IISuite des voyages de novembre.—Les ascensions nocturnes.—Naufrages aériens.—Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.—Descente à Belle-Isle-en-Mer.—Les soixante-quatre ballons du siège.Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens, consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait merveille. Cegun balloonfut promené triomphalement dans les rues de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe, ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ, suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre hospitalière.En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est sauvé par quelque hasard providentiel!PREMIER DÉPART DE NUIT.27e Ascension.18 novembre.—Legénéral Uhrich(3,000 mèt. cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.—Passagers: Thomas, propriétaire de pigeons et deux autres voyageurs.Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34.Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir.Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes suivantes, que nous empruntons auGauloisparu le lendemain du départ de l'aérostat:«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier soir.«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ.«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé. «Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait entendre à des intervalles réguliers.«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé.«—Une dépêche du gouverneur!«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On entend le sifflet de la... pardon! le «lâchez tout!» et lentement, majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!»[Note 12: LeGaulois, 18 novembre 1870.]Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit, ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants contraires superposés à différentes altitudes.VOYAGE DE NORWÉGE.28e Ascension.24 novembre.—LaVille d'Orléans. Aéronaute: Rolier, ingénieur.—Passager: M. Deschamps, franc-tireur.Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1 h. soir.Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en rendons compte d'après une lettre adressée à l'Indépendance belge.«Copenhague, 3 décembre,«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier et Deschamps.«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de plusieurs villes du nord.«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils fussent recueillis par la corvette.«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers l'est.«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant, l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, il s'était relevé à une plus grande hauteur.«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon. Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25 novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris; ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient reçus.«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis, ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche, ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux, Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer, où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter leur voyage.«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des vagabonds voulaient incendier la cabane.«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages souriants, battant des mains et criant: Norwégiens!Normoed(?) Il faut alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un pauvre petit garçon.«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette d'officier, etc., etc.«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet de plus de 300 lieues.«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera offert aux blessés français.»M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë. Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.—M. Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque certaine.—Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se préparer à la plus horrible des morts!Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à son séjour à Christiania.—L'enthousiasme des Norvégiens était extrême, on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets, des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le paradis sur la terre!DE PARIS EN HOLLANDE.29e Ascension.24 novembre.—L'Archimède(2,000 mèt. cub.). Aéronaute, J. Buffet, marin.—Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.L'aéronaute de l'Archimède, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans leMoniteurde Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions aériennes.«Mon cher ami,«Quelques détails sur le voyage de l'Archimèdet'intéresseront sans doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration de notre traversée.«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je devais m'élancer dans les airs.«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameuxlâchez-toutde Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;—car il y avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous; le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit, Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes épaules, fort jeunes en pareille matière.A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces lueurs et ces bruits effrayants.La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt, à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces conditions-là.Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange, nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu nos passagers, je résolus de commencer ma descente.Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol, j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; l'Archimèdeétait vaincu.Déjà les paysans accouraient de toutes parts.—«Où sommes-nous?» m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt rassurés.«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement, puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes, accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les offres les plus gracieuses.«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter l'hospitalité.«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château. Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent touchants; nous ne savions que dire.Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.À bientôt donc et tout à toi.JULES BUFFET.Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir la mer, et qu'il se serait également égaré!30e Ascension.24 novembre.—L'Egalité(3,000 mèt. cub.).—Aéronaute: W. de Fonvielle.—Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième voyageur.Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin.Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de l'Exposition universelle de 1867.Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes et les lignes françaises.—On le voyait de loin, s'agiter contre terre, comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place. Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat!PREMIER BALLON PERDU EN MER.31e Ascension.30 novembre.—LeJacquard(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Prince, marin.—Pas de passager.Dépêches: 250 kil.Départ: gare d'Orléans, 11h. soir.Arrivée: lieu inconnu.Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit noire.—On ne l'a jamais revu depuis.Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince, avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.—Il arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots, entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile! Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid peut-être!—Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut!Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire enregistrera ton nom—ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au milieu de l'Océan—sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments suprêmes savent noblement mourir pour la patrie!VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.32e Ascension.30 novembre.—LeJules Favre(2,000 mèt. cub).—Aéronaute: Martin, négociant.—Passager: M. Ducauroy.Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10.Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir.Arrivée: Belle-Ile-en-Mer.LeJules Favre, parti quelques minutes après leJacquard, a échappé d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre auPhare de la Loire, il donne les épisodes de ce voyage dramatique:«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage.«Parti à minuit de Paris, leJules Favres'éleva à 2,000 mètres, apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard.«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment perdus.«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées.«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres plus loin.«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort.«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le suivre.«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute effrayante!«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'Euménide.«M. JOUAN.»DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870.33e Ascension.1er décembre.—La Bataille de Paris(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.—Passagers: MM. Lissajoux et Youx.Départ: gare du Nord, 5h. 45 m.Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi.La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent. L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent quittes pour l'émotion!La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente. Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.34e Ascension.2 décembre.—Le Volta(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Chapelain, marin.—Passager: M. Janssen astronome.Départ: gare d'Orléans, 6h. m.Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m.M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en Algérie l'éclipse de soleil.Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de l'expédition scientifique organisée pendant le siège.Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences:«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le 27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui, avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont empressés de les lui accorder.«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un ballon spécial: leVolta. L'administration avait bien voulu se mettre entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M. Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux. L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre.«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant, qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux droits supérieurs de la civilisation.«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie, ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des pigeons.«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à fabriquer des engins de guerre prohibés.«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de nos armes, où est le délit?«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...»Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage aérien!35e Ascension.4 décembre.—Le Franklin(2,050 mèt. cub.).—Aéronaute: Marcia, marin.—Passager: M. le comte d'Andrecourt, officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les nouvelles de la prise du plateau d'Avron.Départ: gare d'Orléans, 1h. m.Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m.36e Ascension.5 décembre.—L'armée de Bretagne( mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.—Passager: M. Lavoine, consul à Jersey.—Dépêches: 400 kil.Départ: gare du Nord, 6h. m.Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez grièvement blessé à la tête.37e Ascension.7 décembre.—Le Denis Papin(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Domalin, marin.—Passagers: MM. Montgaillard, Delort et Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des lettres de province par la Seine.Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3.Départ: gare d'Orléans, 4h. m.Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m.38e Ascension.11 décembre.—Le général Renault(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Joignerey, gymnaste.—Passagers: MM. Wolff et Lermanjat.Dépêches: 1,000 kil.—Pigeons: 12.Départ: gare du Nord, 3h. 15m.Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.QUATRIÈME BALLON PRISONNIER.39e Ascension.15 décembre.—La Ville de Paris(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Delamarne.—Passagers: Morel, rédacteurdu Gaulois, et Billebault.—Dépêches: 65 kil.—Pigeons: 12.Départ: gare du Nord, 4h. m.Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus humiliants.40e et 41e Ascensions.17 décembre.1°Le Parmentier(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Paul, marin.—Passagers: M. Desdouet et un franc-tireur.—Dépêches: 460 kil.—Pigeons 4.Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m.Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m.2°Le Guttemberg(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Perruchon, marin.—Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy.Dépêches 0.—Pigeons: 6.Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m.Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m.Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare d'Orléans.—Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère, ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.M. d'Alméida, monté dansLe Guttembergétait chargé de coordonner les efforts pour communiquer avec la ville assiégée.42e Ascension.18 décembre.—Le Davy(1,000 m. cub.).—Aéronaute: Chaumont, marin.—Passager: M. Deschamps. Dépêches: 25 kil.Départ: gare d'Orléans, 5h. m.Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or).CINQUIÈME BALLON PRISONNIER.43e Ascension.20 décembre.—Le général Chanzy(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Werrecke, gymnaste.—Passagers: MM. de l'Épynay, Julliac, Joufryon.Dépêches: 25 kil.—Pigeons: 4.Départ: gare du Nord, 2h. 30 m.Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la Seine.44e Ascension.22 décembre.—Le Lavoisier(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Ledret, marin.—Passager: Raoul de Boisdeffre.Dépêches: 175 kil.—Pigeons: 6.Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m.Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était venu.45e Ascension.23 décembre.—La Délivrance(2,050 mèt. cub.).—Aéronaute: Gauchet, commerçant,—Passager: M. Reboul.Dépêches: 40 k.—Pigeons: 4.Départ: gare du Nord, 3h. 30m.Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.46e Ascension.24 décembre.—Le Rouget de l'Isle(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Jahn, marin.—Passager: M. Garnier.Départ: gare d'Orléans, 3h. m.Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m.47e Ascension.27 décembre.—Le Tourville(2,050 mèt. cub.).—Aéronaute: Mouttet, marin.—Passagers: MM. Miége et Delaleu.Dépêches: 160k.—Pigeons: 4.Départ: gare d'Orléans, 4h. m.Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.48e Ascension.29 décembre.—Le Bayard(2,045 mèt. cub.).—Aéronaute: Réginensi, marin.—Passager: M. Ducoux.Dépêches: 110k.—Pigeons: 4.Départ: gare d'Orléans, 4h. m.Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m.49e Ascension.30 décembre.—L'Armée de la Loire(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Lemoine.—Pas de passager.Dépêches: 250k.Départ: gare du Nord, 5h. m.Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s.Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le nom.DÉPARTS DE JANVIER 1871.50e Ascension.3 janvier.—Le Merlin de Douai(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: L. Griseaux.—Passager: M. Eug. Tarbé.Départ: gare du Nord, 4h. m.Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m.Entreprise particulière.51e Ascension.4 janvier.—Le Newton(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Ours, marin.—Passager: M. Brousseau.Dépêches: 310 k.—Pigeons, 4.Départ: gare du Nord, 4h. m.Arrivée: Digny (Eure-et-Loir).52e et 53e Ascensions.9 janvier.1°Le Duquesne(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins.Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m.Arrivée: Bizieu près Reims (Marne).Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.)2°Le Gambetta(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Duvivier, marin.—Passager: M. de Fourcy.Dépêches: 240k.—Pigeons: 3.Départ: gare du Nord, 3h. 55m.Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s.54e Ascension.11 janvier.—Le Kepler(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Roux, marin.—Passager: M. Dupuy.Dépêches: 160k.—Pigeons: 3.Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m.Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m.55e et 56e Ascensions.13 janvier.1°Le Monge(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Raoul.—Passager: M. Guigné.Départ: gare d'Orléans, midi 50.Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s.2°Le général Faidherbe(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Van Seymortier.—Passager: M. Hurel et cinq chiens destinés à rentrer à Paris avec des dépêches.Dépêches: 60k.—Pigeons: 2.Départ: gare du Nord, 3h. 30m.Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.57e Ascension. 45janvier.—Le Vaucanson(2,000 mèt. Cub.). Aéronaute: Clariot, marin.—Passagers: MM. Valade et Delente.Dépêches: 75 k.—Pigeons: 3.Départ: gare d'Orléans, 3h. M.Arrivée: Armentières (Belgique), 9h. 15m.58e Ascension. 16janvier.—Le Steenackers(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vibert, ingénieur.—Passager: M. Goleron.Départ: gare du Nord, 7h. m.Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée. M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on, À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite.59e Ascension. 18janvier.—La poste de Paris(2,000 mèt. Cub.). Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.—Passagers: MM. Cleray et Cavailhon.Dépêches: 70k.—Pigeons: 3.Départ: gare du Nord, 3h. m.Arrivée: Venray (Pays-Bas).60e Ascension. 20janvier.—Le général Bourbaki(2,000 mèt. Cubes). Aéronaute: Mangin jeune.—Passager: M. Boisenfrey.Dépêches: 125 k.—Pigeons: 4.Départ: gare du Nord, 5h. m.Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne).L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches; il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.61e Ascension.22 janvier.—Le général Daumesnil(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Robin, marin.—Pas de passager.Dépêches: 280 kil.—Pigeons: 3.Départ: gare de l'Est, 4h. m.Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.62e Ascension.24 janvier.—Le Toricelli(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Bely, marin.—Pas de passager.Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3.Départ: gare de l'Est, 3h. m.Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m.Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy.DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER.63e Ascension.27 janvier.—Le Richard Wallace(2,000 mèt. Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.—Pas de passager.Dépêches: 220 kil.—Pigeons: 2.Départ: gare du Nord, 3h. 30 m.Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle.Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur; au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon.L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots!64e Ascension. 38janvier.—Le général Cambronne(3,000 mèt. cub.). Aéronaute: Tristan, marin.—Pas de passager.Dépêches: 20 kilogr.Départ: gare de l'Est, 6h. m.Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S.Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice.Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris.Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus en mer.—Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363 pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark:—Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément ces diables de Français sont ingénieux!
