CHAPITRE VIILES INCENDIES

Au feu ! — Fréquence des incendies. — Indifférence des habitants. — Les coffres turcs. — Simplification du déménagement. — Les pompiers du comte Schekenyi. — Lestoulombadji. — Les incendies en Asie. — Le feu hygiénique. — Les communautés et leurs pompes. — Un incendie à Brousse. — Comment on sonne le tocsin. — Les cafés. — Où un pacha administre à ses sujets une volée de coups de bâton. — Tentative de révolte des prisonniers.

Ianghen var ! Atech var !Au feu ! Au feu !

Quand ce cri sinistre se fait entendre, il n’est pas un seul habitant européen, musulman ou raia qui ne se lève en sursaut, coure sur le seuil de sa porte et ne cherche à se rendre compte par lui-même de la situation et de l’importance exacte de l’incendie.

Car en Turquie, et surtout en Asie, il ne faut, dans cette circonstance, compter que sur soi-même, je ne dirai pas pour sauver sa maison, — car il n’y a pas d’exemple ici qu’une maison atteinte par le feu ait jamais été sauvée, — mais simplement pour parvenir à mettre à l’abri, et des flammes et des voleurs, les menus objets auxquels on attache intérêt ou souvenir.

Chacun pour soi et Allah pour tous.

Il faut ajouter, il est vrai, que l’on est, en Turquie, à ce point familiarisé avec les incendies que le sentiment de terreur, d’effroi qui se manifeste d’ordinaire, en présence de ce fléau, dans les pays de chrétienté, est chose inconnue ici. On en voit si fréquemment ! Ils sont si considérables, brûlant des quartiers tout entiers !

Et puis on est toujours préparé aux incendies. Il semble que l’on vive dans une perpétuelle attente du feu. Le soir, en se couchant, au harem, lahanounserre dans le coffre en cèdre du Liban les ornements précieux dont elle s’était parée pour plaire à son seigneur.

Ces coffres jouent un grand rôle dans les intérieurs turcs. De forme rectangulaire, à couvercle plat, avec une poignée en fer de chaque côté, ils sont facilement transportables, et grâce à leur volume ne dépassent pas la demi-charge d’un cheval. Ils remplacent toute la superfétation de notre mobilier occidental ; ils servent d’armoire à linge, de porte-manteaux, de bibliothèque, de table à ouvrage, de sièges, voir même de coffre-fort pour les rares indigènes qui pourraient actuellement en avoir besoin. C’est la simplification du mobilier, c’est l’expression la plus parfaite d’une race nomade, c’est également la meilleure garantie contre la fréquence et la rapidité des incendies.

En France, quand une maison brûle, chaque habitant voudrait sauver tout ce qu’il a de plus précieux. On court dans toutes les pièces, on ouvre toutes les armoires, on entasse objets sur objets ; à chaque seconde on s’aperçoit que l’on oublie encore ceci, puis cela, et l’on se précipite pour l’emporter. Mais, le feu gagnant toujours, il faut songer à se sauver, et, comme rien n’est préparé pour renfermer tous ces objets disparates, on est obligé pour préserver sa vie de les abandonner et de fuir.

Chez les Turcs c’est infiniment plus simple. Comme il est peut-êtreécritque l’on brûlera dans la nuit, tout ce qui constitue les choses mobilières est toujours soigneusement rangé dans les coffres. Aussitôt que le criIanghen var !se fait entendre, le turc se lève, ferme ses coffres, et les fait transporter loin de l’incendie, en lieu sûr, aussi tranquillement que s’il opérait une livraison.

Je ne commettrai pas envers mes lecteurs l’impolitesse de leur décrire à nouveau le terrible incendie qui, en 1870, détruisit tout le quartier de Péra. Il n’est pas un ouvrage publié sur l’Orient, depuis cette époque, qui n’en présente une narration très complète, et naturellement toujours la même. Ce serait d’ailleurs sortir de mon cadre puisque je n’entends parler ici que des Turcs en Asie.

Avant d’aller plus loin, je crois cependant utile de faire observer que Constantinople, si souvent éprouvée par les incendies, a commencé à se préoccuper des moyens propres à les circonscrire et à en atténuer les effets. Un Hongrois, le comte Edmond Schekenyi a déjà organisé sur le modèle européen un corps de pompiers assez bien disciplinés et bien outillés.

Le malheur, c’est que l’ancien corps desTouloumbadji(pompiers), composé exclusivement d’indigènes, continue à prétendre vouloir éteindre parallèlement le feu. Quand je dis éteindre, c’est par euphémisme. Car ces Touloumbadji, recrutés presque exclusivement parmi les raias et les moins estimables, n’ont jamais eu d’autre préoccupation que celle de tirer le plus de profit possible de chaque incendie.

