CHAPITRE IIILES TAPIS DE SMYRNE

Procédés de fabrication. — Les maisons de Ouchak. — Les prix moyens. — Le commerce général. — Les dessins. — Les tapis de Gheurdès et de Koula.

Les tapis turcs, connus sous le nom de tapis de Smyrne, se fabriquent dans toute l’Anatolie, mais principalement dans trois villes : Ouchak, Gheurdès et Koula, qui donnent chacune à leurs produits un cachet particulier.

C’est à Ouchak surtout que se fabriquent les tapis à haute laine. Les femmes turques s’en occupent presque seules. Il n’a été permis que depuis quelques années aux femmes grecques de tisser des tapis à haute laine ; par contre, les femmes grecques fabriquent exclusivement cet autre produit à double face, appelé dans le pays Kilim grec.

Les procédés de fabrication sont simples et faciles : un grand châssis posé verticalement porte dans le haut un cylindre en bois sur lequel on passe la chaîne, qui est tendue par une traverse également en bois. A la partie inférieure de ce châssis, un autre cylindre reçoit le tapis à mesure qu’il est exécuté.

Les ouvrières sont assises devant le cadre qui porte la chaîne. Pour composer le dessin elles prennent les fils de laine teinte et préparés d’avance et les nouent à la chaîne par des nœuds coulants. Elles passent ensuite la trame à la main, serrent les nœuds avec un grand peigne de bois et enfin nivellent la partie tissée avec des ciseaux. Tout ce travail est exécuté avec une dextérité et une précision incroyables.

D’ordinaire, chaque ouvrière n’exécute que la partie du dessin qui lui est assignée. Aussi connaît-elle de mémoire le nombre des fils qu’elle doit employer et n’est-elle jamais indécise pour composer une nuance. Mais quand il s’agit d’exécuter un nouveau dessin, on choisit l’ouvrière la plus experte, pour composer sur le croquis qui lui est soumis un modèle qu’elle livre ensuite aux autres femmes qui doivent tisser le tapis. Ces dernières se servent de l’envers du modèle pour en compter les points et confectionner la pièce voulue. Avec cette méthode de fabrication, le tapis ne présente aux regards que les têtes des laines égalisées, sans laisser voir ni la chaîne ni la trame. La durée de pareils tapis est indéfinie.

On compte à Ouchak 2,000 métiers, dont 600 environ sont en activité toute l’année.

La fabrication occupe en moyenne 4,000 ouvrières et ouvriers, soit 3,000 femmes et 500 jeunes filles pour le tissage, et 500 hommes pour le lavage des laines et la teinture.

Le salaire des ouvrières est de 4 fr. à 4 fr. 80 cent. par semaine.

Chaque femme tisse par jour, en moyenne, de 20 à 25 centimètres de longueur, sur 68 centimètres de large.

Pour l’exécution d’un tapis d’environ 4 mètres de large, on emploie ordinairement six femmes, qui travaillent à 68 centimètres environ les unes des autres.

Ouchak est habité principalement par des Turcs commissionnaires qui achètent en petite quantité les tapis offerts à la vente ou fabriqués sur leurs ordres et exportés directement par eux à Smyrne moyennant une commission à leurs correspondants. Ces derniers à leur tour les adressent partie en France, partie en Angleterre.

Toutefois les affaires les plus importantes traitées à Ouchak sont faites par la maison française Antoine Giraud. Cette maison, depuis plus de vingt années, pratique le système des avances aux fabricants, en leur laissant toutes facilités demandées, et a par suite la préférence sur tous les acheteurs turcs. Tous ces tapis faits sur commande ou achetés tout confectionnés sont adressés au dépositaire à Smyrne.

Cette maison possède également à Ouchak une teinturerie qui lui permet de donner des couleurs solides et conformes aux demandes.

