XI
Dans la montagne.—Ak-Koupriou.—Saïrâb.—Arbres géants.—Poissons sacrés.—Des Tadjiks.—Rencontre de nomades gagnant unalp.—Le défilé de laPorte de fer.—Timour et son beau-frère.—Un caravansérail à Tchachma-Ofizan.—Tarif de l'hôtelier.—La division du travail à propos de la construction d'une yourte.—La ville de Gouzar.—Un jour de marché.
Dans la montagne.—Ak-Koupriou.—Saïrâb.—Arbres géants.—Poissons sacrés.—Des Tadjiks.—Rencontre de nomades gagnant unalp.—Le défilé de laPorte de fer.—Timour et son beau-frère.—Un caravansérail à Tchachma-Ofizan.—Tarif de l'hôtelier.—La division du travail à propos de la construction d'une yourte.—La ville de Gouzar.—Un jour de marché.
Notre intention est de quitter Chirrabad dans la matinée du 19 avril. Le Tok-Saba nous a fourni un guide, les chevaux sont ferrés à neuf, tout est prêt, et nous serions certainement partis sans un obstacle imprévu la veille, qui nous barre maintenant la route. Les pluies d'orage de la nuit ont grossi la rivière, elle n'est plus guéable, et il ne nous reste qu'à attendre le défilé des eaux qui descendent bruyamment de la montagne. Elles vont d'une course rapide, et dans l'après-midi, elles auront gagné les basses terres et gorgé les ariks qu'on a élargis à leur intention.
Quand le soleil commence à descendre, nous sortons de la ville en contournant la forteresse qui nous montre en passant sa misère; la grande porte d'entrée n'a plus qu'un battant, les murs percés de trous en guise de meurtrières penchent ou sont déjà tombés.
Les bêtes de somme vont devant, puis le guide immédiatement après qui indique le chemin, et nous venons derrière. Nous suivons la rive droite du Chirrabad-Darya. A une demi-heure environ de la forteresse, quand la rivière s'échappe avec peine et à toute hâte d'une écluse étroite, le sentier est étranglé entre la rivière qui bouillonne et les roches qui surplombent. Les chevaux glissent sur un sol de pierre, et à un endroit où un bloc tombé des sommets sur la rive réduit le chemin à sa plus simple expression, l'un d'eux perd l'équilibre et entraîné par les caisses liées sur son dos, s'abat sur le flanc. Il est arrêté très à propos dans sa dégringolade par des pèlerins qui vont à Mazari-Chérif. Dans le nombre se trouvait un mulâtre. Ces braves gens nous aident à remettre sur pied l'animal, et nous donnent en outre le bon conseil de passer sur la rive gauche le plus tôt possible, attendu que le sentier que nous suivons a été raviné par les eaux des pentes et sapé par les infiltrations de la rivière, et qu'à telle place il ne supporterait pas des chevaux montés. L'avis arrive à propos, car notre guide a disparu comme par enchantement.
Ma première idée est de courir après le fuyard, car nous allons voyager de nuit, et un guide est indispensable à qui ne cherche pas l'occasion de rouler de trois ou quatre cents pieds dans le fond d'un ravin. Mais le successeur de l'otographe nous affirme avoir déjà suivi cette route, et la connaître assez bien pour remplacer avantageusement le sournois qui nous a quittés. Avant de traverser à gué et de prendre la rive gauche, nous allons une centaine de pas presque au niveau de la rivière qui charrie d'innombrables sauterelles, et, dans les criques où l'eau tournoie, c'est une croûte épaisse de cadavres sur lesquels sautillent les survivantes.
Nous sommes dans la montagne, à grimper, à descendre les sentiers collés aux flancs des pentes. Cette route capricieuse nous plaît après la monotone ligne droite de la steppe et du désert; si dénudées qu'elles soient, ces hauteurs, ces roches, nous semblent belles; et puis c'est la fraîcheur du soir, le fracas des torrents, le susurrement d'un filet d'eau, tout autour de nous, la nature qui bavarde agréablement et nous tient compagnie.
Le Chirrabad-Darya a disparu, la nuit descend; sur un mamelon isolé, des ruines se profilent, restes, paraît-il, d'une forteresse habitée par un saint «ourousse[46].» Les difficultés de la route augmentent, des éboulements se sont produits récemment; le sol est crevassé; on ne voit guère, et chaque homme de la file répète à celui qui suit les indications du guide, criant d'appuyer à gauche ou à droite. On se tait, on se tient prêt à soutenir le cheval qui penche la tête, sent le danger et ne pose le pied que sûr du point d'appui. La nuit est avancée, pas de lune, on voit à peine le cavalier qui précède, on crie «halte». Qu'y a-t-il? «Le chemin est tombé», répond Abdoul.
[46]Un anachorète chrétien probablement. Avant la conquête arabe, on comptait de nombreux chrétiens nestoriens dans le pays de Bactres.
[46]Un anachorète chrétien probablement. Avant la conquête arabe, on comptait de nombreux chrétiens nestoriens dans le pays de Bactres.
RUINES DU CARAVANSÉRAIL D'ABDOULLAH KHAN.Dessin deMuenier, d'après les croquis deM. Capus.
RUINES DU CARAVANSÉRAIL D'ABDOULLAH KHAN.Dessin deMuenier, d'après les croquis deM. Capus.
A nous d'en trouver un autre, le guide cherche, tâtonne, et nous mène à un torrent que nous remontons pour le quitter ensuite, en reprendre un autre, louvoyer, errer jusqu'au moment où des aboiements de chiens retentissent, nous indiquent quelle est la direction à suivre jusqu'à une habitation quelconque. Bientôt nous sommes dans une vallée avec des champs cultivés, de hauts murs de terre, des tentes qu'on devine. Les pourparlers commencent avec l'habitant d'une de ces tentes; enentendant des voix, les chiens hurlent de plus belle. On nous conduit chez le plus riche propriétaire d'Ak-Koupriou. Car nous sommes à Ak-Koupriou; on nous installe au milieu d'une cour longue, entourée de murs, dans une masure carrée et basse, dans l'intérieur de laquelle on tombe par une porte minuscule, qui est en même temps une fenêtre. Pendant la nuit, des sauterelles exécutent sur nos têtes des danses frénétiques. Le flot des envahisseurs a débordé sur Ak-Koupriou.
