IV
Nos plans.—L'ambassade afghane.—A travers la steppe de la faim.—Les membres de l'ambassade.—La famille de l'émir Abdourrhaman-Khan.—Départ de Samarcande.—La steppe.—La recette pour le kabâbe.—Les Turcomans.—Procédés deroutiers.—Dans le Bokhara.—Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.—Scène de bivouac.—Entrée triomphale à Karchi.
Nos plans.—L'ambassade afghane.—A travers la steppe de la faim.—Les membres de l'ambassade.—La famille de l'émir Abdourrhaman-Khan.—Départ de Samarcande.—La steppe.—La recette pour le kabâbe.—Les Turcomans.—Procédés deroutiers.—Dans le Bokhara.—Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.—Scène de bivouac.—Entrée triomphale à Karchi.
Nous sommes à la fin de février, nos plans sont faits, dans les premiers jours de mars nous commencerons par des excursions aux alentours de Tachkent, nous les continuerons près de Tchinaz, le long du Syr-Daria, pour nous enfoncer dans la steppe de la faim dès que l'on pourra y faire des collections d'histoire naturelle. Aussitôt les grandes chaleurs venues, quand les passes seront libres dans la montagne, nous gagnerons par Samarcande les hauteurs du Kohistan, et, plus tard, si nos ressources sont suffisantes, ayant exploré les parties peu ou point connues de la vallée du Tchirtchik, nous rentrerons en France par Bokhara, le pays des Turcomans, Khiva, le désert de l'Oust-Ourt, la Caspienne et le Caucase. Mais on vient de nous annoncer l'arrivée d'une ambassade afghane envoyée au général Kauffmann par le nouvel émir de Kaboul,Abdourrhaman-Khan. Elle est composée de Kodja-Saïb, ambassadeur extraordinaire, un fin diplomate, paraît-il; d'un cousin de l'émir et de quelques cavaliers et fantassins afghans, le gros de l'escorte étant resté à Samarcande. Cette ambassade apporte au général Kauffmann des témoignages de gratitude de la part de son ancien hôte, et doit revenir sur ses pas avec la famille que l'émir a laissée entre les mains des Russes lorsqu'il s'en est allé guerroyer sur la rive gauche de l'Amou.
Aujourd'hui que la fortune lui a souri, qu'il a pris à Kaboul la place de Yakoub-Khan, il croit pouvoir sans trop de risques faire venir auprès de lui ses deux femmes et ses trois enfants, dont le plus jeune marche à peine.
Une escorte russe devant accompagner la famille princière jusqu'à Mazari-Chérif, près de l'antique Bactres, l'occasion est belle pour nous de voyager à travers le Bokhara dans d'excellentes conditions. Il n'y a pas à hésiter, il faut remettre à une autre époque notre exploration de la steppe et nous joindre aux Afghans, si rien ne s'y oppose. Nous nous adressons au général Kauffmann, il nous accorde gracieusement cette permission. La caravane doit se réunir à Samarcande, nos préparatifs sont vite faits, et, par le vieux Tachkent, nous gagnons d'abord Tchinaz, sur le Syr-Daria, que l'on traverse en bac à cet endroit.
Sur la rive gauche du fleuve commence immédiatement la steppe, encore mal éveillée du court mais profond sommeil d'hiver: c'est à peine si quelques liliacées bulbeuses hasardent leur tête. La plaine désolée et nue était autrefois cultivée en partie, grâce à l'eau que lui envoyait le Zérafchane par de profonds aryks dont nous avons vu les lits desséchés près d'Osch-Tepe, à quelques lieues de Djizak.
Djizak est un immense village comptant environ vingtmille habitants, renommé pour ses scorpions et la maladie du richta[14], que contractent souvent les indigènes. Il est situé au pied d'un chaînon de montagnes traversé par la route qui mène à la riche vallée du Zérafchane.
[14]Filaire de Médine.
[14]Filaire de Médine.
Après le village de Gankli, dans la vallée du Sanzar, se dressent, de chaque côté de la route subitement rétrécie, des blocs de rochers à pic et solidement campés qui constituent ce qu'on appelle la Porte de Tamerlan. Sur la paroi schisteuse de droite on lit deux inscriptions persanes: l'une célèbre Ouloug-Beg, vainqueur des rois et des nations, l'ombre d'Allah sur la terre; l'autre, de 1571, rappelle une victoire d'Abdoullah «khan des khans», qui anéantit, grâce à l'heureuse conjonction des astres, quatre cent mille de ses ennemis, et «durant un mois le sang coula dans la rivière de Djizak: que le monde le sache!»
Avant Saraïlik, nous apercevons la longue file des voitures afghanes se déroulant sur la route qui grimpe un contre-fort à pentes douces du chaînon de Malgouzar. Les arbas aux grandes roues criardes emportent les richesses que l'émir avait laissées à la garde de ses fidèles, et les nombreux achats que ceux-ci ont faits avant de quitter la capitale du Turkestan russe. A l'arrière-garde, dans des voitures fermées de tentures, sont les femmes, près desquelles leurs parents chevauchent. D'un geste énergique ils écartent les indiscrets qui viennent trop près du harem ambulant. En tête, un excellent cheval tire l'arba, sur le devant duquel sont placés les deux fils de l'émir, emmitouflés de fourrures qui les garantissent à peine du glacial vent du nord-ouest. Leurs beaux visages d'enfants sont marbrés de froid, et le mirza à mine allongée qui se tientderrière eux grelotte, les bras croisés. Les cavaliers afghans prennent à tour de rôle les devants, amassent des tas d'herbes sèches, les allument, se chauffent un instant, et, quand elle passe, se joignent à la caravane; ils vont alors à pied, tirant leur cheval par la bride.
