Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et, cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés.
Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se recréent ; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de mouvements alimentaires ; les oreilles aussi se préparent à entendre le concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant l’hibernation ; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations aériennes et les sonorités terrestres.
Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef d’orchestre ; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant un an encore ; car, à en croire les compétences, l’entier développement des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur ce point, me semblaient exactes : «De même qu’elles demeurent longtemps dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait porter le nom de têtards…»
Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant ; car il n’y a guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers représentent véritablement des vies successives, aux buts différents, certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement caractérisées : la chenille mange, rampe, mais possède sonmodus vivendi, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres, bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule la possibilité de perpétuer l’espèce ; il en est de même du papillon, avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.
Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et fécondés : nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon ; deux enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent : ce sont ces membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.
Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard ; cet embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement ; il nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse flottante, qui peut le soutenir ; il y revient non seulement pour se reposer, mais pour s’y nourrir ; comme le futur poussin dans sa coquille, il a là le couvert et le gîte…
Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès : c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau extérieure se fend sur le dos, près de lavéritabletête, laquelle surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille, comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle chose ! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer ; et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment mystérieuse : car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en deux pour former les pattes de derrière…
Le têtard n’est donc en somme qu’unœuf animé, pourvu de moyens sensoriels et locomoteurs provisoires ; l’on comprend dans une certaine mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les batraciens aux vivipares ; et il est de fait que, dès la fécondation, l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est qu’un œuf animé…
Nous parlions de printemps et je citais Lacépède : qu’on m’excuse ; avant de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien volontiers, la parole au comte : [Zompette],de même qu’elle demeure longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez long en état de perpétuer son espèce : ce n’est qu’au bout de trois ou quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque muette ; les mâles mêmes… ne se font point entendre, comme si leurs cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point encore entraînés…
… Je me rappelle ; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un peu « pâlotte », pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards, et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco n’oubliaient leur amie ; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire, j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et…
… Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de cri désespéré :
— Kô-ô-ô-ax !! !