Suite des voyages de novembre.—Les ascensions nocturnes.—Naufrages aériens.—Voyage extraordinaire de Paris en Norwége.—Descente à Belle-Isle-en-Mer.—Les soixante-quatre ballons du siège.
Trois ballons venaient d'être capturés dans un espace de temps très-restreint: on se demandait si la poste aérienne n'allait pas rencontrer des obstacles imprévus qu'il fallait à tout prix surmonter pour éviter de nouvelles captures, pour sauvegarder les aéronautes, ces uniques messagers de Paris assiégé. On venait d'apprendre que les Prussiens, consternés de voir les courriers de l'air défier leurs armes à feu, passer si librement à quelques milliers de mètres au-dessus de leurs lignes d'investissement, étudiaient sérieusement les moyens d'arrêter les trop audacieux ballons. L'illustre Krupp construisit un engin spécial destiné à atteindre les esquifs de l'air, admirable canon dont on attendait merveille. Cegun balloonfut promené triomphalement dans les rues de Versailles; c'était une longue bouche à feu mobile autour d'un axe, ressemblant bien plus à un télescope qu'à un canon. Les soldats de Bismark disaient tout haut qu'ils allaient abattre les aérostats comme des perdrix, mais le grand canon destiné à la chasse aux ballons fit plus de bruit que de besogne. L'ennemi organisa bientôt un système d'observations régulières. Quand un ballon sortait de Paris, des sentinelles examinaient la route qu'il suivait, et, par le télégraphe, prévenaient les postes prussiens situés dans la ligne probable du voyage. Des uhlans, prévenus à temps, couraient la tête en l'air, l'oeil braqué dans le ciel et s'efforçaient d'arriver au moment de la descente.
Il fut décidé à Paris que les ascensions se feraient la nuit, au milieu des ténèbres. Les ballons, disait-on, vont partir à minuit, ils seront cachés à tout regard humain, en planant dans l'obscurité du ciel.
Mais en évitant ainsi le péril de la capture, on courait vers d'immenses et nombreux dangers, comme nous allons essayer de le démontrer.
En effet, rien de plus important en ballon, surtout quand on doit éviter les surprises d'un ennemi dangereux, que de voir les pays que l'on parcourt. Avec un peu d'attention, connaissant son point de départ, suivant sur une bonne carte les cours d'eau, les villes que l'on aperçoit du haut des airs, à la surface du sol, il est possible d'apprécier sa route. Quand on plane à 1,500 mètres de haut, nul projectile n'est à craindre, et rien n'empêche l'aéronaute, pour plus de sécurité, de naviguer à 2,000 mètres ou à 3,000 mètres au-dessus du niveau des Prussiens. En partant au lever du jour, il peut donc impunément examiner l'aspect du sol, voir les ennemis, ou s'assurer de leur absence. Même en hiver, il a devant lui de longues heures de jour, comprises entre le lever et le coucher du soleil, c'est-à-dire au moins 9 heures de voyage. Il peut avoir la certitude de trouver dans ce laps de temps une terre hospitalière.
En partant à minuit, au contraire, on se lance dans les ténèbres, à l'inconnu. Tant que l'obscurité est complète, on n'ose pas descendre, ne sachant pas où la brise vous pousse. On attend le lever du jour. Mais le soleil levant peut vous montrer trop tard, hélas! que les courants aériens vous ont poussé en mer. C'en est fait alors du navire aérien s'il n'est sauvé par quelque hasard providentiel!
PREMIER DÉPART DE NUIT.
27e Ascension.18 novembre.—Legénéral Uhrich(3,000 mèt. cub.). Aéronaute: Lemoine, marin.—Passagers: Thomas, propriétaire de pigeons et deux autres voyageurs.Dépêches: 80 kil. Pigeons: 34.Départ: gare du Nord, 11h. 15 soir.Arrivée: Luzarches (Seine-et-Oise), 8h. matin.
Cette première ascension nocturne a été vraiment dramatique; elle a vivement impressionné les Parisiens, comme l'attestent les quelques lignes suivantes, que nous empruntons auGauloisparu le lendemain du départ de l'aérostat:
«Ceux qui n'ont pas assisté à ce premier départ de nuit ne sauraient se figurer ce qu'il y a à la fois de triste, d'émouvant, de beau et de vraiment grand dans ce spectacle que le blocus de Paris nous a valu hier soir.
«Nous étions là une centaine: des privilégiés; car on n'ébruite plus les départs des ballons-poste comme auparavant. L'ennemi, régulièrement informé quelques heures à l'avance, envoyait depuis quelque temps sur nos ballons des fusées incendiaires qui exposaient les aéronautes aux plus graves dangers. Aussi maintenant part-on mystérieusement, la nuit, et cette nuit et ce mystère ajoutent singulièrement aux émotions du départ.
«Au milieu d'une vaste cour se trouve le ballon à peu près gonflé. «Un ballon énorme en taffetas jaune; les lanternes à réflecteur des locomotives l'éclairent étrangement; on le dirait transparent. Des ombres immenses courent le long du filet. Tout autour, on fait silence. Seul le sifflet aigu de M. Dartois, donnant le signal des manoeuvres, se fait entendre à des intervalles réguliers.
«A dix heures et demie, un aide de camp arrive essoufflé.
«—Une dépêche du gouverneur!
