XIII

XIII

Les lépreux.—Les loulli ou bohémiens.—Course à la chèvre à l'occasion de la mort d'un Ousbeg.—Le héros Abdoul.—Tchirakchi.—Un prince peu intelligent.—Les Ousbegs du Chahri-Sebz.—Chamatane.—Chahr; l'armée bokhare; le palais de l'émir.—De bons soldats.—La légende du grand serpent.

Les lépreux.—Les loulli ou bohémiens.—Course à la chèvre à l'occasion de la mort d'un Ousbeg.—Le héros Abdoul.—Tchirakchi.—Un prince peu intelligent.—Les Ousbegs du Chahri-Sebz.—Chamatane.—Chahr; l'armée bokhare; le palais de l'émir.—De bons soldats.—La légende du grand serpent.

Puisque nous avons remis à plus tard de visiter Bokhara, le mieux est de regagner rapidement Samarcande, d'où nous irons dans la steppe de la «Faim».

Ici, on est en pleine saison des pluies—la plus mauvaise de toutes pour les collectionneurs—tandis qu'au nord de la vallée du Zérafchane, dans la steppe qui a été arrosée par les eaux du ciel deux mois plus tôt, les plantes sont en fleur. Si nous voulons récolter autre chose que des graines, nous devons nous hâter. Aussi, le 5 mai, avant que la pluie tombe, nous nous mettons en marche pour le Chahri-Sebz par un ciel chargé de nuages.

En sortant de la ville, près des dernières maisons, des femmes sont assises ou agenouillées au bord de la route; leur visage est couvert d'un voile de crin noir, toute leur personne dissimulée sous leparandja[50]lugubre. Quandnous passons, elles prennent à la main la sébile de bois posée à leurs pieds et nous demandent l'aumône, mais sans quitter leur place. Ce sont des femmes demakao[51]: les unes, vieilles, cassées; les autres, jeunes, ayant sur les bras des enfants dont la belle mine ne dénote point qu'ils seront plus tard des victimes fatales de la lèpre. Le geste des mendiantes pour nous implorer met parfois un coin de leur visage à découvert, et, d'un coup d'œil, nous apercevons une joue ou un front rougi par un ulcère hideux.

[50]En turc occidental «féredjé».

[50]En turc occidental «féredjé».

[51]Lépreux.

[51]Lépreux.

L'une d'elles, délicate, mise avec une recherche relative, montre un visage encore indemne des attaques de la maladie, et avec un sourire triste et résigné, d'une voix plaintive, elle réclame un silao; un bracelet d'argent brille à son joli bras nu, car, toute lépreuse qu'elle est, elle garde la coquetterie d'une femme.

Ces infortunés sont nombreux dans le Bokhara, où toujours on les trouve installés dans le voisinage des villes. Parfois, ils se réunissent et forment un village: ceux de Karchi auraient cent cinquante maisons. Ils vivent de mendicité, se postent sur les routes les plus fréquentées, et, les jours de bazar, sont tous dehors à tendre la main aux passants. Ils font alors de belles recettes et retournent dans leurs taudis avec de quoi vivre quelquefois pour un mois. Quelques-uns des leurs vont acheter le nécessaire aux marchands établis près des portes de la ville: on leur emplit leurs besaces, et ils reviennent avec la pâture pour leurs frères.

On nous affirme que, dans la province de Karchi, le nombre des lépreux augmente depuis quelques années.

Cet accroissement concorde avec une suite d'années pluvieuses et, partant, de bonnes récoltes. Il y a là plus qu'une coïncidence. Les musulmans se montrent d'autant plus généreux que leurs moissons sont plus copieuses; les lépreux profitent de ces circonstances heureuses, leur situation s'améliore, ils se nourrissent mieux, la mortalité est moins grande et la procréation plus considérable. D'autre part, les hommes ont occasion d'amasser un petit pécule; ils songent à se procurer de nouvelles femmes, et comme on les laisse se déplacer à leur gré, ils vont dans les léproseries les plus proches acheter des jeunes filles. Celles-ci leur donnent de nouveaux enfants et ne leur sont point à charge, car le pays étant riche, elles sont d'un bon rapport: ce sont autant de mains en plus à la disposition du mari pour recueillir les dons des fidèles.

Mais nous sommes en route pour Tchim, et voilà des Turcomans qui viennent de Yakabag, village au pied des montagnes. Ils vont à Karchi vendre des juments. Ils les achètent maigres et fatiguées, les refont par un bon régime et les revendent à l'époque des accouplements.