Aux endroits où l'on trouve des puits, des tentes sont dressées à l'avance et des provisions rassemblées qui doivent nourrir tout le monde. Ce fut ainsi que la famille de l'émir traversa la steppe à petites journées et arriva à Samarcande.
De Saraïlik, la route ondule vers la vallée du Zérafchane, que nous traversons à Djimbaï. Le fleuve charrie un volume d'eau assez faible par un réseau de longs bras maigres; dans deux mois, la fonte des neiges transformera en une vaste nappe mugissante les minces filets qui maintenant coulent à l'aise dans un lit trop large.
Le vent du sud-ouest, qui nous glace et nous cingle le visage de poussière depuis le Syr-Daria, s'apaise un peu juste à l'instant où nous découvrons l'illustre Samarcande. La nuit va tomber, et, dans le gris du ciel, les monuments en ruine s'arrondissent, grandioses, au-dessus des maisons basses.
Le lendemain, nous voyons par un beau soleil les médressés du Chir-Dar, du Tillah-Kari et d'Ouloug-Beg, qui bordent la place splendide du Righistan, et la mosquée de Chah-Zindeh, et le tombeau de Tamerlan, appelé Gour-Emir. Il nous manque le temps de bien examiner ces édifices, qui témoignent de la puissance des Timourides. A notre retour, nous les admirerons à loisir. Les Afghans ne feront que toucher Samarcande; nous n'avons que trois jours pour faire les dernières emplettes, acheter des chevaux, les pelisses indispensables; il faut aussi trouver unarba pour les bagages, des djigites pour nous accompagner—l'un d'eux nous servira d'interprète—il n'y a donc pas une minute à perdre. Abandonnés à nous-mêmes, nous n'aurions pas le temps de nous procurer tout cela. Fort heureusement, le gouverneur de Samarcande, le général Ivanoff, et le général Karalkoff, qui nous offre une hospitalité des plus cordiales, nous prêtent un bienveillant appui, et nous serons prêts pour le 13 mars, jour fixé pour le départ.
L'avant-veille, l'ambassade afghane au grand complet vient faire ses adieux au général Ivanoff et lui présenter les jeunes princes. Les enfants ont le pantalon et les bottes russes, et la redingote afghane serrée au corps et chamarrée d'or; ils sont coiffés de turbans de fin cachemire brodé d'or et portent le sabre au côté. Ils sont conduits par le mirza qui les a élevés, un grand homme maigre à longue barbe, d'une figure douce et impassible. Suivent l'ambassadeur extraordinaire, Chodja-Saïb, dans le même costume mi-européen mi-asiatique, avec pantalon et bottines d'origine anglaise, un homme trapu, d'apparence intelligente, l'œil vif dans une face pleine, s'exprimant posément avec gestes calmes; puis le serdar, parent de l'émir, grand garçon très-brun, maigre, osseux, œil dur, figure longue et morne de Castillan; puis un chef Kara-Kalpak à face ronde, œil petit, pommettes rouges, barbe tirant sur le roux; il a longtemps suivi Abdourrhaman-Khan sur la terre d'exil; le chef de l'escorte afghane ferme la marche, pieds nus dans ses babouches, un vieux dont la tête branle nerveusement, à barbe grise, et qui a un grand air d'énergie, tout courbé qu'il est. Ces gens se comportent avec la dignité qui est le propre de l'Oriental, mais ils n'ont point les manières courtisanesques des Sartes; il est vrai qu'ilssont plus mâles et point faits pour le joug comme ces énervés.
Les compliments de politesse échangés, le dasterkane est servi, et après un entretien qui roule sur le voyage à travers le Bokhara et sur le temps passé par l'émir afghan à Samarcande, l'ambassade se retire lentement, gravement.
Le jour suivant, le général Ivanoff rend visite aux jeunes princes, et nous l'accompagnons. On nous présente au Chodja Saïb comme des faranguis ramasseurs d'insectes et de plantes, très-flattés de faire route en aussi noble société. Chodja Saïb nous serre la main, et, communiquant son impression à Zaman-Beg, l'interprète, il lui dit que certainement nous cherchons «l'herbe d'or», qui paraît être la pierre philosophale de ce pays, encore en plein moyen âge.
Le 13 mars, ayant fait nos adieux à nos aimables hôtes, nous prenons le chemin de Bokhara en compagnie de quelques officiers russes, d'interprètes, d'un docteur et de cinquante splendides Cosaques de l'Oural, qui forment une garde d'honneur aux jeunes princes et entourent leur voiture tout le long de la route. Nous-même avons comme serviteur un tadjik samarcandais nommé Abdou-Zaïr, parlant assez de russe pour nous comprendre et en outre presque tous les dialectes turcs et persans de l'Asie centrale; il est secondé par son ami Roustem, également Samarcandais, parlant seulement le turc, mais ayant déjà fait le chemin de Chirrabad. Roustem est peu causeur, et il admire fort la volubilité de parole qui distingue son compagnon.
