CHAPITRE IIIMOUDANIA

Un campement sur le golfe de Ghemlek. — Le grec moderne. — Arnaout Keuy. — La saison des bains de mer. — Les soirées. — Les maisons. — Les Grecques et les Arméniennes. — Une source sainte.

Je me trouve, pour le moment, campé à Arnaout-Keuy, sur le golfe de Ghemlek. Mes tentes sont dressées sur un rocher à pic, à 50 mètres au-dessus du niveau de la mer et à peine à un mètre du bord.

Quelle admirable vue !

Ce golfe me rappelle le lac de Genève avec une étendue moindre, car l’œil peut ici embrasser toute la circonférence. Mais, au lieu des sites délicieusement civilisés, comme Évian, Ouchy, Vevey, je n’aperçois que des sites quelque peu sauvages qui portent les noms plus ou moins euphoniques de Siyi, Bourgas, Armoutlouq, Coursounlouq. Dominant tous ces villages, deux petites villes : Ghemlek, au nord-est, et Moudania, au sud-ouest.

Dans presque tous ces endroits, à l’exception de Ghemlek, les deux tiers de la population sont d’origine grecque, ce qui d’ailleurs est presque général sur tout le littoral de la Turquie d’Asie. Aussi est-il commun de constater cette singulière anomalie, à savoir des sujets turcs ne parlant pas un mot de la langue turque. En ce qui me concerne, je suis loin de m’en plaindre. Commençant à peine à baragouiner quelques mots turcs, il m’est plus facile de me faire comprendre, pour l’usage journalier, en langue grecque. Cependant quelle différence avec la langue qu’on m’a enseignée dans ma jeunesse sous le nom de grec ancien ! Ce ne sont pas tant les mots qui ont changé ; à part les termes techniques, le reste est à peu de chose près le même. Mais quelle difficulté pour la prononciation !

Pourquoi aussi Érasme a-t-il eu la malencontreuse idée de préconiser la prononciation bizarre qui est encore suivie dans nos écoles pour le grec ancien ? Il y a cependant de fortes présomptions pour que les Grecs modernes aient conservé plus intacte que les étrangers la prononciation de leurs ancêtres. Je ne vois point d’ailleurs ce qui pourrait empêcher que l’on apprît aux écoliers à lire Homère avec la prononciation grecque moderne, plutôt qu’avec la prononciation dite classique, qu’Homère doit être fort étonné d’entendre s’il survit encore quelque chose de lui dans un monde meilleur. Il me semble que cette question pourrait fort bien se mettre à l’ordre du jour du Conseil supérieur de l’instruction publique. Les conséquences d’une semblable réforme seraient grandes, en ce sens que nos jeunes Français seraient à même à l’avenir de converser familièrement avec n’importe quel descendant de Périclès ou n’importe quelle arrière-petite-fille d’Aspasie. Et, comme la question grecque me semble loin d’être résolue et ne peut au contraire que prendre de l’extension, il y aurait dans cette réforme même un certain attrait politique.

Arnaout-Keuy, le village au-dessus duquel j’ai établi mon campement, est également un village grec, bien que son nom signifie en turc : village albanais.

Sur les deux cents habitants qui composent cette agglomération, s’il y a trois musulmans c’est tout.

On est ici à peine à dix minutes de Moudania, et c’est sur la plage qui s’étend de Moudania à Arnaout-Keuy que la belle société de Brousse vient en juillet et en août prendre les bains de mer. Ce n’est point là seulement une question d’hygiène, c’est aussi une question de sécurité. A ce moment, en effet, apparaissent les grandes chaleurs ; la moyenne est trente-cinq degrés centigrades, et quelquefois le thermomètre monte à trente-sept et quarante degrés. A Brousse même la chaleur est suffocante, les fièvres se déclarent, et quand on est pris, c’est pour de longs mois. Aussi tous ceux que leurs affaires ne retiennent pas en ville, et ils sont nombreux — (la période des transactions étant terminée, la récolte de la soie faite, les cocons vendus), — se réfugient dans les massifs de l’Olympe ou sur les bords de la mer.

C’est alors que Moudania et Arnaout-Keuy prennent une certaine animation.

Dans la journée, il est vrai, au moment de la chaleur, chacun, suivant l’habitude orientale, se livre à une sieste prolongée.

On se lève seulement quand le soleil se couche, et alors jusqu’à une heure ou deux du matin le golfe est sillonné de caiqs.

C’est un spectacle charmant de voir sous ce ciel tout constellé d’étoiles, d’un bleu si pur qu’il fait clair comme en plein jour, filer rapidement, sur la mer calme, ces caiqs effilés, illuminés par les mille couleurs des lanternes vénitiennes.

En voici d’où s’élèvent doucement les voix des jeunes filles modulant des chœurs grecs, un peu monotones peut-être, mais d’une monotonie cadrant à merveille avec ce ciel, ces montagnes, cette mer qui semblent se fondre ensemble dans le même bleu vague.