Avant l’organisation du corps créé par le comte Schekenyi, aussitôt que le feu se déclarait, que le canon de Top-hane retentissait, que les disques rouges scintillaient sur les tours du Séraskieriat et de Galata, les Touloumbadji, demi-nus, portant des torches, poussant des hurlements affreux, accouraient, comme une horde de sauvages, sur le lieu du sinistre ; le chef s’adressait aux malheureux dont les flammes menaçaient les maisons et commençait par réclamer une indemnité pour éteindre l’incendie. Si l’on ne parvenait pas à s’entendre on laissait brûler et on s’adressait, — à mesure que l’incendie gagnait, — à d’autres moins récalcitrants. En attendant, la bande des Touloumbadji faisait main basse sur tout ce qu’elle pouvait trouver.

Ce sont ces procédés commerciaux par trop primitifs que le comte Edmond Schekenyi est venu arrêter dans leur développement. Cela n’a pas été d’ailleurs sans difficultés, et, aujourd’hui encore, à chaque incendie, ces difficultés se reproduisent. On ne se décide pas ainsi à abandonner sans contestation une source de gains aussi lucratifs qu’illicites. Les Touloumbadji ont résisté ; ils ont refusé de se dissoudre ; ils ont exhibé un firman, aussi antique que sujet à caution, émanant de je ne sais quel Sultan et leur conférant le monopole de l’extinction des incendies dans toute l’étendue de la ville aux sept collines. Quand on connaît les Touloumbadji on a lieu de supposer que ledit Sultan était un aimable farceur et qu’il doit bien rire dans sa barbe et dans le paradis de Mahomet ! Il n’en est pas moins vrai que c’est grâce à ce firman que les Touloumbadji n’ont pas été dispersés.

Aussi, dans les premiers temps, étaient-ce de véritables batailles qui s’engageaient entre les pompiers de Schekenyi et les Touloumbadji. Avant que l’on commençât à combattre l’incendie on combattait entre soi ; il s’agissait de savoir à qui la place resterait. Les rixes étaient si graves que les pompiers de Schekenyi ont été armés d’excellents winchester. Ils en ont fait quelquefois usage contre ces diables de Touloumbadji ; ceux-ci sont devenus graduellement plus réservés, et, si aucun incident grave ne survient, il faut espérer qu’une transaction amiable interviendra, — quand il plaira à Allah !

Quels que soient le caractère peu sociable des Touloumbadji et leur manque absolu de vergogne, on se prend quelquefois à regretter, dans les villes d’Anatolie, l’absence de ce corps peu estimable.

Car enfin, quand on parvenait à s’entendre avec le chef, on avait encore quelque chance d’atténuer l’incendie, — à la condition toutefois de traiter vite et de payer promptement.

Mais de l’autre côté du Bosphore on n’a même pas cette ressource. Il ne faut compter que sur soi et sur les quelques rares Européens que l’on peut parvenir à grouper.

J’ai vu des villages entiers se consumer lentement sans que des efforts sérieux aient été tentés pour circonscrire l’incendie. Quand les Turcs ont pu sauver leurs coffres ils s’estiment très heureux, et on les voit revenir par bandes contempler les ravages du feu. Cela tranquillement, sans se presser, sans faire un pas plus vite que l’autre, en roulant une cigarette ou en fumant un petit chibouk, avec la placidité du chameau au repos.

Puis, quand tout est fini, quand il n’y a plus rien à voir qu’un amas de décombres fumant, chacun se dirige là où il a porté ses coffres, en ouvre un, tire une couverture, s’enveloppe soigneusement, et s’endort paisiblement en murmurant : —Yaren, bakaloun !Demain, nous verrons !

Et le lendemain tout le village se rend à la montagne, coupe des arbres séculaires et se met à reconstruire des maisons. Il n’est nul besoin d’architecte ni d’ingénieurs. L’art du bâtiment est très simple sur les côtes d’Asie-Mineure. On trace un carré sur le sol. Aux quatre angles, une poutre solide ; de distance en distance d’autres poutres plus petites reliées entre elles par des lamelles de bois mince et flexible ; dans les interstices de la terre gâchée ; la toiture est en planches maintenues par de grosses pierres pour la protéger contre le vent du Sud. Pour tout outil une hache ; le fer sert à équarrir les pièces de bois, le manche sert à prendre les mesures. Simplicité, économie, rapidité.

Quand, en route, vous entrez dans un village, si vous trouvez par hasard une voie assez droite, ou simplement un peu moins biscornue que les rues ordinaires des villages turcs, vous pouvez adresser hardiment au paysan que vous aurez choisi pour hôte cette simple question : — Quand as-tu eu le feu ici ? Il vous donnera la date sans s’étonner, tant la chose lui semble simple.