Nous sortons de la ville par des rues étroites, en faisant fuir devant nous les femmes et les enfants. Après les dernierschamps cultivés, on traverse un pont orné aux quatre coins de colonnes autrefois complétement couvertes de briques émaillées; aujourd'hui, les briques sont détachées aussi haut que peut atteindre un cavalier se dressant sur sa selle. Ce pont est attribué au grand Timour. Nous n'en trouverons pas d'autre avant Karchi. Passé le pont, on grimpe une berge et l'on aperçoit bientôt à droite la vallée du Zérafchane. Le «rouleur d'or» coule au fond d'une dépression bordant la steppe, qui semble brusquement tomber en falaise. A gauche, au sud, les montagnes de Samarcande, ou Samarcand-Taou, sont encore couvertes de neige au sommet. Jusque par delà la frontière bokhare, nous allons longer leurs tressaillements extrêmes où s'abritent les derniers villages du Turkestan russe. Leurs habitants recueillent précieusement l'eau bondissant des gorges quand la neige fond au feu du soleil; ils arrosent leurs champs peu fertiles et vivent de maigres récoltes.
La route est poussiéreuse, et le vent du sud-ouest crible les figures de grains de sable si drus qu'à peine peut-on risquer un œil pour voir devant soi. Il paraît que ce vent très-sec souffle avec une violence extrême chaque jour dans l'après-midi, et surtout au coucher du soleil; il rendrait inhabitable cette partie de la plaine qui va du Samarcand-Taou aux bords du Zérafchane; il balayerait en outre vers le pied des montagnes les insectes venimeux innombrables en cet endroit. Aussi l'émir de Bokhara avait-il choisi ce coin de son empire comme lieu de déportation, n'en connaissant pas de plus désagréable à habiter. La proximité de Samarcande rendait facile la surveillance des condamnés, et ceux-ci, exposés simultanément aux piqûres des scorpions, des scolopendres, des phalanges,et aux fureurs du vent du sud-ouest, n'auraient pas vécu plus de trois ans dans cet enfer.
Tandis qu'on nous donne ces renseignements, nous joignons les voitures qu'entourent des Afghans et environ cent cinquante cavaliers turcomans. Nous les dépassons au petit trot, pour ne point savourer au pas la poussière soulevée par cette troupe. Les jeunes princes tiennent la tête de la caravane comme d'habitude. Avant le soleil couché, on arrive à Sazigane, village de peut-être cent maisons, traversé par un torrent qui lui arrive du sud-ouest. C'est là que se dresse le campement. Les habitants du village, prévenus de notre arrivée, attendent accroupis à terre par bandes ou juchés sur les murs qui entourent leurs masures. Ils regardent curieusement, mais à distance. L'aksakal vient débiter ses salamalecs au chef de notre troupe et reçoit des interprètes les ordres de réquisition. Les yourtes qui nous sont destinées sont à l'abri du vent, le foin est prêt, les feux vite allumés. Immédiatement la distribution des vivres commence et ne finit qu'à la tombée de la nuit avec les derniers arrivants. L'obscurité est complète, le vent hurle. A la lueur de notre lanterne, nous attaquons, en compagnie du docteur, un monceau d'excellent palao entassé dans une vaste écuelle en bois. Dès les premières bouchées, arrive un Afghan, les joues empourprées par la chaleur du brasier, et il nous offre avec un bon rire, en se léchant les doigts, une longue broche qui enfile trente ou quarante petits morceaux d'excellent rôti de mouton. C'est une gracieuseté que nous fait l'interprète Zaman-Beg, qui est au mieux avec le premier rôtisseur de la troupe afghane; il l'a envoyé offrir une broche de kabab aux faranguis. A peine avons-nous détaché deux ou trois morceaux—avec nos doigts naturellement,—quenous n'accordons même pas un coup d'œil au palao que nous expédiions avec tant de plaisir un instant auparavant. C'est que si le palao est un plat bien agréable, valant son poids d'argent pour qui a l'appétit aiguisé par une bonne chevauchée, le kabab, lui, vaut son pesant de diamants! Tous ceux qui ont voyagé en pays turc, au Caucase ou sur les côtes est de la Méditerranée, connaissent ce rôti, dont ils ont gardé le meilleur souvenir. Eh bien, le kabab afghan est au kabab turc ce que Bignon est à Duval. Aujourd'hui que nous en mangeons pour la première fois, il nous vient la conviction que tous ces poëtes qui chantent sur leur lyre les beautés de l'Orient ne l'ont assurément jamais visité, car au lieu de dire les platanes, les peupliers, qu'ils traitent poétiquement de palmiers, à leur retour dans la belle Europe ils n'auraient manqué de pleurer harmonieusement le kabab succulent!
SARTE. SOLDAT AFGHAN.D'après une photographie deKazlowski.
SARTE. SOLDAT AFGHAN.D'après une photographie deKazlowski.
O lecteur gastronome qui comprend mon enthousiasme pour cette ambroisie du désert, permets-moi de te donner la recette pour la cuisson du mets qui vaut à lui seul le voyage de l'Oxus, car, si habile cuisinier que tu sois, quoi que tu fasses, il te manquera toujours dans ton petit pays d'Occident l'élément premier de réussite: l'énorme mouton stéatopyge nourri pendant deux mois de printemps de l'herbe tendre et parfumée de la montagne ou de la steppe.