Voici maintenant d’autres caiqs où se trouvent des musiciens grecs. Pour tout instrument un fifre, un violon, et deux guitares. Il sort de cela une musique étrange, criarde, qui tout d’abord agace horriblement les nerfs ; ce sont des airs à ritournelles vives, alertes, mais sans mélodie. Il faut au moins une bonne demi-heure pour que les oreilles, même les moins récalcitrantes, s’habituent à ces sons et ne frémissent plus à chaque note. Alors on en arrive à trouver parfois un certain charme à cette musique, — tout comme, lorsque l’on est privé de fruits mûrs, on mord dans un fruit vert ; le premier seul semble acide, et l’on finit bientôt par trouver aux autres une saveur piquante.

Ajoutez à ces illuminations, à ces chœurs, à cette musique, les feux d’artifice qui s’entre-croisent, les fusées qui montent au ciel et narguent les étoiles, et vous aurez une idée des distractions que se procure aux bains de mer la société grecque et arménienne de Brousse.

Car ce sont bien là les seules distractions de Moudania et d’Arnaout-Keuy. Ces stations balnéaires paraîtraient horriblement insipides aux habitués de Trouville et d’Étretat. Il n’y a ni casino ni hôtels confortables. Point de lieu de réunion. Chacun prend son bain où bon lui semble, avec caleçon ou sans caleçon, car il y a des anfractuosités de rochers très discrètes. Soit dit en passant, il est impossible de trouver à acheter un caleçon de bain dans cette ville de bains. On m’a cité un Français qui a voulu tenter l’expérience. Après avoir visité infructueusement toutes les échoppes de Moudania, il s’en retournait désappointé, quand un grec vint lui confier mystérieusement qu’il n’existait qu’un seul caleçon de bain dans tout le bourg : un Anglais l’avait oublié là, par hasard, il y avait plusieurs années de cela !

Quant aux maisons, ce sont d’affreuses bicoques tout en bois vermoulu, hantées par les puces, les punaises et tous les insectes asiatiques dont le seul rôle dans la nature consiste évidemment à tourmenter les Européens.

La seule qualité de ces constructions, et elle a son prix, est de se trouver à l’abri des tremblements de terre, très fréquents ici. Tandis que les demeures solidement bâties s’écroulent à la moindre secousse, ces baraques en planches et en terre gâchée résistent victorieusement. Les poutres se disjoignent, mais se replacent d’elles-mêmes, on dirait du caoutchouc. Aussi conserve-t-on avec respect ces bâtisses, contemporaines du fameux tremblement de terre de 1855 qui détruisit presque toute la ville de Brousse. On espère sans doute qu’elles résisteront de même au prochain !

Ce qu’offrent de plus curieux ces masures, ce n’est pas leur aspect extérieur, si repoussant que le dernier paysan de France hésiterait à s’y loger, c’est de voir à ces fenêtres au bois rongé, sans vitres quelquefois, sur le pas des portes toutes disjointes et éraillées, les frais visages de délicieuses jeunes filles.

La meilleure société arménienne et grecque loge là en villégiature.

La race grecque, sur ces côtes, a conservé, même dans la plus basse classe, une pureté de lignes, une distinction, un cachet comme maintien, vraiment admirables. Les femmes arméniennes de leur côté, sans pouvoir rivaliser avec les grecques pour la régularité des traits, ont cependant toutes une grâce native qui rachète largement cette infériorité.

Aussi les masures où ces types de perfection achevée se confinent pendant leur villégiature doivent-elles, lorsqu’ils y entrent, être aussi étonnées que pourrait l’être la hutte d’un Lapon recevant la visite d’un chaud rayon de soleil.

Le seul endroit où quelquefois, sur le soir, on se rencontre, c’est sous un platane aussi vieux que majestueux. Là, uncafedjiintelligent a installé une petite table et sert aux amateurs du raki et du café.

Au pied de ce platane coule une source d’eau limpide et délicieuse, bien supérieure à toutes les boissons frelatées dont l’exportation inonde ces pays comme prétendus produits d’Europe.

Cette source est réputée sainte par les grecs. Aussi le clergé s’en est-il emparé. On a installé une image de la Vierge, coloriée, au-dessus de la source, deux cierges et le tronc traditionnel pour les offrandes. Là, en attendant la construction de l’église, on célèbre en plein air, sous le platane, les offices du rite grec. Le pope, à la toque noire, haute de forme, appelle les fidèles en frappant en cadence, avec un marteau, une longue barre de fer. Puis l’office commence. Les chants s’entendent au loin. Si un musulman vient à passer, il doit se détourner de son chemin pour ne point troubler l’office. Je le répète, les turcs sont devenus bien tolérants en matière de religion !


Back to IndexNext