VII
Aspect du vieil Oxus.—Les Kara-Mogouls Turkmènes.—L'hiver de 1878.—Misère des Kara-Mogouls.—Chasse au lévrier, au fusil à mèche.—Un drôle d'oiseau.—Le roseau.—Les pillards.—Le gibier dans la jungle.—Reportage.—Admiration du succès.—On parle de tigres.—Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.—Hommes qui gîtent.—De l'Amou à Chirrabad.—Exercice illégal de la médecine.
Aspect du vieil Oxus.—Les Kara-Mogouls Turkmènes.—L'hiver de 1878.—Misère des Kara-Mogouls.—Chasse au lévrier, au fusil à mèche.—Un drôle d'oiseau.—Le roseau.—Les pillards.—Le gibier dans la jungle.—Reportage.—Admiration du succès.—On parle de tigres.—Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.—Hommes qui gîtent.—De l'Amou à Chirrabad.—Exercice illégal de la médecine.
Nous nous dirigeons vers Tchouchka-Gouzar, situé sur l'Amou. La route ne longe pas immédiatement le fleuve; elle va au nord-est à travers une plaine imprégnée de sel et un coin de désert que les montagnes environnantes alimentent du sable de leurs roches effritées. Après deux heures de cheval, on tourne à l'est; un sentier abrupt bordant le vide grimpe jusqu'à une gorge qu'on descend du côté de l'Amou qui se déroule au loin. Le pas de nos chevaux effraye des perdrix qui s'envolent; un coup de fusil attire l'attention de deux aigles blancs; ils planent un instant de leurs vastes ailes noires à la pointe, regardent, puis s'en vont majestueusement.
Au bas de la gorge, à environ quatre verstes, une vingtaine de huttes en pain de sucre, faites de nattes de roseaux, forment le kichlak de Kulanacha. Des Turcomans l'habitent.D'énormes mâtins à poil rude rôdent autour des huttes; ils se précipitent sur nos chevaux, qu'ils mordent au jarret. Nous avons peine à les écarter à coups de fouet. Leurs aboiements attirent heureusement leurs maîtres, qui les rappellent.
En sortant de Koulan-acha, quelques saklis inhabités; puis la route se rapproche de l'Amou. Voici des aryks qui reçoivent les eaux du fleuve à l'époque des crues. Ils sont à sec. Les roseaux, les joncs, font comme une forêt le long du fleuve. Cette jungle est la retraite favorite des perdrix, des lièvres nains, des sangliers, et le tigre vient y goûter le frais. Les roseaux sont brûlés aux places que les Turcomans veulent défricher. C'est par une de ces clairières que nous avons une échappée de vue sur l'Amou.
Le soleil est bas, l'horizon rouge; sur les îles échouées en travers du fleuve les flamants et les cigognes sont alignés par bandes; dans les anses où ils sont à l'abri du courant, les canards sauvages se sont réunis et se laissent bercer par le remous. Quant à l'Amou, large comme une mer, il va capricieusement, tourne à droite, à gauche, enlevant à une rive ce qu'il donne à une autre. Il creuse ici, comble là, à toute hâte. Calme à la surface, il glisse à travers les plaines sans rompre le silence de la solitude. La masse énorme de ses eaux s'en va vers l'ouest. C'est lui le vieil Oxus, conducteur des peuples, qui a indiqué le chemin de l'Occident aux émigrants des premiers siècles.
Derrière nous, les derniers contre-forts des montagnes de Baïssounne descendent; le soleil colore les pentes dénudées, fait briller le poli des roches et resplendir les cimes neigeuses plus blanches que le turban d'un hadji.
Au sud, devant nous, le désert gris trace sa grande ligne.
Dominés par tant de grandeur, nous restons immobiles, l'œil vague, heureux en somme d'être la molécule pensante dans cette puissante nature. De temps à autre, un morceau de la rive cédant aux coups de langue répétés du Darya se détache et tombe sourdement. Une cigogne en gaieté qui fait soudain claquer son bec et bat des ailes, nous arrache à la rêverie et nous rappelle qu'il reste plus d'un tach à courir avant de bivouaquer.
Le temps de rejoindre notre petite caravane, le soleil a disparu. En un quart d'heure, la nuit tombe, obscure. Le guide prend la tête, et nous trottons longtemps en file indienne. Une lumière apparaît à gauche, des chiens aboient, une conversation s'engage avec des interlocuteurs placés à trois cents mètres de distance, nous tournons bride; c'est là que nous passerons la nuit, sous la tente d'un Turcoman, non sans avoir dévoré d'abord un rôti d'excellent lièvre que nous devons aux jambes nerveuses des lévriers de l'aoul.