Notre hôte est borgne, et il est sur le point de perdre l'œil qui lui reste. Il nous demande conseil et remède. Nous ne pouvons que lui donner l'espoir d'une guérison sur laquelle nous-mêmes ne comptons point.
Il est né à Ak-Koupriou, il a deux femmes, quatre fils et deux filles. Il possède quinze vaches et quatre chevaux. Le laitage sert à nourrir sa famille. Beaucoup de terres sont libres, elles appartiennent à qui les cultive. Des produits du sol il ne vend presque rien, sauf dans les années de très-bonne récolte. Avec l'aide des siens, en quatre ans, il a construit la masure qu'il habite et les murs formant la vaste cour où le bétail passe la nuit. Il serait un homme heureux sans la maladie d'yeux qui l'inquiète, mais il se résigne.
Il nous donne pour guide son fils aîné. Et le matin, par une forte chaleur, qui sera l'après-midi de 45 degrés, nous traversons derechef le Chirrabad-Darya, qui trace des méandres nombreux. Il borde à droite la vallée étroite que nous suivons; sur ses bords on voit quelques arbres, des yourtes; des torrents traversent la route, leur eau limpide et qu'au premier coup d'œil on s'imagine fort agréable à boire est salée, faiblement il est vrai, mais assez pour qu'on s'en tienne aux premières gorgées.Voilà encore des pèlerins, mêlés de derviches et de marchands revenant de Mazari-Chérif. Plus loin, nous en rencontrons d'autres, assis à terre, qui boivent le thé, dorment à l'ombre, tandis que leurs chevaux broutent l'herbe. Nous sommes dépassés par les plus pressés d'entre eux. A leur tête marche un divana qui a la physionomie et le regard d'un fou; il va avec une vitesse surprenante, en s'aidant de son bâton; il y a dans son allure la souplesse d'un fauve. Abdoul reconnaît un habitant de Samarcande, un de ses voisins, qui chasse devant lui un âne chargé, en poussant ce cri d'excitation qui n'a d'équivalent que le râlement guttural d'un homme s'efforçant d'expulser de son gosier une arête de poisson. Les Samarcandais se piquent de bonnes manières, et comme ceux-ci paraissent très-contents de se voir, sur un ton traînant, qui me rappelle la Bourgogne, ils se débitent force compliments, et Abdoul charge ses compatriotes de porter de ses nouvelles à ceux qu'il a laissés là-bas. L'étape finit à Saïrab. Ce village est couché dans une dépression du sol, entouré d'arbres, avec des parois de rochers à pic au nord-ouest, et, à l'est, au loin, une crête de montagnes encore couvertes de neiges, tandis qu'au sud-est des chaînons parallèles s'étagent. Au milieu de Saïrab, deux platanes se dressent, énormes, étendant de tous côtés leurs branches chargées de feuilles au-dessus d'une yourte où nous dormirons.
Le site est charmant; tout autour de nous la terre pleure des sources d'une eau fraîche et délicieuse à boire; à la tête de l'une d'elles on a planté un peuplier le premier jour de cette année. La plus considérable de ces fontaines donne naissance à un ruisseau alimentant un bassin qu'on a eu soin de murer. Il renferme quelques centainesde poissons, appelés chirmoï, qui sont protégés par la superstition des fidèles; personne ne les touche, ils sont sacrés. On leur attribue le don de divination: ils savent distinguer l'homme bon du méchant. Ils acceptent le pain que leur jette une main honnête et ne mangent point les miettes qu'une main criminelle a touchées. Abdou-Zaïr nous raconte ces particularités d'un air sérieux. Je tâche de lui faire comprendre que les poissons ne mangent pas ce qu'on leur jette quand ils n'ont plus faim ou quand ils ne peuvent le manger. Cette explication paraît le satisfaire; néanmoins, il ne se soucie pas de tenter l'épreuve sous les yeux des badauds. Nous ne partageons pas ses craintes, et comme on nous dit que les poissons sont aveugles et que nous constatons qu'ils se tiennent au fond de l'eau, nous agissons en conséquence.
Nous pétrissons des boulettes de pain assez grosses et assez lourdes pour que, lancées avec force, elles pénètrent dans la profondeur de l'eau, touchent les chirmoï ou affectent leur ouïe. Et chaque fois, notre pain est avalé immédiatement. L'empressement visible des hôtes de la fontaine a contribué certainement à donner aux gens de Saïrab une bonne opinion des Faranguis. Voilà comment avec un peu d'habileté on peut, dans ce pays, se faire passer pour un honnête homme.
Le platane qui abrite notre yourte a vingt-cinq pas de tour à sa base; à hauteur d'homme il a huit mètres cinquante de circonférence. Un platane plus colossal encore lui fait face. Une maison a été creusée entre les racines, à l'usage d'un mollah qui crie la prière et enseigne à lire aux enfants dans son réduit transformé en école. Le chemin passe près de la fontaine, et les voyageurs ne manquent pas de faire une courte halte à l'ombre des arbres,où les oisifs du village se réunissent d'habitude pour deviser.
La majeure partie de ces montagnards est de race tadjique, quelques-uns ont un mélange de sang ousbeg. Ils sont de taille moyenne, quelquefois petits, avec des figures européennes, sans gêne avec nous, robustes, agiles, bons marcheurs, chaussés d'abarcas. Ils ne souffrent point de la fièvre, car ils vivent à une altitude où l'air est sain. Ils sont très-pauvres, possèdent quelques vaches, mais surtout des chèvres dont le lait les nourrit; ils ont aussi quelques cultures. Parmi eux, il y a de très-bons chasseurs qui tuent nombre de perdrix de montagne et de chèvres sauvages, avec le fusil à mèche naturellement.
Vers le milieu de la nuit le vent souffle violemment du sud-ouest, et la pluie commence à tomber.