Sache-le donc! On prend le filet ou le faux filet du mouton, et, à défaut, le gigot, on le coupe en morceaux de taille à remplir la bouche d'un honnête homme, on coupe de même la graisse qu'on prend au bon endroit, on embroche alternativement gras et maigre, en ayant soin de serrer les morceaux les uns contre les autres; puis on sale et l'on poivre à dose convenable. Une fosse est prête où,comme des escarboucles, luisent des charbons incandescents. On tourne au-dessus de ce brasier la broche tenue d'une main ferme, et, quand on a le coup d'œil du génie, au bout de dix ou quinze minutes de petillement de graisse qui tombe en suintant sur le feu tandis que les yeux pleurent de fumée, on peut savourer un rôtdi primo cartello.
Aussi, huit mois après, rencontrant à Bokhara l'artiste rôtisseur devenu courrier et sans doute espion d'Abdourrhaman, je lui serrai cordialement la main et lui souhaitai longue vie. Cependant, le clairon des Cosaques sonne la prière pour le tzar Alexandre, fils de Nicolas, et l'on étend les couvertures pour dormir sur le feutre qui sert de lit.
Notre tente est en mauvais état; dans le haut elle a des déchirures par où la lune regarde; dans le bas elle est mal fermée, et le vent s'engouffre avec trop de sans gêne. On entasse des bottes de foin en manière de paravent, et tout va bien jusqu'à ce que messieurs nos chevaux s'en viennent manger le mur improvisé. Ils broient le fourrage lentement, à moitié endormis, et l'air entre au fur et à mesure que leur festin s'avance en raison directe du carré des ouvertures. Mais bien enroulés dans les couvertures, fatigués de la première étape, nous dormons quand même, et le vent a beau hurler ses notes les plus aiguës, il nous chante une barcarolle mélodieuse.
Le matin, on se réveille trempé par la pluie tombée dans la nuit. Le vent continue à soulever la poussière, notre direction est sud-ouest, et nous l'avons debout. Ce ne sont que montées et descentes; nous laissons à gauche quelques petits villages tapis à l'entrée des gorges de la montagne que nos djiguites disent se nommer Ibrahim-ata en mémoire d'un saint fameux. Tel est aussi le nom de l'endroit où nous devons faire halte. Aujourd'hui, les Turcomansmarchent avec plus d'ordre qu'hier; ils entourent un toug, et un jeune garçon leur sert de tambourinier. Il a un tambour de chaque côté du cou de son cheval, une baguette dans chaque main, qu'il manie avec plus de force que d'adresse, à la façon du lapin-tambour des enfants qui laisse tomber une patte à chaque tour de roue. Dans l'après-midi, on prépare le bivouac à mi-côte en face d'un thalweg qui mène au sud dans le Chahri-Sebz. Dans le thalweg, où je cherche des perdrix, je trouve un peu d'eau de pluie, et la bois avec autant de plaisir que le meilleur vin de la côte. Il suffit d'en être privé pour l'aimer.
Les nuages courent là-haut, un orage est imminent; à la nuit, le tonnerre, répercuté par les échos, gronde effroyablement, les éclairs déchirent les nues, la pluie coule à flots. Des gouttières ne tardent pas à se déclarer dans notre tente, on choisit les places sèches, et dans une posture plus ou moins commode, on dort. Dans la matinée, la pluie tombe toujours, et le départ est retardé dans l'espoir que l'orage cessera bientôt. C'est alors que nous est annoncée la mort d'Alexandre II, et des scènes se passent qui nous font penser à certains passages des Mémoires de Saint-Simon.
Puis un incident se produit qui explique la répugnance de nos pères à loger les gens de guerre. L'aksakal du village accourt, réclame l'interprète, et se plaint de la conduite des Turkmènes. Ceux-ci, se voyant près de la frontière, se croient dispensés de la retenue dont ils ont fait preuve jusqu'alors, et se laissent aller à leurs vieilles habitudes de prendre beaucoup et de payer peu ou point.
La veille, ils ont fait différents achats dans le village, promettant de régler le compte le lendemain; mais au dernier moment ils refusent net. Les indigènes ont dépêchéleur chef aux Russes pour implorer leur intervention. Il est temps, car nos Turkmènes ont plié bagage et sont tous en selle, prêts à partir. Ils entourent leur toug flottant au-dessus de leur troupe massée sur un monticule. On envoie chercher leurs chefs par l'interprète; ceux-ci arrivent au galop, sautent de cheval et se tiennent près de la tente. L'un d'eux, qui prend la parole, passe par la porte sa tête ornée de l'immense bonnet, une tête énergique et rusée de chef de routiers. A l'entendre, le chef afghan ne leur avait pas payé de solde depuis longtemps; ils veulent bien s'acquitter, mais la bonne volonté ne suffit pas, il faut de l'argent. «Vois, ma bourse est vide.» Et il tire sa bourse, la retourne: «Les Russes sont riches, qu'ils prennent à leur charge la dépense que leurs hôtes et amis les Turkmènes ont faites sur les terres d'Ak-pacha, et ils seront éternellement reconnaissants, par Allah!» Ce discours débité avec les gestes à l'avenant, un sourire bonnasse, en appuyant la main au cœur pour témoigner de la sincérité des paroles.
Durant les pourparlers, l'orateur dévisage ses interlocuteurs, son petit œil vif scrute les physionomies, court de l'interprète au chef russe, comme pour voir si l'expression du visage est conforme aux paroles qui lui sont traduites.
La somme à payer étant relativement assez faible, on croit devoir passer outre, et il est promis à l'aksakal qu'on lui tiendra compte de la dépense lors du prélèvement des impôts. Le brave homme s'en va très-content de cette solution de la difficulté, car il n'est point accoutumé à ce que les choses tournent à l'avantage des siens. Avant l'arrivée des Russes dans le Turkestan, il ne se fût pas avisé de réclamer rien à des routiers armés jusqu'aux dents, ils lui eussent répondu à coups de fouet.