La bande de terrain traversée par la route que nous suivons s'allonge, pressée entre le fleuve et le chaînon de Kara-Kamar, qui lui donne son nom. Depuis une vingtaine d'années, ce coin de la Bactriane est habité par des Turcomans que l'extrême misère a rendus complétement sédentaires. Ils nous disent appartenir à la tribu des Kara-Mogoul Turkmènes. Ces gens abandonnent généralement la vie nomade le jour où ils ont perdu leurs troupeaux; depuis quelques années, le nombre des «chercheurs de pain», comme les surnomment les Bokhares, va toujours augmentant. Autrefois, si la sécheresse ou le froid avaient décimé leurs troupeaux, ils organisaient des expéditions dont le pillage était le but, et ils revenaient dans leurs campements avec des moutons et des vaches qui ne leur coûtaientpoint cher. Il arrivait aussi qu'en cherchant des moutons, on rencontrait une caravane, on l'assaillait sans hésiter, on sabrait les trop courageux, on attachait les autres à la queue du cheval, puis, quand on avait un beau lot de prisonniers, on s'en allait le vendre sur les marchés de Bokhara et de Khiva. Maintenant que les Russes dominent à Samarcande, sur l'Atrek, à l'embouchure de l'Amou, le pillage est de plus en plus difficile.
Force est de demander au sol la subsistance qui se conquérait le sabre à la main. Le Turkmène renonce peu à peu à rôder dans le désert aux environs des puits. Les temps sont changés, et celui qui se dressait sur ses étriers pour deviner à l'horizon la caravane à piller, se penche maintenant sur l'amatch et trace péniblement un sillon.
«Il y a quelque dix ans, nous dit un Kara-Mogoul, plusieurs d'entre nous qui connaissaient bien le Darya décidèrent une bande de Kara-Mogouls à venir s'installer près de Kara-Kamar. Nous nous sommes mis courageusement à l'œuvre, nous avons défriché le sol, semé le blé que l'émir nous avait donné et peu à peu fait place nette là où il n'y avait que roseaux. Le sol n'est pas fertile, mais il s'arrose facilement et sans grand travail grâce aux débordements périodiques de l'Amou. Pendant l'hiver, où les eaux sont basses, nous venons camper au bord du Darya, nous labourons, nous semons, puis, lorsque la neige fond sur la pente des montagnes, le Darya s'étale, arrose nos champs, nous reculons devant lui et gagnons les hauteurs.
«Les Kara-Mogouls vivaient pauvrement, mais ils vivaient, quand est survenu le terrible hiver 1877-1878. Le froid a tué nos vaches, nos moutons; pas un veau, pas un agneau n'a survécu. Souvent on trouvait le matin mort gelé sous sa tente tel qu'on avait vu bien portant la veille dans lasoirée. De mémoire d'homme on n'a supporté dans le pays aussi terrible froid. Deux mois durant, on traversa le Darya sur la glace. Ce fut une ruine pour nous, et, comble de malheur, l'hiver de 1879-1880 a été également très-rigoureux, et la misère des Kara-Mogouls n'a fait qu'augmenter.»
Le campement où nous nous trouvons ne compte pas plus de quatre ou cinq yourtes en mauvais feutre. Le plus grand nombre vit sous des abris de roseaux tressés. Voici l'inventaire d'un de ces intérieurs—si c'est un intérieur que deux nattes appuyées l'une contre l'autre, liées en haut à une perche et chargées de pierres sur les rebords du bas pour que le vent ne les emporte point:—une cruche de terre ébréchée, deux écuelles en bois, un mauvais coffre, un paquet de hardes, une natte sur le sol servant de lit. Ne parlons point de la vermine. Telle est «l'habitation» occupée par un homme, une femme et deux enfants. Ils sont nu-tête, sauf la femme, et nu-pieds. Ils sont vêtus d'une chemise de coton et d'un caleçon de même étoffe. La femme a un mouchoir sur la tête, et sa chemise, qui lui tombe sur les chevilles, lui sert en même temps de robe. La saleté des vêtements est indescriptible. Ils vivent du lait que leur donnent trois chèvres et du produit de leur travail.
Vous devinez sans peine ce que sont les prolétaires de Kara-Kamar; ils sont occupés par les «riches», qui ne travaillent point, et pour lesquels ils labourent, sèment, récoltent, et, pour prix de leur labeur, ils reçoivent une mesure de riz, un peu de farine, les reliefs des repas et de vieilles loques dont on ne couvrirait pas un chien chez nous.
Le plus riche, qui est un serdar (prince), a trois mauvaisesvaches, un cheval, deux chèvres, trois moutons, une tente percée seulement de quelques trous. Sa fortune peut s'élever à trois cents francs, meubles et immeubles compris. Il est entouré de la considération de ses concitoyens.
Les Turcomans sont chasseurs et pêcheurs. Ils aiment à percer le poisson au moyen du trident retenu par une corde qu'ils lancent avec une adresse extrême; ils chassent à courre avec des lévriers et à l'affût avec le fusil à mèche.