Car c’est le feu qui, dans les villages turcs, joue le rôle d’expropriateur pour cause d’utilité publique. A ce point de vue il peut être considéré comme un agent moralisateur et hygiénique. Ce que la volonté d’un Pacha n’obtiendrait pas — (le percement de voies salubres, l’assainissement de quartiers sans air et foyers de contagion), — le feu l’ordonne ; on ne lui résiste pas ; on lui obéit docilement, et là où il a passé, on trouve deux mois après des rues où circulent enfin librement l’air et la lumière.

Dans les grandes villes d’Anatolie, s’il n’existe pas de corps réguliers de pompiers, il y a cependant un embryon d’organisation qui ne demanderait qu’à être développé pour rendre de réels services.

La population étant plus considérable peut se grouper plus facilement en communauté. Et on voit quelquefois ou les grecs, ou les grégoriens, ou les catholiques s’associer pour se procurer une pompe ; mais le défaut d’entente fait que souvent les ressources deviennent insuffisantes ; quand un incendie éclate, si on a une pompe on s’aperçoit qu’on n’a pas de tuyaux, ou quand on a des tuyaux on n’a pas de pompe. D’autres fois une communauté a des tuyaux, une autre a une pompe. Si les dissentiments religieux n’existaient pas, ces tuyaux iraient bien à cette pompe ; malheureusement les questions de sectes sont là qui empêcheront toujours ce raccord.

A Constantinople, quand le feu éclate, c’est l’arsenal qui donne le signal en tirant le canon. Dans les villes d’Anatolie, qui souvent n’ont pas de canons ou qui, quand elles en ont, les ont en si mauvais état qu’il faudrait un long labeur pour les rendre propres à un service quelconque, on remplace le canon par les fusils, les pistolets, les fusées, les pétards.

Je garderai longtemps le souvenir de la singulière impression que j’ai eue la première fois où j’ai entendu, au milieu de la nuit, ce vacarme.

Il y avait six jours que j’étais assez gravement indisposé pour ne point quitter le lit quand une nuit, vers une heure, je suis tout à coup réveillé en sursaut par des coups de feu tirés devant ma maison. Au même instant deux pétards lancés du dehors viennent tomber dans ma chambre, dont les larges fenêtres étaient restées ouvertes en raison de la chaleur accablante.

A mon appel mon cawas monte aussitôt.

— Que signifie ce tapage ?

— Yanghen var !

— Où ?

— Auprès du konak (palais du gouverneur).

Et il va à une fenêtre, tire un rideau :

— Regarde, me dit-il.

Le ciel semblait en feu.

Dans la rue, un vacarme assourdissant. Les coups de fusil, de pistolet se succédaient sans relâche, se mêlant aux cris :atech ! atech ! var ! yanghen ! serail ! konak ! atech !

Je me lève et me traîne jusqu’à la fenêtre. La rue, éclairée par les reflets de l’incendie, sillonnée par une foule bigarrée, dont chaque individu, à moitié vêtu, tenant d’une main un falot, de l’autre un fusil ou un pistolet qu’il chargeait et tirait tout en courant, présentait un spectacle fantastique. Toutes les fenêtres s’éclairaient, s’ouvraient et l’on voyait chacun s’habiller en toute hâte.

Ce n’est pas qu’il y eût un danger immédiat pour le quartier où je me trouvais. Mais l’incendie s’étant déclaré derrière le palais du gouverneur, dans un amoncellement de petites ruelles, dans un entassement de vieilles demeures, il était évident que tout ce quartier n’allait être bientôt qu’un immense brasier. Et si le vent venait à s’élever, qui pouvait prévoir où le feu s’arrêterait ? Je pensais aussi que précisément la maison occupée par la mission française des sœurs de Charité, l’ancienne habitation d’Abd-el-Kader, se trouvait dans un rayon assez rapproché du foyer de l’incendie, et pourrait être bientôt menacée. Il fallait m’y rendre.

Je m’habille, et soutenu par un domestique je parviens à gagner la rue. Pouvant à peine marcher, je n’avançais que lentement et encore fallait-il que mon cawas me fît faire place en administrant intelligemment des coups de cravache à tous les badauds turcs, grecs, juifs qui encombraient les rues en fumant tranquillement leur cigarette à la lueur des flammes jaillissant et sifflant dans les airs.

Quand nous passâmes devant le Konak, tous les cafés étaient déjà rouverts, les lanternes allumées, et lescafedjis’empressaient à apporter des sirops et du café aux turcs, accroupis sur les nattes, aspirant placidement le narghilé, en suivant attentivement, comme de fins connaisseurs, les progrès du feu.