Plus loin, c'est une bande de loulli; leurs femmes ont le visage découvert, quelques-unes sont jolies. Tous vont à cheval. Leur type est bien celui du Tsigane de ce pays: l'œil grand, le nez assez long, droit et gros du bout, avec un profil allongé, une face paraissant étroite en comparaison de la face des Ousbegs; mais des pommettes très-accentuées, des cheveux moins foncés, des yeux quelque peu kirghiz, déposent nettement contre la chasteté et la fidélité des femmes de cette race. Selon Abdoul, elles sont très-légères.

TOMBEAU DU PÈRE DE TAMERLAN. CHAHRI SEBZ.D'après une photographie deKazlowski.

TOMBEAU DU PÈRE DE TAMERLAN. CHAHRI SEBZ.D'après une photographie deKazlowski.

Les loulli ont coutume de se déplacer au printemps; ils traversent le pays, passent d'une ville à l'autre, vendantles écuelles et les cuillers de bois qu'ils taillent eux-mêmes; ils pratiquent la chiromancie et lisent l'avenir sur les os des animaux. Leurs femmes mendient par la même occasion. Ils ont la spécialité des treillis de fil de fer ou de laiton.

Cette première étape nous mène à Tchim, sur la rive gauche du Kachga-Darya. Nous arrivons juste avant l'orage que le vent du sud-ouest chasse derrière nous. Dans la nuit, il tombe une pluie torrentielle.

De Tchim, nous marchons presque droit sur l'ouest. A cinq cents mètres environ du caravansérail où nous avons couché, à droite de la route, un coin de steppe se déroule dans toute sa splendeur printanière. Des myriades de tulipes en fleur se bariolent sur un fond vert, et quand le vent cherche à les coucher, qu'elles se relèvent avec des ondulations infinies, c'est le chatoiement inimaginable d'une mer dont chaque vague est faite d'un ruissellement de couleurs. Tel est le modèle que les nomades s'efforcent de copier quand ils brodent avec des laines teintes leurs tapis magnifiques.

Des deux côtés du chemin, il y a des Saklis et les yourtes d'un aoul d'Ousbegs. Un homme est mort la veille. Les femmes, placées en cercle, pleurent à côté de sa tente en compagnie de la veuve. Les hommes organisent une course à la chèvre en l'honneur du défunt. De la colline d'où nous découvrons cette scène, nous ne tardons pas à voir accourir au galop, de tous côtés, des cavaliers qui se rassemblent dans un vallon en forme de cirque. C'est le champ de course qu'ils ont choisi.

Voici qu'un cavalier passe devant nous à toute bride; il porte en travers de sa selle une chèvre qu'on vient de tuer. Il s'approche de la troupe des coureurs, pousse un cri dedéfi, et la poursuite commence. Il se sauve ventre à terre. On cherche à lui barrer le chemin, on l'entoure, il s'échappe. Un des cavaliers le presse qui le touche, qui se penche pour lui arracher la chèvre, mais il la jette à terre du côté opposé, s'arrête court, la ramasse sans quitter les étriers et fuit dans la direction opposée. Puis, un groupe de cavaliers frais le cerne, et lui, renonçant momentanément à la lutte, jette la chèvre au milieu d'eux. Et c'est une mêlée, une bousculade sur place, chacun faisant son possible pour ramasser l'enjeu et gêner les mouvements de ses compétiteurs. Tout à coup il y a une débandade: l'un d'eux a pu saisir la chèvre entre les jambes des chevaux, et l'on donne la chasse au vainqueur d'un instant.

Abdoul, qui monte un bon cheval et ne manque pas de fatuité, trouve l'occasion belle de se couvrir de gloire. Il se débarrasse de son sabre et de son manteau, qu'il confie à son ami Roustem, et s'avance vers les coureurs, fièrement, au petit trot de son alezan. Il se met de la partie, et bientôt, grâce à son agilité, parvient à ramasser la chèvre; il fuit vers nous. Cela est contraire aux règles de la course: l'usage veut, en effet, qu'on ne soit le vainqueur définitif qu'après avoir fait trois fois le tour de la piste en conservant l'enjeu.

Le héros Abdoul a trop compté sur son coursier; deux cavaliers l'ont arrêté, les autres accourent. La mêlée est si confuse que nous ne distinguons qu'une masse de gens qui se heurtent. Soudain ils se dispersent, et alors nous voyons très-bien Abdoul sur le dos, son cheval qui se sauve à toutes jambes, tandis que les Ousbegs galopent au loin sans s'occuper le moins du monde de l'intrus qu'ils ont jeté à terre brutalement, à l'ousbeg.

Nous craignons une seconde pour les côtes de notrefidèle serviteur; mais il ne tarde pas à se dresser sur ses jambes, et il se traîne péniblement du côté de son cheval, qui s'est mis à brouter paisiblement l'herbe tendre que son maître eût voulu sans doute plus épaisse.