Quant au chef turkmène, dès qu'il a obtenu ce qu'il veut en somme, il se retire avec force salutations, saute à cheval, élève en l'air le fouet qu'il tient de la main droite, et, à ce signal, toute sa troupe, qui attendait immobile en épiant ses gestes, s'ébranle, et aussitôt le tambourinier se met à tapoter ses nagara[15]qui résonnent dans le piétinement des chevaux. Puis notre troupe se met en marche. Voici d'abord Djame, village peuplé de condamnés, qui est loin d'être un séjour de délices; un ruisseau le traverse. Le chemin est pierreux jusqu'à la frontière, marquée d'un poteau peint aux couleurs russes. A peu près à la même latitude, à l'est, à deux mille lieues de là, en est planté un autre au nord de la Corée. Ce poteau avance toujours vers le sud à la suite des Cosaques qui éclairent la route.
[15]Tambourins.
[15]Tambourins.
La frontière passée, on fait un coude à gauche sur le sud pour reprendre la direction sud-sud-ouest jusqu'à Karchi.
On fait une pause dans une vallée aux puits de Tchour-Koudouk dont l'eau est salée—leur nom l'indique. L'herbe commence à tapisser les pentes. Les nomades se plaisent dans cette région, où ils trouvent assez d'eau pour abreuver des troupeaux nombreux, où le bétail paît un bon fourrage. Aussi dès le commencement d'avril il n'y aura pas comme aujourd'hui des bandes de perdrix à picorer tranquillement, les Ousbegs arriveront joyeusement, les yourtes s'arrondiront à cette place maintenant déserte, et, aussi longtemps que le niveau de l'eau ne baissera point, que le soleil n'aura pas brûlé l'herbe et désolé la plaine, les alentours du puits de Tchour-Koudouk retentiront des hennissements des chevaux, du bêlement des moutons, et à l'heure où l'on rassemblera les cavales pour les traire, ce sera descriaillements de femmes et d'enfants, des hommes qui s'appellent, des chiens qui aboient, car il est difficile d'entraver les bêtes.
A un kilomètre environ des puits de Beglamisch, où finit cette étape, s'avance à notre rencontre, au galop, à la tête de plusieurs djiguites, un cavalier vêtu de robes éclatantes. C'est un petit homme très-gros, très-rond, au ventre vénérable, qui rebondit comme une boule énorme sur un magnifique cheval blanc. Il ralentit sa monture en s'approchant de nous, et, sous un turban blanc énorme qui convient à un Asiatique de qualité, nous voyons une large face, d'apparence joviale, ornée d'une barbe beaucoup trop noire pour n'être pas fraîchement teinte d'ousma. Tel est l'ambassadeur que l'émir de Bokhara envoie accueillir les princes afghans au seuil de ses domaines. Ce puissant personnage, qui a nom Rachmed-Oullah et le tchin de Tok-Saba, nous serre les mains chaleureusement, et avec un sourire de ses dents ébréchées, fermant les yeux d'aise, tant notre vue le réjouit, il laisse tomber une avalanche de questions qui sont autant de compliments commandés par l'étiquette du pays:
—Louange à Dieu! le tzar blanc Ak-pacha[16]est en bonne santé?
[16]Le tzar blanc.
[16]Le tzar blanc.
—Oui.
—Khoub. Yarim-pacha[17]est en bonne santé?
[17]Moitié d'empereur, nom donné au général Kauffmann.
[17]Moitié d'empereur, nom donné au général Kauffmann.
—Oui.
—Khoub. Le général Ivanoff est en bonne santé?
—Oui.
—Khoub. Le général Karalkoff est en bonne santé?
—Oui.
—Khoub. Vous-même, comment vous portez-vous?
—Très-bien.
—Khoub. Vous n'êtes point trop fatigué du voyage?
—Non.
—Khoub. Le vent ne vous a pas incommodé? etc. Et à chaque réponse, le Bokhare se penche sur le cou du cheval pour saluer, mettant les mains sur le cœur en même temps qu'il répète l'inévitablekhoub. Lorsqu'il en a fini avec ces indispensables questions, le chef russe à son tour lui demande des nouvelles de la santé de l'émir, de ses fils, du beg de Karchi, etc., dans l'ordre hiérarchique.
Notre djiguite Abdou-Zaïr nous donne des détails biographiques sur Rachmed-Oullah, dont la famille depuis longtemps fait souche de médecins illustres que les émirs attachent à leur personne. Rachmed-Oullah est digne de ses ancêtres; l'émir fait grand cas de sa science et ne s'en sépare point volontiers. Mais dans les grandes occasions où il lui faut un homme capable de représenter dignement un grand prince, il emploie son maître Coictier, qui est très-habile diplomate. Il l'a envoyé plusieurs fois à Tachkent, près du gouverneur général du Turkestan, défendre les intérêts du Bokhara, et toujours il a été content de son favori, qui n'est pas moins content de lui-même. Il faut entendre Rachmed-Oullah vanter ses talents de guérisseur. «Dernièrement, raconte-t-il, je m'en vais à Tachkent; à peine étais-je parti que Sa Sainteté ressent un malaise; la souffrance l'oblige à s'aliter. On m'envoie un courrier qui voyage jour et nuit, on me rappelle. Je fais diligence, arrive à Bokhara sans débrider, visite immédiatement l'émir, lui donne un médicament, et, le jour même, avant la prière du soir, Sa Sainteté était sur pied.»
