La villa Soleil et sa petite terrasse, débordante de feuillages et de fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrière, courait un sentier rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre côté du chemin, se dressait un grand mur, un mur de pierres crevassé et lézardé au chéneau croulant, avec des arbustes jaillis des fissures et mêlant leurs branches à un lierre poussiéreux.
Ce mur, d'où s'élance, tous les cent mètres, la silhouette d'une tour, est la muraille d'enceinte de l'ancien château d'Hyères. Le château a disparu, mais la ceinture de remparts est demeurée, épousant étroitement la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide pour s'y précipiter tout à coup, et plus loin se collant contre les blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une écharpe de pierre et de granit,mollement nouée à mi-flanc du sommet: écharpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de là avec une souplesse d'eau courante; mais cette apparente irrégularité n'est qu'une parfaite compréhension d'un point stratégique. Ainsi pénétrée d'ouvrages de défense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne formaient qu'un, et dans cette mise à profit de tous ces accidents de nature, se reconnaît encore, après plus de huit siècles, l'ingéniosité maure.
Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux ingénieurs. Les Maures, c'est-à-dire toute l'Espagne, la grande Espagne: Tolède, Séville, Grenade et Cordoue; et la mosquée, cette aïeule de la cathédrale. Les Maures sont encore vivants à Hyères. L'enceinte de murailles et de tours croulantes ne contient plus que des décombres, mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'allées du Généraliffe, ses salles de mosaïque, et ses fontaines jaillissantes dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taillés ne donnent pas une plus puissante idée de la domination maure que ces quelques pierres éparses du château d'Hyères, sous l'azur provençal. Oui, les Maures vivent encore à Hyères. C'est l'empreinte sarrasine qui ajoute tant de grandeur au paysage; d'ailleurs, le site est africain et les Barbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la mer, la Méditerranée qui les avait apportés, eux et leurs tartanes, la Méditerranée,c'est-à-dire pour eux le chemin de la patrie; à leurs pieds, la ville conquise et esclave et, derrière eux enfin, comme à droite et à gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau que celui de la mer et qui a conservé leur nom, les Maures! et la molle chevauchée de leurs cimes boisées, leurs forêts de chênes-lièges et leurs pins parasols. «Voyez, ce sont les vallons de la Kroumirie», avait fait remarquer le docteur Didier à lady Horneby, la première fois qu'il lui avait fait les honneurs des ruines.—
«Oui, le paysage est arabe», avait répondu l'Anglaise qui avait voyagé. «Et la végétation donc!» avait renchéri le docteur. En effet, palmiers nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les trois kilomètres de solitude compris entre les murs. Ah! la magie de lumière, la pureté d'atmosphère et la transparence de ce ciel, lady Horneby les avait déjà rencontrées ailleurs, au cours de douloureuses étapes en compagnie de malades chéris, que l'Algérie n'avait pas sauvés. Cette odeur d'herbes brûlées et de roses pâmées de chaleur, l'Anglaise l'avait respirée dans les cimetières arabes à Tlemcem et à Blidah, et à Biskra aussi plus loin dans le désert. Oui, tout était arabe dans ce site, et ils avaient bien choisi, les pirates.
Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, l'Anglo-Saxonne avait encore reconnu le génie de la race, cette race de guetteurs…, l'Arabe qui toujours guette, accroupi au flanc de lacolline, affalé dans le fossé du chemin, ou couché parmi l'alfa de la brousse, l'arabe pilleur et détrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussière et de pierre, l'arabe confondu avec le paysage, qu'il surveille et rançonne dans la personne du voyageur.
Lady Horneby avait visité Grenade et le palais de Boabdil. Une mélancolie l'étreignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer bornée par des îles et la grisaille monotone des Salins d'Hyères.
«C'est là qu'il faudra venir tous les après-midi avec notre malade, avait déclaré le docteur, vous n'aurez qu'à traverser le chemin, je vous aurai la clef de la petite porte. Il faudra demeurer avec elle parmi ces décombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces arbustes pétillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumière, oui, pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Il faut que miss Ellen redevienne une plante, qu'elle participe à la poussée des sèves, à la fermentation vivace de l'herbe et de la fleur. Si l'on soupçonnait quelle force il y a dans la terre surchauffée par le soleil! Je voudrais à notre malade une âme végétale. Vous rentrerez dès que l'air fraîchira, une heure avant le coucher du soleil; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby s'étendra par terre; vous emporterez des livres aussi; ce sera un peu dur dans les commencements,mais une fois l'habitude prise, le système nerveux ne fera plus des siennes et la santé reviendra. La solitude et le soleil, on guérit tout avec cela.» «Et vous n'avez pas guéri votre fille», pensait en elle-même lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins à la lettre les prescriptions du médecin.