Cependant Roustem s'efforce de nous expliquer les motifs de cette mésaventure, dans son patois fait de turc et de russe étrange:

«Abdoul, dit-il, kopeck pas donné, Ousbeg pas content, Ousbeg diable; homme tout à fait assommé.»

Il veut nous donner à entendre que les Ousbegs se sont cotisés pour acheter la chèvre et se divertir, et qu'Abdoul n'ayant pas payé sa part, ils l'ont traité en ennemi.

En outre, ce que ne dit pas Roustem, il est probable qu'ils ont reconnu à son parler et à son costume un tadjique de la ville, et ils se sont empressés de jouer un mauvais tour au représentant d'une race qu'ils détestent profondément.

Abdoul, qui a pu se hisser sur sa bête, arrive avec un sourire contraint; il nous conte son échec et fait la théorie de la culbute qu'il vient d'exécuter. Deux cavaliers se sont placés à ses côtés, l'un à droite, l'autre à gauche; ils ont saisi la chèvre, le premier par une patte de devant, le second par une patte de derrière, et, tournant bride brusquement, talonnant leurs chevaux, ils ont jeté Abdoul à la renverse par-dessus la croupe de son cheval. Et voilà pourquoi la sienne est endolorie et qu'il se penche en avant et se tient au pommeau de sa selle. Mais son retour piteux contraste si comiquement avec son majestueux départ pour le combat, que nous ne pouvons contenir un fou rire.

Une verste plus loin que le champ de bataille où notre djiguite a été vaincu, on en trouve un autre qui ne prête point à sourire, et au contraire, tragique, grandiose danssa simplicité. C'est le village de Kamaï-Kourgane, aux maisons en ruine, et désert depuis une quinzaine d'années. Les champs qui l'environnent furent témoins de la lutte des agriculteurs contre l'asséchement du sol; l'homme a été vaincu par la nature dans la plaine, et il s'est rapproché de la montagne, où il a pu recommencer le combat dans des conditions plus favorables pour utiliser l'eau provenant de la fonte des neiges, sans s'exténuer de travail.

Les ariks desséchés de Kamaï-Kourgane, très-profonds et bordés de déblais considérables, prouvent que les anciens habitants de cette région n'ont reculé qu'après s'être défendus bravement, la pioche à la main.

Avant Tchim, il y aurait également un grand village abandonné pour les mêmes raisons et à la même époque.

Durant plus de vingt kilomètres, de Tchim à Kara-Bag, nous apercevons des tentes d'Ousbegs sur les deux côtés de la route.

Les rues de Kara-Bag sont défoncées et bourbeuses. Les chevaux enfoncent plus profond que le genou dans un mortier tenace. C'est que nous voilà de nouveau dans une vallée humide, à l'entrée de la plus fertile oasis du Bokhara. Jusqu'à Tchiraktchi, nous sommes dans les champs de blé vert, partout on voit des aouls au milieu de grasses prairies. Et lorsqu'au coucher du soleil nous arrivons aux portes de Tchiraktchi, il semble que nous ayons quitté l'Asie. Les troupeaux arrivent de tous côtés, la verdure des prés et des arbres, le ciel assombri par de gros nuages, une sensation de fraîcheur pénétrante, la teinte grise du paysage, tout rappelle certains villages de Hollande entrevus par un printemps brumeux.

Le bétail paraît être la principale richesse des habitants du pays; toutes les rues regorgent de vaches, de chèvres etde moutons qui se dirigent vers les cours des maisons, où ils passeront la nuit à l'air ou sous des abris. Le jour même nous constatons, en buvant un lait crémeux et parfumé, que vaches et prairies ne laissent rien à désirer.

Des rues étroites mènent à notre logis, petite maison presque en face de la porte de la forteresse où Son Altesse le touradjane, derrière des murs de terre en bon état, s'ennuie majestueusement.

On donne le nom de touradjane à tous les fils de l'émir. Le père a coutume de les placer comme gouverneurs dans les principales villes de ses États, et, tant qu'ils sont jeunes, il leur adjoint des chefs de son choix pour leur enseigner l'art de régenter les peuples.

Nous demandons des nouvelles de la santé du jeune prince, et l'on nous répond qu'il est souffrant. Depuis une année, il est miné par une fièvre qui est devenue intermittente, après avoir été d'abord quotidienne. Nous offrons immédiatement le secours de nos lumières; Abdoul nous donne pour des médecins de premier ordre, il est cru sur parole, car on sait que nous sommes des Faranguis, et cela suffit, «ces gens-là étant tous médecins». L'envoyé du touradjane va prendre l'avis de son maître et revient annoncer que Son Altesse accepte, que nous pouvons préparer la potion.