L'orage dure une partie de la journée du lendemain. Dans l'après-midi, les nuages disparaissent; nous irons ramasser des plantes dans les rochers qui tombent à pic du côté du nord. Deux hommes de bonne volonté offrent de nous guider, mais ils ne veulent point se risquer jusqu'en haut; car la croyance est que tous les grimpeurs qui ont atteint le sommet ne sont jamais revenus. Tandis que ces braves gens nous content ces balivernes, des cris et des éclats de voix nous font sortir de notre tente. Deux des nombreux flâneurs qui se tiennent journellement au bord de la fontaine se querellent. L'un d'eux a trouvé drôle, en luttant, de culbuter son voisin dans le ruisseau. Celui qui est tombé est furieux, il est trempé, et les assistants l'ont criblé de leurs moqueries. Il profère des menaces, et, fou de colère, tire son couteau, se précipite sur l'individu qui l'a jeté à l'eau. On l'arrête, on lui tient les bras et l'on finit par le désarmer. Ce bruit attire la vieillemère de l'homme qu'il voulait frapper, et elle lui fait des reproches. L'autre riposte, il y a encore des mots échangés, une «barbe blanche» arrive, intervient à son tour, le calme se fait, et l'incident est clos.
Nous escaladons les roches, où nous trouvons des perdrix et quelques plantes. Nous n'allons point au sommet, faute de temps, car le soleil descend rapidement derrière nous et n'éclaire déjà plus que la cime des monts d'en face.
La nuit se passe sans pluie.
De Saïrab on se dirige droit sur le nord, à travers un val herbeux, où paissent les troupeaux de vaches et de chèvres. On rencontre fréquemment des piétons, des cavaliers, des bêtes chargées, car ce chemin est suivi par tous les gens des montagnes qui vont à Chirrabad ou dans le Turkestan afghan, et par les commerçants du Turkestan russe allant de l'autre côté de l'Amou, quand leurs affaires ne les obligent point à toucher Karchi. C'est la route qu'ont prise les conquérants Alexandre, Gengis-Khan, Timour et d'autres. Dans cette région, il n'en est pas de plus commode pour les armées; elle n'est pas trop pénible aux piétons, on trouve du fourrage et de l'eau sur presque toute sa longueur, et les pentes ne sont jamais abruptes et pierreuses au point qu'une caravane doive attendre pour les chameaux la chute d'une couche épaisse de neige, qui convient au pied large et spongieux de ces animaux.
Le vallon finit à un sentier étroit et pierreux qui descend en zigzag au travers des roches, montrant parfois les veines d'un marbre de blancheur parfaite, ou de blanc rayé de rouge. Au bas coule, du sud-ouest au nord-est, un torrent d'eau salée. Il sort d'entre deux murs de pierre d'une faille gigantesque et tourne autour de la vasque formée par les hauteurs environnantes, où un caravansérailcarré se tient comme une boîte plus petite dans une plus grande. Les briques émaillées de sa porte principale s'ouvrant au sud brillent gaiement au soleil. Cet édifice aurait été construit, très à propos, par Abdoullah-Khan, à l'endroit où se croisent les routes de Denaou, de Chirrabad et de Karchi. Il faut remonter la rive droite pour chercher un point où la berge du torrent soit assez basse pour qu'on puisse parvenir sans encombre dans son lit large, mais peu profond.
Un Ousbeg venant de la direction opposée le traverse en même temps que nous; il est à cheval, ses deux femmes le suivent, la première tirant par le licol les deux chevaux chargés, la seconde conduisant le chameau porteur de la kibitka roulée. Le représentant du sexe fort passe à sec sans se préoccuper le moins du monde de ses deux épouses; elles entrent courageusement dans l'eau, mais par précaution troussent leur chemise très-haut.
Le caravansérail en ruine est construit avec les mêmes briques que celui d'Ispan Touda, avant Kilif, attribué également à Abdoullah-Khan. Autour d'une cour carrée sont des chambres qu'on n'utilise plus maintenant; seule une vaste salle ornée d'une coupole sert encore de refuge aux passants. Le sol est couvert de cendres et de la fiente du bétail.
Le sentier monte, descend vers le nord-ouest dans un torrent à sec aux bords escarpés, puis grimpe péniblement jusqu'au caravansérail qui constitue avec quelques saklis le hameau de Chour-Ab (eau salée). Il doit son nom aux ruisseaux d'eau salée qui coulent dans cette région.
De Chour-Ab nous voyons plusieurs Aouls Ousbegs de la tribu des Koungrad déboucher par la route de Denaou, et nous assistons au curieux spectacle d'une tribu de nomadesqui se déplacent avec tout leur avoir. Ils ont séjourné pendant l'hiver à l'entrée des montagnes, et maintenant que les beaux jours sont venus, ils se hâtent de gagner les vallées hautes, où eux-mêmes trouveront le frais, et leur bétail, une herbe succulente.
Pour les nomades, ce voyage est une fête. Ceux-ci sont riches, et, dans leur vanité naïve, ils étalent tout ce qu'ils possèdent. En tête, les hommes chevauchent sur leurs plus belles montures: les brides et les selles sont en cuir brodé; le métal des étriers, argenté; les cavaliers ont vêtu les amples tchalvars (pantalons) jaunes, les khalats de soie bariolée. Leurs plus beaux sabres battent les flancs des chevaux.
Les chameaux suivent, attachés l'un à l'autre: ils portent les ballots qui contiennent sous des tapis éclatants des hardes souvent peu ragoûtantes; ils s'arc-boutent sur leurs longues jambes maigres pour résister à la poussée de la charge, qui les fait descendre trop vite une pente trop roide; à chaque pas on dirait qu'ils vont tomber, tout leur corps a une secousse comique qui les disloque de la queue à la tête, et, en même temps, leur long cou courbé comme un bec de koungane bokhare a une flexion piteuse en avant des épaules sous la tête qui se tient élevée. Un cri de douleur leur échappe quand le compagnon de chaîne trébuche et tenaille leur nez en tendant la corde qui les unit. Les premiers chameaux à qui on a mis un licou neuf sont montés par les femmes, elles aussi vêtues de leurs plus riches atours; quelques-unes sont à cheval.
Tout cela défile en décrivant des méandres, se détache sur le fond blanc des roches, dessine des ombres compactes sous le soleil qui tombe d'aplomb.