Tous les jours après le déjeuner, les deux femmes traversaient la route, Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on cherchait une place ensoleillée où installer Ellen. La malade s'étalait à l'ombre menue de quelque arbuste grêle et la cure de soleil commençait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours crénelées s'élevaient de place en place, presque plates, tours sarrasines dont l'embrasure des créneaux est si profonde qu'elle semble darder une dentelure de tridents dans le ciel; des broussailles épineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait violenté les ruines de corolles éclatantes, toute l'enceinte fleurait le miel. Des vallées voisines montait une atmosphère de fournaise odorante.
Il y avait déjà quatre mois qu'Ellen Horneby y venait tous les jours prendre un long bain de soleil.
On était à la fin d'avril, Hyères commençait à se vider d'étrangers, deux hôtels avaient déjà fermé, l'exode des malades pour l'Angleterre et les patrieslointaines s'accentuait depuis une quinzaine. Dans le pays déjà déserté on sentait s'établir l'atmosphère lourde de l'été; une somnolence avait gagné les rues et les places, mais pour Ellen Horneby le docteur Didier n'avait pas encore permis le départ, il la voulait garder au moins jusqu'au 15 mai.
La jeune fille s'était résignée, elle semblait avoir abdiqué toute volonté et, cette belle journée d'avril, elle était donc là comme tous les jours, avec sa femme de chambre et sa mère, parmi les roches brûlantes du vieux château d'Hyères. L'après-midi était particulièrement chaud, et même à ces hauteurs l'air aurait opprimé sans la brise du large.
Sur la mer étale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du silence; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de corolles, un murmure ailé, continu, fait de vibrations d'insectes, de crissements de cigales et de fermentations de sèves, qui est peut-être la voix de la solitude; parfois, en écho, un claquement de fouet et le bruit amorti de charroi sur une route.
Lady Horneby, croyant sa fille assoupie, s'était un peu écartée et vaguait de ci de là, parmi les décombres en fleurs, mais Ellen ne dormait pas. Abritée sous la soie écrue d'une ombrelle, elle lisait et relisait avidement une lettre reçue il y a deux mois, la lettre de Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui détaillait les fêtes et les joies du carnaval. Ces huit pages d'une écriture volontaire et serrée, combien de fois ne les avait-elle pas prises et reprises!Sous l'écran de l'ombrelle traversée de soleil, la malade la déchiffrait avidement; certains passages surtout l'enfiévraient.
Au premier véglione nous avons déguisé mon frère Réginald en femme, il était délicieux. Il avait un domino de moire rose sur une jupe de satin blanc à maman, et un vrai décolletage tu sais, avec un collier de perles; c'est Albert qui l'avait coiffé. La princesse Nydorff a voulu lui servir de cavalier, Réginald lui a prêté son frac. Ainsi travestie, Nadège était parfaite, plus homme encore que Réginald était jeune fille; ils ont eu un succès fou. Tout le monde les invitait à souper, dans les couloirs on les suivait à la trace, et dans la salle on se mettait sur des rangs pour les voir passer; moi, j'étais dans la loge avec maman et me suis bien gardée d'en sortir, car les masques me font peur; mais au fond je crois que personne ne s'y est trompé, car c'étaient les femmes qui étaient les plus enragées après mon frère et les hommes après la princesse… Au bal costumé de lady Symmer j'étais en clown bleu turquoise, en clown et non en clownesse, tu m'entends bien. Maman m'avait prêté sa barrette de diamants, laquelle vaut deux cent mille, j'en avais fait un bracelet de cheville, c'était étourdissant; j'avais une énorme fraise de tulle d'argent et sur la tête un tout petit bonnet de velours noir orné de deux longues ailes de libellule en gaze transparente ocellée, comme une plume de paon; le Grand-Duc Serge m'a complimentée; j'ai soupé à latable du Grand-Duc Wladimir!… A la bataille de fleurs, notre breack était tout en œillets jaunes, dits soleil de Nice, et en hortensias bleu pâle, nous étions là une dizaine de fous, dont la princesse Nydorff et sa sœur miss Eacon qu'on prétend aimée du Kronprinz. Bob Forgett avait eu une idée lumineuse: il avait acheté plus de cinquante cochons en baudruche, gros comme de vrais cochons de lait, et les avait suspendus un peu partout parmi les fleurs de notre voiture. Sur la Croisette tout le monde se tordait; nous avons remporté le premier prix, une hideuse et luxueuse bannière tout en satin cerise… Il en est arrivé une bien bonne à la marquise de Baumanour, à l'hôtel Gallia. L'autre soir, il y avait des musicanti de passage au dîner, elle fait remettre un louis à un soliste de violon dont le jeu l'avait enchantée; à dix heures, elle monte chez elle et, à sa grande stupeur, trouve le musicien dans sa chambre; elle se récrie. «Mais pour ce prix-là, zézaie le violon obséquieux, ze donne touzours une aubade particulare», et mille autres folies suivaient. Ellen Horneby s'en grisait passionnément, les pommettes allumées et les prunelles luisantes.