Grâce à nous, le lendemain, le touradjane se sentait mieux, et, en même temps qu'il nous faisait demander des cigarettes, fumées probablement par ceux qui couraient les lui porter, l'aimable jeune homme nous invitait à lui rendre visite et à déjeuner du même coup. Nous acceptons et prions le fonctionnaire qui nous transmet cette invitation de dire au touradjane combien son amabilité nous a touchés.

Vers dix heures, le kourbachi arrive tout flambant, la hachette d'acier poli passée à la ceinture; il annonce qu'on nous attend, et nous prie de le suivre.

Nous montons à cheval, passons sous une première porte où les gardes se lèvent à notre approche, puis nous pataugeons dans un chemin creux, sorte de marais entre deux murs où la boue pue et les flaques d'eau croupissent. Voilà encore une seconde porte couverte, puis une troisième s'ouvrant sur la cour qui englobe le palais du touradjane. Le kourbachi s'incline, salue, et nous confie aux quatreoudaïtchi[52]debout près de l'entrée, un long bâton rouge et jaune à la main.

[52]Deoda, chambre; c'est donc un chambellan.—De même, en turc occidental,odalik(et non odalisque), «fille de chambre».

[52]Deoda, chambre; c'est donc un chambellan.—De même, en turc occidental,odalik(et non odalisque), «fille de chambre».

Les oudaïtchi ont la charge de précéder l'émir ou ses fils quand ils sortent dans les rues, et, s'adressant à la foule, ils crient alors en persan: «Pour le bonheur de l'émir, qu'Allah donne au peuple la tranquillité et la paix!» et pour un touradjane: «Pour le bonheur du touradjane, qu'Allah donne au peuple de longues années et la santé.» D'autres oudaïtchi devancent le cortége et crient: «Levez-vous, croyants, regardez, sachez que l'émir, que le touradjane approche!» A l'intérieur du palais, ils font l'office d'huissiers, d'introducteurs, et, s'appuyant à chaque pas sur leur bâton comme un suisse sur sa hallebarde, deux à droite, deux à gauche, ceux-ci nous accompagnent. Puis nous mettons pied à terre, et, par une galerie couverte et sombre, à travers la cour, on nous conduit à la porte de la salle de réception. Nous entrons seuls.

La chambre est plus longue que large; sur une tableallongée et basse sont entassés des plats de riz, de viande rôtie, d'amandes, d'abricots et autres friandises indigènes. Au fond de la salle, à l'extrémité de la table, est assis le jeune prince vêtu d'un khalat de velours bleu, la tête surmontée d'un massif turban de fin tchalma blanc brodé d'or. Il se lève, nous tend la main:

«Le salut sur vous!» «Et sur vous le salut!» ripostons-nous.

Puis il s'assied, nous invite à prendre place à sa gauche du même côté de la table. Une soupe faite avec un bouillon de poulet, du riz et des petits pois nous est d'abord servie. En ayant mangé quelques cuillerées, nous fourrageons par politesse dans les différents plats avec notre cuiller en bois. Entre temps, j'examine notre amphitryon. Il est de taille moyenne; sa figure maigre paraît petite sous l'écrasement d'une coiffure monumentale, le teint est terreux, le nez droit avec de larges narines, la lèvre grosse et pendante, l'œil noir, morne. La mine est d'un fiévreux; la physionomie, d'un être peu intelligent, dans cet individu aux ongles malpropres, tout dénote un prince de la décadence. Ce n'est plus le fils des vaillants émirs ousbegs du temps passé. A notre retour en France, lorsque nous vîmes l'Honorius hébété de Jean-Paul Laurens, assis sur son trône, nous avons pensé au touradjane de Tchiraktchi.

Tandis qu'on dessert la table, la conversation s'engage:

—Ton père l'émir se porte bien?

—Ha ha.

—Le remède que nous t'avons donné t'a guéri?

—Ha ha.

—Nous sommes venus de loin afin de voir ton pays qu'on nous avait dit être très-beau.

—Khoub.

—Nous ne regrettons point la longueur du chemin que nous avons parcouru pour venir dans le Bokhara, car les habitants y sont hospitaliers.

—Khoub.

—Le sol y est fertile, les oasis sont de véritables jardins, et les fruits plus délicieux qu'en aucun autre endroit de la terre.

—Khoub.

—Et ton père aime la science, il soutient de ses dons les savants, qui sont innombrables dans ses États.

—Khoub.

Nous ne tardons point à nous apercevoir que notre interlocuteur est taciturne ou très à court d'idées, car il est impossible d'en tirer autre réponse que ce «khoub», accompagné d'une légère inclination de la tête sur l'épaule gauche. Quand nous nous taisons, on entend voler une mouche; le touradjane ne prend jamais le premier la parole, il se tient silencieux, nous regarde, et nous le regardons.