«La dépêche est précieusement mise de côté. La nacelle est fixée. On entend le sifflet de la... pardon! le «lâchez tout!» et lentement, majestueusement, le ballon s'élève, c'est-à-dire s'évanouit dans les ténèbres. A peine a-t-il dépassé le toit de la gare, déjà nous l'avons perdu de vue. Cette masse s'est fondue dans les brouillards[12]!»
[Note 12: LeGaulois, 18 novembre 1870.]
Le voyage exécuté par cet aérostat est des plus curieux. Les voyageurs sont restés 10 heures en ballon pour tomber seulement à quelques lieues de Paris. Ils croient avoir traversé Paris plusieurs fois pendant la nuit, ce qui est possible en admettant la présence dans l'air de courants contraires superposés à différentes altitudes.
VOYAGE DE NORWÉGE.
28e Ascension.24 novembre.—LaVille d'Orléans. Aéronaute: Rolier, ingénieur.—Passager: M. Deschamps, franc-tireur.Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1 h. soir.
Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en rendons compte d'après une lettre adressée à l'Indépendance belge.
«Copenhague, 3 décembre,
«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier et Deschamps.
«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.
«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de plusieurs villes du nord.
«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.
«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils fussent recueillis par la corvette.
«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers l'est.
«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant, l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest, il s'était relevé à une plus grande hauteur.
«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon. Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.
«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25 novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris; ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient reçus.
«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis, ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche, ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.
«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux, Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer, où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter leur voyage.
«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des vagabonds voulaient incendier la cabane.
«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages souriants, battant des mains et criant: Norwégiens!Normoed(?) Il faut alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.
«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un pauvre petit garçon.
«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres, leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette d'officier, etc., etc.
«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet de plus de 300 lieues.
«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera offert aux blessés français.»
M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë. Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.—M. Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque certaine.—Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se préparer à la plus horrible des morts!
Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à son séjour à Christiania.—L'enthousiasme des Norvégiens était extrême, on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets, des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le paradis sur la terre!
DE PARIS EN HOLLANDE.
29e Ascension.24 novembre.—L'Archimède(2,000 mèt. cub.). Aéronaute, J. Buffet, marin.—Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.
L'aéronaute de l'Archimède, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans leMoniteurde Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions aériennes.
«Mon cher ami,
«Quelques détails sur le voyage de l'Archimèdet'intéresseront sans doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration de notre traversée.
«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je devais m'élancer dans les airs.
«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameuxlâchez-toutde Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;—car il y avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous; le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit, Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes épaules, fort jeunes en pareille matière.
A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces lueurs et ces bruits effrayants.
La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt, à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces conditions-là.
Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange, nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu nos passagers, je résolus de commencer ma descente.
Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol, j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.
Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; l'Archimèdeétait vaincu.
Déjà les paysans accouraient de toutes parts.—«Où sommes-nous?» m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt rassurés.
«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement, puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.
«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.
«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes, accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les offres les plus gracieuses.
«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis, nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter l'hospitalité.
«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château. Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent touchants; nous ne savions que dire.
Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.
Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens, cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays, tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!
Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.
À bientôt donc et tout à toi.
JULES BUFFET.
Faisons remarquer après le récit de ce voyage que M. Buffet est parti le même jour que M. Rolier. Mais il a quitté terre une heure après le voyageur de Norwége, ce qui lui a permis au lever du soleil de toucher terre à l'extrémité de la Hollande. S'il était parti à la même heure, il est probable qu'il aurait quitté les côtes de la Hollande, sans voir la mer, et qu'il se serait également égaré!
30e Ascension.24 novembre.—L'Egalité(3,000 mèt. cub.).—Aéronaute: W. de Fonvielle.—Passagers: MM. de Viloutray, Bunel, Rouzé et un quatrième voyageur.Départ: usine à gaz, Vaugirard, 10h. matin.Arrivée: Louvain (Belgique), 2h. 15 soir.
Cette ascension est une entreprise particulière organisée par M. de Fonvielle, qui a d'abord voulu utiliser l'ancien ballon captif de l'Exposition universelle de 1867.
Mais cette première tentative ne fut pas heureuse. L'ex-ballon captif, mal gonflé, se sépara de son filet, quand on voulut le baisser contre terre pour réparer une fente ouverte dans l'étoffe. Il s'échappa tout seul dans les airs, sans filet, sans nacelle, et tomba entre les lignes prussiennes et les lignes françaises.—On le voyait de loin, s'agiter contre terre, comme une baleine échouée sur le rivage. Mais les postes français ne se décidèrent pas à aller le chercher sans une autorisation de la place. Quand on obtint la permission, trois jours après, il était trop tard! Les Prussiens s'étaient emparés de l'aérostat!
PREMIER BALLON PERDU EN MER.
31e Ascension.30 novembre.—LeJacquard(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Prince, marin.—Pas de passager.Dépêches: 250 kil.Départ: gare d'Orléans, 11h. soir.Arrivée: lieu inconnu.
Il paraît que lorsque le marin Prince partit en ballon, il s'écria avec enthousiasme: «Je veux faire un immense voyage, on parlera de mon ascension!» Il s'éleva lentement à 11 heures du soir, par une nuit noire.—On ne l'a jamais revu depuis.
Un navire anglais aperçut le ballon, en vue de Plymouth; il se perdit en mer. Quel drame épouvantable a dû torturer l'esprit de l'infortuné Prince, avant de trouver la plus horrible des morts! Seul du haut des airs, il contemple l'étendue de l'Océan où fatalement il doit descendre. Il compte les sacs de lest, et ne les sacrifie qu'avec une parcimonie scrupuleuse. Chaque poignée de sable qu'il lance est un peu de sa vie qui s'en va.—Il arrive, ce moment suprême, où tout est jeté par dessus bord! Le ballon descend, se rapproche du gouffre immense!... La nacelle se heurte sur la cime des vagues, elle n'enfonce pas, elle glisse à la surface des flots, entraînée par le globe aérien, qui se creuse comme une grande voile! Pendant combien de temps durera ce sinistre voyage? Il peut se prolonger jusqu'à ce que la mort saisisse l'aéronaute, par la faim, par le froid peut-être!—Quel épouvantable et navrant tableau, que celui de ce voyageur, perdu dans l'immensité de la mer! Il cherche de loin un navire..., jusqu'au dernier moment il espère le salut!
