Pour l’exposer au mieux, il ne le faut point isoler, mais le situer parmi d’autres qui seront, pour elle et le lecteur, comme ses portraits de famille. Puisqu’on l’appelle couramment la grenouille verte, notons tout de suite qu’elle est bien de la famille des batraciens, mais qu’elle appartient à un autre genre de cette catégorie de créatures et qu’elle est non point sœur autrement vêtue, mais tout juste cousine de la grenouille commune, immortalisée littérairement par Aristophane et comestiblement inoubliable à certains gourmets. De la grenouille commune et de la vraie sœur de celle-ci, la grenouille rousse, — la délicieuse hôtesse, satinée et aux bésicles d’or, des fossés forestiers, feuillus, moussus etsecs, — Zompette se distingue essentiellement en ceci qu’elle est une raine (raine verte,hyla viridis seu vulgaris).
Sa vie ordinaire n’est pas aquatique ou marécageuse, comme celle de la grenouille comestible, ni sylvestre et pratiquée au ras du sol, comme celle de la grenouille rousse : elle est aérienne, un peu, mon Dieu, à la manière de celle des oiseaux. Zompette, sauf en diverses circonstances que nous découvrirons au cours de ce récit, vit « de branche en branche ». En liberté, ses petites manières, ses procédés de chasse, ses ruses, ses embuscades, provoqueraient, pour nos yeux, une fête aussi charmante que le manège des oiseaux. Aussi charmante, mais bien plus difficile à observer, tant sa couleur se marie à celle des feuillages.
Ce qui a permis à Zompette cette existence, non plus de naïade, mais de dryade, ce qui lui a autorisé partiellement le domaine de l’air, alors que ses cousines vertes ou brunes sont condamnées au sol, et à ne s’en séparer qu’à l’occasion d’un bond, c’est une particularité minuscule, où d’aucuns pourraient voir un privilège, où d’autres — dont je suis — ne déplorent qu’un navrant pis-aller, tout de même que dans les ailes précaires de la chauve-souris, ou les ailes et autres organes artificiels qu’a cru devoir s’inventer l’homme.
C’est un naturaliste du nom de Catesby qui s’aperçut que la rainette verte a, ainsi que toutes les autresraines, de petites plaques « visqueuses » sous ses doigts, lesquelles plaques lui permettent de s’attacher aux branches ou aux feuilles des arbres. Si j’ai mis le mot « visqueux » entre guillemets, c’est que Lacépède l’interpréta de la sorte, tout en accordant à son devancier que son interprétation à lui était excellente, ou, du moins, non pas à dédaigner.
Voici ce que dit Lacépède de la rainette, au chapitre intitulé : « Deuxième genre [de batraciens],quadrupèdes ovipares qui n’ont point de queue et qui ont sous chaque doigt une petite pelote visqueuse.
«Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient(notez bien ce : « quelque polis »),que la raine n’a qu’à se poser sur la branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour s’y attacher de manière à ne pas tomber… »
Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille.
Poursuivons :
«Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface qu’elle touche… »
On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester fixe à l’endroit, — je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise…
Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée, entre le pouce et l’index ; faites-la glisser de haut en bas, vivement, sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé. C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine qu’on en fournisse l’explication : les « pelotes visqueuses » de Zompette et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sontabsolument lisses, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit : par la force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses ? Non point. Mais ventouses.
J’ai promis un portrait de Zompette, à présent différenciée de ses cousines et installée à la place qui lui est due. En saurais-je prendre le soin, quand je le vois tracé sous mes yeux de main de maître.
Ecoutez, regardez : c’est signé Lacépède et pourrait être sous-intitulé : A la manière de mon maître M. de Buffon…
«Tout ce que nous avons dit de l’instinct(?),de la souplesse, de l’agilité de la grenouille commune appartient encore davantage à la raine verte ; et, comme sa taille est toujours beaucoup plus petite que celle de la grenouille commune, elle joint plus de gentillesse à toutes les qualités de cette dernière. La couleur du dessus de son corps est d’un beau vert ; le dessous, où l’on voit de petits tubercules, est blanc… (N’imaginez aucun tubercule, grand ou petit, et ne voyez là que soiegranitéede la couleur indiquée par le maître…)Une raie jaune, bordée de violet, s’étend de chaque côté de la tête et du dos, depuis le museau jusqu’aux pieds de derrière, et une raie semblable règne(ce n’est pas moi, en cet instant, qui écris !)depuis la mâchoire supérieure jusqu’aux pieds de devant… »
(Ceci n’est vrai que pour les adultes et dans les mois de l’an qui vont d’un avril à un octobre normaux.)
Mais le complément du portrait est admirable, irrétouchable :
La tête est courte, aussi large que le corps, un peu rétrécie par-devant ; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est court, presque triangulaire, très élargi vers la tête, convexe par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que quatre doigts, sont assez courts et épais ; ceux de derrière, qui en ont cinq, sont au contraire déliés et très longs ; les ongles sont plats et arrondis…
La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles, parce qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la grandeur du corps…
Irrétouchable, ai-je dit ; mais, à peine quelques lignes plus loin Lacépède ajoute, citant de nouveau Catesby :Les raines vertes franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds…
… Outre que vous me feriez dire !…