Chapter 28

C'était encore au Carlston. Il était trois heures du matin, l'heure lourde où les snobs égarés dans ce milieu soldent leur addition et défilent, raides et gourmés, sous l'œil impertinent des filles et la prunelle avachie des fêtards… fêtards, bagnards. «La noce, quelle tristesse!» comme l'a écrit judicieusement Donnay.

Il était donc trois heures, et Ponette, la valseuse attitrée du lieu, avait fini de danser.

Les groupes, maintenant, acclamaient un nouveau couple. Un Américain, assis à une table entre deux soupeuses, venait de se lever. Glabre, les traits énergiques et d'autant plus précis dans cette face rasée, il était le seul homme de l'assistance qui ne fût pas en smoking; mais, dans son complet d'homespun et cravaté de rouge, il trouvait le moyen d'avoir plus grande allure que tous les smokings rassemblés ce soir. Des cheveux ras complètementblancs affirmaient cette physionomie déjà singulière. Un diplomate ou un de ces brasseurs d'affaires qui remuent, là-bas, des pays et des millions? On pouvait prêter toutes les audaces et toutes les combinaisons de génie à ces yeux pâles, pétillants d'intelligence dans cette face tourmentée et glabre; mais ce n'était là qu'un masque. L'homme aux cheveux blancs et au regard intense n'était qu'un noceur ataxique, et le mouvement de curiosité, qui venait de pencher avidement tous les bustes dans sa direction, s'adressait surtout au pitoyable et risible effort du danseur pour quitter sa place.

Les reins comme ankylosés, on eût dit que l'Américain ne pouvait se lever de son siège. Galvanisé par les premières mesures de la polka, il avait redressé son buste et fait signe à une des femmes assises auprès de lui. Ce Yankee fourbu était un enragé valseur. Assidu du Carlston, il y passait ses nuits et faisait la joie de tous les habitués. Ponette etJambe de Laine(on l'avait surnommé ainsi) étaient les deux clous de l'endroit. On venait exprès pour voir valser l'une et tituber l'autre; les polkas et lescake walksdeJambe de Laineétaient un spectacle unique et décevant: c'était d'abord le pénible travail de ce grand corps, on eût dit paralysé, pour se mettre debout. Les pieds trépignaient et patinaient sur place, l'arrière-train trop lourd demeurait sur la chaise, et puis l'homme se dressait tout d'un coup, mû comme par un ressort: un automate, et, saisissant sa danseuse par la taille,Jambede Lainepartait, s'élançait à la fois léger et frénétique dans un admirable sentiment de la musique et du rythme.Jambe de Laineétait un danseur émérite, mais ses membres n'obéissaient plus à sa volonté; et parfois il lui arrivait de s'appuyer sur son cou-de-pied en place du talon, et tout son grand corps se ployait, alors, dans une espèce de révérence agenouillée, un grand salut plongeon, dont il se relevait pour repartir en mesure, au milieu des bravos et des cris de la salle. Un rire hystérique secouait toutes les femmes; les tables, que frôlait le couple en tourbillonnant, le saluaient au passage d'applaudissements et d'ironiques vivats; et puis, tout à coup,Jambe de Lainechancelait, pantin disloqué, entre les bras de sa danseuse et celle-ci n'avait que le temps de le déposer sur la première chaise vacante.Jambe de Laines'y écroulait, comme cassé en deux, les cuisses raidies, le buste en avant, toutes ses dents apparues dans un sourire formidable. Il restait là, les yeux noyés et le front moite, et une des filles épongeait avec son mouchoir la sueur du Yankee, et c'était lamentable et grotesque, cette danse ataxique d'attardé viveur.

—Un peu attristant quand même, les entrechats de cet échappé de la douche! Regardez ses mouvements. La maison de santé le guette!

—La maison de santé et la camisole de force! soulignait Henri Tramsel.