Il y a cinq qualités de tapis d’Ouchak :

1oqualité cochenille pure, extra velouté, dans les prix moyens de piastres 57/58 le pic carré ou 25 à 26 francs le mètre carré ;

2oqualité cochenille pure, à dessins. — Prix moyens : piastres 53 à 55 le pic carré, ou 24 à 25 francs le mètre carré ;

3oqualité garance cochenille velouté. — Prix moyens : 51 à 52 piastres le pic carré ou 22 à 23 francs le mètre carré ;

4oqualité garance cochenille à dessins. — Prix moyens : 44 à 46 piastres le pic carré ou 21 à 22 francs le mètre carré ;

5oqualité garance pure à dessins. — Prix moyens : 43 à 44 piastres le pic carré ou 20 à 20 ½ francs le mètre carré.

Il y a encore une autre qualité courante secondaire qui se rattache aux tapis précités et qui se vend dans les 40 à 41 piastres le pic carré, soit 18 ½ à 19 francs le mètre carré.

Il faut observer que dans les prix cités ci-dessus, nous avons compris les frais de transport d’Ouchak à Alascheir et d’Alascheir à Smyrne, ainsi que les droits de douane à la sortie à Smyrne. De telle sorte que les prix du mètre carré donnés dans le détail des diverses qualités s’appliquent à la marchandise rendue franco, à Smyrne, à bord des vapeurs. Il faut en plus tenir compte d’un supplément de dix francs par balle pour frais d’emballage, droits de quai, portefaix, embarquement, etc.

Le nolis de Smyrne à Marseille est de quatorze francs les cent kilogs, environ un et demi pour cent sur la valeur.

Ouchak consomme annuellement 600,000 kilogrammes de laine brute qui donnent 50 % de laines filées. La production annuelle des tapis de haute laine d’Ouchak a considérablement augmenté depuis quelques années et elle atteint actuellement environ 160 à 180,000 pics carrés dont 4,000 seulement sont expédiés en Turquie et en Égypte, et 100,000 sont exportés à l’étranger : la Grande-Bretagne en reçoit 53,000, la France 22,000 et les États-Unis d’Amérique 16,000.

Cette industrie rapporte donc actuellement par an à Ouchak une somme d’environ dix-huit cent mille francs à deux millions.

Les Turcs n’ont point d’école dans les arts ; ils n’ont fait qu’imiter l’école persane, qui dérive elle-même de l’école arabe.

Les dessins des tapis turcs sont un mélange d’arabesques, de médaillons et de rosaces.

Les plus usités sont :

Le tapis à médaillon au milieu, jolie bordure, fond rouge uni ;

Le même dessin à fond rouge moucheté ;

Le tapis à dessins ramages, à très petits médaillons, fond rempli ;

Les couleurs les plus employées sont le rouge brun et le vert foncé.

Indépendamment de ces dessins, on peut faire reproduire tout dessin nouveau sur croquis, patrons, et ajouter toutes les couleurs désirées, confectionner également des tapis de forme irrégulière, à découpure quelconque. Dans ce cas les prix varient suivant les difficultés du travail.

La plupart des croquis qui servent de modèles sont envoyés directement de Paris.

La ville de Gheurdès produit également des tapis, mais surtout des foyers qui sont considérés également comme provenant de Smyrne ; ils se rapprochent cependant des tapis de Perse, avec lesquels ils ont une certaine analogie au point de vue de la précision du point, des dessins et du coloris.

Les moyens de fabrication sont à peu près les mêmes que ceux employés à Ouchak.

Cette fabrication occupe 2,000 ouvrières et 400 métiers, tissant annuellement 10,000 mètres carrés ; depuis quelques années, elle tend à diminuer sensiblement par suite de la préférence que l’on accorde maintenant aux carpettes du Daghestan.

Koula produit des tapis de pied connus sous le nom de tapis de prière, d’un bon marché qui résulte soit des moyens industriels de fabrication, soit de l’emploi du chanvre comme trame. On y confectionne des descentes de lit d’environ 2 mètres de long sur 1 mètre de large qui coûtent de 10 à 15 francs ; celles tout en laine varient de 35 à 40 fr.

Koula produit encore de petits tapis, d’un style primitif local et d’excellente qualité, qui sont tissés par un très petit nombre d’ouvrières de choix et font partie des trousseaux de mariage. La fabrication en est extrêmement limitée, les prix étant trop élevés pour le commerce.


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