Un cheval s'abat avec sa cavalière, qui le relève prestementd'un poignet solide, puis conte d'une voix aiguë l'incident à ses compagnes. Un chameau s'arrête soudain, ne veut pas avancer; on lui fait passer son caprice en le tirant par la cheville qui lui traverse le nez; il hurle en bavant de fureur, et la troupe, arrêtée un instant, reprend sa marche. En haut de la berge, nous les laissons passer devant nous. Les saluts sont échangés, la main à la barbe; on se souhaite bon voyage. Tels chevaux sont splendides de forme et d'allure. Des enfants emmaillotés et ficelés sur la planche de bois qui leur sert de berceau sont juchés sur les paquets, à droite et à gauche d'un chameau, et tantôt la tête en bas, tantôt la tête en haut, ils se laissent bercer sans rien dire par un tangage à donner le mal de mer. Seule leur tête remue, et ils ouvrent leurs petits yeux bien vifs, vrillés dans leur grosse face ronde. D'autres enfants de cinq à six ans sont posés sur les bosses des dromadaires, au milieu des ballots, d'où leur tête brune émerge comme celle d'un diablotin d'une boîte. Les femmes dérobent leurs visages à nos regards; quelques-unes ont un enfant sur les bras, enveloppé dans un pan de leur manteau; elles ne laissent voir de leur personne qu'une courte main, jeune ou ridée, qui tient la guide du cheval ou la corde du chameau. Des hommes ferment la marche. Ils saluent: «Que Dieu te garde!» et «Que Dieu te garde!» leur répondons-nous.
L'aoul entier continue sa marche lentement, et nous voyons longtemps encore la file interminable grimper plus loin. Les chameaux qui tanguent à la file semblent ne faire qu'un; on dirait l'ondulation d'un reptile fantastique développant ses anneaux plus minces près de la tête.
Un tadjik d'Ourgoute, ville du Turkestan russe, se repose au caravansérail où nous buvons le thé pendant uneondée. Il revient en compagnie de six ou sept autres marchands qui sont allés acheter des moutons dans la Bactriane. D'après l'habitant d'Ourgoute, avec lequel nous lions conversation, ils auraient acheté six mille bêtes, au prix moyen de treize francs par tête; ces animaux sont de forte taille, leur toison est longue et soyeuse. Tous les ans, au moment du pèlerinage, les marchands vont faire leurs achats sur la rive gauche de l'Oxus, à Bactres, à Koundouz, à Koulm, à Talikhan, où habitent des éleveurs avec lesquels ils sont continuellement en relation d'affaires. Ils ne payent pas comptant leurs achats. Ils donnent un reçu des moutons, versent un fort à-compte, et lorsqu'ils ont écoulé leur marchandise dans le Bokhara et le Turkestan, où ils ont des débouchés, ils envoient le reste de la somme due.
De Chourâb, on trottine sur un plateau, puis on traverse le fameux défilé du Tchak-Tchak qu'un pèlerin bouddhiste du septième siècle trouva fermé «d'une porte à deux battants, consolidée par des ferrures, ornée de clochettes qui tintaient dans l'air».
Le défilé a plus de deux kilomètres de longueur; son minimum de largeur est de cinq à six mètres, son maximum de quinze à vingt mètres. Les parois qui l'enserrent sont élevées de cinquante mètres à l'endroit le plus haut. On chemine dans un couloir obstrué par des blocs de pierre parfois énormes; l'un d'eux, de forme carrée, mesure plus de dix mètres cubes; en tombant, il a enfoncé profondément dans le sol un de ses angles; cette position fait valoir sa masse écrasante. On l'admire, puis on lève involontairement la tête et l'on constate que de nombreux blocs, prêts à se détacher, menacent le passant. Plusieurs ont déjà roulé à moitié chemin et se sont arrêtés dans un creuxou étayés derrière une pointe de rocher assez forte pour les empêcher de bondir plus bas. Une mauvaise renommée s'est attachée au Tchak-Tchak, et les indigènes se gardent de le traverser la nuit.
C'est à cette place que l'émir Houssein, qui avait épousé la sœur du grand Timour, voulut s'emparer par ruse de l'illustre conquérant. Timour conte lui-même, dans ses mémoires, comment il échappa au piége tendu par son aimable beau-frère.
Ces deux princes étaient en lutte pour la suprématie dans les provinces de l'est du Bokhara et dans la Bactriane. L'émir Houssein avait pris la forteresse de Karchi par surprise. Timour l'avait reprise par ruse, et comme il le rapporte froidement:
«Quand cette nouvelle parvint aux oreilles de l'émir Houssein, il entra dans le chemin de la ruse et de la dissimulation, et, sous le manteau d'une amitié intime, il ne songea plus qu'à me faire tomber en son pouvoir.
«Voici ce que je fis pour échapper à la fraude et à la perfidie de l'émir Houssein, qui voulait me faire prisonnier.
«Quand l'émir Houssein m'envoya un Coran sur lequel il avait prêté le serment de n'avoir pour moi, dans son cœur, que l'amitié et l'affection d'un frère, et qu'il me fit remettre un message en me disant:—Si mes paroles ne sont point l'image des sentiments de mon cœur, et si je brise mon serment et si je te fais du mal, que le livre de Dieu m'en punisse.
«Pensant que c'était un croyant fidèle, j'eus confiance dans ses paroles jusqu'au jour où il m'envoya un de ses djiguites avec un message qui disait:—Tâchons de nous rencontrer l'un et l'autre dans le défilé du Tchak-Tchak etde renouveler notre vieille amitié: vraiment cela vaudra mieux que de rester comme nous sommes.
«Et son intention était d'user de perfidie et de mensonge pour me prendre.
«Et alors je vis qu'il ne fallait pas avoir grande confiance dans ses serments, maintenant qu'il manquait du respect que nous devons au saint Coran. Je résolus d'aller au rendez-vous qu'il me donnait; mais je décidai d'envoyer un certain nombre de mes guerriers les plus courageux et de les embusquer aux environs du défilé de Tchak-Tchak, tandis que moi-même j'irais voir l'émir Houssein entouré d'une autre troupe de mes gens.
«Et j'avertis les amis que j'avais dans la suite de l'émir Houssein de m'informer de ses desseins. Et Chir-Behram, qui était de mes amis, m'informa des projets de l'émir Houssein. Et l'émir Houssein le quitta et se mit en route avec un millier de cavaliers pour venir sur moi.