Nous ne voulons point quitter sans l'entretenir quelques minutes celui qui nous a fait servir un déjeuner pour quarante personnes, et le dialogue dure avec beaucoup d'à-coup, jusqu'au moment où, ne sachant plus nous-mêmes que dire, qu'imaginer, nous nous levons pour prendre congé. L'intelligent jeune homme nous imite, nous tend la main.

—Louanges à Dieu! que ta vie soit longue!

—Kheïle[53]khoub, répond-il.

[53]Extrêmement.

[53]Extrêmement.

«Bien» et finalement «très-bien», voilà tout ce que ce fils d'émir a trouvé à nous dire.

Quand nous fûmes hors de sa forteresse, Abdoul, qui avait tenu sa langue trop longtemps, s'exclame:

—Quel imbécile, quel imbécile!

La qualification n'est point trop sévère, s'il faut croire la rumeur publique. Aux yeux de ses administrés, le touradjane passe pour un personnage d'une intelligence peu remarquable. On dit que son entourage ne lui témoigne point la déférence due à un fils de Sa Sainteté, que ses ordres ne sont pas toujours strictement exécutés, et qu'on obéit plutôt au conseiller que l'émir a attaché à sa personne.

Ses serviteurs se plaignent de sa lésinerie, le dépeignent comme un jeune homme de caractère insupportable. Autrefois, il sortait assez souvent pour assister ou prendre part aux courses à la chèvre, qui le passionnaient. Maintenant il reste enfermé dans la forteresse comme dans une prison, ne lit point dans les livres, n'aime ni les chanteurs ni les musiciens. Il se plaît à rôder d'une chambre à l'autre, à jouer avec ses cailles, à regarder ses faucons manger, à visiter ses écuries où il passe des heures, époussetant lui-même ses chevaux, gourmandant les palefreniers à tout propos. Quant à la femme que lui a choisie son père, il n'en a cure. Il préfère rester dans sa chambre, béer à la fenêtre donnant sur la vallée, et les jambes croisées, boire coup sur coup les tasses de thé vert, fumer le tchilim qui le plonge dans une somnolence où il se complaît. Il ne mène point la vie d'un prince, mais d'un énervé.

On nous apprend que, sur notre chemin, non loin de Tchiraktchi, il y a un gué large et profond. Nous faisons donc charger nos bagages et nos collections sur un arba aux roues très-élevées qui part à l'avance, puis, à traversles champs cultivés, après avoir jeté un coup d'œil sur Tchiraktchi du haut d'une colline, nous descendons jusqu'au village de Tiz-âb (eau rapide). Il prend son nom du cours d'eau qui le traverse bruyamment et à toute vitesse en s'échappant d'une gorge étroite. La berge élevée de la rive gauche est la digue qui protége le village contre le torrent, dont la turbulence est extrême dans la saison des pluies et de la fonte des neiges.

Notre arba est arrêté à moitié du chemin creusé dans la berge conduisant au gué; pour le moment il est impossible de passer sur l'autre rive. Les villageois sont rassemblés, ils regardent couler l'eau et passer les piétons qui se déshabillent, font un paquet de leurs vêtements, les placent sur leur tête et entrent dans la rivière sans plus de cérémonie. Ils enfoncent jusqu'au cou. Comme nous ne voulons point mouiller nos collections, nous attendons que le niveau baisse.

Dans l'après-midi, les coffres ayant été placés sur des bottes de paille pour les élever au-dessus de l'eau, nous commençons le transbordement. De solides gaillards, nus jusqu'à la ceinture, poussent vigoureusement les roues de la voiture; d'autres montés sur des chevaux attelés de chaque côté du limonier luttent contre le courant, et en trois voyages tout est au complet sur la rive opposée.

Durant ce va-et-vient, les indigènes ne se privent point du plaisir de nous examiner. Nos selles anglaises attirent surtout leur attention, et ils les regardent en connaisseurs. De notre côté, nous pouvons détailler la personne des habitants de Tiz-âb qui passent dans le pays pour des Ousbegs de race pure et sont renommés pour leur courage et leur vigueur.

Ils ont la face large, le nez gros et court, l'œil petit, la tête ronde sur un cou solide enfoncé dans des épaules larges et droites; la poitrine est vaste, le bassin ample, les membres musculeux et développés, le pied et la main larges avec des doigts gros et courts, le mollet haut, les attaches grosses. En somme, un ensemble peu élégant, mais d'une race forte, pesante et charnue. Plusieurs étaient d'une taille élevée. Tous étaient bruns ou châtains et montraient de magnifiques dents larges et courtes. Malgré une barbe assez fournie, le reste de leur corps ne portait point de trace de pilosité. Ces Ousbegs avaient la physionomie honnête, un air de simplicité plus que d'intelligence.