Près des puits, il y a foule. Les Ousbegs des environs,prévenus du passage de la caravane, sont accourus. Une belle tente bokhare et des yourtes sont dressées à notre intention.
Rachmed-Oullah descend vivement de cheval, aidé par deux de ses flambants serviteurs, et prenant par le bras les hôtes qui lui arrivent, les introduit sous la grande tente, les prie de s'asseoir. Les tapis sont jonchés de plateaux sur lesquels s'entremêlent les friandises composant habituellement le dasterkane: des raisins, des abricots secs, des amandes, des carottes confites et enfin des monceaux d'une pâtisserie assez fade faite de graisse de mouton, de sucre, de miel, d'œufs et d'amidon. Nous goûtons par politesse à ce qui compose le dasterkane, tandis qu'on sert le thé.
A l'entrée de la tente, les porteurs de plats font queue; on a fait venir ces serviteurs tout exprès de Karchi. Ils vont pieds nus, ne sont pas d'une propreté excessive, mais ils s'acquittent bien de la besogne. A leur tête marche leur chef, qui a des bottes, un beau tchambar de cuir brodé de soie et un gros turban. C'est un élégant jeune homme à l'œil voilé, ayant obtenu autrefois les faveurs de l'émir; il marche d'un pas de cocodette et se dandine en montrant les dents avec suffisance. Il prend le plat des mains du serviteur le plus proche, le passe au gros Rachmed-Oullah qui le dépose devant nous, et d'un geste nous engage à chasser notre faim.
Il y a sept ou huit mangeurs, et l'on entasse des mets pour soixante ou quatre-vingts personnes: la politesse bokhare consistant à gaver l'hôte au point de lui arracher un hoquet significatif qui est lui-même une politesse pour l'amphitryon, l'équivalent d'une visite de digestion à Paris.
L'ambassadeur, invité à s'asseoir, ne prend pas le temps de boire la tasse de thé qu'on lui offre et s'excuse de nous fausser compagnie: il a un surcroît de travail. Rien ne se fait que par son ordre; il cumule en ce moment les fonctions de maréchal des logis, d'intendant, d'ambassadeur et de grand chef des cuisines. Aussi le voit-on se hisser sur le pan d'un mur à proximité des marmites. De là-haut il domine la situation, et la main appuyée sur son sabre recourbé, il donne des ordres du ton d'un général au fort de la bataille, tout en ayant l'œil sur la cuisine. A sa voix, chacun de ceux qu'il interpelle se précipite et, l'ordre reçu, repart à toutes jambes. Il y a grand remue-ménage. Il faut nourrir hommes et bêtes, veiller à l'équitable distribution des vivres, ne mécontenter personne. C'est là une tâche difficile avec des Afghans et des Turkmènes, tous gens d'un caractère désagréable, professant pour les Bokhares un souverain mépris et se faisant servir comme en pays conquis.
Afghans, Turkmènes et Russes forment trois camps distincts, à distance l'un de l'autre.
Les jeunes princes ont leurs tentes à part, ainsi que leur suite; le reste des Afghans s'installe entre les roues des voitures alignées. Les arbas qui portent les femmes sont placées hors de vue des indiscrets; leurs parents seuls leur parlent, des femmes les servent, un cordon de sentinelles afghanes écarte les étrangers. Le décorum exige ces précautions.
Les Turkmènes bivouaquent en carré. Aussitôt arrivés, ils déroulent les pièces de feutre qu'ils transportent, comme nos cavaliers, leur portemanteau. Après avoir soigneusement couvert leur cheval de la nuque à la croupe, ils l'attachent à une chaînette de fer terminée par un piquetmince et long de même métal, qu'ils fichent dans le sol, et le cheval sellé est placé à portée et bien en vue.
Ils étalent pour eux-mêmes d'autres pièces de feutre dont moitié sert de matelas et moitié de couvertures, par le froid ou la pluie. Par ce mois de mars, ces hommes robustes se couvrent seulement de leur manteau pour la nuit, et ils dorment par groupes de deux ou de quatre, la tête cachée pour abriter les yeux de la rosée.
Les chevaux au piquet, chacun ayant choisi sa place, les Turkmènes se mettent à leur aise, se débarrassent de leur fusil, l'étendent près d'eux, enlèvent leurs grands manteaux, ne conservant pour tout vêtement que la chemise et le kouliak en toile de coton, et pieds nus, rarement dans des babouches, ils vaquent à leurs occupations ou se livrent aux douceurs dufar niente. Quelques-uns conservent à la ceinture un pistolet ou un coutelas, peu d'entre eux quittent l'immense bonnet de peau de mouton dont les profondeurs recèlent généralement une réserve d'amadou, des allumettes s'ils ont pu s'en procurer, de la ficelle, etc., et tous ces menus objets qu'on mettrait dans une gibecière de voyage. Celui-ci fait allumer sa pipe à eau par un plus jeune que lui, qui prend avec ses doigts un charbon, le place sur le tabac, souffle jusqu'à ce que la fumée s'élève, tire les premières bouffées et passe la pipe à son aîné. Lui, les jambes croisées, aspire deux ou trois fois avec un glouglou formidable, et en rendant la pipe il souffle un nuage de fumée derrière lequel disparaît un instant sa figure hébétée par l'absorption trop considérable de nicotine. En voici qui jouent silencieusement aux cartes, avec des cartes de modèle français fabriquées en Russie; celui-ci frotte son fusil avec du sable; celui-là, replié sur ses talons, souffle le feu pour hâter l'ébullition de l'eau; soncompagnon guette le moment et jette dans le koungane la pincée de thé vert qu'il puise dans un petit sac; l'eau bout une deuxième fois, et le thé est prêt. Ils en savourent immédiatement une tasse brûlante à petites gorgées. La plupart sont allongés et dorment, car le Turkmène qui fournit des étapes énormes sans se plaindre, peut dormir un jour entier, ne se réveillant que pour manger, s'il n'a point d'occupation. Ils vont abreuver leurs chevaux et, s'ils le peuvent, font emplir les auges du puits par les Bokhares, auxquels ils témoignent le dédain qu'un homme du désert a toujours pour un fourbe de l'oasis.