«Cependant, j'avais planté mes tentes à l'entrée de la passe, et cette nouvelle me parvint.
«Je disposai mes forces, et bientôt nous vîmes l'avant-garde de l'émir Houssein. Et mon karaoul vint me dire:—Voilà l'armée de l'émir Houssein; et, voyez! l'émir Houssein ne l'accompagne point. Il a entendu dire que tu venais seul, ô émir, et il a envoyé une armée pour te prendre.
«Et je fus sur mes gardes, et je n'avais avec moi que deux cents cavaliers. Et j'attendis jusqu'à ce que les forces de l'émir Houssein se fussent engagées dans le défilé, et je dépêchai un djiguite à la troupe que j'avais envoyée en avant, et je lui donnai l'ordre de couper la retraite à l'armée de l'émir Houssein que j'attendais moi-même en face. Et j'enfermai mes ennemis dans le défilé, et je fis beaucoup de prisonniers.
«Et je rassemblai mes troupes en un seul corps, je les disposai et m'en fus vers Karchi.
«Et j'appris par expérience qu'il est bon d'avoir des amis partout.
«Et j'écrivis en langue turque à l'émir Houssein le sens de ces vers:
«—Dis-le, ô Zéphire, à cet ami qui m'a tendu les filets de la trahison.
«Est-ce que la trahison ne retombe pas sur le traître?
«Et quand l'émir Houssein reçut mon message, il fut accablé de honte et de confusion, et il s'humilia. Et je n'eus plus confiance en lui, et je ne fus plus dupe de ses paroles.»
Faisons remarquer qu'à peu près à la même époque où les deux beaux-frères pensaient s'entre-tuer dans le défilé sauvage de Tchak-Tchak, à Paris, Jean Sans peur faisait assassiner Louis d'Orléans dans la rue Vieille-du-Temple. Pour la duplicité et la sauvagerie des mœurs, nos ancêtres valaient alors les demi-civilisés de l'Asie centrale.
Au sortir de la passe, la route ondule par des pentes douces. Je rejoins nos bêtes de somme qui allaient devant. Mais il n'y a plus de guides. Où sont-ils? Car nous en possédions deux, un jeune et un vieux, le vieux allant avec les bagages, le jeune avec nous-mêmes, qui suivions. J'ai rencontré le vieux à genoux sur son manteau, faisant sa prière, tourné vers le soleil couchant. L'otographe m'affirme qu'il l'a quitté depuis longtemps.
CARAVANSÉRAIL.Dessin deMuenier, d'après les croquis deM. Capus.
CARAVANSÉRAIL.Dessin deMuenier, d'après les croquis deM. Capus.
Reste l'autre. Sans doute il viendra avec Capus. Capus arrive, mais de deuxième guide point: il l'a rencontré une demi-heure auparavant dans une posture peu intéressante; il a craint de le déranger, et, croyant que je fermais la marche selon mon habitude, il a pensé qu'il se joindraità moi. Malgré notre situation embarrassée, nous rions de bon cœur du stratagème employé par nos guides pour s'esquiver sans attirer notre attention. Qui va nous indiquer le chemin? Personne d'entre nous ne le connaît. Nous suivons le sentier qui porte les traces les plus nombreuses, et, après maints détours, nous apercevons un caravansérail au milieu d'une vallée étroite, et une dizaine de masures éparses le long d'un ruisseau: c'est Tchachma-Ofizan.
Par un passage assez large pour un cheval ou un chameau chargé qui tourne à angle droit devant le restaurant (!) du caravansérail, nous pénétrons dans la cour. Sous l'abri que je viens d'appeler restaurant, une trentaine d'indigènes accroupis boivent le thé, fument le tchilim, chantent et paraissent prendre gaiement la vie. Ce sont des gens de Tachkent qui s'en vont en pèlerinage à Mazari-Chérif. En vrais Sartes qui ne manquent jamais une occasion de joindre l'utile à l'agréable, ils emportent sur leurs chevaux des ballots de marchandises; l'un d'eux a une cargaison de chaussures: il offrira ses bottes aux Afghans et les leur vendra le plus cher possible, après avoir offert ses prières à la divinité et s'être prosterné sur le tombeau d'Ali.
Nous mourons littéralement de faim. L'hôtelier ne peut nous offrir que du pain, du sel et des oignons. Heureusement qu'Abdoul a observé que les Tachkentais préparent un palao qui a très-bonne mine. Il va rôder autour de la marmite, et, comme la nécessité aiguise les facultés, il se conduit en fin diplomate. Il trouve moyen de se faire offrir une large écuellée de riz cuit dans la graisse de mouton, émaillé de raisins secs, de carottes et de morceaux de mouton rôti. Quand notre palao sera cuit, nous rendrons ce qu'on vient de nous prêter. En attendant, nousnous régalons, car les gens de Tachkent sont maîtres ès palao, ce sont les plus grands artistes en la matière que nous ayons rencontrés en Asie centrale.
Le propriétaire du caravansérail, qui se dit Ousbeg, a la tête d'un tadjik: figure allongée, nez aquilin, yeux bleus et rusés, barbe fournie et brune, en somme un bel homme à mine de coquin. Il nous tient pour des hôtes de qualité, et nous installe dans sa «chambre verte», longue de près de cinq ou six mètres, large de trois, avec des murs en terre hauts de trois mètres. Elle a trois portes, deux sur la cour, une à gauche menant à un abri qui sert d'antichambre et de cuisine où nos hommes dormiront. Il y a au-dessus de chaque porte une ouverture carrée par où sort la fumée du feu qui s'allume au milieu de la chambre dans un trou; comme plancher, le sol pur et simple; quant aux murs, ils sont tapissés de noir de fumée. Nos hommes nous donnent cette hôtellerie comme un modèle de confort.
C'est comme le Gasthof zum Goldenen-Lœwen de Tchachma-Ofizan. Toutes proportions gardées, ce pays rappelle en effet certains coins de la Suisse, les environs de Zurich par exemple, mais avec les arbres en moins; car ici, sauf de rares genévriers, d'ailleurs gigantesques, pentes et sommets sont dénudés.