Les chevaux de bât sont chargés à nouveau, et nous nous acheminons vers le village-forteresse de Chamatane, campé fièrement en vedette sur le chemin de Chahri-Kitab. Partout des champs verdoyants, partout une végétation exubérante; c'est bien le pays de la Ville Verte.

Chamatane fut illustré par les exploits de Djoura-Beg, dont voici en quelques mots l'histoire. Après avoir été au service de l'émir à Bokhara, Djoura-Beg vient dans le Chahri-Sebz chez un certain Baba-Beg, gouverneur du pays; il se lie étroitement avec son hôte, prend de l'influence sur lui, et le décide à se proclamer indépendant et à lever l'impôt pour son compte. L'émir envoie des troupes contre les révoltés, mais ceux-ci se défendent courageusement, et chaque fois qu'ils apprennent l'arrivée des soldats bokhariens, ils rompent les digues et inondent le pays, et le sol qui est très-argileux se détrempe, formant un mortier épais et tenace où piétons et cavaliers s'engluent. Djoura-Beg, qui recrute ses troupes parmi une population vaillante et vigoureuse, vient facilementà bout de ses ennemis; il a soin d'être sur ses gardes, de façon à éviter les coups de main, et tient tête à l'émir. Celui-ci, avec une obstination digne d'un meilleur sort, tente maintes fois de reprendre cette belle province, et pendant quinze ans il s'épuise en efforts inutiles, jusqu'au moment où les Russes s'emparant du Bokhara en firent autant du Chahri-Sebz. Djoura-Beg défendit énergiquement Chamatane, mais il succomba. Aujourd'hui, il est à Tachkent avec son ami Baba-Beg. Tous deux ont été fort bien traités par les Russes, qui leur servent une pension, et le Tzar compte les anciens begs parmi ses plus fidèles sujets.

Lorsque le général Kauffmann s'empara de la province de Samarcande, il donna en compensation à l'émir de Bokhara les deux petites principautés qui formaient le Chahri-Sebz.

De Chamatane à la ville de Chahr s'étend un véritable jardin planté d'arbres fruitiers innombrables; on comprend que l'émir ait choisi cette riante campagne pour y faire construire sa maison de plaisance favorite. Nous ne l'avons point visitée, nous avons dû nous contenter de longer la double rangée de murs très-élevés qui défendent l'entrée du parc immense et boisé où le maître du Bokhara prend ses ébats.

Avec ses rues étroites, tortueuses, sales, se traînant le long des pentes, avec son bazar sombre, couvert, aux carrefours de voûtes de briques, Chahr a l'aspect d'une ville du moyen âge. A chaque pas, on rencontre les restes de constructions que Timour fit élever dans ce lieu de sa naissance, qui n'était alors que le village de Kach. On dit que l'illustre conquérant songea même à en faire la capitale de son vaste empire; mais il abandonna ce projet.Samarcande, posée au milieu d'une plaine fertile où se croisent les routes du monde central asiatique, était bien la ville que devait préférer à toutes les autres celui qui fut un politique avisé autant que capitaine habile. Il n'en pouvait trouver une dont la situation répondît mieux aux intérêts de la bonne administration et de la facile défense du pays.

PLAINE DU ZÉRAFCHANE.Dessin deGirardot, d'après les croquis deM. Capus.

PLAINE DU ZÉRAFCHANE.Dessin deGirardot, d'après les croquis deM. Capus.

Chahr ne pouvait être qu'une très-agréable résidence d'été, le Schœnbrünn de Samarcande et rien de plus.

Autrefois plus peuplée, cette ville compte encore quinze mille habitants. D'habitude, pendant les grandes chaleurs, l'émir de Bokhara habite sa maison de campagne, où il donne des fêtes. Mais c'est à Chahr, dans les bâtiments construits au pied des ruines de l'Ak-Saraï, qu'il expédie les affaires sérieuses, qu'il tient sa cour et que veillent ses guerriers.

Le beg de Chahr nous invite à l'aller voir. Pour pénétrer jusqu'au logement qu'il habite à l'intérieur de la forteresse, il faut traverser plusieurs cours communiquant par des portes couvertes qui servent de corps de garde. Chaque fois que nous passons devant une de ces portes, des soldats d'opéra-comique se précipitent sur leurs fusils, s'alignent à peu près et présentent les armes. Leur costume est voyant et fait pour inspirer la terreur. Ils ont la tête surmontée d'un vaste bonnet de peau de mouton noir, une veste rouge avec des boutons de métal, s'enfonçant dans un tchalvar jaune en cuir dont le fond est d'une ampleur extravagante. Ils sont chaussés de bottes aux talons ferrés. Comme armes, ils ont des sabres, des fusils à piston avec une baïonnette triangulaire.