La chasse au lévrier est très-simple. Des cavaliers traversent les fourrés de roseaux de façon à rabattre le lièvre du côté de la plaine, des piétons tiennent en laisse les chiens, qu'on a eu soin de faire jeûner, et dès que le lièvre apparaît, on les lâche; les cavaliers suivent en poussant des cris, et en quelques minutes «l'animal aux oreilles d'âne» est sous la dent du lévrier. Les cavaliers, qui ont mis leurs bêtes au galop, s'emparent vite du lièvre, lui arrachent la tête et la donnent au chien pour prix de sa course.
La chasse avec un fusil à mèche demande plus de précaution. Le chasseur se met au courant des habitudes du gibier qu'il veut tuer. Quand il sait à quel endroit le lièvre et les perdrix viennent boire ou manger, il construit un affût au milieu des roseaux, les lie par la tige, les courbe de façon à s'abriter, puis il installe son fusil sur sa fourche—car il a une fourche;—puis il prépare son amadou après s'être assuré que le bassinet est garni de poudre; puis, se couvrant de son manteau couleur de sol, de telle sorte qu'on ne reconnaisse pas forme humaine, il attend, en regardant par les fentes de son habit,—qui n'en manque jamais,—que la perdrix arrive, qu'elle se tienne en place, occupée qu'elle est à becqueter les graines ou à tendre sonjabot pour avaler l'eau, et alors le chasseur bat son briquet, allume d'abord la moelle séchée d'ombellifère, contenue dans un petit sac, qui lui tient lieu d'amadou, puis la mèche qui doit mettre feu à la poudre dans le bassinet, et... c'est alors que, assis sur un de ses talons, la tête penchée sur le canon, il vise avec soin; lorsqu'il a mis au droit, il laisse tomber la mèche, et le coup part... quelquefois. S'il part, c'est une pièce tuée. Rarement le Turkmène manque son coup.
Le Nemrod de la tribu qui possède le seul fusil à mèche de Kara-Kamar vint me rendre visite avec son arme en bandoulière. C'est un immense gaillard à large face, à petits yeux bridés, aussi long que la coulevrine avec laquelle il fait la guerre aux perdrix.
Il me salue.
—Montre-moi ton moultik[28]! lui dis-je.
[28]Fusil.
[28]Fusil.
—Tiens, regarde. Montre-moi le tien.
J'examine l'arme qui est vieille et d'un beau damasquinage. Elle se compose d'un canon long d'environ un mètre trente, avec une fourche fixée près de l'extrémité pour l'élever au-dessus du sol d'à peu près quarante centimètres, et d'une crosse en bois de tilleul grossièrement taillée. Le canon a un centimètre d'épaisseur; à l'extérieur il a six pans, à l'intérieur quatre rayures perpendiculaires; le calibre est de six millimètres. La charge de poudre est très-faible, elle suffit pour chasser le seul grain de plomb qu'on introduit dans le canon en le forçant avec une baguette de fer. Une mèche de coton est fixée à l'extrémité d'un S[29]en fer tournant autour d'un pivot fixé au flanc dela crosse; on le lève ou on l'abaisse à la main sur le bassinet.
[29]Le serpentin de nos anciennes arquebuses.
[29]Le serpentin de nos anciennes arquebuses.
Cependant le Turkmène tourne et retourne mon fusil à percussion centrale, dont il ne comprend pas le mécanisme, et exprime son étonnement par des claquements de langue répétés.
Je le démonte et lui donne des explications.
—Tu vois ce petit paquet, il contient la poudre et le plomb.
Réponse: claquement de langue et mouvement de tête.
—On le place ici.
Nouveau claquement de langue et nouveau mouvement de tête.
—Puis on ferme en redressant le canon, on relève les chiens, et pour tirer, on les fait tomber en pressant avec le doigt sur cette languette de métal.
Encore un claquement de langue et un mouvement de tête.
Je fais suivre les explications d'une expérience, je tire et recharge très-rapidement.
—Djakchi toura, c'est beau, maître, finit par dire mon interlocuteur, et immédiatement: Donne-moi de la poudre.
—Si tu as un oiseau vivant à m'apporter en échange, je te donnerai beaucoup de poudre.
—Donne de la poudre, je t'en apporterai un, un beau.
Je lui donne quelques charges de poudre, et il part après m'avoir remercié. Il s'en va en balançant son grand corps. Je le rappelle.
—Hé, croyant, j'oubliais de te poser une question. Dis-moi donc d'où te vient ton beau fusil.
—Je l'ai acheté.
—Où?
—Au bazar.
—Mais à quel bazar? à Karchi?
—Je ne sais pas, fait-il en éclatant de rire.
—Tu ne vois donc pas qu'il l'a volé? me dit mon djiguite Abdou-Zaïr.
Le Turkmène revient au bout de quelques instants, toujours muni de son fusil; il apporte deux perdrix, qu'il a tuées chacune d'un balle dans la poitrine. Il les jette à mes pieds.
—Et l'oiseau vivant? demandai-je.
—Il est là, répond-il, dans mon manteau.