En ce moment, les toits du caravansérail sont couverts de blé et d'orge en herbe. Pour les réparer, selon l'habitude de tous les indigènes, l'hôtelier prend avec sa pelle la terre détrempée de la cour et la jette sur la toiture, où il l'étale du pied ou de la main. Dans cette boue, il se trouve des grains tombés de la musette des chevaux ou des sacs des caravanes qu'on a déposés dans la cour, et, quand ils ont été arrosés par la pluie, ils germent, et bientôt le toit ressemble à un champ cultivé.
L'hôtel du Lion d'or de Tchachma-Ofizan est long de soixante pas, large de quarante. Il n'a qu'une seule entrée; à droite de la cour sont des abris pour les hommes; ils se composent d'un toit supporté par un mur de terre et des perches, et du sol battu. On compte en outre deux chambres fermées—pas hermétiquement;—nous occupons la plus vaste et la plus luxueuse. Contre les autres murs du carré s'allonge une suite d'abris pour les chevaux et les marchandises en cas de mauvais temps; les abris sont les mêmes que pour les hommes, excepté que le sol n'en est point battu et qu'il est sans trou pour faire le feu. Dans la belle saison, on attache tout bonnement les chevaux ou les bêtes de somme aux piquets fichés dans la cour. Cet établissement peut loger cinquante chevaux et encore plus d'hommes.
Le propriétaire est riche, et il fait des affaires d'or. Pendant le printemps il lui vient beaucoup de voyageurs du Turkestan et du Bokhara qui se rendent à Mazari-Chérif. Il fait alors des provisions de pain, de blé, de tabac, de foin, d'orge, qu'il vend un bon prix à ses hôtes. Il n'a point de concurrent à dix lieues à la ronde; dans cette région, les habitants sont rares, et il faut subir ses conditions. N'allez pas croire cependant «qu'il écorche son monde» comme certains de ses confrères de l'Occident. Étant donné qu'un tenga[47]vaut soixante-quatre tchakas, vous saurez qu'un voyageur qui s'arrête dans le caravansérail «sans consommer» paye trois tchakas par cheval et rien pour lui-même. Si le voyageur achète des vivres dans l'établissement, on le loge, lui et sa bête, pour rien. Une botte de foin coûte trente-deux tchakas; une aiguière de thé detrois quarts de litre et un pain d'un quart de livre coûtent également trente-deux tchakas. Le propriétaire se charge de loger et nourrir un jour entier un homme et son cheval pour un tenga et demi; pour un âne et un homme il se contente d'un tenga. Tout étant relatif, ces prix n'en sont pas moins élevés.
[47]Environ 0,80 centimes.
[47]Environ 0,80 centimes.
De Tchachma-Ofizan, on descend assez facilement à Tenga-Kharam, vallée encaissée, de forme elliptique, où l'on trouve un caravansérail et quelques tentes d'Ousbegs au bord d'une rivière. Tout indique que bientôt nous sortirons des montagnes; les ondulations du terrain sont plus longues, les pentes moins rapides, le lit des cours d'eau et les vallons plus larges, la neige a disparu, et nous sommes à distance des hautes cimes, car nulle part nous ne les voyons pointer. A Tenga-Kharam, il y a des champs cultivés, et, près du caravansérail, un moulin imperceptible creusé en terre sous une faible chute d'eau qu'il happe au passage. Nous faisons séjour en cet endroit pour mettre de l'ordre dans nos collections. Nous voyons passer des pèlerins, des calendars, des marchands allant vers le sud.
Afin de travailler plus à l'aise, nous voudrions avoir une yourte dressée dans la cour du caravansérail. Après quelques pourparlers, des Ousbegs nous louent, au prix d'un tenga, cette maison vite construite, vite démolie. Ils nous apportent immédiatement les pièces de feutre et la carcasse en bois qui les soutient. Mais quant à dresser tout cela, ils ne veulent pas s'en charger, ce n'est pas leur besogne, ils n'y connaissent rien. C'est l'affaire des femmes. Comme nous sommes des infidèles, ces dames n'osent se montrer devant nous le visage découvert, et elles ne veulent point venir. Voilà une difficulté que nous ne prévoyions point d'abord: nous avons beau crier, tempêter, les mâles n'enveulent point démordre, ils ne feront point l'ouvrage d'une femme, ils ne dresseront pas la tente, ainsi le veut la dignité de l'homme à Tenga-Kharam et la division du travail. Notre insistance à leur demander un ouvrage qui ne leur est pas imposé par la coutume semble à ces Asiatiques aussi étrange que saugrenue. Imaginez un locataire inconnu invitant le propriétaire d'un hôtel à prendre immédiatement une aiguille et à réparer l'accroc qu'il vient de faire dans l'étoffe d'un canapé, et vous vous ferez une idée de l'ébahissement de nos Ousbegs.
Abdoul crie de plus belle, et, après des prodiges d'une éloquence très-bruyante, il obtient qu'on aille querir une vieille femme de soixante-seize ans qui ne craint point d'exposer sa figure aux regards des hommes. Le fait est qu'elle n'est guère séduisante.
La bonne vieille dirige le travail. D'abord elle dresse en rond les keregas (treillis de bois), qu'elle pose simplement sur la terre, en ménageant une ouverture pour la porte. Sur leskeregas, on fixe les perches courbées comme les méridiens d'une sphère et enfoncées dans letchanarak, cerceau placé au sommet par où sort la fumée. Cette ouverture du haut s'appelletoundouk: on la ferme avec une pièce de feutre par la pluie ou le froid. Telle est la charpente de la maison qu'on couvre de pièces dekachma(feutre) ayant une corde à chaque coin. On lance la corde par-dessus la carcasse, on la tire pour hisser le kachma, qu'on attache aux keregas, et, une pièce de feutre chevauchant sur l'autre comme des tuiles, si les cordes sont solides, cette toiture défiera le vent. En hiver, on entoure les keregas detchiy(nattes), et l'air ne peut s'introduire dans la yourte. Le feu se fait droit au-dessous du toundouk, au centre de l'aire où se place la marmite, sur des pierres. Grâce à la vieille,nous fûmes très-bien logés, nous lui payâmes son dérangement d'un peu de sucre, et elle s'en fut très-contente.