Pauvre Prince, brave marin, tu as perdu la vie pour ton pays, l'histoire enregistrera ton nom—ainsi que celui de Lacaze qui est mort comme toi, au milieu de l'Océan—sur la liste des hommes de coeur, qui dans les moments suprêmes savent noblement mourir pour la patrie!
VOYAGE DE BELLE-ILE-EN-MER.
32e Ascension.30 novembre.—LeJules Favre(2,000 mèt. cub).—Aéronaute: Martin, négociant.—Passager: M. Ducauroy.Dépêches: 50 kil. Pigeons: 10.Départ: gare du Nord, 11h. 30 soir.Arrivée: Belle-Ile-en-Mer.
LeJules Favre, parti quelques minutes après leJacquard, a échappé d'une manière vraiment miraculeuse au sort de ce dernier ballon.
Le récit suivant a été envoyé le 2 décembre auPhare de la Loire, il donne les épisodes de ce voyage dramatique:
«Nous sortons à l'instant et profondément émus de la chambre où est né le général Trochu, et où sont étendus sur leur lit de douleur les deux aéronautes qu'un hasard providentiel a jetés sur notre île, point perdu de l'Océan, et il est hors de doute que sur mille cas semblables, pas un ballon n'échapperait aux vagues, par le vent d'est qui pousse vers la grande mer. Nous avons eu l'honneur de serrer la main à ces braves enfants de Paris qui apportent à la France l'espoir et même la certitude de sa délivrance prochaine. Un de ces messieurs, le moins contusionné, a bien voulu nous raconter les péripéties émouvantes du voyage.
«Parti à minuit de Paris, leJules Favres'éleva à 2,000 mètres, apercevant distinctement les feux prussiens. Ils rencontrèrent une couche d'air chaud et tellement calme, qu'ils croyaient faire à peine une lieue à l'heure. L'appareil électrique qui devait les éclairer n'ayant pu fonctionner, ils ne purent savoir quelle direction suivait le ballon, et comme le vent était nord au moment de leur départ, ils étaient persuadés aller vers Lyon. Sans s'en douter, ils étaient dans un courant violent qui les poussait de l'est à l'ouest. «Vers six heures, ils approchaient de la mer. Ils aperçurent alors la petite île d'Hoédic, voisine de Belle-Ile de quatre lieues. Sur cette île est un fort, qui fit croire à ces Messieurs qu'ils étaient sur une île de la Marne ou de la Seine, tant le ballon leur paraissait immobile. J'ai omis de dire que jusque-là ils s'étaient toujours trouvés au-dessus d'un épais brouillard.
«Bientôt ils apercevaient la mer, qu'un bruit confus leur avait fait pressentir devoir être non loin d'eux. Ils furent poussés vers Belle-Ile avec la rapidité d'une flèche et malheureusement vers une de ses extrémités ayant à peine cinq kilomètres de largeur; le danger était suprême. M. Martin monta dans les cordages, ouvrit en grand la soupape, car ils ne pouvaient échapper à la mort que par une descente prompte: s'il n'avait ouvert la soupape avant d'atteindre l'île, ils étaient évidemment perdus.
«Dans deux minutes, ils descendirent de 2,000 mètres; le premier choc fut terrible, le ballon remonta et retomba deux fois encore. En ouvrant brusquement la soupape, le ballon se dégonfla à sa partie inférieure, ce qui lui fit faire parachute et amortit le choc de la descente. Il était dans d'excellentes conditions pour la descente, ayant encore vingt sacs de lest sur 26. Au dernier choc, le ballon s'accrocha à un mur d'environ un mètre. M. Martin se précipita hors de la nacelle et frappa contre le mur où il eut la jambe et la poitrine violemment contusionnées.
«Quant à M.D.C, il fut précipité contre terre à une vingtaine de mètres plus loin.
«M. Martin, revenu de son étourdissement, aperçut alors son ami couché sur le dos, ayant un masque de sang à la figure; il le crut mort.
«L'intrépide M. Martin nous a avoué que son unique préoccupation dans ce danger suprême et même dès la descente vertigineuse, fut le souvenir de l'assurance faite à la dame de M.D.C. que nul danger n'existait pour l'excellent chef de famille, le citoyen dévoué à sa patrie qui allait le suivre.
«Espérons que ces Messieurs sortiront bientôt saufs de leur chute effrayante!
«Les dépêches partent cette nuit pour Saint-Nazaire par l'Euménide.
«M. JOUAN.»
DÉPARTS DE DÉCEMBRE 1870.
33e Ascension.1er décembre.—La Bataille de Paris(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Poirrier, professeur de gymnastique.—Passagers: MM. Lissajoux et Youx.Départ: gare du Nord, 5h. 45 m.Arrivée: Grand-Champ (Bretagne), midi.
La descente de cet aérostat a été très-accidentée. L'ancre jetée ne mordait pas et les voyageurs étaient entraînés par un vent violent. L'aéronaute crut bien faire en sautant de la nacelle à terre pour chercher à attacher lui-même le guide-rope à un arbre. Mais il ne peut réussir cette manoeuvre. MM. Lissajoux et Youx furent emportés, par l'aérostat délesté du poids de l'aéronaute, avec une violence vertigineuse. Le ballon se creva à un kilomètre de là; il s'arrêta. Les voyageurs en furent quittes pour l'émotion!
La plus indispensable union est rigoureusement commandée à la descente. Sauter de la nacelle, c'est risquer d'abord sa propre vie, mais ce qui est plus grave encore, c'est compromettre celle des autres!
UNE ASCENSION SCIENTIFIQUE.
34e Ascension.2 décembre.—Le Volta(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Chapelain, marin.—Passager: M. Janssen astronome.Départ: gare d'Orléans, 6h. m.Arrivée: Savenay (Loire-Inférieure), 11h. 30 m.