Je vois un être s'agiter sous l'étoffe.
—Montre donc ton oiseau.
Mais il ne se presse point.
—Tu sais, Toura, tu m'as promis de la poudre, dit-il en ouvrant lentement son manteau.
—C'est entendu, fais voir l'oiseau.
Et il me tire par les oreilles un petit lièvre.
—C'est là ton oiseau?
—Ha, ha, tu me donneras de la poudre, ami, tu me l'as promis.
Nous nous mimes tous à rire de l'aplomb du Turkmène qui me donnait un lièvre pour un oiseau. Les plaisanteries d'Abdou-Zaïr parurent d'abord le rendre confus, puis il se prit à rire avec nous. Peu lui importaient nos moqueries; on lui avait donné de la poudre, il avait atteint son but.
En rôdant le long de l'Amou, je vois une mauvaise barque dissimulée dans une crique. Elle appartient aux Kara-Mogouls, qui s'en servent pour transporter sur l'autre rive du sel qu'ils vont vendre à Mazari-Chérif. Ils descendentainsi jusqu'à Kilif et même plus bas. Ils remontent le courant en tirant la barque avec une corde. Ce sel leur vient des montagnes où on le trouve cristallisé. Ils vendent aussi des roseaux. Ils les coupent presque à ras du sol, les lient en bottes qu'ils rassemblent de manière à former un radeau. Munis de vivres pour quelques jours, ils s'installent sur ce véhicule tout primitif, et descendent le fleuve jusqu'au point où ils savent devoir trouver des acquéreurs. Une mauvaise perche leur sert à s'éloigner des obstacles, ou à se remettre à flot quand ils s'échouent sur un banc de sable. Lorsqu'ils ont vendu leur provision de roseaux à ceux qui ont une maison à couvrir ou des nattes à tresser, ils reviennent chez eux en longeant la rive, avec quelques pièces de monnaie dans la bourse, ou un morceau d'étoffe acheté au bazar. Le roseau est précieux au Turkmène. C'est pour lui le combustible dont il se chauffe, la matière dont il construit sa hutte, et dans les années de sécheresse où l'herbe manque, quand bêtes et gens s'estiment heureux de ne point mourir de faim, les jeunes pousses sont encore pour le bétail affamé un aliment qui le soutient jusqu'au retour des jours meilleurs, et les chèvres et les vaches donnent assez de laitage à l'homme pour l'empêcher de mourir de faim.
Les Kara-Mogouls sont exposés aux incursions des Kara-Turkmènes, qui viennent les piller pendant l'hiver. Ceux-ci n'épargnent point leurs anciens confrères en pillage. Montés sur des barques, ils procèdent comme les Normands d'autrefois, avec cette différence qu'ils sont peu nombreux, les barques étant petites et rares faute de bois. Ils exécutent leurs coups toujours pendant la nuit. Les pillards descendent le fleuve avec précaution, et, lorsqu'ils sont arrivés près de l'endroit où ils doivent «travailler»,ils cachent leurs barques, et eux-mêmes ne donnent pas signe de vie jusqu'au moment décisif; puis à la faveur de l'obscurité, ils se glissent dans les villages ou près des tentes, et enlèvent moutons, vaches, chevaux, bref, tout ce qui leur tombe sous la main. Les chiens donnent l'éveil, tout le monde est sur pied, un beuglement de vache qu'on arrache à son veau indique la direction des pillards, les pillés les poursuivent, les atteignent, il y a bataille et parfois des morts et des blessés. Selon que les uns ou les autres ont le dessus, les propriétaires reprennent ce qu'on leur a volé, ou bien les voleurs entassent leur butin dans leurs barques et gagnent le large. Comme ils opèrent sur une frontière, le lendemain ils vendent sur la rive afghane ce qu'ils ont pris sur la rive bokhare, et réciproquement; ils gardent pour leur propre usage les objets ou le bétail qui leur sont nécessaires.
Le lecteur conviendra sans peine que certaines gens de l'Asie centrale n'ont pas la vie agréable. Il comprendra tout de suite avec quelle facilité un intrigant ou un ambitieux, disposant de sommes d'argent considérables, peut recruter des partisans parmi tant de misérables. Une révolution, un coup de main ayant pour but de détrôner celui-ci et de prendre soi-même en main «les rênes de l'État», est la chose la plus simple. En donnant un à-compte de quelques tengas[30]à un Turkmène quelconque, en lui jetant un manteau sur le dos, en lui prêtant un cheval et un sabre, avec la promesse qu'il mangera du riz tous les jours, de temps à autre du mouton, et qu'il boira du thé, on le fera chevaucher et guerroyer tant qu'on voudra. Aussi, depuis des siècles, les chefs turbulents bouleversent le pays, etcela pourrait durer longtemps encore, car ici le nombre des hommes auxquels les «douceurs de la paix» sont inconnues est très-considérable. Avec nos conditions économiques d'Occident, une guerre ruine plus de gens qu'elle n'en enrichit; et pour bien des Asiatiques c'est presque une partie de plaisir. Lorsqu'on annonce une prise d'armes sur un point du territoire, «tamacha», on s'amuse par là, disent les oisifs, et ils montent à cheval «pour aller voir». Leur véritable intention est de profiter du désordre pour piller. Cela prendra fin, car les Russes avancent toujours vers le midi.