De Tenga-Kharam, nous voulons gagner la ville de Gouzar située dans une oasis au seuil des montagnes. Aucun de nos hommes ne connaît la route. Un Ousbeg que le patron du caravansérail connaît nous sert de guide. Il va chercher à Gouzar un de ses fils qui l'a quitté depuis quelques jours et n'est point revenu à la date fixée. Il a besoin de son enfant pour l'aider à remuer le sol et à creuser les ariks, car le moment des crues est venu, et vite il faut se mettre en mesure de recevoir et de retenir l'eau nécessaire aux irrigations ultérieures.
Après avoir traversé le Tenga-Kharam-Darya, la route fait de fréquents coudes sur l'ouest, repart vers le nord-ouest, et nous conduit avec plus de descentes que de montées sur les rives du Gouzar-Darya. Cette rivière, qui roule en ce moment un volume d'eau assez considérable, suit le bas du dernier contre-fort sud de la montagne.
Sous la surveillance des agents de l'émir, des milliers d'ouvriers, la pioche à la main, travaillent au curage des grands ariks qui amènent les eaux de la rivière dans la plaine et la fertilisent. D'habitude, on ne réunit les cultivateurs qu'une fois par an pour cette corvée; mais cette année, l'eau a été abondante, et c'est la troisième fois que les habitants du district du Gouzar reçoivent l'ordre de réparer leurs ariks, car il est naturel qu'ils s'encrassent davantage et s'obstruent plus rapidement quand ils charrient une plus grande quantité d'eau.
Arrivés sur une hauteur, nous découvrons la barre verte de l'oasis d'où la rivière sort en se tortillant comme une mince banderole blanche, puis se confond bientôt avec la steppe grisâtre qui s'étend indéfiniment.
On se croirait au bord de la mer. Une illusion d'optique provoquée par le soleil couchant transforme l'oasis entière en une seule ville couverte de monuments; les peupliers semblent des minarets élancés, les bouquets d'arbustes des coupoles de mosquées, et la moindre masure devient un palais. C'est Samarcande telle que l'ont rêvé les poëtes. C'est une image de l'Orient où, sous les plus brillantes apparences, se cache souvent la réalité la plus terne.
En entrant dans la ville, on passe devant une briqueterie qui n'est pas abandonnée, preuve que la population est dans l'aisance, puisqu'elle construit. Les briques sont fabriquées et cuites de la même manière que chez nous. Plus loin, dans un vaste jardin, sous de grands arbres touffus, des marchands de thé sont installés. C'est le coin de Gouzar affectionné des oisifs et des amateurs de divertissements. On entend des chanteurs, des tambourins; on aperçoit des danseurs vêtus superbement. Mais des enfants nous voient, ils crient: «Voilà les Ourousses», et la foule se lève, les boutiques se vident, et tous se bousculent pour nous regarder passer.
Nous logeons près du bazar, à quelques pas de la rivière, chez le kazi, dans une chambre aux murs crépis de plâtre, luxe dans la construction que depuis Karchi nous n'avons constaté nulle part. Nous sommes logés étroitement, mais nous avons une fenêtre sur un jardin et puis un escalier de terre pour monter chez nous, au premier étage, au-dessus des écuries. Et chacun sait qu'une maison à un étage est chose rare.
Notre hôte nous rend visite en compagnie de ses enfants, un garçon et une petite fille en bas âge répondant au nom de Malika. Elle a les traits réguliers, la face large et souriante, des cheveux blonds. Elle est petite pour sessix ans; ses manières sont celles d'une jeune femme. Du sucre, une pièce de monnaie nous gagnent facilement ses bonnes grâces; et ses visites ne nous feront point défaut pendant notre séjour chez son père. Sa figure n'a point l'air enfantin de nos petites filles européennes, mais un air vieillot. Les enfants indigènes du sexe féminin présentent souvent ce caractère. Serait-ce une particularité chez ces vieilles races où les femmes perdent vite leur beauté, qu'elles aient toujours une tête d'apparence beaucoup plus vieille que leur corps?
Gouzar, située aux trois quarts sur la rive gauche du Gouzar-Darya, est une ville d'agriculteurs, sans monuments remarquables. Modestement, le kazi lui donne cinquante mille maisons; en réalité, il y en a quatre mille à peu près dans le vaste village mal délimité qui entoure la forteresse, et peut-être six mille dans toute l'oasis qui nourrit trente à quarante mille habitants. Elle en pourrait facilement nourrir le double, car l'eau ne manque pas, les pluies étant de plus en plus abondantes depuis une dizaine d'années. Autrefois, on devait creuser des canaux de huit kilomètres pour conduire l'eau de la rivière à Gouzar; maintenant, il suffit de leur donner une longueur de quatre kilomètres avec moins de profondeur. Quinze à vingt ans auparavant, faute d'eau, on ne cultivait pas de riz, tandis qu'actuellement les rizières ne manquent point. Il arrive même qu'au mois de Saratan, sur un ordre de l'émir, on rompt les digues de la rivière, et le trop plein des eaux est déversé dans l'oasis de Karchi pendant huit jours. On nous affirme que la population augmente, ce qui est naturel avec des conditions aussi favorables à la culture du sol.
VUES DE L'OASIS DE GOUZAR.Dessin deGirardot, d'après les croquis deM. Capus.
VUES DE L'OASIS DE GOUZAR.Dessin deGirardot, d'après les croquis deM. Capus.
Nous visitons une fabrique de chandelles et d'huile. Lafabrication de la bougie est inconnue dans le Bokhara; quant au gaz, à la lumière électrique, point n'est besoin de ces inventions diaboliques pour éclairer des gens chez qui l'industrie est à l'état rudimentaire. Et puis on ne travaille pas dans l'obscurité: on se couche, c'est bien plus simple. Si par hasard on sort dans la rue la nuit, on emporte sa lanterne pour y voir. Je ne vous ennuierai pas de la description d'une usine à chandelles; je me contenterai de vous dire que l'outillage est primitif, que tout s'y fait à la main, même les moules en fer-blanc. La chandelle vaut quarante à cinquante centimes la livre.
De chez l'huilier, nous nous rendons chez un teinturier qui est tisseur en même temps, puis chez les marchands de grains et de riz. Sur la rive droite se trouve le grand bazar, au pied de la forteresse; sur la rive gauche, le petit, non loin du jardin que nous avons vu en pénétrant dans la ville.
