VIILES MENUS DE ZOMPETTE

C’est le gibier ailé, avons-nous dit, qui constitue en captivité la base de l’alimentation de Zompette, la plus agréable pour elle et la plus commode pour son gardien. Deux à trois mouches par jour lui suffisent largement ; c’est une méditatrice, une contemplative qui ne fait pas beaucoup d’exercice physique, qui, en conséquence, ne brûle pas beaucoup de graisse et qui, surtout dans la sécurité de la cage, se contente de très peu. Mais elle est aussi une prévoyante, et si la fantaisie vous prend de faire bourdonner en son bocal une poignée de mouches, vous la verrez en gober une quantité qui vous paraîtra prodigieuse pour un si petit estomac : on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de l’instant présent !… Et notre amie de bondir en tous sens, frénétiquement, dardant sa langue qu’enduit une sorte de glu naturelle dont ne peut se dépêtrer le « volatile ailé », si peu qu’il en ait été atteint.

La précision des bonds de Zompette chassant est d’ailleurs remarquable, et impayable sa mimique, lorsqu’elle tourne sa tête dans la direction du bourdonnement. Il lui arrive pourtant de manquer son coup et de retomber pesamment n’importe où, sans en paraître d’ailleurs affectée ou vexée outre mesure… En liberté, ces chutes peuvent parfois être considérables, ce qui justifierait en partie cet intervalle de douze pieds dont Catesby fait mention à propos de ses facultés de saut. Mais, à ce compte-là, un homme prenant son élan du sommet de la tour Eiffel serait parfaitement capable de battre tous les records, y compris celui du saut en longueur, étant donnée l’importance du tremplin et de la trajectoire.

Il faut noter, à propos de l’alimentation de Zompette, un fait qui a son intérêt au point de vue de la façon dont fonctionnent ses organes visuels. Zompette ne s’attaque pas aux proies immobiles, d’où la plupart des naturalistes concluent que toute proie autre que vivante lui répugne. Cela est parfaitement inexact ; plus tard, quand Zompette n’aura plus peur de vous, ou, pour mieux dire, de votre main, installez-la sur le dos de celle-ci et, de l’autre, avancez sous ses narines une mouche écrasée, voire une parcelle de viande crue, et vous constaterez que les papilles gustatives de Zompette, après les olfactives, agréeront et apprécieront bel et bien votre présent. La conclusion à tirer du fait que la bestiole ne bondit jamais sur une proie immobile est autrement plus importante et troublante pour quiconque s’intéresse à la psychologie comparée ; les yeux, les beaux yeux de Zompette, à peu près aveugles aux formes et aux couleurs telles que nous les percevons, sont surtout, sinon uniquement,sensibles au mouvement.

Imaginez dès lors ce que peut être l’univers aux yeux de Zompette : une immensité désertique, incolore ou grise, de temps en temps rayée ou marquée par des lignes et des points alimentaires… Tels sont les horizons que peuvent ouvrir parfois nos humbles études. Ces yeux, qui sont pour la plupart de nous les organisateurs de tant de belles fêtes, devant les merveilles artistiques ou naturelles de notre monde, ne sont plus chez Zompette (et d’ailleurs chez tous les autres batraciens) que des guides, des indicateurs, des viseurs, des instruments de chasse, des armes.

En dehors des mouches, Zompette avalera tout ce que vous lui présenterez de remuant et de proportionné à la dimension de ses mâchoires, tout et y compris un fragment de chiffon rouge ou jaune au bout d’un fil balancé. On sait que de la sorte, et à la condition de dissimuler sous le fragment de chiffon un hameçon à trois becs, les pêcheurs adroits peuvent attraper maintes cousines de Zompette, des grenouilles comestibles, — pêche autrement amusante, du reste, que celles qui se pratiquent au filet ou à la chandelle, et qui sont interdites aux rhumatisants… Donc, Zompette n’est pas difficile sur la qualité des mets qu’on lui présente : un ver de terre, un papillonnet, un moustique, une petite limace exciteront également son appétit. Nous parlions de la dimension, ou plutôt de la faculté d’absorption de ses mâchoires (et, en conséquence, de son gosier et de son estomac) ; celle-ci est relativement considérable : Zompette adulte peut engloutir d’un coup un grillon, qui représente pour son estomac une pièce au moins aussi importante que le serait pour le nôtre un mouton de moyenne taille. La belle indigestion qui s’ensuivrait ! Mais qu’on ne croie pas Zompette à l’abri d’incommodités de ce genre, et que ses véritables amis se gardent bien de la gaver à l’excès. A la suite de débauches alimentaires, on la voit perdre sa vivacité, son entrain à aller d’un point à l’autre de son bocal, et qui est le même que celui d’un fifi sautant de perchoir en perchoir dans sa cage ; elle somnole lourdement, comme un goinfre repu ; le rythme de sa respiration, qui se décèle si bien sur sa blanche gorge, devient irrégulier, saccadé, pénible.

Et elle vomit… « comme un homme », ainsi que disait alors en la considérant une de mes domestiques. Pas tout à fait comme un homme, car ce qu’elle évacue de la sorte, ce ne sont point des fragments de la bête trop grosse avalée, mais des filaments blanchâtres, visqueux, qu’un spirite traiterait volontiers d’ectoplasme, et dont elle se hâte de se dépêtrer avec ses petites mains à quatre doigts, si préhensiles et presque humainement conformées ; elle s’en dépêtre avec un dégoût manifeste… Sucs gastriques formés à l’excès dans sa poche stomacale, sucs de réaction nettement acides, appelés en hâte par la présence d’une nourriture excessive, qui demeurent eux-mêmes excessifs et dont il convient de se débarrasser au plus tôt…

Contrairement à ce qui arrive chez les goinfres, on voit, après des événements aussi déplorables que ceux que je conte, Zompette résister à toutes les tentations alimentaires et observer, trois ou quatre jours de suite, un jeûne résolu.


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