[30]Monnaie d'argent valant à peu près quatre-vingts centimes.
[30]Monnaie d'argent valant à peu près quatre-vingts centimes.
Le soir du 30 mars, nous arrivons à Tchouchka-Gouzar (le passage des sangliers), où il y a un bac. En cette saison il passe beaucoup de voyageurs et de caravanes, les six barques à la disposition du passeur suffisent à peine au transport des moutons que les marchands du Turkestan ont la coutume d'aller acheter en hiver dans les environs de Koundouz et de Koulm[31]. Ils reviennent, en ce moment, avec leur troupeau qu'ils dirigent sur Samarcande par les montagnes de Baïssounne, déjà tapissées d'herbe. Dans le temps que nous étions arrêtés près du bac, les pâtres étaient occupés précisément à débarquer des moutons stéatopyges à laine longue, de forte taille et bien en chair. On apercevait sur l'autre rive les troupeaux qui attendaient leur tour d'être chargés dans les barques, et les cris des bergers impatientés par la stupidité des bêtes à laine arrivaient jusqu'à nous.
[31]Chulum, sur les cartes allemandes.
[31]Chulum, sur les cartes allemandes.
Le surveillant du bac, heureux de voir des Faranguis pour la première fois, s'invite à prendre le thé avec nous. D'après lui, le gibier foisonne dans les environs; les lièvres,les faisans, les perdrix pullulent dans les roseaux; les loups et les sangliers ne manquent pas non plus, et trois jours avant notre arrivée, il a vu un tigre. Ce fauve suit les troupeaux de moutons, et prélève sa dîme chemin faisant; d'ordinaire, il séjourne dans la jungle, où il chasse le sanglier, son gibier préféré. Notre interlocuteur, qu'Abdou-Zaïr nous donne pour un lettré, est très-bavard. Nous le questionnons au sujet des ruines qui nous préoccupent et que nous pensons trouver du côté du Sourkhâne. Il les connaît; il en fait l'histoire, et immédiatement le voilà qui improvise un récit où dates et faits sont embrouillés avec un certain sans gêne. En résumé, il prétend que Tchingiz-Khan a construit ces villes, qu'Iskandar (Alexandre) les a incendiées et anéanties. Il croyait peut-être nous être agréable en donnant à l'homme d'Occident le rôle de destructeur, qu'en qualité d'Asiatique, adorateur de la force, il tient pour le plus glorieux.
Plusieurs cavaliers descendent du bac et se dirigent du côté de Chirrabad. D'où viennent-ils?
—De Mazari-Chérif, me dit-il, où ils sont allés prier sur les tombes des saints.
Abdou m'explique que ce sont des espions envoyés par l'émir de Bokhara, pour voir de quelle façon les Russes sont traités par les Afghans, et si Abdourrhaman se montre généreux à l'égard de ses hôtes. Et au fur et à mesure que les espions reviennent à Chirrabad, le beg écrit un rapport à son maître pour le tenir au courant des événements. On sait déjà que la caravane où sont les Russes voyage très-lentement, qu'on va les recevoir fort bien à Mazari-Chérif, où l'on prépare des fêtes magnifiques.
La coutume du pays est de suivre pas à pas les étrangers, de les surveiller, d'informer l'émir de tous leursfaits et gestes. Nous étions nous-mêmes sous le coup de cette surveillance. Les choses se passent encore comme au temps d'Ibn-Batoutah, voyageur arabe, qui visita ces contrées au milieu du quatorzième siècle, et comme il le raconte à propos du roi de l'Inde, «qui a dans chaque ville de ses États un correspondant qui lui écrit tout ce qui se passe dans cette ville et lui annonce tous les étrangers qui y arrivent. Dès l'arrivée d'un de ceux-ci, on écrit de quel pays il vient; on prend note de son nom, de son signalement, de ses vêtements, de ses compagnons, du nombre de ses chevaux et de ses serviteurs, de quelle manière il s'assied et il mange; en un mot, de toute sa manière d'être, de ses occupations et des qualités ou des défauts qu'on remarque en lui. Le voyageur ne parvient à la cour que quand le roi connaît tout ce qui le regarde, et les largesses que ce prince lui fait sont proportionnées à son mérite.»
C'est le reportage élevé à la hauteur d'une institution, et les Orientaux y excellent.
