MONTE-CARLO

Ils étaient là une dizaine de dîneurs dans la grande salle à manger de l'hôtel d'Ostende; les femmes, épaules nues, tout l'orient des perles et toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des chairs; les mâles en smoking, la mollesse des plastrons bâillant dans l'échancrure des gilets de fantaisie, irréprochables, impeccables, œillets blancs et gardénias. Il y avait tout Cosmopolis: le baron et la baronne Rodestern, de Vienne; lady Forkett et sa sœur miss Bellah Duncan, d'Édimbourg; Léviston, le roi du Trust des cuivres; un attaché de l'ambassade de Suède; la comtesse Nadège Azimoff; un prince italien; un Brésilien, possesseur d'innombrables haciendas, et un jeuneEspagnol, Argentin d'origine, secrétaire d'un pair d'Angleterre.

C'était le Brésilien qui traitait. Un grand paravent déployé isolait les dîneurs du reste de la salle; les valses d'un orchestre de tziganes, installé à l'autre extrémité de la galerie, arrivaient par bouffées et, tour à tour langoureuses ou trépidantes, couvraient le va-et-vient du personnel, dont les semelles feutrées n'amortissaient pas assez les pas. L'atmosphère surchauffée fleurait la venaison, le fumet des grands crus, la tubéreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas miroitait sur les nuques, car toutes les invitées du Brésilien étaient uniformément blondes, de ce blond lumineux et fluide qui coûte cinq louis le flacon chez les grands coiffeurs.

Les hommes, le teint fouetté par les courses au grand air, excursions en chaloupe à vapeur et records d'automobiles; les femmes, leur fraîcheur ravivée par le tub et les joues unies par la délicatesse d'imperceptibles fards, dégageaient tous une violente impression de haut luxe… Des gains et des pertes à la salle de jeu la conversation avait glissé aux potins. Un des dîneurs jetait le nom de la princesse Alexanieff. Il venait de lui en arriver une bien bonne.

—Qui ça, la princesse Alexanieff? demandait miss Bellah Duncan.

—Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne connaissez qu'elle.

—En vérité non, insistait la jolie Écossaise.

—Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu sans tomber sur elle. Elle s'y rue à dix heures dès le matin, pour n'en sortir qu'à une heure. Vous l'y retrouverez à trois, pour l'y revoir encore à minuit; je ne crois même pas qu'elle dîne.

—Un phénomène, alors?

—Vous l'avez dit, un phénomène.

—Et jolie, cette princesse?

—Jolie!—et Léviston éclatait de rire—la princesse Alexanieff, mais une vieille joueuse, je vous le dis, desséchée par son vice, un vieux fantoche sans âge ni sexe enraciné par sa passion sur ce rocher de Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principauté.

—Même l'été?

—Même l'été. Ah! vous ne connaissez pas les âmes de joueurs, miss Bellah.

La jeune fille était devenue songeuse.

—Et riche, cette princesse?

—Des millions et des millions.

—Étrange. Et elle gagne au jeu?

—Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours.

—Ça, c'est un mot, et il faudra l'envoyer à la Compagnie fermière.

—Ah! comme je voudrais la connaître, imploraient les lèvres roses de miss Duncan.

Lady Forkett intervenait:

—Mais tu es insupportable, en vérité, Bellah!Cette vieille dame, toujours vêtue de velours râpés et d'étoffes pisseuses, des manteaux magnifiques d'ailleurs, brodés et rebrodés, mais datés, démodés et raidis de taches, l'air d'une marchande à la toilette! Tu l'as déjà remarquée! Et des chapeaux comiques, tout à fait la vieille excentrique du rôle de Max Dearly dansCountry Girl!

—Ah! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais. Mais elle fait peur. Et elle a des millions?

—Plusieurs.

—Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais? Je les croyais faux!

—Fausses! des turquoises de famille et d'origine impériale!

—Les turquoises, ou la famille?

—Les deux. La princesse Alexanieff est tout ce qu'il y a de plus authentique: un de ses ancêtres directs a été l'amant de Catherine II.

—Et en Russie, soulignait la comtesse Azimoff, avoir eu un aïeul dans le lit de la grande Catherine, c'est le plus beau titre de noblesse dont nous puissions nous enorgueillir.

—Comtesse! observait lady Forkett alarmée.

—Ah! pardon, milady. Vous êtes Anglaise, j'oubliais.

—Et sa famille? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que fait la princesse de sa famille impériale?

—Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Suédoisde la bande. La princesse a été mariée et a sûrement dans l'Ukraine ou dans le Caucase des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.

—A Pétersbourg même, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff.

—Et elle a planté là tout son monde? interrogeait la jeune fille.

—Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour elle. Soyez certaine qu'elle n'a même jamais vu ce pays. Ce décor unique de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces palmiers, ces prairies d'œillets, cette profusion d'arbustes et de fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout est rouge ou noir. C'est une hallucinée qui ne vit que pour les douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons…

—Et maintenant que tu as campé ton personnage, interrompait Ramirès, le jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton histoire?

Et le Suédois, ayant passé négligemment ses doigts dans l'or soyeux de sa moustache:

—La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges. Un de ces derniers soirs, une troupe demusicantiy donnait une aubade aux dîneurs.Cavalliera rusticana,E Paillaze, tarentelles, tout le répertoire y passait. La princesse présidait la table, toutes ses turquoises de famille sur l'ossature de ses épaules et une perruche dans le chignon,perruche elle-même, maquillée, spectrale, véritable doyenne des poupées macabres du lieu. La vieille joueuse est mélomane. L'amour de la musique est la seule passion que n'ait pas étouffée son vice: elle adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles et tous les dégueulandos de Sicile et de Naples. Pâmée sous l'archet desmusicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tête, elle laissait s'en aller sa vieille âme sentimentale vers des Capri de rêve et des Amalfi de lumière au gré des mélodies macaroniques.

«Elle ne revenait à elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine et, toute lubrifiée de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-là de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du quêteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon, s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupières, s'abandonnait à sa petite sieste quotidienne, son petit somme réparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la princesse: «Ne réveillez pas la Gorgone qui dort», avait risqué, un soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par semaine le personnel des Roches rouges a à effacer sur la porte du salon l'inscription suivante: «Ici dort la Gorgone.» C'est une des joies innocentes de la Principauté.»

—Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas.

—M'y voici. A dix heures, la fièvre du jeu réveillait la princesse; elle demandait l'ascenseur etremontait chez elle. Son sourire à rassujettir, un peu de mouvement à donner dans ses bouclettes,—la Gorgone n'a pas tout à fait renoncé à plaire… aux croupiers,—elle entre dans sa chambre, donne l'électricité et s'arrête, figée de terreur. Un homme est installé là au milieu de la pièce, à côté de son lit. Chemise de soie mauve, pantalonné de blanc, les reins sanglés d'une tayolle de soie cerise, c'est un homme à large face mate, virgulée d'énormes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lèvres, l'échine obséquieuse, l'homme se lève et s'incline cérémonieusement:

«—Commandez ce que vous voulez!Commandate che volete!

«Et la princesse Alexanieff reconnaît le chef d'orchestre desmusicanti.

«—Che volete lei, che fate cui?(Que voulez-vous? Que faites-vous ici?)

«Et la princesse s'indigne, s'érupe. L'homme est toujours là, souriant, l'échine onduleuse, son violon à la main… La princesse à reculons s'efforce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais français mâtiné d'italien:

«—Madame la principessa a mis oune louis dans moun plate; z'ai cru que madama désirait oune sérénade particoulare et ze souis mounté zé zon altesse. Que madama commande la canzona qu'elle dézire que ze zoue; ze souis tout à soun désir.

«Une aubade particulière! La princesse en sentait craqueler l'émail de ses joues; elle retrouvait le geste de son ancêtre pour montrer la porte au malencontreux musicien: les Roches rouges sont désormais consignées à la bande du trop zélé violoniste. Quant à la princesse, nous serons au moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu.»

—Comment!

—Sans doute; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse. Cet insolent faquin lui a coupé sa chance avec sa déclaration.

—Non!

Et toute la table s'esclaffait de rire.

—Elle le prétend, du moins: «Avoir osé me désirer, moi, a-t-elle déclaré, le soir même, à l'hôtel; avoir pensé que moi, princesse Alexanieff, je consentirais à partager sa passion! Mais voilà. Je ne gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chançarde au jeu, déveinarde en amour, la réciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a porté la guigne!»

«Moralité, concluait le Suédois en allumant un troisième cigare: en Italie il ne faut jamais majorer les pourboires.»

Il y eut un silence.

—Peut-être, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.

Elle avait posé un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux verdâtresen suivaient les légères spirales de fumée au plafond. Sa pose était si naturelle, qu'elle mettait à la fois en valeur le galbe de ses seins avancés hardiment sous les yeux des dîneurs et l'éclair étincelant de petites dents de nacre. L'humidité du sourire soulignait le vague et l'humidité du regard. Une rêverie voluptueuse,—peut-être plus qu'une rêverie, un souvenir, qui sait?—noyait toute la face pensive de la comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en était comme dramatisée, devenue à la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous le regard aigu des hommes, la comtesse Nadège sentait que toutes les femmes la détestaient.

—Vous qui passez tous vos étés sur les lacs italiens, comtesse, hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formulée par notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la barcarole?

La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents:

—En vérité, je ne sais trop. Le pourboire, cela dépend aussi de celui qui le reçoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais majoré les miens… et pourtant!

Et la comtesse Nadège avait un mystérieux silence.


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