«Mademoiselle! où êtes-vous? une lettre pour vous!» La voix de Marius Ayrargues appelait à travers les ruines, la jeune fille agitait son ombrelle, le Hyérois enjambait les décombres. En trois bonds il était auprès d'elle. «C'est le facteur qui vient de la remettre, j'ai tenu à vous l'apporter moi-même.—Donnez.»La jeune fille s'était emparée précipitamment de la lettre, elle en avait reconnu l'écriture; elle ne daignait même pas constater combien Marius Ayrargues debout sous le ciel bleu, parmi les agaves et les lentisques pétillants de lumière, était violemment sarrasin; la lettre était de Gladys Harvey. Un peu dépité, le beau Marius tournait les talons et s'enfonçait dans les ruines.
Ellen Horneby n'avait pas reçu de lettre de Gladys depuis deux mois.Ma Beauté, disait celle-ci,une grande nouvelle. Nous serons à Hyères demain ou après-demain, maman, Réginald, la princesse Nydorff, sa sœur Dora, Bob Forgett, toute une bande joyeuse. Nous quittons Cannes avec trois automobiles, nous nous arrêtons à Hyères exprès pour toi, et un peu pour ce château, dont tu me fais de si extraordinaires descriptions. Forgett, qui le connaît, prétend que c'est le château de Klingsor dansParsivalet que tu dois y ressembler à une fille-fleur; j'ai hâte de te voir dans ce cadre, car tu dois être guérie maintenant, dans tout ce soleil, ou ce ne serait pas la peine alors! Nous comptons t'enlever, ta mère et toi, en automobile jusqu'à Marseille, nous avons réservé deux places. Là, nous trouverons le yacht d'Algernon Histay, le milliardaire américain, qui n'attend que nous pour gagner l'Espagne: escales à Barcelone, à Valence et à Carthagène. Tu es des nôtres, hein? la mer te remettra tout à fait. A Carthagène, les timorés rentreront en France par l'Espagne,viâ terra, et les téméraires fileront sur Tanger, nouslaissons les autos à Marseille. Je ne me tiens pas de joie à la pensée de te revoir et de t'embrasser; d'ailleurs, je t'expliquerai un tas de choses et tu viendras, car je compte bien te décider.
Mes yeux dans tes yeux et tes mains sur mes lèvres.
Ton amie, Gladys.
«Maman! une lettre de Gladys!» Le cri avait été poussé si perçant que lady Horneby accourait éperdue; elle trouvait sa fille debout, le visage tout rose, transfigurée, ressuscitée presque et les yeux agrandis d'une telle joie, que cette exaltation lui faisait un peu peur. «Qu'y a-t-il, mon enfant.—Il y a, il y a, maman, que Gladys, sa mère, son frère, tous seront demain ici; ils viennent en auto, exprès pour me voir, ils nous emmènent à Marseille, de là en Espagne sur le yacht de sir Algernon Histay, oui, ils nous emmènent d'ici, maman», et la malade s'abattait avec de gros sanglots dans les bras de lady Horneby.
L'exaltation de miss Ellen Horneby était enfin tombée. Toute la journée et même une partie de la soirée, elle avait divagué en proie à une espèce de fièvre de voyages et de grands déplacements, toute à des projets de traversées et de lointains exodes éveillés en elle par la lettre de Gladys. Elle parlait, elle parlait, le verbe haut, les prunelles allumées, une fièvre dans les yeux et dans ses mains frémissantes. Coupant ses rêves par de subits accès de tendresse,elle se levait de table pour venir enlacer sa mère et appuyer sa joue brûlante au front glacé de lady Horneby. «Nous partirons, maman, nous partirons, n'est-ce pas», et l'Anglaise regardait et écoutait dans une angoisse monter cette excitation maladive. Elle regardait surtout, et avec quelle épouvante! le visage halluciné d'Ellen; il s'y accentuait une ressemblance alarmante: c'était effrayant comme la jeune fille rappelait alors son frère Edwards Horneby, le fils adoré qu'elle avait perdu à vingt-cinq ans. Oui, c'était bien la même fièvre de mouvement et de départ.