Un événement aussi important que la rapide fortune d'Abdourrhaman défraye toutes les conversations. En Asie, plus que partout ailleurs, on admire le succès et l'on y adore sans vergogne aujourd'hui ce qu'on brûlait hier. L'essentiel, en effet, est qu'un homme soit riche ou puissant, peu importe de quelle façon il aura conquis sa haute situation. Or, Abdourrhaman-Khan, naguère exilé, est maintenant maître d'un puissant empire, et on lui ramène pompeusement ses femmes et ses enfants. Donc, qu'Allah donne une longue vie à Abdourrhaman-Khan!
Abdou-Zaïr partage l'enthousiasme général, et, regardant dans la direction de l'Afghanistan: «Vois quelle grande terre il possède», et en même temps il étend les bras grands écartés.
«Abdourrhaman a des trésors immenses, renchérit le surveillant du bac; il a envoyé cinq cent mille tengas aux Russes qui ont accompagné ses fils; à Mazari-Chérif, on tient tout prêts pour les fidèles mille khalats de soie brodés d'or, quarante pouds[32]de thé, cinq cents pouds de sucre, des milliers de moutons bien gras pour le kabab, je ne sais combien de batman de riz pour le palao; on régalera tout le monde pendant huit jours. Quel grand émir!»
[32]Un poud vaut 16 kilogr.; un batman, de 1 à 18 pouds, selon la région.
[32]Un poud vaut 16 kilogr.; un batman, de 1 à 18 pouds, selon la région.
Ces chiffres fantastiques font briller de convoitise les yeux des bateliers, qui écoutent debout derrière leur patron. S'ils le pouvaient, ils partiraient immédiatement pour Mazari-Chérif, que l'un d'eux a déjà visité du reste.
«C'est, dit-il, une grande ville, entourée de champs bien cultivés et d'une extrême fertilité, car l'eau abonde pour les irrigations.»
Notre société semble très-agréable à tous ces gens, mais nous devons camper plus loin; nous montons à cheval. Le receveur du bac nous promet sa visite à Chirrabad, où il compte aller bientôt verser le montant des péages entre les mains du beg.
Un homme nous guide au travers des sables qui forment ici comme la plage de l'Amou. Bien que leur surface, partout uniformément ridée par le vent, ait l'aspect inoffensif d'un tapis, on risque, si on les traverse au hasard, de s'enfoncer dans une bouillie sans consistance d'où il est difficile de se tirer. Nous en avons fait l'expérience en cherchant à surprendre des canards sauvages. Fort heureusement, je n'avais que mon fusil à la main, et je necherchai point à marcher; je pris immédiatement le seul parti à prendre: je me jetai à plat ventre, et, me traînant un peu comme un crabe, je pus me tirer d'un mauvais pas. A cheval, il faut absolument enlever sa bête, la faire pirouetter sur les jambes de derrière, et faire face en arrière, de façon à retrouver une base solide. L'animal, qui sent le danger, se prête toujours à cette manœuvre avec une énergie extrême. Quand on a un guide, il n'y a qu'une chose à faire, le suivre, car seul un habitant du pays connaît les places d'où l'eau s'est retirée depuis longtemps, et où la croûte de sable sec est assez épaisse pour supporter un cavalier. A l'œil, on ne distingue rien.
Pour arriver au point où nous bivouaquerons, nous nous engageons dans les sentiers qui se faufilent au milieu des roseaux, près du fleuve. Souvent, après avoir suivi un sentier un instant, nous sommes obligés d'appuyer à gauche où l'on en a frayé un nouveau. Le fleuve, qui ronge constamment sa rive droite d'une dent vorace, entame peu à peu les sentiers tracés par le pied des chevaux. Il creuse dans la berge une série de criques qu'il déplace et modifie sans cesse, mettant une saillie là où s'enfonçait un demi-cercle et faisant disparaître ce qui s'avançait en promontoire; on dirait qu'il veut aligner sa rive, sans y jamais parvenir, comme un enfant qui mord sa tartine en s'efforçant vainement de «manger droit».
Durant la soirée, nous sommes plus que jamais incommodés par les moustiques; heureusement que dans la nuit le vent du sud-ouest redouble de violence, et qu'il emporte au loin, selon son habitude, ces visiteurs importuns. Leur petitesse est extrême; il est vrai que si on ne les voit guère, on les sent trop.
Nous sommes débarrassés des moustiques; voici leschacals qui pleurent d'une voix fausse et perçante, avec une persistance à faire perdre patience à de moins fatigués. Ils finissent par se lasser de leur propre musique, et nous pouvons dormir. Est-ce parce que le receveur du bac a parlé de tigres? est-ce parce qu'ils n'éprouvent pas le besoin de dormir? Toujours est-il que nos hommes causent encore à voix basse autour des feux, lorsque je me réveille d'un premier sommeil; il est tard, la Grande Ourse a tourné la moitié de sa course, et ils ne laissent point éteindre les feux.