M. Janssen emportait avec lui les instruments nécessaires pour observer en Algérie l'éclipse de soleil.
Ainsi, pendant que l'étranger souillait par sa présence et ses ravages le sol de la patrie, l'Académie des sciences, restant en dehors de ces monstruosités sociales, portait toujours ses regards vers les grands problèmes de la science. Nous croyons devoir reproduire les nobles paroles de M. Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, au sujet de l'expédition scientifique organisée pendant le siège.
Dans la séance du 5 décembre 1870, voici comment s'est exprimé l'illustre secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences:
«Une éclipse de soleil, totale pour une partie de l'Algérie, aura lieu le 27 décembre. M. Janssen, si célèbre par les belles découvertes qu'il a effectuées dans l'Inde, à l'occasion de l'éclipse de 1868, était naturellement désigné de nouveau, pour compléter ses observations, au patronage et au concours du bureau des longitudes et de l'Académie, qui, avec l'autorisation de M. le ministre de l'instruction publique, se sont empressés de les lui accorder.
«M. Janssen est parti de Paris, vendredi à 5 heures du matin, par un ballon spécial: leVolta. L'administration avait bien voulu se mettre entièrement à sa disposition; cet appareil n'emportait que le savant, les instruments de la science, et le marin chargé de la manoeuvre. Notre confrère, M. Charles Deville et moi, nous assistions au départ de M. Janssen, soit pour l'aider dans ses derniers apprêts, soit pour lui donner une preuve de plus de l'intérêt que l'Académie porte à ses travaux. L'ascension, grâce aux précautions minutieuses de M. Godard aîné, s'est accomplie dans les meilleures conditions, et la direction excellente prise par l'aérostat, doit faire espérer le succès d'une expédition que menacent, il est vrai, des périls de plus d'un genre.
«Les secrétaires perpétuels de l'Académie, il est utile de le déclarer publiquement, se portant garants du caractère absolument scientifique de l'expédition et de la parfaite loyauté de M. Janssen, l'ont recommandé officiellement à la protection et à la bienveillance des autorités et des amis de la science, en quelque lien que les chances du voyage l'aient dirigé. Il fut un temps, où ce témoignage aurait suffi pour lui assurer un accueil chevaleresque dans les lignes ennemies. On nous a appris le doute sur ce point. Aussi chacun a-t-il compris que des rigueurs et des menaces, non justifiées par les lois de la guerre, aient fait à M. Janssen comme un devoir de compter sur son propre courage et non sur la générosité d'autrui. Je suis entouré de témoins qui peuvent attester, cependant, qu'en pleine guerre, en 1813, Davy, un Anglais, recevait, dans ce palais même, l'hospitalité de la France, comme un hommage rendu au génie et aux droits supérieurs de la civilisation.
«En suivant du regard notre digne missionnaire dans l'espace, où il se perdait peu à peu, j'ai senti ce souvenir se réveiller et renouveler en moi le besoin de protester, soit au nom de la science, soit au nom des principes eux-mêmes, contre tout empêchement qui pourrait être mis à son expédition. Deux inventions françaises, liées aux gloires de l'Académie, ont concouru aux opérations de la défense: les ballons que Paris investi expédie, les dépêches microscopiques qui lui reviennent sur l'aile des pigeons.
«La décision prise par le comte de Bismark de renvoyer devant un conseil de guerre les personnes qui, montées dans les ballons, auront, sans autorisation préalable, franchi les lignes ennemies, intéresse donc l'Académie. Elle ne saurait accepter que des opérations soient punissables parce qu'elles reposent sur des principes scientifiques nouveaux; que l'homme dévoué qui, dans l'intérêt de la science, passe au-dessus des lignes prussiennes, soit coupable de manoeuvre illicite; qu'en donnant, enfin, nos soins à l'aéronautique, nous ayons contribué nous-mêmes à fabriquer des engins de guerre prohibés.
«Comment! les voies de terre, de fer nous étaient interdites, la voie de l'air nous restait seule, inconstante et douteuse; elle n'avait jamais été pratiquée; quoi de plus légitime que son emploi! Nous l'avons conquise par des procédés méthodiques, et si elle fonctionne régulièrement au profit de nos armes, où est le délit?
«Que l'ennemi détruise, s'il le peut, nos ballons au passage; qu'il s'empare de nos aéronautes au moment où ils touchent terre, soit; c'est son intérêt, c'est chance de guerre. Mais que les personnes, tombant ainsi entre ses mains, soient livrées à une cour martiale, au loin, en pays ennemi, comme des criminels, c'est un abus de la force....
«Dans Syracuse assiégée, Archimède opposant aussi aux efforts de l'ennemi toutes les ressources de la science de son temps, rendait pour les Romains l'attaque de plus en plus meurtrière. Marcellus, loin de lui faire un crime d'avoir prolongé la défense par ses inventions, ordonna que la vie de ce grand homme fût respectée, et, plein de regret pour sa mort fortuite, entoura sa famille de soins et d'égards!...»
Ajoutons pour l'honneur de M. Janssen que, lors de son départ, il apprit que les savants anglais lui offraient un laisser-passer à travers les lignes prussiennes, M. Janssen refusa; il préféra ne rien devoir à l'ennemi de son pays, et il aima mieux risquer les chances du voyage aérien!
35e Ascension.4 décembre.—Le Franklin(2,050 mèt. cub.).—Aéronaute: Marcia, marin.—Passager: M. le comte d'Andrecourt, officier d'état-major du général Trochu, il apporte en province les nouvelles de la prise du plateau d'Avron.Départ: gare d'Orléans, 1h. m.Arrivée: près Nantes (Loire-Inférieure), 8h. m.
36e Ascension.5 décembre.—L'armée de Bretagne( mèt. cub.). Aéronaute: Surrel.—Passager: M. Lavoine, consul à Jersey.—Dépêches: 400 kil.Départ: gare du Nord, 6h. m.Arrivée: Bouillet (Deux-Sèvres). L'aéronaute à la descente a été assez grièvement blessé à la tête.