—Pourquoi la camisole de force? cet Américainpossède toute son intelligence et, mieux que son intelligence, toute sa volonté. Édouard Harvey adore la danse et s'y acharne avec une déconcertante opiniâtreté. Oui, malgré ses cheveux blancs et son ataxie, Harvey vient toutes les nuits danser ici. La chose n'a rien de ridicule. Les filles qui l'accompagnent ne sont que ses danseuses. Harvey les paie pour cet emploi aussi généreusement que si elles étaient ses maîtresses, et pourtant, quand il remontera tout à l'heure dans son automobile (car il a sa Panhard à la porte), il n'y installera ces deux créatures que pour les déposer à leur hôtel, et il regagnera seul avec son chauffeur sa villa du Cap d'Ail. Ce Yankee a la manie du ballet comme le Roi Soleil, il adore s'y produire; il danse et il paie. C'est d'ailleurs un valseur admirable. Je ne connais ici que le danseur attitré de Ponette qui bostonne aussi bien que lui.

—Quand ses jambes ne se dérobent pas sous lui!

—Et c'est là où s'affirme son extraordinaire énergie. Ces danses, qu'il arrive, titubant et flageolant sur ses jarrets, à exécuter dans leurs rythmes avec cette précision inouïe, Édouard Harvey y déploie, toutes les nuits, autant de volonté qu'il en a dépensée pendant vingt-cinq ans pour ramasser sa colossale fortune.

—Et puis, à son âge, après tout, on a le droit de faiblir! lançait étourdiment le petit Marcel Baudran.

—A son âge! Quel âge lui donnez-vous donc, mon cher? Ce sont ses cheveux blancs qui voustrompent. Harvey n'a pas plus de quarante-cinq ans. Vous ne l'avez pas regardé? Son visage est très jeune. Il n'a pas une ride, les modelés n'en ont pas bougé, les traits sont fermes, accusés et d'une netteté que je lui envie. C'est une médaille sans bavure; chez lui, ni bajoues ni engoncements, aucune des tares de nos quarantaines de Latins avachis. Harvey est un magnifique exemple de l'énergie de sa race. Vous le connaissez mal et je sais de lui certaine histoire qui vous campe un monsieur autrement haut que le piédestal du Colleone.

—Ah! vous avez une histoire à placer! contez-la donc, très cher.

—Oh! contée par moi, ce ne sera plus du tout cela. L'intéressant serait de l'entendre raconter par Harvey lui-même.

—Il n'y a pas moyen?

—Cette nuit! vous n'y songez pas! D'abord, il est un peu gris et tout à sa danse.

—Et demain?

—Vous plaisantez, il faudrait vous présenter et Harvey ne se laisse pas présenter les gens comme cela.

—Vous êtes poli…

—Oh! vous pas plus qu'un autre. Dame! ici, il se méfie des tapeurs.

—Et puis tu grilles de la raconter, toi, l'histoire! éclatait Baudran devenu familier.

—Mais certainement, il grille. Allons, exécutez-vous, Maxence.

—Eh bien! voilà:

«Il y a quelque dix ou douze ans de cela, Harvey se trouvait à l'Exposition de Chicago. Américains du Sud et Américains du Nord se précipitaient alors en masse à ces foires mondiales. Le Nouveau-Monde exultait d'orgueil à la pensée de contrebalancer, à coup de millions et d'innovations hardies, la réputation de la vieille Europe. Des pays entiers se déplaçaient pour aller applaudir sur les lieux mêmes le grandissant progrès de la libre Amérique, et Édouard Harvey était trop Yankee pour manquer une telle manifestation.

«Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la légende en train de s'établir de la prodigieuse activité de l'industrie américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne sais quelles usines et entreprises minières dans le Massachusetts et le Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui l'intuition des trusts.

«Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente à cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey, alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que l'on ne rencontre que là-bas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies femmes… La passion des sports, la folie des fleurs rares et la gourmandise des chairs lumineuseslui ont fait une universelle réputation de gentleman. A New York, à Paris, à Berlin, comme à Londres, les orchidées et les maîtresses d'Édouard Harvey sont un propos courant, mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey était à la fois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle: le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le désir, le rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son œuvreSymphonie en blanc, rose et or. Les races jeunes peuvent seules produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté, mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait trop craint de froisser la jeune femme.

«Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnellebeauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait et flirtait dans les salons de l'hôtel. Il y avait bal et comédie tous les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.

«Un soir, que la déveine au jeu avait vidé son portefeuille, se trouvant la tête un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait directement chez lui. Le portier d'étage lui ouvrait sa porte. Son valet de chambre n'était pas là. Harvey donnait l'électricité et commençait à se déshabiller. Un bruit léger dans la pièce voisine attirait son attention: Mme Harvey était donc déjà rentrée, à moins que ce ne fût la femme de chambre préparant la couverture. Le banquier entrait chez sa femme, l'électricité s'y éteignait aussitôt, des pas couraient sur le tapis et une porte se refermait. Le banquier avait dérangé quelqu'un…, un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits des rats d'hôtel; les écrins de Mme Harvey étaient de ceuxpour qui l'on peut risquer un coup d'audace, mais la beauté de la jeune femme était aussi de nature à inspirer toutes les témérités.

«Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait s'échapper… Appeler, c'était très bien si c'était un rat d'hôtel! Le personnel accouru se saisirait du misérable. Mais si l'individu, qu'il avait dérangé et qui se cachait certainement là, était un soupirant de sa femme, pis, s'il s'était introduit de complicité avec Mme Harvey, c'était la jeune femme à jamais compromise, un irréparable scandale! Et puis, en somme, Mme Harvey n'était peut-être pas coupable. Cet amoureux, si c'en était un, avait peut-être risqué ce coup d'audace à son insu. Le banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la cheminée et se dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'était celle du cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clarté crue inondait la pièce. Rien. Le cabinet était vide. Une espèce de penderie, où l'Américaine entassait ses malles et l'excédent de sa garde-robe, faisait suite à ce cabinet. C'était une vaste chambre sans issue, qui servait aussi de débarras. Harvey y pénétrait. Rien que des peignoirs et des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le couvercle d'une de ces malles bougeait, c'était une énorme malle en osier. La clef était demeurée sur l'une des serrures. Avec un merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyaitdessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au même instant:

«—Tiens, c'est vous! que faites-vous donc là? demandait la jeune femme.

«—Rien. En rentrant, tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous savez, dans ces hôtels! Rien, en effet! j'avais rêvé.

«—Dans ces hôtels! oh! le Barlster est trop bien surveillé!

«Puis, avec un sourire qui découvrait toutes ses dents:

«—Me feriez-vous l'honneur d'être jaloux, par exemple?

«—Pourquoi pas?

«Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier, il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.

«—Pourquoi pas? et il fixait la nudité radieuse de la jeune femme debout devant lui.

«—C'est que, si vous me soupçonniez, vous m'autoriseriez à tout, Édouard, et du bout de son éventail elle frôlait la joue de son mari.

«—Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Américain, qui sentait maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pièce bien encombrée. Vous tenez à tous ces colis? On pourrait en faire descendre quelques-uns à la réserve des bagages. Cette malle en osier, par exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas?

«—Moi! Pas du tout, elle est vide.

«—Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling?

«—Si vous voulez, j'ai sommeil, Édouard, et les deux époux rentraient dans leur chambre à coucher.

«Il fermait soigneusement la porte de la penderie à clef, à clef la porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-là, auprès de Mme Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la malle dans les réserves de l'hôtel, qui sont d'immenses caves construites immédiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient encore un mois leur séjour à Chicago. Au départ, l'Américain négligeait de réclamer la malle. Il la laissait dans les réserves, où elle doit être encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il réussi à s'échapper ou y est-il mort étouffé? En ce cas, la puanteur du corps en décomposition a dû révéler sa présence, même à travers les remugles moisis des caves du Barlster; mais, en Amérique, les grands hôtels ont trop le souci de leur respectabilité pour que l'on y découvre jamais un cadavre, et voilà, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet incorrigible danseur.»


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