Les Cosaques campent près de nous sur le point le plus élevé. Ils ont formé les faisceaux, placé des sentinelles. Assis les jambes croisées, le dos contre les yourtes à l'abri du vent, ils réparent leur équipement. Une sorte d'Hercule à moustache rousse enfile délicatement une aiguille, il va réparer un accroc fait à sa blouse; son voisin raccommode une bride, un autre graisse ses bottes. Trois géants se préparent à renverser un cheval dont ils veulent examiner la gorge malade. Ils lui attachent les jambes de devant avec une courroie que l'un tire dans un sens; les deux autres donnent une brusque poussée dans le sens opposé, et la bête, perdant l'équilibre, s'abat. Ils se couchent sur lui pour l'empêcher de remuer, lui prodiguant les caresses et les exhortations. Le malade se tient coi. Un quatrième écarte la mâchoire et regarde; subitement les chanteurs de la sotnia entonnent un chant cosaque et s'accompagnent du tam-tam. Les badauds accourent, écoutent bouche béante, et paraissent surtout apprécier les notes assourdissantes de l'instrument sonore.
Jusqu'à la nuit, dans le campement, c'est un va-et-vient continuel. Les Bokhares courent à droite, à gauche, traînantdu foin, portant du riz dans les écuelles de bois, de l'eau dans les outres en peau de chèvre.
Une deuxième fois les cavaliers sont allés, à tour de rôle et par bandes abreuver leurs chevaux; le soleil est au bord de l'horizon qui s'enflamme. C'est l'heure de prier Dieu. Un mollah monte sur un tertre, détache l'extrémité de son turban, se tourne vers la Mecque, et, les pouces aux oreilles, en face du soleil qui descend, il crie la grandeur d'Allah. Les dévots ont pratiqué leurs ablutions selon le rite, ils ont ôté leurs chaussures, et, leur manteau étendu comme tapis de prière, ils se placent derrière le mollah. Celui-ci, sa face maigre illuminée du crépuscule, les domine, rigide; seules ses lèvres s'agitent, puis il s'incline à diverses reprises, et les croyants répètent ses gestes. Finalement, tous portent ensemble les mains à la barbe et retournent à leur bivouac.
La trompette des Cosaques sonne à son tour. Ces rudes guerriers se mettent sur deux rangs, et leur chef chante la prière d'une voix forte, et lorsqu'il demande au ciel ses faveurs pour Alexandre fils d'Alexandre, empereur de toutes les Russies, tous l'accompagnent, et l'on entend des basses formidables. Et ils rompent les rangs et regagnent leur place.
Les feux s'allument, la nuit tombe, on prend le repas du soir. Vient pour nous l'heure des notes, et pour tout le monde, de la causerie, de la tasse de thé bue lentement, des contes, des farces qui font éclater soudainement les rires, des récits de guerre écoutés tête tendue. Enfin le calme se fait peu à peu, on ne voit plus les silhouettes se détacher autour du foyer. On se roule dans sa couverture, et avant de se reposer on fume une dernière cigarette en pensant à ceux de là-bas. Bientôt, sauf un ou deux feuxqui clignotent avant que la flamme s'affaisse, sauf un hennissement de cheval qui piaffe, la steppe animée par des hôtes de passage retombe dans l'obscurité et le silence.
Parfois notre sommeil est interrompu par une ondée subite, car nous sommes dans la saison des pluies; parfois un cheval affolé rompt ses entraves, met les hommes sur pied.
Dès l'aube, les arbas partent, puis suivent les cavaliers.
Telles sont, avec quelques variantes, les scènes qui vont se répéter chaque jour de notre voyage à travers la steppe.
On nous donne une explication fantaisiste sur l'origine du nom de Beglamich. Les puits porteraient ce nom parce qu'un Beg aurait présidé à leur construction.
Dans les environs se trouve la tribu des Arabes. Plusieurs de ces Arabes sont venus nous voir passer. A l'œil on ne les distingue pas des autres Ousbegs. Ethnographiquement, cette dénomination ne vaut plus que comme souvenir, de même celle de Turk que se donnent souvent des tribus d'Ousbegs et de Kirghiz.
A Beglamich se trouvent des saklis actuellement inhabités où les nomades viennent s'installer, près des puits.
Un sakli se compose de quatre murs en terre formant carré ou parallélogramme. A l'intérieur, les nomades dressent leurs tentes, entassent des broussailles ou du kisiak pour se chauffer et du foin pour les bêtes. On entre dans le sakli par une porte assez large pour livrer passage à une vache ou un cheval. Plus on se rapproche de l'amou, plus les murs des saklis sont élevés et plus on prend de précautions; chaque soir on rentre le bétail et l'on barricade l'entrée par crainte des pillards qui rôdent volontiers le long du fleuve.