37e Ascension.7 décembre.—Le Denis Papin(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Domalin, marin.—Passagers: MM. Montgaillard, Delort et Robert, inventeurs des cylindres sous-aquatiques, pour le transport des lettres de province par la Seine.Dépêches: 55 kil. Pigeons: 3.Départ: gare d'Orléans, 4h. m.Arrivée: près le Mans (Sarthe), 7 h.m.
38e Ascension.11 décembre.—Le général Renault(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Joignerey, gymnaste.—Passagers: MM. Wolff et Lermanjat.Dépêches: 1,000 kil.—Pigeons: 12.Départ: gare du Nord, 3h. 15m.Arrivée: (Seine-Inférieure) près Rouen, 5h. 30m., 130 kil. en 3h. 15.
QUATRIÈME BALLON PRISONNIER.
39e Ascension.15 décembre.—La Ville de Paris(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Delamarne.—Passagers: Morel, rédacteurdu Gaulois, et Billebault.—Dépêches: 65 kil.—Pigeons: 12.Départ: gare du Nord, 4h. m.Arrivée: Wertzlur (Prusse), 4h. 5m. Fait prisonnier en Prusse, M. Delamarne a failli être fusillé par les Prussiens, et n'a échappé à la mort que par miracle. M. Morel a subi des mauvais traitements les plus humiliants.
40e et 41e Ascensions.17 décembre.
1°Le Parmentier(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Paul, marin.—Passagers: M. Desdouet et un franc-tireur.—Dépêches: 460 kil.—Pigeons 4.Départ: gare d'Orléans, 1h. 15m.Arrivée: Gourganson (Marne), 9h. m.
2°Le Guttemberg(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Perruchon, marin.—Passagers: MM. d'Alméida, Lévy et Louisy.Dépêches 0.—Pigeons: 6.Départ: gare d'Orléans, 1h. 30m.Arrivée: Montpreux (Marne), 9h. m.
Ces deux ballons furent lancés à peu près en même temps de la gare d'Orléans.—Le franc-tireur, monté dans le premier aérostat, M. Lepère, ami du général Trochu, devait porter au général Faidherbe l'ordre de faire un énergique mouvement en avant pour faciliter une grande sortie. M. Lepère avait un signe de reconnaissance, et une mission verbale: son message put être délivré avec une étonnante rapidité. Ce fait est un admirable exemple de l'utilisation des ballons pendant la guerre.
M. d'Alméida, monté dansLe Guttembergétait chargé de coordonner les efforts pour communiquer avec la ville assiégée.
42e Ascension.18 décembre.—Le Davy(1,000 m. cub.).—Aéronaute: Chaumont, marin.—Passager: M. Deschamps. Dépêches: 25 kil.Départ: gare d'Orléans, 5h. m.Arrivée: Chuney près Beaune (Côte-d'Or).
CINQUIÈME BALLON PRISONNIER.
43e Ascension.20 décembre.—Le général Chanzy(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Werrecke, gymnaste.—Passagers: MM. de l'Épynay, Julliac, Joufryon.Dépêches: 25 kil.—Pigeons: 4.Départ: gare du Nord, 2h. 30 m.Arrivée: Rotembery (Bavière), 10h. 45 m. Fait prisonnier en Allemagne.
Cette expédition avait pour but d'organiser en province un corps de plongeurs qui à l'aide de scaphandres auraient pu revenir à Paris par la Seine.
44e Ascension.22 décembre.—Le Lavoisier(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Ledret, marin.—Passager: Raoul de Boisdeffre.Dépêches: 175 kil.—Pigeons: 6.Départ: gare d'Orléans, 2h. 30m.Arrivée: Beaufort (Maine-et-Loire), 9h. m.
M. Raoul de Boisdeffre, officier d'état-major du général Trochu, avait une mission importante auprès du général Chanzy. Il venait lui dire que Paris cesserait d'avoir des vivres le 20 janvier et que le moment d'agir était venu.
45e Ascension.23 décembre.—La Délivrance(2,050 mèt. cub.).—Aéronaute: Gauchet, commerçant,—Passager: M. Reboul.Dépêches: 40 k.—Pigeons: 4.Départ: gare du Nord, 3h. 30m.Arrivée: La Roche (Morbihan), 11h. 45m. 560 kil. en 8h. 30.
46e Ascension.24 décembre.—Le Rouget de l'Isle(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Jahn, marin.—Passager: M. Garnier.Départ: gare d'Orléans, 3h. m.Arrivée: Alençon (Orne), 9h. m.
47e Ascension.27 décembre.—Le Tourville(2,050 mèt. cub.).—Aéronaute: Mouttet, marin.—Passagers: MM. Miége et Delaleu.Dépêches: 160k.—Pigeons: 4.Départ: gare d'Orléans, 4h. m.Arrivée: Eymoutiers (Haute-Vienne), 1h. s.
48e Ascension.29 décembre.—Le Bayard(2,045 mèt. cub.).—Aéronaute: Réginensi, marin.—Passager: M. Ducoux.Dépêches: 110k.—Pigeons: 4.Départ: gare d'Orléans, 4h. m.Arrivée: La Mothe-Achard (Vendée), 10h. 10m.
49e Ascension.30 décembre.—L'Armée de la Loire(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Lemoine.—Pas de passager.Dépêches: 250k.Départ: gare du Nord, 5h. m.Arrivée: près le Mans (Sarthe), 4 h. s.
Ce ballon est tombé au milieu de l'armée de la Loire dont il portait le nom.
DÉPARTS DE JANVIER 1871.
50e Ascension.3 janvier.—Le Merlin de Douai(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: L. Griseaux.—Passager: M. Eug. Tarbé.Départ: gare du Nord, 4h. m.Arrivée: Massay (Cher), 11h. 45m.
Entreprise particulière.
51e Ascension.4 janvier.—Le Newton(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Ours, marin.—Passager: M. Brousseau.Dépêches: 310 k.—Pigeons, 4.Départ: gare du Nord, 4h. m.Arrivée: Digny (Eure-et-Loir).
52e et 53e Ascensions.9 janvier.