Enfin, après avoir gravi très péniblement une petite rue, nous arrivons devant le foyer de l’incendie, à quelque distance de la grande porte du Konak.

Quel spectacle ! Devant ces maisons qui flambaient comme un foyer tout préparé, ces pans de murs qui s’affaissaient, si fragiles, presque sans bruit, la cohue la plus invraisemblable et la moins facile à décrire que l’on puisse imaginer ! Il faudrait le crayon de Callot et la palette de Regnault pour parvenir à donner une faible idée de ce tableau. Entassés dans une ruelle étroite et se resserrant davantage chaque fois que le feu s’avançant s’emparait d’une nouvelle maison, plus d’un millier d’hommes, portant tous les costumes, toutes les coiffures, parlant toutes les langues, ayant leurs armes à la ceinture, regardaient simplement, sans s’étonner — en gens qui en ont vu et qui en verront bien d’autres ! Les rouges reflets des flammes serpentaient sur cet assemblage bariolé de toutes ces couleurs criardes et étonnantes qui, en Orient, font la joie des artistes français et le bénéfice des manufacturiers anglais.

Cette masse humaine restait là parfaitement immobile, ne faisant qu’un simple mouvement de recul, presque automatique, quand les flammes, poussées par le vent, venaient lécher d’un peu trop près le premier rang. Aucun ne songeait à porter secours. A quoi bon ? c’étaitécrit.

Mais il paraît qu’il étaitécritaussi que tout à coup S. A. Ahmed Vefyk Pacha, gouverneur général du vilayet, apparaîtrait au seuil du Konak, tenant à la main un énorme gourdin et se mettrait à administrer, sur les épaules de tous ces badauds qui entravaient les secours organisés par les hommes de bonne volonté, la plus effroyable volée que jamais sujet turc ait reçue de son pacha.

Aucun n’avait songé que cette correction pouvait être écrite ! Aussi tous furent-ils à ce point stupéfaits de cette apparition, non moins frappante que soudaine, qu’au premier moment le gourdin put se lever, s’abaisser, toucher sans qu’un seul badaud eût l’idée de fuir. Et puis tout à coup ce fut une débandade, un sauve-qui-peut général ; on ne peut se faire une idée d’une semblable bousculade ; la ruelle se vida comme par enchantement. Un moment, je crus que tous s’étaient jetés dans l’incendie pour échapper au terrible gourdin. Mais le pacha me rassura en riant et je ne pus m’empêcher de reconnaître avec lui que son système avait du bon… en Turquie.

Cette intervention salutaire et énergique était d’autant plus propice qu’en ce moment les prisonniers, — la prison se trouve dans la vaste enceinte du Konak, — effrayés par les lueurs de l’incendie, commençaient à secouer les barreaux et cherchaient à s’enfuir. Or il y avait alors 250 prisonniers. La situation était réellement critique ; les murs de la prison ne sont guère plus solides que ceux des masures décrites plus haut, et 250 hommes, tous gens de sac et de corde, n’ayant pour la plupart plus rien à espérer dans la vie, et affolés par la crainte d’être brûlés vifs, auraient eu vite raison d’une aussi fragile barrière. Le pacha fit venir dix zaptiés armés de winchesters chargés et les plaça aux barreaux avec ordre de tirer sur le premier prisonnier qui bougerait. Tous se calmèrent aussitôt. Je continuai à penser que tous les systèmes du pacha avaient du bon.

La place étant déblayée et l’ordre rétabli, quelques Européens, aidés de zaptiés, cherchèrent à arrêter l’incendie. Un négociant français amena une pompe à lui appartenant ; mais elle n’était pas en bon état, et les moyens de se procurer de l’eau étaient insuffisants. Je vis la même chose se produire quand j’arrivai à la maison des sœurs de Charité. Là, un négociant arménien avait envoyé une pompe qu’il possédait. Mais les tuyaux étaient trop courts, et pour surcroît de malheur ils vinrent à se crever. Les flammèches voltigeaient déjà sur les toits. On étendit des draps, des couvertures que l’on imbibait d’eau. Cela n’eût pas été suffisant pour préserver, si par bonheur le vent n’eût changé tout à coup et une forte pluie ne fût tombée. Mais déjà alors tout un quartier était brûlé. Au point de vue hygiénique, la ville ne pourra qu’y gagner, car c’était là précisément un des quartiers les plus malsains.

Depuis, j’ai vu beaucoup d’autres incendies en Anatolie. J’ai toujours remarqué que les indigènes comptent moins sur eux-mêmes que sur la pluie, l’absence du vent ou son changement de direction pour apaiser ou atténuer les sinistres. C’est d’ailleurs moins fatigant.


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