Les oudaïtchi nous introduisent chez le beg; ses serviteursemplissent la cour avoisinante, et ses subordonnés se tiennent debout à la porte de la salle. Le beg est de taille moyenne, replet, avec une tête fine d'ecclésiastique. Il passe pour avoir la confiance de son maître, qui n'en reçoit que de bons conseils. Il est d'une politesse obséquieuse, nous accable de compliments, ne tarit pas d'éloges sur son voisin, le gouverneur de la province de Samarcande, et sur le gouverneur général du Turkestan, que «l'émir aime au delà de ce qu'on peut croire. C'est au point qu'il tombe malade chaque fois qu'il apprend une indisposition du général Kauffmann.»

Le beg nous donne ensuite quelques-uns de ses serviteurs, qui nous font visiter la forteresse.

En face d'une porte, nous voyons un canon sur un affût, mais pas de boulets ni d'artilleurs. On nous promène dans plusieurs cours qui sont entourées de constructions servant à loger les soldats et les serviteurs. Les appartements réservés à l'émir et à sa famille sont vis-à-vis d'un colossal portique couvert de briques émaillées, seul reste d'un palais construit par Timour[54]. Le portail menace ruine et écrasera un beau jour les soldats logés dans une masure adossée à sa base. L'habitation de l'émir, qu'on a placée prudemment à distance, n'est pas luxueuse, elle est en briques cuites, crépie de plâtre, à un étage, avec une galerie devant les chambres tout autour de la cour. Elle donne sur un jardin planté de mûriers et de rosiers; un homme y était occupé à distiller l'essence de rose pour l'usage personnel de l'émir, qui mêle ce parfum à l'eau de ses ablutions. Toutes les chambres étaient inhabitées et vides de meubles.

[54]Palais blanc.

[54]Palais blanc.

Nous rentrons à notre logis par le bazar, qui est peu animé, comme tous les bazars du pays les jours où il n'y a pas de marché. Nous remarquons des cotonnades anglaises, mais en petite quantité et à un prix plus élevé que les cotonnades russes.

Trois ou quatre armuriers sont occupés à fabriquer des fusils à mèche, rayés droit et même en spirale. Tous les appareils et outils sont maniés à la main, le maître ouvrier les a construits lui-même assez ingénieusement. La matière première lui vient en barres du grand dépôt qui est à Bokhara, où le fer arrive par l'entremise des Tartares de Kazan. Le kilogramme coûte plus de un franc, prix du gros.

Abdoul a apporté souvent de Samarcande des dépêches au beg de Chahr, et il nous donne sur son caractère des détails peu flatteurs. Il le dépeint comme un avare, comme un beau parleur, grand faiseur de gestes, prodigue de compliments «comme un loulli», mais payant peu ou point ses serviteurs, qui finissent par le quitter, désespérés d'attendre des appointements que leur maître promet toujours de leur donner sans s'exécuter jamais.

—Quant aux sarbasses (soldats), ajoute Abdoul, ah! maître, quels sarbasses! Il en faudrait beaucoup comme ceux-là pour chasser les Russes!

—Ils ne sont donc point courageux?

—Courageux! avec un bâton tu en ferais sauver trois cents. Tu ne sais donc pas qu'on les recrute parmi les gens qui rôdent inoccupés, qui ne savent que faire pour vivre. On leur offre un tenga par jour, un grand bonnet, une veste, un fusil, et ils n'hésitent point à s'enrôler. Et puis, quand le métier les ennuie, ils se sauvent dans le Turkestan russe.

—Mais quand une guerre est déclarée, ils se comportent bien, je suppose. Ils obéissent à leurs chefs?

—Ils obéissent lorsqu'on leur dit de piller, et ils sont toujours prêts à manger le palao. Il faut les voir en marche. Ils ont les poches pleines de noix, de raisins, d'abricots secs, de pistaches, et tout le long du chemin ils grignotent, car je t'assure qu'ils ont de bonnes dents. Et puis chacun d'eux a sa caille ou sa colombe pour jouer pendant les haltes. Et si l'ennemi est proche, ils ne se pressent point, pas plus que les chefs, et ils sont tous malades les uns après les autres. Ils trouvent toujours une raison pour s'écarter, et alors ils jettent leurs armes et se sauvent. Celui qui s'aperçoit que son voisin manque à l'appel dit au capitaine: «Capitaine, Abdoullah ne revient pas, permettez que j'aille le chercher.» Et le capitaine dit: «Va et reviens vite.» Il s'en va, mais ne revient pas. Et lorsqu'on voit l'ennemi, il en manque les trois quarts; au premier coup de fusil, tous s'enfuient comme des perdrix, et alors les grands chefs disparaissent à leur tour, et s'en vont conter à l'émir qu'ils ont combattu vaillamment, que tous leurs soldats sont tués, et l'émir dit au capitaine: «Par Allah! je te nomme colonel», et au colonel: «Je te nomme général.» Quels sarbasses! quels sarbasses!