1°Le Duquesne(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Richard, quartier-maître et trois marins.Départ: gare d'Orléans, 3h. 50m.Arrivée: Bizieu près Reims (Marne).
Tentative de direction avec une hélice. (Voir chap. III.)
2°Le Gambetta(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Duvivier, marin.—Passager: M. de Fourcy.Dépêches: 240k.—Pigeons: 3.Départ: gare du Nord, 3h. 55m.Arrivée: Clamecy près Auxerre (Yonne), 2h. 30s.
54e Ascension.11 janvier.—Le Kepler(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Roux, marin.—Passager: M. Dupuy.Dépêches: 160k.—Pigeons: 3.Départ: gare d'Orléans, 3h. 30m.Arrivée: Laval (Mayenne), 9h. 15m.
55e et 56e Ascensions.13 janvier.
1°Le Monge(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Raoul.—Passager: M. Guigné.Départ: gare d'Orléans, midi 50.Arrivée: Harfeuille (Indre), 8 h. s.
2°Le général Faidherbe(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Van Seymortier.—Passager: M. Hurel et cinq chiens destinés à rentrer à Paris avec des dépêches.Dépêches: 60k.—Pigeons: 2.Départ: gare du Nord, 3h. 30m.Arrivée: Saint-Avit (Gironde), 2h. s.
57e Ascension. 45janvier.—Le Vaucanson(2,000 mèt. Cub.). Aéronaute: Clariot, marin.—Passagers: MM. Valade et Delente.Dépêches: 75 k.—Pigeons: 3.Départ: gare d'Orléans, 3h. M.Arrivée: Armentières (Belgique), 9h. 15m.
58e Ascension. 16janvier.—Le Steenackers(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Vibert, ingénieur.—Passager: M. Goleron.Départ: gare du Nord, 7h. m.Arrivée: Hynd (Hollande), dans les dunes du Zuyderzée. M. Vibert emportait avec lui deux caisses de dynamite, destinées, dit-on, À l'armée de Bourbaki, qui commençait à battre en retraite.
59e Ascension. 18janvier.—La poste de Paris(2,000 mèt. Cub.). Aéronaute: Turbiaux, mécanicien.—Passagers: MM. Cleray et Cavailhon.Dépêches: 70k.—Pigeons: 3.Départ: gare du Nord, 3h. m.Arrivée: Venray (Pays-Bas).
60e Ascension. 20janvier.—Le général Bourbaki(2,000 mèt. Cubes). Aéronaute: Mangin jeune.—Passager: M. Boisenfrey.Dépêches: 125 k.—Pigeons: 4.Départ: gare du Nord, 5h. m.Arrivée: Hasancourt près Reims (Marne).
L'aéronaute, tombé en pays occupé par l'ennemi, peut sauver ses dépêches; il brûle son ballon pour le dissimuler aux Prussiens.
61e Ascension.22 janvier.—Le général Daumesnil(2,000 mèt. cub.).—Aéronaute: Robin, marin.—Pas de passager.Dépêches: 280 kil.—Pigeons: 3.Départ: gare de l'Est, 4h. m.Arrivée: Charleroi (Belgique), 8h. 20m.
62e Ascension.24 janvier.—Le Toricelli(2,000 mèt. cub.). Aéronaute: Bely, marin.—Pas de passager.Dépêches: 230 kil. Pigeons: 3.Départ: gare de l'Est, 3h. m.Arrivée: Fuchemout (Oise), 11h. m.
Ballon caché; dépêches sauvées et remises au bureau de Blanzy.
DEUXIÈME BALLON PERDU EN MER.
63e Ascension.27 janvier.—Le Richard Wallace(2,000 mèt. Cub.). Aéronaute: E. Lacaze, soldat.—Pas de passager.Dépêches: 220 kil.—Pigeons: 2.Départ: gare du Nord, 3h. 30 m.Arrivée: inconnu. Ce ballon a été perdu en mer en vue de la Rochelle.
Il est difficile d'expliquer la cause de ce malheur. L'aérostat monté par M. Lacaze, a presque touché terre en vue de Niort; on a crié à l'aéronaute de descendre, mais il est reparti dans les hautes régions de l'air après avoir vidé un sac de lest. Il a été vu à la Rochelle à une grande hauteur; au lieu de descendre sur le rivage de la mer, il a continué sa course vers l'Océan, où on l'a vu se perdre à l'horizon.
L'infortuné Lacaze n'a-t-il pas pu trouver la corde de soupape pour descendre? S'est-il évanoui dans la nacelle? C'est ce que l'on ne saura jamais. Ses restes ont aujourd'hui pour tombeau l'immensité des flots!
64e Ascension. 38janvier.—Le général Cambronne(3,000 mèt. cub.). Aéronaute: Tristan, marin.—Pas de passager.Dépêches: 20 kilogr.Départ: gare de l'Est, 6h. m.Arrivée: Mayenne (Mayenne), 4h. S.
Cet aérostat a apporté en province la nouvelle de l'armistice.
Tels sont les voyages aériens exécutés pendant le siège de Paris.
Soixante-quatre ballons ont franchi les lignes ennemies. Cinq d'entre eux, comme on l'a vu, ont été faits prisonniers, deux autres se sont perdus en mer.—Ils ont enlevé dans les airs 64 aéronautes, 94 passagers, 363 pigeons voyageurs, et 9,000 kilogr. de dépêches représentant trois millions de lettres à 3 gr. Nous ne terminerons pas ce chapitre, sans dire que les ballons-poste qui ont si puissamment contribué à la prolongation du siège de Paris, resteront dans l'histoire un sujet d'admiration pour les amis de la France, comme ils susciteront pendant longtemps la jalousie de ses ennemis. Un prisonnier de guerre français, retenu à Mayence pendant la guerre, m'affirmait récemment que les Allemands avaient été profondément surpris des merveilles de la poste aérienne. Pendant le siège, il avait entendu dire ces mots à un sujet de Bismark:
—Ces maudits ballons nous font bien du tort, car grâce à eux le gouverneur de Paris parle sans cesse aux généraux de province. Décidément ces diables de Français sont ingénieux!