâte de rentrer auprès d'elle. Zinahavait dû l'attendre pour dîner: quel accueil allait-il trouver auprès d'elle? Mme Cantho était coléreuse et loquace comme une rousse Italienne, et le peintre appréhendait les bordées du seuil.
—Baste! ça préparera le petit scandale que vous méditez en vue de votre exposition! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos voûté de Cantho.
Le peintre avait les épaules trapues et un peu hautes, mais il les bombait encore, en prévision des véhémences qui allaient pleuvoir dessus.
Je hélais un rôdeur et je mettais mon Vénitien en fiacre.
—Où faut-il vous conduire?
—Rue des Abbesses, 34.
—Hum! c'est bien haut et la clientèle riche, Cantho, récalcitre à Montmartre.
—Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze vais çercer oun autre zite, z'aurais z'oune autre adreze pour mon catalogue.
«34, rue des Abbesses», m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque temps de là, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et poussais jusque chez le peintre. Mon Vénitien habitait une véritable cité d'artiste, au fond d'une cour dont tous les bâtiments étageaient, du rez-de-chaussée au cinquième, des grandes baies vitrées d'atelier. «Au troisième, escalier J», avait daigné me répondre un concierge bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais à une porte ornée de faux cuirs de Cordoue. C'était Cantho quivenait m'ouvrir et il était en tenue de travail.
—Ah! z'est vous, çer ami, quelle çanze!
—Je vous dérange?
—Vous, zamais. Ze prépare mon ezpoziçion. Vous allez en zuzer. Z'ai modèle.
—Comment, modèle! Vous m'avez dit que vous ne faisiez que le paysage.
—Oui, avant de venir à Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant, ze fais le nou.
Tout en causant, Cantho m'avait poussé plus que conduit dans le clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte: un flot de clarté inondait un vaste hall; je m'arrêtai ébloui. Debout sur une table à modèle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins frottée de rose aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crêtés et droits, les talons comme vermillonnés, les ongles des orteils et jusqu'à la fleur ambrée du nombril, tout brillait dans cette créature d'un éclat humide et nacré de coquillage. Comme une lumière émanait de cette chair de pêche et de fleur, et, en vérité, ce modèle inattendu éclairait bien plus l'atelier que la baie du vitrage.
—Mme Cantho, faisait le peintre… M. Ménard… Allons, zoiz z'aimable, Zinah.
La femme tournait vers moi l'insolence d'un joli profil de dogaresse courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur; ses narines seules avaient frémi, comme celles d'une pouliche à l'odeur de lapoudre. La femme nue me déshabillait froidement d'un œil clair et scrutateur. Deux hommes assis sur un divan s'étaient levés à mon entrée.
—M. Armédo et M. Alfred Léviston. Vous connaizez zans doute zes mezieurs?
En effet, je les connaissais de nom. Armédo est un des plus gros courtiers grecs de Marseille, et Alfred Léviston est le richissime banquier américain de New-York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de Cantho?
Les deux hommes s'étaient rassis et avaient repris leurs cigarettes. Cantho m'avait campé debout devant son chevalet. La nudité de sa maîtresse y éclatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un beau fruit. Tourmentée comme une flamme, la chevelure était un véritable éclaboussement de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un effet fantastique et fou; mais la couleur était admirable. On y reconnaissait tout de suite la palette rutilante et le métier étourdissant de Cantho.
—Eh bien! qu'en dites-vous, çer ami? me demandait le peintre.
—Moi, j'en suis baba!
Je ne trouvais rien autre chose.
—N'est-ce pas, c'est tout à fait déconcertant, soulignait le Grec Armédo. Qui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho, réussirait ainsi la figure?
—Cantho s'est affirmé un des premiers peintres du nu, renchérissait le Yankee, il a le mouvementde Boldini dans le tumulte de couleurs de Whistler.
Que pouvais-je ajouter après cela! Mme Cantho, descendue de sa table, servait à ces messieurs des sodas. Elle s'était drapée dans un caftan de velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes du docteur Mardrus. Ses étonnants talons vermillonnés ajoutaient encore à l'illusion: ils couraient, on eût dit, teints de henné sur les rosaces veloutées d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait d'apporter un plateau chargé de verres et de sirops. Zinah, plus indécente encore dans son caftan que dans sa nudité, présidait très sérieuse à la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux et des rios, où excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de l'Adriatique, il n'était plus question. En véritable artiste, Cantho ne vivait plus et ne respirait plus que pour son étude de nu.
—Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion.
D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armédo lui en avait acheté dix, et Léviston quinze. Il lui en restait à peine une vingtaine.
—Et vous attendez certainement un autre amateur?
—Mais oui, me répondait naïvement le peintre. M. De Lénancourt, le directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonzée pour aujourd'hui. Z'est oun amateur éclairé, m'a-t-on dit.
—Mais comment donc, mon cher! Mes compliments.Lénancourt est un homme de goût. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier féroce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se poursuit en tout. La fortune de Lénancourt lui permet de cultiver l'art dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.
Et, regardant fixement le peintre dans les yeux:
—Je vois que mes conseils ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd. Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu. Je vous l'avais bien dit: un beau modèle peut conduire à tout et vous avez bien fait de compter sur Madame.
Et, m'étant incliné bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais congé du couple averti.
Décidément, ce Cantho était né coiffé ou tout au moins réussissait merveilleusement à l'être. Il avait su attirer sur lui attentions, faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu; des amateurs éclairés, enthousiastes de son talent, commanditèrent le jeune maître et firent pour lui les frais de location des salles de la rue de Sèze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse, intéressée par les amateurs éclairés, célébra à l'envie cet événement bien parisien. En huit jours, Zéno Cantho devint célèbre sur le boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons camaradesvenus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho, amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins. On les cita juste comme les comparses de la pièce et les satellites obligés de cette nouvelle gloire. Une étoile venait enfin de se lever au ciel de l'art…
—Et une comète à son ciel de lit, insinuèrent de mauvais plaisants.
Mais la calomnie ne s'attaque qu'au véritable mérite; dans les milieux d'amateurs éclairés, il n'était bruit que de la beauté, du charme étrange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dévouée à la carrière de son mari, elle en était le modèle et l'inspiratrice, et le vrai talent du peintre ne s'était révélé que du jour où elle avait consenti à poser devant lui…
—Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de médisants.
Enfin, c'était le ménage le plus uni, le plus touchant, et des douairières du Faubourg, gagnées par le catholicisme militant de la jeune femme, nièce, paraît-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce du pape, la citaient comme exemple aux évaporéesmodern stylede la Rive gauche, la prônaient dans les salons les plus fermés.
Quant à Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune ménage habitait maintenant un petit hôtel de la rue Fortuny et y recevait tous les mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse roumaine aussi.
Citée dans toutes les premières, la jolie Mme Cantho avait le tact exquis de n'y paraître qu'avec un seul rang de perles, les perles tombées des ciels nacrés et flous de son mari. On ne lui connaissait qu'un défaut: une jalousie maladive et féroce pour ce brave Cantho, qui pourtant ne la trompait pas; mais c'était plus fort qu'elle. Son tempérament d'Italienne reprenait le dessus; cette Véronaise ne plaisantait pas avec les infidélités supposées de Cantho. La duchesse de Neurflize, née Champoiseau, eut même un bien joli mot à propos de cette jalousie:
—Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari! Cela lui gâte la vie. Songez, elle est même jalouse pour lui.