Et Abdoul crache de mépris pour ses congénères.

Le même jour nous partons pour Kitab, la sœur jumelle de Chahr: un ruban de verdure les relie l'une à l'autre. Les chemins sont détrempés, et nous avançons difficilement.

L'Ak-Darya qui coule au pied de Kitab était gonflé par les pluies, et nous dûmes le traverser en arba. Les bagages furent vite transportés sur l'autre rive, grâce à des passeursherculéens dont l'un ressemble à s'y méprendre au fameux lutteur Faouët, qu'admirait tant Théophile Gautier.

Les rues de Kitab sont de véritables marais. Cette ville est enfouie dans les arbres, entourée de champs fertiles; elle ne possède pas de monuments, et compte seulement quelques milliers d'habitants. Le beg, qui nous invite à le visiter et nous reçoit avec beaucoup d'affabilité, est en ce moment dans tous ses états. L'émir vient de lui réclamer une somme considérable qu'il n'aurait point dans ses caisses.

Ayant traversé le Kachka-Darya près des ruines d'une forteresse, nous arrivons à Kaïssar, où nous prendrons un guide pour traverser la passe de Katta-Karatcha.

Le chef du village nous reçoit très-cordialement. C'est chez lui que nous trouvons une boîte à sucre de la fabriqueDavid Sassoon and Co, qui est venue des Indes par Mazari-Chérif jusqu'à l'extrême frontière de l'empire russe. On nous donne pour indiquer la route un homme de haute taille, d'une soixantaine d'années, qui connaît admirablement la montagne. Cet homme ne sait point d'où il est; nous le supposons Persan. Il a été apporté tout petit à Karchi par les Turcomans; sa bonne mine le fit acheter par le beg, qui le garda à son service jusqu'à sa mort. Le beg mort, l'esclave s'installa à Kaïssar, prit femme, et maintenant il est grand-père, et paraît très-content de son sort, car il rit volontiers. Sa principale occupation est de cuisiner pour le chef du village et de conduire les voyageurs de marque du Chahri-Sebz dans la province de Samarcande.

En trois heures nous atteignons, par un sentier pierreux, la plate-forme où les eaux se divisent, et lesvoyageurs font souffler leurs chevaux. Puis nous descendons vers Samarcande, car nous avons franchi la frontière; nous sommes de nouveau dans le Turkestan russe.

Avant d'arriver au premier village d'Amman-Koutane, le long d'une pente, on nous montre une longue traînée de cailloux; nous ne voyons là qu'un éboulis tel qu'il s'en fait lorsque les rochers s'effritent. Mais c'est, paraît-il, le «méguil de la couleuvre», et le guide nous conte que, «dans le temps passé,—bien avant Timour,—une couleuvre habitait la passe. Elle mesurait plus de trois cents mètres de longueur, avait une gueule énorme, dévorait les passants et même des caravanes entières. On ne pouvait plus aller par ce chemin du Chahri-Sebz à Samarcande. C'était une grande gêne pour le commerce. L'émir promit donc une haute place et une récompense magnifique à qui débarrasserait ses États d'un tel fléau. Un homme bien avisé usa de la ruse suivante. Il fabriqua un coffre, le remplit de poudre, y fixa une mèche très-longue. Puis il plaça la machine infernale sur le chemin du serpent, qui l'avala d'un coup. Puis, la boîte dans le ventre du reptile, il battit le briquet, mit le feu à la mèche, et le monstre éclata en trois morceaux. Il mourut, et on l'enterra à cette place.

—Est-ce que beaucoup de personnes ont vu ce serpent?

—Oui, répondit le guide, ils sont morts depuis longtemps. Au reste, voici le méguil, et la tête du monstre fut mise en terre près du champ labouré que vous voyez bien.

Le soir, nous couchions à Ak-Tepe, et le lendemain nous partions pour Samarcande, qui apparut soudain, dans lagrande vallée du Zérafchane, comme un bouquet tombé sur un tapis vert.

Une boîte ayant contenu du sucre fabriqué dans l'Inde anglaise; un ex-esclave; une légende; telles sont nos constatations en achevant cette première partie de notre voyage.

Elles disent la situation présente de ce pays. C'est d'abord l'antagonisme commercial des Russes et des Anglais, et l'extrême activité de ces derniers; puis une transformation sociale qui s'opère par le sabre des Russes: la disparition de l'esclavage; enfin, le grand obstacle à ce que certaines populations d'Asie emboîtent le pas à celles d'Occident, qui est le goût extrême du surnaturel, l'absence complète d'esprit d'induction, dont témoigne une légende, tentative la moins scientifique d'expliquer un fait très-simple.


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