A la sortie du bazar, au détour d'une rue, des fumeurs de nascha ou haschich sont agenouillés devant leur pipe; les uns rient, les autres crient, l'un d'eux nous adresse, en menaçant du bras, des paroles incohérentes; ils ont des figures terreuses, des physionomies de brutes. Ils sont incapables du moindre travail, et vivent misérablement des quelques pouls que les passants leur jettent par pitié. On les considère comme irresponsables.
Dans la soirée qui précède notre départ pour Karchi, notre oreille est frappée par des cris plaintifs qui partent d'une cour voisine; le cri est répété plusieurs fois; je descends de notre chambre, et, me dressant le long d'un mur, j'aperçois dans un jardin des femmes assises en cercle sur le sol; l'une d'elles dit à haute voix une phrase sur le ton d'un récitatif, et chaque fois qu'elle se tait, sescompagnes poussent un cri lamentable comme un gémissement. Elles pleurent un mort selon le rite.
Notre dernière nuit à Gouzar fut une nuit d'insomnie. Les innombrables puces gîtées dans le feutre qui couvrait le sol de notre chambre, après nous avoir laissé d'abord en repos, s'enhardirent, puis firent fête à nos dépens. J'en parle, car ce sont les plus grosses que j'aie vues dans le courant de mon existence. L'Asie fait tout grand.
Pour sortir de Gouzar, nous passons devant une école où des enfants crient sur tous les tons en apprenant à lire. La petite fille de notre hôte se trouve sur notre chemin; nous lui disons adieu, et elle répond sans trop s'effaroucher aux salamalecs d'Abdoul.
Dans les faubourgs de la ville, des groupes de travailleurs se dirigent du côté des ariks qu'ils sont occupés à mettre en bon état. L'heure de reprendre la pioche n'étant pas encore arrivée, ils vont lentement, en flânant, les mains derrière le dos.
La steppe commence presque immédiatement après que nous avons quitté les maisons. L'oasis est derrière nous au nord et au sud. Notre direction est nord-ouest.
Les passants sont nombreux sur la route; cela nous surprend: notre guide nous donne la raison de cette animation inusitée; c'est la veille d'un jour de bazar à Gouzar, et beaucoup de marchands de Karchi ont coutume d'y venir, sans compter les oisifs. Ils sont partis à la pointe du jour et seront bientôt au terme de leur voyage; aussi les croisons-nous presque tous à une ou deux heures de Gouzar. Les uns montent des ânes qu'ils excitent à coups d'un bâton gros et court terminé par une chaînette de fer; la plupart vont à cheval, tantôt deux sur la même bête, tantôt juchés en haut de sacs de marchandises quiles élèvent d'un mètre au-dessus de la selle, ils se tiennent à plat ventre, accoudés, ouvrant des jambes comme des écartelés. Voilà des chameaux chargés, d'autres avec leur bât seulement, que leurs propriétaires vont offrir aux commerçants pour le transport des marchandises; peut-être sont-ils déjà retenus; ce sont les camionneurs de ces pays. Des pauvres, des mendiants, le bâton à la main, se hâtent sur le chemin; leur besace est vide, mais ils savent que demain elle sera gonflée par les aumônes, et l'espoir d'une bonne récolte leur fait allonger leurs jambes sèches.
Des Indous bien vêtus sous un manteau d'étoffe grossière chevauchent sur des haridelles étiques, presque toujours deux ensemble; ils ne portent pas le turban, mais le bonnet rond et quelquefois une simple calotte de toile; ils sont chaussés de babouches à bec retroussé. On les dit riches, avares, prêteurs d'argent à des taux très-élevés; on ne les aime point. Ils ont les cheveux longs et le front marqué du signe de leur caste. Ils nous saluent d'une courbette profonde, et leur nez touche presque la tête du cheval; ils portent la main à leur coiffure, l'ôtent même, contre la coutume des indigènes, qui ne se découvrent jamais par politesse; car on enlève son turban dans les cas où, en Europe, on se met en bras de chemise ou en pantoufles.
Trois Afghans, pieds nus, nous regardent d'un œil atone; ils ont la mine abjecte qui caractérise les fumeurs de nascha (haschich); ils vont à pas lents. Des divanas reconnaissables à leur kla (bonnet pointu) brandillent des jambes sur leurs ânes; ils n'ont pas oublié la gourde ventrue où les marchands leur verseront pêle-mêle une petite mesure d'huile ou une poignée de riz, de pois, de n'importequoi qui se trouve dans les sacs pleins posés ouverts devant les boutiques.
Des cavaliers faisant une pause devisent étendus sur l'herbe, la bride du cheval passée dans le bras. En voici trois couchés tête à tête, en étoile, qui mangent d'un bon appétit leur pitance—des abricots, des raisins secs, des amandes—sur le pan du manteau de l'un d'eux étalé en guise de table.
Notre guide rencontre des gens de connaissance; de part et d'autre on échange de chaleureux salamalecs, et comme il est attaché à la personne du beg de Gouzar, en passant il prélève sur ceux qui le savent «employé du gouvernement» une pincée de ce tabac en poudre que les indigènes mettent dans leur bouche, et qu'ils portent sur eux dans une gourde minuscule fermée d'une chevillette de bois. Nos hommes profitent de l'occasion pour se régaler aux dépens d'autrui, et les «administrés» s'aperçoivent que cinq ou six ont profité de ce qu'ils offraient à un seul.
Jusqu'à Yangi-Kent, village de trente à quarante maisons, la steppe est couverte d'herbe et sans accidents de terrain. Sur notre gauche se suivent des monticules artificiels semblables à ceux que nous avons vus près de Chirrabad et dans les ruines du Sourkhane. Ils sont espacés de quinze cents à dix-huit cents pas, et ne supportent rien.
Après Yangi-Kent, quelques collines coupent la route ou la longent. Des cadavres de chameaux ont attiré des bandes d'aigles noirs et de vautours blancs de dimensions colossales; ils mangent de compagnie sans désaccord apparent. Ils ont de la charogne pour plusieurs repas, et gens qui dînent bien s'entendent facilement. La luttecommencera probablement quand les vivres diminueront.
Avant Karchi, on voit quelques marais, des étangs, et, tout près de la ville, des ariks qu'on passe à gué.