Notre djiguite Roustem, qui n'a pas le courage du héros perse, son homonyme, me fait observer que les chevaux tournent le dos aux feux, qu'ils regardent tous dans la même direction et qu'ils ne dorment point; il doit y avoir une grosse bête qui rôde; est-ce le tigre dont il a été question à Tchochka-Gouzar? Je lui dis qu'il doit se tromper, et l'invite à m'imiter. Je dors bientôt à poings fermés sous ma peau de mouton; ce qui prouve que vingt chacals qui crient, des moustiques qui piquent sont plus gênants qu'un tigre qui se promène silencieusement.
Dans la matinée du lendemain, nous avons la visite d'un homme envoyé par le beg de Chirrabad, qui a été prévenu de notre arrivée dans son district. Comme ce fonctionnaire ne se divertit pas beaucoup dans sa résidence, il dépêche un de ses subordonnés qui a mission de nous bien examiner, puis de retourner bien vite décrire à son maître les gens venus de l'Ouest. Nous causons un instant avec le représentant du beg, ayant soin de le charger de mille compliments pour celui qui nous l'adresse. Dans le même temps qu'il met le pied à l'étrier, on entend un bruit sur l'Amou, deux Turkmènes accroupis sur une meule flottante de roseaux se laissent aller à la dérive; ils nous saluentd'un sonore salamaleïkon; on leur répond de terre. Les questions d'usage sont échangées.
SOIR SUR L'AMOU.Dessin deGirardot, d'après les croquis de M.Capus.
SOIR SUR L'AMOU.Dessin deGirardot, d'après les croquis de M.Capus.
«Où allez-vous?
—A Chirrabad, avec des Faranguis.
—Et vous?
—A Kerki, vendre nos roseaux.
—Qu'Allah vous garde!
—Et qu'Allah vous garde!» Et tous, terriens et marins d'eau douce, portent en même temps les mains à la barbe.
Les Turkmènes disparaissent bientôt derrière une île.
Après les Turkmènes, un navigateur non moins primitif se présente; c'est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui veut gagner une des îles situées au milieu du fleuve, à environ trois cents mètres du bord. Il a son véhicule sous le bras, une peau de chèvre retournée les poils en dedans, solidement liée à la place du cou, et où se pliaient les genoux. En Espagne, on emplit de vin ces outres qui tiennent lieu de tonneau; à Kara-Kamar, on les emplit surtout d'eau, et d'air quand on veut traverser une rivière profonde.
Le nouveau venu met un genou en terre, saisit la patte droite à pleine main comme lorsque nos paysans veulent lier un sac de blé, il applique sa bouche à l'ouverture et souffle fortement, serrant les doigts pour empêcher la sortie de l'air quand il reprend haleine; ayant répété plusieurs fois cette manœuvre, il a gonflé d'air la peau de chèvre qui s'arrondit. Il la ficèle avec soin, s'assure que l'air ne sort point par les pattes, en approchant sa joue, tandis qu'il presse son outre, et, sûr de son instrument, se met à l'eau. Il tient contre son corps le sac à air qu'il entoure de sa main gauche, il gouverne de la main droite, et avance en frappant l'eau fortement de ses pieds; oubien il saisit dans chaque main une des pattes de derrière et pousse avec les pieds, qui sont alors rames et gouvernail. Grâce à ce procédé, le nageur traverse le fleuve en biais, et, comme il a tenu juste compte de ses forces et de la vitesse du courant, qu'il s'est jeté à l'eau assez loin en amont, il aborde à peu près où il désirait[33].
[33]Sur les monuments de Ninive, on voit des personnages nageant de la même manière. On en verra au musée assyrien du Louvre.
[33]Sur les monuments de Ninive, on voit des personnages nageant de la même manière. On en verra au musée assyrien du Louvre.
Le Turkmène qui «navigue» sous nos yeux est très-habile. Le sang-froid ne lui fait point défaut, car je le vois au milieu du courant relier tranquillement son outre en aidant avec ses dents à la seule main dont il peut disposer.
En cherchant des faisans que j'avais suivis de l'œil, et vus s'abattre dans les roseaux, je me heurte à une famille de Turcomans installés en plein air. Couché à plat ventre sur un morceau de natte, le père dort d'un profond sommeil; son fils aîné l'imite jusque dans sa posture; la mère, demi-nue et décharnée, coupe des roseaux pour entretenir le feu, et le plus jeune fils, d'environ quinze ans, vêtu d'un simple caleçon de toile, nu-tête, tendant son échine maigre et bronzée, est agenouillé devant la marmite et surveille la cuisson du riz; une vache efflanquée broute de mauvaises herbes, et un cheval entravé se vautre les quatre pieds en l'air; le soleil enlumine toute cette misère.
Le sol, piétiné à la place où gîtent ces pauvres gens, témoigne qu'ils sont là depuis quelques jours. Il est probable qu'ils vont s'y installer, car ils ont déjà construit l'espèce de fourneau, consistant en un petit mur circulaire en terre pétrie, assez haut pour qu'on puisse élever la marmite au-dessus du sol, et percé d'un trou par où l'on introduit le combustible. C'est le premier «meuble» des nomades quise résignent à la vie sédentaire, lefocusprès duquel ils reposeront leur tête. C'est là que chaque jour ils causeront autour de la marmite, qu'ils dresseront leur abri, et ils seront «chez eux».