Et puis l'exaltation avait fait place à de la prostration, et la malade s'était couchée. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude éclairée de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la maison endormie, à remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laissé un journal, un journal de ses impressions écrites au jour le jour et dans lequel s'affirmait une sensibilité artiste, et c'est ce journal que lady Horneby relisait.
Mon premier soir à Venise en septembre 1898, l'imprévu, le saisissement et l'émotion de mon arrivée sur le Grand Canal. Après la sensation de solitude et de froid d'une lieue de lagune traversée sur la digue, immenses étendues d'eau triste, d'unepâleur livide, dans la mélancolie du soir; tout à coup, de la lumière et des cris, des cris d'employés et defacchini… le tumulte des bagages réclamés par les voyageurs de tous pays. Venise, jadis auberge de rois, aujourd'hui auberge du monde. Puis, à peine sorti de laFerrovia, toute une flotte de gondoles assiégeant les degrés de l'escalier: «Gondola, gondola! signore, gondola!» Les gondoles d'hôtels avec leurs portiers à casquettes galonnées, les gondoles de louage et les gondoles privées, reconnaissables à leurs cuivres brillants. Et, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le choc et le mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les fiacres de Venise et vont emporter à travers canaux etriicette foule dégorgée par le train.
Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en réalité rapide, car à peine entrés dans un couloir obscur et même un peu sinistre, entre deux rangées de maisons noires qui sont une rue de Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense allée d'eau s'enfonce devant nous, bordée de palais, de vieux palais à peine entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irréels dans le recul du passé, et leur haute silhouette immobile et vétuste fait songer à une veillée de demeures fantômes tout à coup surgies dans l'enchantement de l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage:la Casa d'Oro, il palazzo Borgia, il palazzo Vandramine, le palais Venière, le palais Doria, le palais Lorédan, le palais Morosini et c'est comme unécho des siècles réveillés dans l'ombre. C'est délicieux et un peu funèbre, toutes ces gloires du passé évoquées d'un mot par une bouche que je ne vois pas, la face confuse du gondolier debout en arrière et dont la maigreur longue et souple s'exagère encore dans cette solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons toujours le Grand Canal. C'est comme une entrée dans une ville de songe, à jamais endormie sous le geste néfaste d'un mauvais magicien, et j'ai la sensation de vivre dans une atmosphère de contes. Parfois, une autre gondole nous croise ou nous dépasse, et c'est dans le froissement de l'eau déchirée, comme une soie, la vision, l'évocation plutôt de quelque barque d'autrefois, emportant le cadavre embaumé d'une princesse de légende.E poppe, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et c'est une espèce de terreur enivrante dont l'angoisse m'étreint voluptueusement le cœur.
Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le gondolier me la désigne, et voilà que par une merveilleuse coïncidence, dont le hasard fait toujours bénéficier les poètes, toutes les cloches de Venise se mettent à chanter. L'Angelus tinte aux campaniles des soixante-seize églises; la nuit est devenue musicale, des voix d'allégresse et de prières l'animent. Égrenées de tous ces clochers, ces sonneries proches et lointaines, portées sur l'eau des canaux, s'épanouissent toutes à la fois en une céleste et flamboyante retombée de sonorités calmes. La cité-fantôme est devenue une ville de fées; des fenêtreséclairées flambent joyeusement dans l'eau,l'Accademia, la Salute, la Dogana, les grands hôtels.
Et ce fut ma première entrée à Venise.
3 octobre 96.—La place Saint-Marc à l'heure de la musique!
On ne raconte ni Saint-Marc, ni San-Giorgio, ni le lion d'or de laPiazetta. On n'évoque pas plus le palais des Doges et la colonnade unique aux chapiteaux ombrés des admirables Procuraties. Venise et la place Saint-Marc, c'est le complet épanouissement de la plus fière aristocratie et de l'âme artiste d'un peuple, bercé pendant des siècles dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprévu et le plus splendide décor. Venise! C'est une apothéose de marbre, de métal orfévré et de pierres précieuses, écloses et figées au milieu d'eaux mûres et nuancées par les nuées soyeuses du plus prestigieux ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hantés de nudités volantes, et qui est demeuré tendu de Saint-Alvize à San-Giorgio Maggiore au-dessus des campaniles et des dômes de la ville, comme un dais béni de gloire et de ferveur. Ah! Saint-Marc, la place dallée de marbre, encadrée de palais et peuplée de statues, qu'est laPiazza, devant les cinq portails et les cinq dômes de marbre et de moire et la double ascension d'anges, des mosaïques de ces cintres.
Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des flaneurs, attablés aux cafés, devantles lentes allées et venues des dentellières et des verriers de la ville déambulant par couples avec les officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges. Toute l'Europe qui voyage est là, Autrichiens vêtus de vert et coiffés du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais à casquettes à carreaux, cravatés de rouge dans des homespuns jaunâtres; Russes aux doigts chargés de bagues; Français paonnants et bavards et tous les esthètes du monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en Venise, et en mal de se mouvoir en beauté dans la cité du Carpaccio.
Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres et de Berlin, toutes les curiosités moscovites et toutes les vanités latines aussi, on les croise et on les toise devant Jésurum et Salviati; et ce soir, je suis du nombre, mais si absorbé par les Tiepolo et les Véronèse que je vois marcher devant moi en châle de laine et en veston de toile, que je regarde à peine les Barbares. Sur une estrade, des musiciens jouent du Wagner; dans les groupes, on annonce que le fils, Siegfried Wagner, vient d'arriver à l'hôtel Danielli.
10 octobre.—Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu par des canaux abandonnés, déserts. Ce soir, un ciel invraisemblable, d'un bleu de fumée, tout pommelé de nuées de givre gris, épousaitamoureusement les flèches des campaniles et les marbres des balustrades; sur la lagune, une lune de féerie enchantait le glissement silencieux des gondoles. Alors j'ai dit, en passant auprès du Giardinetto:
Gondoliere! à San-Giorgio Maggiore!
Lady Horneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages où son fils reparlât de Venise, Venise où, dans sa conviction, il avait pris la fièvre dont il était revenu mourant à Londres.
Londres, novembre 1901.—Venise, j'ai revu Venise et j'en ai toujours subi le charme; je l'ai toujours trouvée à la fois la même et plus neuve encore. L'habitude et quatre séjours consécutifs en six ans n'ont rien changé, ni en moi ni en elle. Chaque fois que je la revois, c'est la même sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite d'enthousiasme artiste et de ferveur du passé. J'ai acheté un coffret à Venise, un vieux coffret aux armes de Dandolo. Une devise y court sur un des panneaux:
Cor magis tibi senescenti pandit.Mon cœur est plus à toi depuis que tu vieillis.
Cor magis tibi senescenti pandit.
Mon cœur est plus à toi depuis que tu vieillis.
Eh bien! cette devise est mon état d'âme vis-à-vis de la ville. Plus je la revois, toute décrépite et caduque qu'elle soit dans ses marbres devenus pareils à de l'ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres,plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. Certes, je n'ignore rien de ses tares, je la sais devenue une auberge; et, comme l'amant d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses musées, ses ciels et ses églises en proie à la horde affreuse des Cooks et des brasseurs d'affaires étrangers. Courtisane, oui, cette dogaresse déchue et ruinée l'est devenue; mais c'est Tiepolo qui l'a peinte, c'est Véronèse qui lui a donné ses attitudes, et, sous l'arche de ses palais, c'est l'Adriatique qui lui tend son miroir!
Et plus loin:Venise, j'en ai gardé une impression si harmonieuse et si profonde, qu'en tout autre pays je me sens en exil.
Cette phrase terminait le journal, c'était la dernière qu'eût écrite Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation d'exil, cette impression de n'être bien nulle part,—et ce désir d'ailleurs qu'ont tous ceux qui vont mourir. La sonnette de la porte d'entrée, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une persienne, puis une fenêtre s'ouvraient, des pourparlers s'engageaient sur la route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait à sa porte. «Madame, c'est une dépêche, faisait la voix de Marius.»
Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. «Pas de mauvaises nouvelles, au moins, Madame?» demandait le Hyérois. La dépêche venait de Gènes et était signée Harry: «Serai demain à Marseille et le soir à Hyères, passerai deux jours, préparez Ellenet toutes mes tendresses à ladarling, suis en joie. Votre neveu, Harry.»
Debout près de la lampe, lady Horneby relisait le télégramme. Pourquoi n'en éprouvait-elle aucun plaisir?