De Beglamisch, nous voyons des tentes à l'est et des crêtes blanches au nord-nord-est.
L'étape suivante nous mène aux puits de Tachlik, qui ont une eau potable. Durant la route, nous faisons avec Rachmed-Oullah plus ample connaissance. Chaque fois qu'il nous rencontre, il demande des nouvelles de notre santé, se servant pour la circonstance du vocabulaire russe dont il dispose, une vingtaine de mots environ, mais surtout des verbes qu'il emploie invariablement au passé défini et à la troisième personne, sous la forme interrogative: «A-t-il promené? A-t-il mangé? A-t-il dormi?» Décidément Rachmed-Oullah est très-aimable. Les Afghans sont moins souples, et c'est avec plus de roideur que Chodja-Saïb nous tend la main. Quoique représentant d'un grand prince, Chodja-Saïb ne croit pas s'abaisser en emportant lui-même, ce que ne ferait pas le Bokhare, des provisions de bouche pour la durée de l'étape. Il ne monte jamais à cheval sans avoir placé en réserve quelques morceaux de pain dans le capuchon tombant sur ses épaules. Il n'en chevauche pas moins très-grave.
De Tachlik nous apercevons pour la première fois les monts Koungour; par une illusion optique fréquente dans ces plaines dénudées, il nous semble un Himalaya qui barre l'horizon, et cependant ce n'est qu'un soulèvement haut d'une centaine de mètres, qui borde durant deux kilomètres à peine la route des caravanes, près de Karchi.
La steppe est toujours morte, et si l'on s'écarte de la route tracée par les chameaux et par les arbas, les chevaux bronchent fréquemment dans les trous innombrables de tortues et de rongeurs qui dorment la fin de leur sommeil hivernal.
A TACHLICK.Dessin deMuenier, d'après les croquis de M.Capus.
A TACHLICK.Dessin deMuenier, d'après les croquis de M.Capus.
L'émir a donné l'ordre de faire une réception pompeuseà la troupe, où se trouvent ensemble les fils de l'émir de Kaboul et des officiers d'Ak-Pacha. Les deux plus hauts dignitaires de Karchi après le Beg nous joignent au moment où nous quittons Tachlik; ils nous serviront d'introducteurs.
L'un, beau brun d'une quarantaine d'années, est le commandant de la cavalerie de Karchi; l'autre, à barbe grisonnante, est, dit-on, le chef des irrigations. Tous deux magnifiquement vêtus montent de superbes chevaux. Ils font les saluts d'usage, et prennent la tête de notre troupe. La route va d'abord sur l'ouest, suivant les pentes douces d'un sol fortement ondulé, puis vers le sud-sud-ouest. A environ huit kilomètres de Karchi, nous sommes au pied des collines de Koungour, le chemin zigzague avec des ravins à droite, on tourne la hauteur, et en bas Karchi s'étale dans mille bouquets d'arbres verts. Jusqu'aux bords du Kachga-Darya qui traverse la ville, on descend, on rencontre des étangs aux roselières touffues qui abritent nombre de canards, de cormorans et de sarcelles. Puis commencent les ruelles enserrées des hauts murs de terre des jardins, et il faut faire maints détours avant d'arriver au logement spécialement réservé aux ambassades d'infidèles.
Toute la population est sur pied. Chacun s'est perché où il a pu pour mieux voir passer les «Ourousses»; sur les murs, sur les toits, sur les arbres, il y en a partout. Les femmes et les filles sont embusquées derrière les portes et regardent d'un œil effaré; par-dessus les murs se dressent des têtes de femmes qui vite disparaissent. Les deux côtés du chemin menant au bazar sont émaillés de mendiants à genoux qui nous exposent leurs infirmités. Aveugles, boiteux, lépreux, nous attendent depuis longtemps, la cour des miracles de Karchi nous fait fête. D'unevoix rauque, les mains tendues, les veines gonflées au cou,—faisant preuve en somme de très-peu de fanatisme,—ils récitent avec une volubilité surprenante leurs meilleures prières pour les généreux qui leur donnent, tout cafirs qu'ils sont. Les pièces de monnaie qu'on leur jette tombent comme l'huile sur la braise et les font crier avec encore plus de feu. Les remercîments d'un aveugle sont des hurlements.
Ici on comble une ornière, là on abat un pan de mur pour élargir la voie et faciliter le passage aux arbas qui suivent. Les travailleurs, bousculés par les hommes du beg, jouent de la pioche à qui mieux mieux. Les curieux se plient en deux devant les hauts fonctionnaires qui nous précèdent.
Au milieu de cette agitation, de ce grouillement, nous passons tranquillement au pas, blancs de poussière, brûlés d'un soleil déjà ardent, et les gigantesques Cosaques silencieux, avec leurs manteaux gris, font tache sur le bariolage des vêtements indigènes. Ils dominent de leur haute stature tous ces Asiates, les regardent en souriant comme les forts.
Une ruelle longeant un canal et juste assez large pour un cavalier mène à la maison où l'émir nous offre l'hospitalité. On pénètre par une passerelle étroite dans une première cour, où l'on descend de cheval, et l'on se rend à pied dans la cour d'honneur, ayant à droite une galerie devant une grande salle où le dasterkane obligatoire est prêt pour les hôtes. Le petit homme rond, flanqué de son frétillant chef de cuisine, nous installe.