La récolte de plantes et d'insectes est maigre dans le Kara-Kamar. Des Turcomans, qui aperçoivent Capus ramassant précieusement des herbes et des mouches, éclatent de rire. Ils ne s'expliquent pas dans quel but il enferme les petites bêtes dans un flacon; mais comme ils sont de grands enfants prêts à s'amuser de tout, heureux de trouver un motif de flânerie, ils le suivent et lui aident à collectionner. Lorsque Roustem, qui porte fièrement la boîte à herborisation, leur explique que l'homme se permettant ces bizarreries est un Farangui, ils reviennent de leur première impression, supposent qu'il poursuit un but mystérieux, et l'envie de rire leur passe.
De Tchochka-Gouzar pour aller à Chirrabad, on marche d'abord sur le nord à travers une steppe inculte; à deux heures et demie du fleuve, les champs cultivés apparaissent, et les murs ébréchés des Saklis, où les riverains se réfugient quand l'Amou les a fait reculer devant ses eaux qui dévalent des Pamirs. Des colonnes de terre, hautes de deux à trois mètres, parsèment la plaine; un grossier escalier, creusé dans leur épaisseur, mène au sommet terminé par une plate-forme. C'est là que les enfants, les vieillards, les inutiles s'installent à l'approche de la moisson, et ils lancent des pierres, crient, gesticulent ou frappent deux planchettes l'une contre l'autre, pour effrayer les oiseaux qui viennent en bandes becqueter les épis. Ces pillards ailés doivent pulluler dans cette région, car les tourelles érigées à leur intention sont très-nombreuses.
Trois heures de cheval mènent à Talachkhan, villagequi compte deux cents maisons ou saklis. Des Ousbegs l'habitent. Ils vivent dans une aisance relative, qui est du luxe en comparaison de la pauvreté extrême de leurs voisins les Turcomans. Nous nous arrêtons quelques instants dans la demeure de l'aksakal du village. Il donne la botte à nos chevaux, et nous régale de lait caillé et de pain frais. Notre collation est interrompue par la visite d'un de ses amis qui nous demande une consultation; c'est la première fois que nous nous permettons l'exercice illégal de la médecine, ce ne sera pas la dernière. Au reste, en Asie centrale, nous n'avons empiété sur le domaine d'aucun diplômé, par la raison bien simple qu'il n'existe point de faculté de médecine. Ici, on est médecin comme on est chez nous comte ou baron; on hérite les secrets de guérison, la liste des remèdes, comme en France les parchemins attestant le nombre des quartiers.
Le scrofuleux qui vint nous demander conseil avait pleine confiance dans notre savoir, car pour lui notre titre de Faranguis, ramasseurs d'herbes et d'insectes, était le meilleur garant que nous pouvions le soulager à notre volonté. Nous lui conseillâmes de manger beaucoup de mouton rôti, de se vêtir chaudement, d'éviter les refroidissements, moyennant quoi il vivrait encore de longs jours. Le brave homme nous remercia cordialement et appela sur nos têtes les bénédictions du Très-Haut. Abdou-Zaïr lui mit dans la main deux morceaux de sucre, et il s'en fut rassuré.
Les habitants de ce village sont exposés aux attaques des Turkmènes; aussi leurs maisons sont-elles construites an centre d'une enceinte de murs très-élevés, à l'intérieur de laquelle on ne pénètre que par une porte étroite et facile à barricader. On nous affirme que les pillardss'avancent même jusque sous les murs de Chirrabad.
Au sortir de Talachkhan, des hauteurs où grimpe la route, on aperçoit à l'ouest, le long des montagnes, des arbres verts, des hameaux placés sur le chemin des torrents qui les fertilisent, et au nord-est, les franges de l'oasis de Chirrabad, où la verdure marque la place des villages; dans le lointain s'étend la masse grise des montagnes voisines du Sourkhane.
A mesure que nous avançons, les cultures sont plus nombreuses, les indigènes sont occupés aux travaux des champs, les uns piochent, les autres réparent les aryks qui doivent amener dans leurs terres l'eau du Chirrabad-Darya.
Cette rivière prend naissance dans les montagnes de Baïssounne; elle n'atteint l'Amou qu'au mois d'avril et de mai, durant la saison des pluies qui coïncide avec la fonte des neiges dans cette partie de Bokhara. Son eau fortement imprégnée du sel de la montagne, qu'elle dissout en descendant, devient potable pendant les crues. C'est que la masse de liquide est alors beaucoup plus considérable, la quantité du sel qu'elle charrie restant la même. Le degré de salure augmente naturellement en proportion de la baisse du niveau de la rivière.